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Note du Commissaire général présentant la collection Rau

Les grands collectionneurs sont indispensables au monde de l’art. Ils sont l’ultime maillon de la chaîne économique de la création artistique. Toute œuvre a comme but ultime de finir accrochée sur un mur public ou privé. Sans le collectionneur, l’artiste n’a plus vraiment de raison de créer. Qu’il s’agisse d’œuvre de commande exécutée pour tel ou tel bienfaiteur des arts, civil ou religieux, au 15ème ou au 18ème siècle, que ce soit pour les présentations aux Salons au 19ème siècle ou que ce soit par l’intermédiaire des marchands à partir de la fin du 19ème siècle, toute œuvre ne gagne sa légitimité et son créateur sa notoriété que si elle a pour fonction de devenir la propriété d’une institution ou d’un particulier. Le collectionneur privé devient rapidement au 20ème siècle et surtout dans la deuxième moitié du siècle un grand amateur d’art qui remplace petit à petit le commanditaire institutionnel pour servir de courroie de transmission avec le public par le biais d’expositions dans les musées et par la pratique de plus en plus courante de dons aux musées. Du monde, très fermé et très restreint des collectionneurs actuels, on compte sur les doigts d’une seule main les collections de l’importance de celle du Docteur Rau. La plupart des grands collectionneurs sont spécialisés sur une période (souvent les 19ème et 20ème siècles), un genre, un style (l’impressionniste, le fauvisme, l’Ecole de Paris), voire un seul artiste. A chaque fois, il s’agit de raison valable qui motive ces choix, parce qu’ils ont connu l’artiste, que leurs parents ont commencé une collection à une époque précise, qu’au contraire, la collection héritée permet de s’orienter sur autre chose, dans la continuité de la précédente ou au contraire en rupture avec elle. Mais on ne connaît pratiquement aucune collection qui à elle seule couvre cinq siècles d’histoire de l’art avec un choix d’un tel raffinement et d’une telle qualité. De plus les très rares collections du niveau de celle du docteur Rau sont publiques pour la plupart. Elles ont toutes fait l’objet d’une donation ou sont exposées dans le cadre d’une fondation publique, comme c’est le cas pour la collection du Baron Thyssen à Madrid ou celle de Frick à New York ou encore celles de Wallace ou de Dullwitch à Londres. La collection du docteur Rau est la seule de cette qualité et sans doute la dernière à ne pas être visible au grand public. C’est donc un bien beau cadeau que nous fait aujourd’hui le docteur Rau en acceptant de nous montrer une part représentative de l’ensemble de sa collection. L’initiative est d’autant plus symbolique qu’elle coïncide avec>le changement de millénaire et permet de faire une remarquable synthèse d’un demi-millénaire d’art occidental. En effet, l’une des particularités qui donne à cette collection un caractère exceptionnel est précisément de couvrir cinq siècles d’histoire de l’art occidental avec un esprit didactique qui n’a rien à envier aux plus grands musées du monde. Les œuvres ont donc été classées suivant les grandes écoles de l’histoire de l’art depuis la renaissance jusqu’aux années 1940-50. Il ne manque aucune période, aucune Ecole, aucune partie géographique de ce que l’Europe nous a apporté de plus éblouissant au cours de ces cinq derniers siècles. L’Ecole italienne avec des œuvres aussi capitales que deux des fragments d’un des plus beaux retables que Fra Angélico exécuta pour le Maître-autel de San Domenico à Fiesole, mais aussi avec un important panneau de Crivelli - une Piéta - et des œuvres majeures telle qu’une ravissante Jeune fille de Luini qui rappelle la très grande influence qu’eut Léonard de Vinci sur cet artiste. Du bolognais Guido Reni un extraordinaire David décapitant Goliath. Citons également l’admirable Saint Jean l’Evangéliste de Dolci qui provient d’une des plus belles séries, représentant les quatre évangélistes, réalisée par l’artiste et qui figura dans les collections des Ricardi à Florence avant de figurer dans celle de Lucien Bonaparte. L’Ecole italienne plus tardive est représentée par les grands vénitiens que furent Canaletto, Bellotto et Tiepolo, avec une représentation d’une Allégorie d’une jeune femme en Flore d’une étonnante modernité. L’Ecole flamande est également parfaitement représentée par différents chefs-d’œuvre de ces maîtres les plus originaux et les plus représentatifs, à commencer par cette admirable Sainte Véronique de Coter, élève brillant de Roger Van der Weyden. Dans le plus pur style des " diableries " de Jérôme Bosh, il faut également citer la très imaginative Tentation de Saint Antoine de Jan Mandyn ainsi que les admirables portraits d’homme de Frans Pourbus et de Gérard Ter Borch et la vision très italienne du joueur de tric trac de Ter Brugghen. Ne manquons pas non plus d’admirer les paysages hollandais tel que nous les montrent Van Goyen, Van Ruysdael et Frans Post. La peinture flamande n’aurait pas été correctement représentée sans ces images de la vie au quotidien dans les Flandres. Le Docteur Rau a choisi de nous montrer l’Oude Kerk d’Amsterdam par de Witte et aussi un formidable Cabinet d’amateurs de Jean Siberechts. Mais les deux œuvres parmi les plus remarquables de cette période sont d’une part la Nature Morte à la tête de Hareng de Willem van Aelst, sans doute l’une des plus importantes Vanités de l’artiste où il montre son brio dans le rendu des transparences et des brillances des verres. L’autre œuvre maîtresse de la collection concernant cette période est naturellement La cuisinière de Gérard Dou, l’un de ces petits panneaux pour lequel l’artiste avait une prédilection pour montrer ces personnages populaires des Flandres, souvent des personnages laids, usés par une vie difficile et un métier au service des notables de la ville de Leyde. De l’Ecole allemande, il faut retenir les deux œuvres de Carcan lancine, dont l’un est un Triptyque dont l’iconographie très originale montre des épisodes de la vie du Christ, notamment Jésus parmi les docteurs encadré par la multiplication des pains d’une part et par les Noces de Cana d’autre part. Cette œuvre montre l’influence que Cranach a su tirer à cette époque du discours des humanistes allemands. L’autre œuvre du maître allemand montre une très cruelle Judith, petit tondo de 1525, entourée de façon très inhabituelle de deux suivantes regardant Judith avec respect et vénération, étant elle-même auréolée par une coiffure qui lui confère ainsi un rôle qui va au-delà de sa simple image d’héroïne sauvant son peuple. Il faut signaler la cohérence des choix du Docteur Rau qui lui ont fait acheter en 1987 la Servante dans une cuisine de Van Winghe, superbe scène de genre montrant le regard complaisant et légèrement amusé de la cuisinière devant le chaton en train de "chaparder " un morceau de viande alors qu’au fond de la scène, les riches propriétaires festoient tranquillement. Signalons enfin le superbe portrait de Graff rappelant la prédilection du Docteur Rau pour les beaux portraits très intenses et très travaillés. La très classique Ecole française commence par nous donner un aperçu du 17ème siècle très flatteur avec cette autre superbe Vanité que compte la collection Rau, cette fois de Linard, avec sa toute dernière œuvre, datée de l’année précédant sa mort. Cette œuvre intense, d’une forte religiosité nous permet d’apprécier un artiste rare. Surtout axés sur le 18ème siècle la suite des œuvres de la collection montrant l’art français est très marquée par le paysage. Entre le superbe Millet, le Pater et le spectaculaire Chevalier Volaire, il nous est surtout donné d’admirer l’une des œuvres majeures de François Boucher, La leçon de flûte provenant de la collection de la Baronne de Rothschild et ayant figuré également dans la collection Wildenstein. Dans la plus pure tradition du Pastor Fido, cette merveilleuse scène pastorale montrant deux enfants en train de jouer de la flûte au milieu de moutons est d’une harmonie parfaite. Dans la série des portraits, il faut s’attarder sur les magnifiques représentations de Largillière, de Quentin Latour, de Vigée Le Brun et de Greuze pour arriver sur l’une des pièces les plus exceptionnelles de la collection, Le portrait de François-Henri, duc d’Harcourt de Jean-Honoré Fragonard. Il s’agit là de l’une des quinze figures de fantaisie exécutée par Fragonard. Plus réduite en nombre d’œuvres, les deux Ecoles espagnole et anglaise n’en contiennent pas moins d’importantes pièces, telle que le Gréco montrant un admirable Saint Dominique en prière ou le Saint Jérôme de Ribera pour les Espagnols et les différents portraits très représentatifs de Wright, Reynolds et Gainsborough pour les Anglais. La partie moderne de la collection Rau est tout aussi impressionnante et complète que la partie ancienne. Elle laisse naturellement la part belle à l’impressionnisme de ces origines à ses tous derniers développements. Elle nous laisse ainsi admirer, dans les grands précurseurs de l’impressionnisme, l’un des plus beaux Corot qui soit, L’Algérienne. Du même niveau de qualité, La Bacchante de Courbet nous laisse entrevoir les évolutions de la représentation de la femme dans l’art de la fin du 19ème siècle. Des cinq œuvres de Boudin que compte la collection Rau, nous avons ici sélectionné La plage à Trouville, sans doute la plus importante et certainement l’une des scènes de " crinolines " les plus intimistes et les plus belles que fit l’artiste de Honfleur. La sélection des œuvres impressionnistes commence vraiment avec le Chef-d’œuvre de Bazille, Le pêcheur à l’épervier. Tableau emblématique, il est l’une des plus importantes œuvres de la transition qui marque le passage de l’art classique et de la représentation académique du corps aux grandes théories de l’impressionnisme, de la lumière, de la couleur et du rapport de l’homme à la nature. Tous les grands maîtres de l’impressionniste sont ensuite représentés dans la collection. Monet est présent dans l’exposition avec six œuvres magistrales qui constituent pratiquement à eux seul une petite rétrospective de l’art du Maître. De style très proche de l’Ecole de Barbizon, Le Sous-bois, date de 1865 et atteste de l’importance que Monet accordait à cette époque à Corot, Courbet ou Daubigny. De style déjà moins classique, Le pont de Bois est daté de 1872 ; il provient de la collection de Manet et fut également dans la collection de Baret-Decap puis celle de Henri Canon. Respectivement de 1874 et 1881, la Vue d’Amsterdam et Inondation atteste du virage impressionniste de l’artiste. Mais c’est de 1886 que date l’une des autres œuvres maîtresse de la collection Rau et l’une des œuvres les plus marquantes de Monet, Les Pyramides de Port Coton, l’une des six de la série que l’artiste réalisa à Belle-Ile-en-mer. C’est enfin de 1895 que date le dernier Monet de la collection qui montre un splendide paysage de neige : Maison dans la neige en Norvège. Ce paysage atteste de la maîtrise de l’artiste pour les effets de lumière et de couleur puisqu’il réalise ici pratiquement une variation monochrome sur le blanc, presque trente ans avant Malevitch. De Renoir, la collection possède deux œuvres dont une qui figura parmi les quinze tableaux que l’artiste présenta au deuxième Salon des Impressionnistes en 1876. Cette œuvre importante, intitulée Femme à la Rose représente la  jeune Margot (Marguerite Legrand) qui posa également pour Renoir dans le Moulin de la Galette et dans La tasse de Chocolat. Egalement d’Auguste Renoir, Le portrait d’Henri Lerolle rappelle la prédilection du Docteur Rau pour les portraits puissants d’homme, tels que ceux qu’on avait admirés dans la partie ancienne de la collection. Il faut également noter la présence d’une superbe esquisse de Manet avant de découvrir l’un des chefs-d’œuvre de la partie moderne de la collection, La mer à l’Estaque de Cézanne qui marque les débuts de la modernité et annonce l’art du 20ème siècle. De Degas, on retiendra principalement le dernier Autoportrait peint que l’artiste exécuta en 1900 où apparaît les traces de son infirmité tragique et marque la solitude de l’artiste presque aveugle dans la grisaille de son atelier. De Pissarro, une magnifique série retrace quelques belles étapes de l’œuvre   d’un des artistes préférés du Docteur Rau. La superbe Vue de l’ermitage, la côte du Jallais à Pontoise, 1867, constitue, là encore, l’une des pièces maîtresses de la collection mais on peut aussi admirer une très belle Route de saint Germain à Louveciennes ou encore une vue du Tribunal de Pontoise. De Sisley, la collection possède l’une des admirables vues de neige - Effet de neige à Marly - que l’artiste réalisa au cours de l’hiver 1875-1876. De Caillebotte, la collection possède également une importante vue de Toits enneigés, sujet rare chez cet artiste à la différence de Sisley Dans les grands chefs-d’œuvre de l’impressionnisme, la collection Rau possède l’un des plus beaux pastels de Mary Cassatt : une maternité représentant Louise allaitant son enfant nous rappelle ici la prédilection toute particulière de l’artiste américaine pour ce sujet d’origine biblique qu’elle réinventa à l’époque impressionniste pour en faire une représentation positive de la femme au moment où la pensée et les mouvements féministes commençaient à s’organiser. Dans les artistes qui s’inscrivent dans la continuité de l’impressionnisme, la collection possède une des œuvres majeures de Signac, joyau du pointilliste, cette œuvre sobre et profonde montre La mer à Saint Briac et montre qu’à cette époque Signac travaillait totalement dans l’esprit de Seurat et de sa série faite dans l’île de la grande Jatte. De Severini, le très grand paysage montre aussi l’implication du mouvement impressionniste sur le plan international et sur les autres mouvements de l’art au 20ème siècle. Ainsi, cette œuvre de la première période de Severini montre bien l’influence du paysage impressionniste dans un mouvement aussi particulier que fut le Futurisme italien. La collection Rau possède également une riche représentation de l’école des Nabis.. La présence de Gauguin est très forte à travers le Sérusier, Le Printemps au Pouldu, mais c’est avec les deux œuvres essentielles — Juillet et Maternité au lit Jaune - du théoricien du groupe, Maurice Denis, que les Nabis sont sans doute le mieux représenté. Ensuite, viennent une belle œuvre de Vallotton, deux œuvres très représentatives de Bonnard, dont une Baie de Saint Tropez importante et une belle série de Vuillard dont deux Autoportraits, une vue des Marronniers, rue Truffaut très Nabi et enfin une œuvre exceptionnelle, de grande taille et peinte à la détrempe montrant Monsieur André Bernac dans son bureau. Le docteur Rau rend également hommage au Symbolisme avec Redon tout d’abord qui est représenté par deux œuvres importantes dont le très impressionnant Char d’Apollon de l’ancienne collection Milton de Groot qui fut longtemps exposé au Metropolitan Museum of Art de New York mais également avec Hodler et Klimt à travers deux œuvres très intéressantes. Le docteur Rau témoigne de sa toute particulière affection pour le Fauvisme et l’Expressionnisme. Pour le premier de ces deux mouvements très proche par bien des aspects, les principaux protagonistes du mouvement sont représentés : Vlaminck avec une vue fauve assez rare de la région parisienne — Paysage fauve près de Chatou -, Derain avec de magnifiques Cyprès de 1907, Marquet, Van Dongen avec une superbe Petite fille au col marin de format carré représentant Dolly Van Dongen, sa fille, et surtout avec une Plage de Sainte Adresse de Raoul Dufy d’une exceptionnelle qualité, sans doute l’une des plus importantes du maître havrais. Du second groupe, on trouve bien sûr Munch, mais surtout une œuvre importante de Jawlensky et un extraordinaire Clown en habit vert d’August Macke. Signalons enfin, une importante Nature Morte aux bouteilles et aux verres de Morandi. Cette exposition donne un aperçu très complet de la collection Rau et permet de juger de l’ampleur du travail accompli par le Docteur Rau en presque trente ans. Une collection exceptionnelle qui montre les choix avisés d’un seul homme grand amateur d’art, rarement conseillé qui a su donner à cette collection une spécificité et une originalité unique. Homme d’une immense richesse humaine, sa collection lui ressemble : elle est forte, profondément humaine, solide et indépendante, jamais légère et toujours profonde. Cette exposition a été rendue possible par la seul souhait du Docteur Rau. L’ensemble des organisateurs s’associe donc à moi pour lui exprimer ici toute notre reconnaissance et notre amitié. Que soit également remercié l’ensemble des membres de la Fondation Rau, notamment Madame Tost. Nous tenons aussi à exprimer toute notre gratitude à Monsieur Clémentz qui administre la Fondation Rau et qui a beaucoup contribué à la mise en œuvre et à la réussite de cette exposition. Nous souhaiterions enfin remercier toute l’équipe du Graal pour sa participation active à la mise en place du catalogue par la rédaction des notices techniques et scientifiques des œuvres. Que Messieurs Borjon et Simonetti ainsi que Madame Gautier reçoivent ici nos remerciements les plus chaleureux. Nous souhaitons donc à cette exposition le succès et le retentissement qu’elle mérite. Marc Restellini Commissaire Général de l’exposition.

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