Le verbe, la plume et le pistolet
Issu dune famille de bleus vendéens, Clemenceau sétablit comme
médecin à Paris, dans le 18e arrondissement. Cest dans la capitale quil
entre en politique, devenant maire de Montmartre en 1870, puis, lannée suivante,
représentant de la Seine à la Chambre des Députés. Quand survient la Commune,
Clemenceau sefforce douvrir le dialogue entre les Parisiens insurgés et le
gouvernement versaillais. Mais il échoue et démissionne de la députation en mars 1871.Après la Commune, il devient un personnage majeur de la vie
politique parisienne : président du Conseil de Paris en 1874, il est à nouveau élu
député en 1876. Dabord proche de Gambetta, Clemenceau évolue vers
lextrême-gauche et entame une carrière de tombeur de ministères qui
va durer près de dix ans. Il ne sortira que rarement de ce rôle, sauf en 1888, pour
contrer lascension du général Boulanger en apportant son soutien au ministère
Floquet. Parlementaire, Clemenceau est aussi patron de presse. Il a fondé le journal La
Justice, dont il confie la rédaction en chef au journaliste Camille Pelletan.
Ce dernier trace de lui un portrait admiratif. La
parole de M. Clemenceau est nue, trempée, aiguisée comme un fleuret ; ses discours
ressemblent à de lescrime : ils criblent ladversaire de coups droits. On
connaît cette figure énergique, à grosses moustaches, aux cheveux ras ; le front
bombé, les yeux noirs, le noir et fort dessin des sourcils en complètent le caractère.
Les mouvements trahissent une brusquerie nerveuse, mais maîtrisée par une volonté de
fer, par un sang-froid toujours en éveil.
Elu député du Var en 1889, Clemenceau est en effet
lun des orateurs les plus en vue de la Chambre. Mais sa virulence déchaîne contre
lui de puissantes inimitiés. En 1892, le scandale de Panama va fournir à ses adversaires
un prétexte pour léliminer politiquement. Le leader de la droite, Déroulède,
accuse Clemenceau de sêtre mis au service de lInternationale des
riches. La rivalité entre les deux hommes se réglera par un duel, le 22 décembre,
doù les deux parlementaires sortent indemnes.
Lannée suivante, seconde attaque : Clemenceau est
accusé, sur la base de faux documents, dêtre un agent au service des Britanniques.
Clemenceau gagne son procès mais perd son siège de député. Il se réfugie alors dans
le journalisme, devenant en 1897, alors que La Justice périclite, léditorialiste
dun tout nouveau quotidien, LAurore qui publiera le célèbre
Jaccuse de Zola.
En 1902, Clemenceau retrouve lhémicycle, du Sénat, cette fois. Il est élu
sénateur du Var et devient en 1906, ministre de lIntérieur, avant daccéder,
quelques mois plus tard, à la présidence du Conseil.
Virulent dans lopposition, Clemenceau semble moins à
laise lorsquil sagit dexercer le pouvoir. Cassant,
despote, disent ses adversaires, il est de moins en moins suivi, dans un
contexte social et international difficile. Réélu au Sénat au début de 1909,
Clemenceau, mis en cause à la Chambre des députés, perd la présidence du Conseil
lété suivant. Il retrouve son rôle dopposant, croisant le fer à la
tribune, avec le président du Conseil, Briand. Il reprend aussi la plume et crée
LHomme Libre, si ouvertement critique à légard du gouvernement quil
est interdit quand la guerre éclate. Clemenceau nen poursuit pas moins ses
attaques, dans une nouvelle feuille baptisée LHomme Enchaîné et remporte un
succès croissant, notamment auprès des combattants.
Peu à peu, il apparaît comme un recours possible, dans un
contexte de crise et de défaitisme. En 1917, le président Poincaré se résout à lui
confier la charge du gouvernement : Je vois les défauts terribles de Clemenceau,
son orgueil immense, sa mobilité, sa légèreté ; mais ai-je le droit de
lécarter, alors que je ne puis trouver en dehors de lui personne qui réponde aux
nécessités de la situation ?. A soixante-dix-sept ans, Clemenceau est à nouveau
président du Conseil et ministre de la Guerre. Il va mener à bien la mission de
redressement national que lui a confiée Poincaré. Lorsque larmistice est signé,
sa popularité est à son comble.
Sur son passage, alors quil quitte le Palais-Bourbon,
où il a lu à la tribune le texte de la convention, pour se rendre au Sénat, les
Parisiens lacclament. En janvier 1919, il préside la Conférence de la Paix. Mais
limmense popularité du Tigre ne survivra pas à la fin de la guerre :
en 1920, lors dune réunion préparatoire, la candidature à lElysée de Paul
Deschanel obtient quatre cent huit voix contre trois cent quatre-vingt-neuf à Clemenceau.
Il retire sa candidature, démissionne de la présidence du Conseil et quitte
définitivement larène politique trois ans plus tard.
 |