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JOURNEE EUROPENNE DU SENAT

STRASBOURG

Jeudi 28 OCTOBRE

INTERVENTION DE Mme Nicole FONTAINE, PRESIDENTE DU PARLEMENT EUROPEEN

Monsieur le Président du Sénat, Mesdames et Messieurs les Présidents, Mesdames et Messieurs les Sénateurs, mais surtout chers amis, je vous dirai tout d’abord que ce jour est véritablement une grande première pour le Parlement européen. Certes, nous avons reçu très souvent des délégations de parlements nationaux d’Etats membres, des délégations d’Etats candidats, de pays tiers, mais jamais, une assemblée législative, sous sa forme plénière. M. le Président me rappelait à l’instant que plus d’un tiers du Sénat s’était déplacé, jamais une telle formation ne nous avait rendu visite. Je suis très fière, mais je ne suis pas surprise que ce soit le Sénat de la République française qui ait pris cette initiative. Vous confirmez ainsi, M. le Président, Mmes et M. les Sénateurs, l’esprit d’innovation dont votre institution a su faire preuve au cours de son histoire, à côté de sa méritée réputation de sagesse. De la même façon, vous avez été parmi les tout premiers à créer une structure permanente auprès de notre institution à Bruxelles, Mme de Palacio y faisait allusion tout à l’heure, et vous avez ainsi témoigné de l’intérêt croissant que les parlements nationaux portent désormais non seulement à nos travaux, mais aussi à l’ensemble de la construction européenne. Sachez que votre délégué sera toujours bien accueilli parmi nous.

Permettez-moi un mot plus personnel. Votre visite est un très grand honneur pour notre Parlement, mais pour sa présidente, c’est beaucoup plus encore. C’est une grande joie. Cher Monsieur le Président, cher Christian Poncelet, dès que vous avez su que ma candidature à la présidence du Parlement européen était évoquée par mes collègues européens du Parti populaire européen, quelques jours après l’élection du 13 juin, vous m’avez spontanément et publiquement apporté votre soutien et vous avez exprimé la satisfaction que vous auriez à me voir élue, et vous avez souligné l’intérêt pour la France de cette présidence. Cette marque de confiance et d’amitié m’a infiniment touchée, je ne l’oublierai jamais. Elle manifestait aussi votre profonde conviction que l’on peut aimer à la fois l’Europe et la France. Et pour ma part, mon ambition pendant ces deux années et demie sera, avec le concours de chacun et chacune d’entre vous, de porter très haut à la fois les couleurs du Parlement européen et celles de cette présidence française, qu’après Simone Veil et Pierre Pfimlin, j’ai le très grand honneur d’assumer.

Je me réjouis maintenant de cette occasion qui nous est donnée d’un dialogue privilégié avec vous et mon propos aura pour seul objet de l’amorcer par l’évocation de quelques-unes des questions qui retiennent aujourd’hui, plus particulièrement, à la fois notre attention, notre réflexion et notre action.

Pendant les deux premiers mois de ma présidence, trois chantiers ont nécessité une très grande vigilance et une mobilisation particulière. Il s’agit de chantiers de natures très différentes.

Tout d’abord, un mot sur ce superbe bâtiment qui vous accueille mais qui, vous le savez, nous a causé, dans ses premiers jours, bien des soucis. Au-delà des péchés de jeunesse propres à tout bâtiment neuf, des dysfonctionnements étaient apparus, lors de la première session du mois de juillet, dont le caractère était suffisamment sérieux pour qu’il y soit remédié sans tarder. J’ai donc immédiatement mobilisé les moyens appropriés afin que chacun – qu’il s’agisse de mes collègues, des visiteurs, des fonctionnaires – puisse être accueilli dans des conditions de sécurité, d’agrément et de travail aussi bonnes que possible. Je crois pouvoir dire qu’aujourd’hui, grâce au concours du Secrétaire Général et des services, c’est quasiment chose faite. Sans doute pouvons-nous regretter quelques choix de couleurs qui semblent susciter, chez certains de nos collègues, plus de nostalgie que d’énergie. Nous verrons si nous pouvons, sans entraîner des coûts supplémentaires, et en respectant la propriété intellectuelle des artistes, rehausser les couleurs de ce bâtiment.

L’inauguration officielle aura lieu le 14 décembre, en présence du Président Jacques Chirac, de tous les ministres des affaires étrangères des quinze pays de l’Union européenne et, j’y ai tenu, en présence de tous les présidents des parlements nationaux de l’Union européenne. Je n’ai pas besoin de vous dire à quel point j’aimerais, Monsieur le Président, que vous notiez tout de suite cette date sur votre agenda.

Ma première épreuve politique a été l’investiture de la Commission européenne que préside M. Romano Prodi. La nouvelle procédure, issue du Traité d’Amsterdam, n’était pas sans risque. Je dois dire qu’elle s’est déroulée dans la transparence et dans la dignité. Nous avons réussi, et j’y tenais beaucoup, à éviter un double écueil, celui de la complaisance, qui n’aurait pas été comprise des citoyens, mais aussi celui d’une chasse aux sorcières partisane, qui aurait prolongé de façon injustifiée la crise institutionnelle profonde que nous vivions depuis le mois de mars dernier. Cette nouvelle procédure des auditions s’est déroulée d’une façon que l’on peut qualifier globalement d’exemplaire. Nos deux institutions ont donné l’exemple de la démocratie, de la responsabilité et j’ai beaucoup apprécié que les médias et les citoyens saluent cet événement en ces termes. L’authentique changement de culture politique, qui a été impulsé par le Parlement et accepté par la Commission - comme Loyola de Palacio le disait tout à l’heure - augure d’une coopération très harmonieuse et très fructueuse de nos deux institutions, pour le meilleur intérêt des citoyens. Je pense que Mme de Palacio vous a dit qu’elle était vice-présidente, plus particulièrement chargée des relations avec le Parlement, outre son portefeuille des transports dont elle vous a parlé. Nous avons, tout naturellement, une complicité de femmes, et nous sommes convenues de nous voir, non seulement lorsque les choses iraient bien, mais aussi quand elles iraient mal. Vous allez recevoir nos deux commissaires français, Michel Barnier, votre ancien collègue, et Pascal Lamy. Tous deux ont, au sein de cette Commission, des portefeuilles extrêmement importants.

Mon troisième chantier a été, et reste encore, celui du rapprochement avec le citoyen. En effet, nous avons tous été interpellés cruellement par le très haut niveau d’abstentions lors des élections européennes, et force nous a été de constater que le Parlement européen restait encore bien mal connu de la plupart des citoyens. Cet objectif de rapprochement passe par une remise à plat de notre stratégie de communication - nous avons déjà entrepris une réflexion à ce sujet - mais aussi par l’adoption d’un certain nombre de réformes qui permettront une plus grande lisibilité politique de nos travaux et une plus grande transparence. Cet objectif passe également, je le dis avec un peu d’humour, par une modification assez radicale des comportements d’une administration européenne hautement qualifiée - j’insiste bien - mais dont les réflexes naturels ont tendu, au fil des années, à privilégier l’administratif sur le politique.

Lors d’une réunion de travail avec toute l’administration concernée par les questions relatives au bâtiment, quelle n’a pas été ma surprise d’entendre un fonctionnaire faire allusion aux nombreuses lettres que j’avais reçues de mes collègues à ce sujet ! Devant mon étonnement, un haut fonctionnaire s’approche de moi et me dit : "ne vous inquiétez pas, M. Rieffel a répondu". Je m’exclame : comment ? mes collègues m’ont écrit, je n’ai pas vu les lettres, et on a répondu pour moi ! Pire encore, Monsieur le Président, ma conseillère Huguette Ducloux -et j’en profite pour la remercier infiniment du travail qu’elle a accompli pour préparer cette journée dans les meilleures conditions - déterre par hasard une lettre étonnante, qui vous était adressée, et qui portait la signature d’un fonctionnaire de Luxembourg : "Madame la Présidente m’a chargée de vous dire... ". Et de m’étonner de nouveau ! A quoi il me fut répondu : "on a toujours fait comme ça ! ".

Maintenant, "on ne fera plus comme ça". Si nous voulons être identifiés par le citoyen, nous ne pouvons pas apparaître comme une sorte de bureaucratie anonyme, une institution désincarnée. Je pourrais vous décliner ainsi des exemples absolument étonnants. Nous aurons l’occasion de reparler du respect des langues, en particulier, mais je veux, à ce sujet, vous rapporter une anecdote significative : il s’agit de la première lettre portée à ma signature qui était adressée à la présidente finlandaise en exercice. Elle était en anglais. Je manifeste mon incompréhension. Je suis Française, elle est Finlandaise. Pourquoi lui écrirais-je en anglais ? Réponse : "on a toujours fait comme ça ! ". Et bien, on ne fera plus comme ça. Elle recevra une lettre en français, accompagnée d’une traduction dans sa langue, par courtoisie. Normal. Peu à peu, tous mes collaborateurs commencent à trouver cela naturel. Je crois que ce combat, nous avons à le mener peu ou prou dans chacune de nos institutions, et que si nous voulons combler le fossé qui nous sépare des citoyens, c’est dans cette direction que nous devons aller.

Dernier exemple : j’ai découvert des gens qui avaient saisi la commission des pétitions du Parlement européen et qui avaient dû attendre un an avant de recevoir une réponse leur indiquant que leur demande n’était pas recevable. Comment voulez-vous que les citoyens nous fassent confiance ?

Maintenant, je voudrais vous dire un mot des très grands chantiers de demain. Ce sont des chantiers immenses, qui suscitent une très grande attente de la part de nos concitoyens. Je ne fais que les évoquer pour que vous puissiez formuler vos réflexions et vos questions à ce sujet. Comment répondre à leurs préoccupations de sécurité, de justice, de liberté, qui sont des préoccupations très actuelles ? Le sommet de Tampere a jeté des jalons très prometteurs, mais ces jalons vont-ils être suivis d’effets concrets ? Dans le discours introductif que j’ai prononcé lors de mon premier conseil européen de présidente, j’ai dit aux chefs d’Etats et de gouvernements combien les citoyens en avaient assez des effets d’annonce et qu’il était temps de passer aux actes.

Deuxième grand chantier : comment répondre au souci que les citoyens attachent légitimement à la santé publique, à la préservation de nos identités culturelles, à la préservation de ce que vous me permettrez d’appeler "notre modèle social européen" ? C’est toute la dimension, tout l’enjeu des futures négociations qui vont s’engager à Seattle autour de l’OMC et auxquelles, fort opportunément, notre compatriote Pascal Lamy prendra la plus large part.

Comment ouvrir l’Europe sans la diluer, en préservant sa capacité de solidarité et en préservant son efficacité décisionnelle ? C’est tout l’enjeu de la réforme institutionnelle que nous entamons en ce moment et qui va devoir aboutir - voyez la responsabilité que nous avons tous - sous la présidence française qui se déroulera de juillet à décembre de l’an 2000. C’est une réforme indispensable avant ce que l’on appelle "l’élargissement" de l’Europe que je préfère, quant à moi, appeler la "réunification" de la grande famille européenne. N’oublions pas que, dans quelques jours, le 9 novembre prochain, nous allons commémorer les dix années de la chute du mur de Berlin. J’ai tenu à être à Berlin, ce jour-là, pour témoigner de la dimension européenne de cet événement. Le 9 novembre 1989 n’a pas été seulement le coup d’envoi de la réunification de l’Allemagne, mais aussi le coup d’envoi de la réunification de l’Europe. Mais jusqu’où ? Et là se pose l’immense problème des frontières de l’Europe. Et nous n’échapperons pas à ce passionnant débat, très dur. Quelles frontières pour l’Europe ? Jusqu’où va l’Europe ? Et quelle Europe voulons-nous ?

Tous ces défis, chers amis sénateurs, ce sont des défis que nous allons devoir relever ensemble. Beaucoup d’entre vous qui sont ici savent très bien, qu’au cours de toutes ces dernières années, je me suis plus particulièrement attachée à renforcer la relation entre les parlements nationaux et le Parlement européen, à inscrire plus profondément le rôle des parlements nationaux dans la construction européenne, que ce soit dans le cadre de la fameuse COSAC ou que ce soit dans d’autres circonstances. Nos institutions ont connu trois phases : à une phase de relative indifférence, a succédé une deuxième phase, caractérisée par une certaine inquiétude de la part des parlements nationaux devant ce qu’ils ressentaient insensiblement comme une sorte de montée en puissance du Parlement européen. Aujourd’hui enfin, le sentiment que nous avons de la très grande complémentarité de nos rôles respectifs. Vous et nous, nous sommes les gardiens vigilants de la subsidiarité. Nous incarnons la légitimité démocratique des peuples que nous représentons, et je crois vraiment que, de notre coopération et j’ose le dire, de notre alliance dans le respect de nos responsabilités réciproques, naîtra cette Europe humaniste dont beaucoup de nos concitoyens rêvent. C’est dire à quel point, cher Monsieur le Président, chers amis, votre venue aujourd’hui est éminemment significative. Je vous invite sans plus tarder au dialogue le plus direct et le plus fructueux.