Le discours de Belleville (23 avril 1875) (suite)
C’est ici, Messieurs, que je veux arrêter votre attention. Je veux que vous saisissiez bien quel admirable instrument d’ordre, de paix, de progrès démocratique cette intervention de l’esprit communal dans le règlement des grandes affaires politiques peut procurer à la France. J’ai longtemps hésité, tout d’abord, à croire que l’Assemblée certainement la plus monarchique, la plus… comment dirais-je ? … la moins laïque… (Hilarité prolongée) qu’ait eue la France, imbue des préjugés du gouvernement oligarchique, j’hésitais à croire que cette Assemblée, ayant à constituer une seconde Chambre, en arriverait à lui donner pour point de départ, quoi ? Ce qu’il y a de plus démocratique en France, ce qui constitue les entrailles mêmes de la démocratie : l’esprit communal, c’est à dire les trente-six mille communes de France. (…) Voyez ces communes éveillées à la vie politique, se groupant, se réunissant, se renseignant, s’informant, délibérant, déléguant leurs hommes ; ceux-ci s’assemblant au chef-lieu du département, faisant prévaloir leurs volontés, lesquelles seront, le jour de l’élection, ce qu’elles auront été la veille. Après la délibération commune, que va-t-il sortir des urnes ? Un Sénat ? Non, citoyens, il en sortira le Grand Conseil des Communes françaises. (Applaudissements). Oui, Messieurs, le Grand Conseil des Communes françaises, tel est le nom qu’il convient d’adopter. Ecartons de nos esprits la vieille étiquette, elle est usée, mettons-la au rebut ; non, ce n’est pas un Sénat à l’usage des monarchies, un Sénat à l’ancienne mode, nous avons bien d’autres prétentions ! (…) Il faudra se garder de considérer la fonction de membre du Sénat comme une espèce de récompense qu’on donne à la fin d’une carrière honorablement parcourue. Nous ne devons pas faire de notre Sénat une Assemblée, une Académie un peu trop portée au repos. (Rires). Il ne faut pas que ce Sénat se recrute trop exclusivement parmi les gens qui répondent à la définition du Sénat, Senex, un peu vieux. (Hilarité prolongée). (…) Il faut que dans ce Sénat la démocratie républicaine envoie, pour tenir tête à ce dernier effort de la coalition réactionnaire, des hommes vigoureux, dont l’esprit, quoique mûr, soit vibrant et robuste, des hommes à la hauteur de toutes les luttes, car je vous le dis, c’est dans le Sénat que se livrera la suprême bataille. (Marques d’adhésion. Applaudissements.) (…) La démocratie, dans sa base fondamentale, dans ce qui constitue l’essence de ce pays, la commune, est non seulement invitée à intervenir dans la confection de la loi, elle fait même plus : elle nomme le premier pouvoir de l’Etat. N’oubliez jamais que ce Sénat élu par vos mandataires et vos délégués réformera la loi ; qu’il aura le droit de consulter le pays, de lui faire appel par voie de dissolution ; qu’il concourt à nommer le chef de l’Etat, qu’il peut même le révoquer dans certains cas prévus et déterminés. Il est donc juste de dire qu’au moyen de cette institution du Sénat, non seulement la démocratie intervient dans la loi, puisqu’elle en est le principe, la source et l’origine ; mais elle tient à sa discrétion les pouvoirs publics, l’exécutif et le législatif ; elle règne et gouverne ! Par cette institution du Sénat bien comprise, bien appliquée, la démocratie est souveraine maîtresse de la France. (Très bien ! Très bien ! - Salve d’applaudissements.) "
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