Pour ou contre un Sénat

Le 4 juin 1888, le général Boulanger, député du Nord, au sommet de sa popularité, défend devant la Chambre des députés son projet de révision des lois constitutionnelles. La suppression du Sénat y figure en bonne place.

Je verrais sans inconvénients et sans regrets … (Exclamations et rires au centre et à gauche)… Je verrais sans inconvénients et sans regrets disparaître le Sénat, qui ne représente rien ni ne sert à rien. (Rires au centre).

Cependant, si la majorité s'effraie des abus de pouvoirs d'une Chambre unique, beaucoup moins à redouter cependant avec le régime constitutionnel tel que je le conçois (Rires et exclamations) qu'avec le régime actuel ; si elle préfère conserver le Sénat sous prétexte de pondération, au moins faut-il lui donner une origine qui justifie les pouvoirs dont il peut être investi.

M.Millerand - Il y en a pour tout le monde.

Le suffrage universel étant la base de notre état politique, il faut que le Sénat en émane.

Il peut être nommé directement suivant des catégories d'éligibles et de circonscrip-tions électorales qui restent à définir (Interruptions au centre ) ; ou bien par des délégués expressément élus à cet effet. Ce sera l'œuvre de l'Assemblée constituante de débattre et de résoudre cette question. Le principe qu'il faut dès maintenant poser, c'est que, si l'on tient à maintenir un Sénat, celui-ci ne peut raisonnablement revendiquer le droit (applaudissements sur les mêmes bancs - Interruptions à droite).

Charles Floquet, président du Conseil et ministre de l’Intérieur. En 1851, Bonaparte le second, qui se disait socialiste, proclamait lui aussi l'impuissance de l'oligarchie parlementaire et les bienfaits de l'omnipotence d'un seul. Mais, messieurs, il faut se rassurer. A votre âge, monsieur le général Boulanger, Napoléon était mort. (Vifs applaudissements sur les mêmes bancs - Vives interruptions sur quelques bancs à l'extrême-gauche) A votre âge Napoléon était mort, et vous ne serez que le Sieyès d'une Constitution mort-née. (Applaudissements prolongés au centre et à gauche - Agitation).”

Le 13 juillet, suite de cet échange, MM. Floquet et Boulanger se battent en duel. Le général en sort grièvement blessé.

Quelques années plus tard, Jules Ferry devenu président du Sénat, évoque dans son discours inaugural, le 27 février 1893, le souvenir du péril boulangiste.

Des trois pouvoirs qui constituent le mécanisme gouvernemental, le Sénat était encore, il y a quelques années, le plus attaqué. Les événements ont pris sa défense et se sont chargés de le justifier.

Un jour est venu, jour de péril immense et de suprême angoisse, où l'institution, dénoncée comme un obstacle est apparue comme une sauvegarde. L'action fut rapide, résolue, efficace : la dictature était vaincue. J'ose dire que, dans le pays républicain tout entier, la leçon a été comprise.