Affaire du duc de Praslin - En séance à la Chambre des Pairs de la Monarchie de Juillet

Victor Hugo, dans ses "Choses vues" nous permet de suivre un des procès instruits par la Chambre

Résumé des faits : Hugues Charles de Choiseul Praslin (1805 - 1847) ne s'entend plus avec son épouse Françoise Sebastiani della Porta, fille de Général, plusieurs fois ministre. Selon les sources, soit le duc fût infidèle une fois de trop et menacé par la duchesse d'un procès en séparation, soit cette dernière poursuivait le duc "de ses désirs, lui écrivant vingt lettres par jour, le harassant de reproches et de souvenirs, violente et jalouse, elle représente un type assez rare, celui de la nymphomane vertueuse" (Maxime Du Camp). Le duc l'assassine au couteau le 17 août 1847, est arrêté et conduit au Luxembourg.

21 août 1847

(...) A deux heures sept minutes, la séance publique est ouverte. le garde des sceaux (Hébert) monte à la tribune et donne lecture de l'ordonnance qui constitue la cour des pairs. Il y a des femmes dans les tribunes. Un homme gras, chauve et blanc : rouge de visage, ressemblant singulièrement à Parmentier, est dans la tribune de l'ouest et attire un moment l'attention des pairs.

Le chancelier fait évacuer les tribunes. On introduit le procureur général Delangle et l'avocat général Bresson en robes rouges. Le chancelier remarque que les tribunes ne sont pas complètement évacuées, celle des journalistes entre autres, il se fâche et donne des ordres aux huissiers. (...)

M. de Praslin a été arrêté hier et transféré à la geole de la Chambre sur mandat du chancelier. M. de Boissy proteste. MM. de Pontécoulant, Cousin et Portalis soutiennent, ainsi que le chancelier la légalité du fait, mais il n'en demeure pas moins inconstitutionnel et fâcheux comme précédent (...). Les inviolabilités se tiennent.

M. de Praslin a été écroué ce matin (...). Il est dans la chambre où a été M. Teste.

C'est M. de Praslin qui, le 17 juillet, me passa la plume pour signer l'arrêt de MM. Teste et Cubières (scandale politico-financier ayant eu lieu très peu de temps avant l'affaire Praslin). (...) Le duc de Praslin est un homme de taille médiocre et de mine médiocre. (...) (Il) ne parlait pas à la Chambre (...) votait sévèrement dans les procès. Il a opiné très durement dans l'affaire Teste. (...)

Après la séance, je suis allé au cabinet de lecture. Nous avons discuté à nouveau, les ducs de Noailles et de Brissac, le comte de Pontois, le premier-Président Séguier et moi, sur la légalité de l'arrestation de M. de Praslin avant l'arrêt de compétence de la cour. Tous, excepté M. de Séguier, ont été de mon avis.

J'ai dit au duc de Noailles : - Les raisons données par le chancelier et les autres pour pallier cette violation de la Charte sont tout simplement des raisons révolutionnaires, la nécessité, la raison d'Etat etc. Avec ces raisons-là l'inviolabilité royale disparaît. Si le roi commetait un crime matériel comme (celui-ci) savez-vous ce qu'on ferait ?

- On l'arrêterait, m'a dit vivement le duc de Noailles.

- Et ensuite ?

- On le jugerait.

- Et puis ?

- On le guillotinerait, donc ! s'est écrié le vieux duc de Brissac.

(...) Une soixantaine de pairs environ assistaient à cette séance.

(...) Dans son allocution à la cour dans la séance secrète, le chancelier a dit que "le devoir à remplir par la cour n'avait jamais été plus triste pour MM. les pairs ni plus pénible pour lui". Il avait la voix véritablement altérée en prononçant ces paroles. (...) (Il) nous a dit en outre : "Des bruits de suicide ou d'évasion ont couru. Messieurs les pairs peuvent être tranquilles. Aucune précaution ne sera épargnée pour que l'inculpé (...) ne puisse se soustraire (...) au châtiment public et légal qu'il aurait encouru et mérité."

Du 17 au 25 août, la commission d'instruction travaille et le procureur convoque les pairs pour le 28 pendant que le duc de Praslin meurt empoisonné (par lui même) en prison, ce qui semble arranger les pairs en leur évitant de juger l'un d'eux une fois de plus, après l'affaire Teste-Cubières.

30 août

Séance dans laquelle la cour s'est dessaisie. A une heure et quart j'entre dans la salle. il n'y a encore que peu de pairs. (...) Je cause avec (...) M. Barthe, de tout, et de la Chambre des pairs en particulier. Il faut la relever, lui rendre le peuple sympathique en la rendant sympathique au peuple.

(...) A deux heures monsieur le chancelier s'est levé (...) (et) a parlé vingt minutes environ. On introduit le procureur général (...) (qui) a déposé son réquisitoire tendant à ce que la cour se déclare dessaisie par la mort du duc.

Le procureur général sorti, le chancelier dit : - Quelqu'un demande-t-il la parole ?

M. de Boissy se lève. - Il approuve une partie de ce qu'a dit le chancelier. Sur ce que le poison a été pris avant que la cour des pairs eût été saisie. Par conséquent aucune responsabilité pour la cour. L'opinion générale accuse les pairs chargés de l'instruction d'avoir favorisé l'empoisonnement. (Réclamations)

Comte de Lanjuinais. - Opinion mal fondée !

Boissy. - Mais universelle. (Non ! Non !) J'insiste pour qu'il soit établi qu'aucune responsabilité de l'empoisonnement ne revient à M. le chancelier, ni aux pairs instructeurs, ni à la cour.

M. le chancelier. - Le doute ne peut exister dans l'esprit de personne. Le procès-verbal d'autopsie éclaircit complètement la question.

M. Cousin se joint au chancelier (...) M. de Boissy insiste. Croit à une aide coupable. Mais n'accuse personne dans les officiers de la cour.

(Le duc Decazes rapporte alors une entrevue qu'il a eu avec le mourant peu avant son décès où il est dit que M. de Praslin avait amené seul le poison et qu'il déplore son crime)

(...) Ceci n'a pu être mis dans les actes, étant une conversation privée que M. decazes ne répète que parce que la cour est en quelque sorte en famille.

(S'ensuit une nouvelle passe entre MM. Barthe, de Boissy et le chancelier sur l'heure de l'empoisonnement et les responsabilités qu'y voit M. Boissy)

(...) On vote l'arrêt qui dessaisit la cour par mains levées à l'unanimité. (...) On fait entrer le procureur et on lui lit l'arrêt. La séance est levée à trois heures moins cinq minutes. Beaucoup de pairs restent à causer dans la salle. M. Cousin dit à M. de Boissy : - Vous avez eu raison de questionner. C'était excellent.

Victor Hugo - Choses vues - p. 978/987 - Volume "Histoire" - Oeuvres complètes - Coll. Bouquins - Robert Laffont - Paris - 1987

Sources numériques : Gallica.bnf.fr