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Allocution de clôture de la rencontre « Mémoires croisées »
9 mai 2012 – 18 heures



Monsieur le Président de la délégation à l’outre-mer, cher Serge Larcher,
Madame la présidente de la commission de la Culture, chère Marie-Christine Blandin,
Madame la présidente du Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage,
Mesdames et Messieurs les sénateurs, chers collègues,
Mesdames et Messieurs,

C’est pour moi un honneur et un grand plaisir de prononcer quelques mots en conclusion de cet après-midi de débat.

C’est un honneur, car les organisateurs de cette rencontre ont réuni des personnalités d’une grande compétence et d’un grand talent, que je veux tout d’abord remercier.

Je ne peux toutes les citer ici. Mais j’aurai un mot particulier pour mon ami Lilian Thuram et pour Pascal Blanchard.

J’ai en effet eu la chance de visiter il y a quelques mois, comme beaucoup d’entre vous ici, la magnifique exposition qu’ils ont organisée au Musée du Quai Branly, consacrée aux « Exhibitions et à l’invention du sauvage ».

J’évoque cette exposition parce que la rencontre qui vous a rassemblés aujourd’hui s’inscrit dans le même esprit.

Elle montre que le racisme est une construction intellectuelle.

Elle montre comment, du XVIème siècle jusqu’au milieu du XXème siècle, en Europe, en Amérique et au Japon, la différence a été mise en spectacle et comment ces exhibitions ont durablement structuré notre perception de l’altérité.

Comme cette exposition, la rencontre qui s’est tenue aujourd’hui illustre tout le travail qu’il nous reste à accomplir, avec les historiens, avec les sociologues, avec les artistes, avec les acteurs culturels et associatifs, pour identifier et déconstruire les idées préconçues, pour dépasser les clichés dont nous héritons.

Je veux aussi vous dire combien je suis heureux que le Sénat accueille une telle rencontre.

Cet après-midi d’échanges démontre, s’il en était besoin, qu’il y avait une place dans notre assemblée pour une délégation à l’outre-mer.

J’ai voulu la création de cette délégation pour que les intérêts des outre-mers soient mieux défendus dans notre République, pour que leurs problématiques spécifiques soient mieux prises en compte et que leurs atouts soient pleinement valorisés.

Six mois après cette création, le bilan est éloquent.

La Délégation sénatoriale à l’outre-mer s’est saisie de questions qui touchent directement les intérêts des collectivités ultramarines et la vie quotidienne de nos concitoyens d’outre-mer : la vie chère, la politique commune de la pêche et les enjeux de la zone économique exclusive.

En organisant avec le Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage cet après-midi d’échange, la délégation s’est également saisie de questions relatives à la mémoire, à la culture, questions trop souvent négligées et pourtant fondamentales.

Le combat pour la culture, disait Aimé Césaire, est « un combat contre tout ce qui opprime l’homme, contre tout ce qui écrase l’homme, contre tout ce qui humilie l’homme, où qu’il se trouve ».

Il le disait en particulier en pensant à l’outre-mer, qui a longtemps subi la doctrine de l’assimilation.

Il faut aujourd’hui poursuivre l’examen et la déconstruction de l’héritage colonial, pour que nos concitoyens d’outre-mer retrouvent la fierté de leur culture.

Je veux donc saluer les initiatives et le travail accompli par les membres de la délégation et par son président, Serge Larcher.

Que cette rencontre sur les « mémoires croisées », j’ai envie de dire cette première rencontre, ait eu lieu au Sénat, est aussi un grand motif de fierté.

Au cours des dix dernières années, certains discours ont ravivé des blessures et ouvert des débats sur des concepts erronés.

Il était temps que la République favorise un échange entre les représentants élus et les chercheurs, les artistes et l’ensemble des citoyens qui ne se satisfont pas de la perpétuation d’une histoire partielle et figée.

Il était temps, et il est juste qu’une telle manifestation se tienne dans l’assemblée qui a accueilli dans ses travées Victor Schœlcher, l’abolitionniste, et qui a eu pour président Gaston Monnerville, le Guyanais descendant d’esclaves affranchis.

La France a été une puissance coloniale. La France s’est livrée, comme d’autres pays européens, à la traite négrière.

Nous devons intégrer l’histoire de la colonisation et de l’esclavage dans notre patrimoine historique et culturel commun.

Notre histoire ne peut se réduire à l’histoire de l’Hexagone. L’histoire européenne ne peut être comprise sans l’histoire coloniale.

Comment en effet comprendre l’âge d’or espagnol sans la découverte des Amériques ? Ou l’avènement de la Vème République sans la guerre d’Algérie ?

« Si nous voulons être les acteurs responsables de notre propre avenir, écrit l’historien Antoine Prost, nous avons d'abord un devoir d'histoire ».

Il ne s’agit pas de mélanger histoire et mémoire, ou de confondre histoire et politique, mais d’engager un dialogue, pour dépasser les facilités et conjurer les dangers d’une instrumentalisation de l’histoire.

En prélude à la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, et parce que la commémoration ne suffit pas, il était essentiel d’engager ici, sous l’égide du Sénat de la République, une discussion, une réflexion commune.

Il est essentiel de questionner le passé, de débusquer les erreurs, de mettre en commun les récits, pour écrire une histoire commune.

Comme l’a très bien expliqué Benjamin Stora, cette histoire partagée constitue un enjeu de cohésion sociale.

Les échanges de cet après-midi ont montré qu’il était vital d’intégrer les mémoires et l’histoire coloniale dans le récit national.

Il ne peut y avoir de justice ni de paix sans vérité. Ce qui a été écrit et accompli depuis bientôt quinze ans en Nouvelle-Calédonie, avec l’accord de Nouméa, l’a confirmé.

Le travail d’histoire est donc une nécessité collective.

La méconnaissance de l’histoire coloniale, la méconnaissance de l’histoire des outre-mers dans la société française, entretiennent des incompréhensions et des amalgames.

Le rapport de la mission sénatoriale sur les DOM, publié en 2009, avait bien pris la mesure du travail à accomplir, en indiquant que « la connaissance historique paraît le meilleur moyen de s’affranchir de la victimisation et de la culpabilisation par héritage ».

Pour éviter le « passé qui ne passe pas », pour reprendre la belle expression des historiens Eric Conan et Henry Rousso qualifiant une autre page douloureuse de l'histoire de France, la première nécessité est de laisser les chercheurs travailler librement, dans le respect de la pluralité des points de vue.

Reprenant les souhaits maintes fois exprimés par des associations, par des responsables politiques, ou par le Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, la mission d’information du Sénat avait formulé l’espoir que l’on passe de l’incantation ou de la commémoration à l’instruction.

La pédagogie est le relais indispensable à une meilleure connaissance de notre passé colonial, des outre-mers et de leurs cultures comme parties intégrantes de l’histoire de France.

Il appartient au ministère de l’éducation nationale, avec le concours des professionnels, de définir le libellé des questions au programme.

Le pouvoir politique n’a pas à traiter lui-même ces questions.

Il lui revient de favoriser le dialogue, d’écouter les attentes, d’éviter les fractures.

Le Parlement et les collectivités territoriales doivent prendre leur part de cette écoute et de ce dialogue, avec les chercheurs, historiens, sociologues, anthropologues… Mais aussi avec les relais culturels.

Les associations, les artistes, les musées ont un rôle important à jouer pour diffuser cette connaissance au sein de la société.

De nombreuses initiatives fleurissent en ce domaine.

A Nantes, vient d’être inauguré un mémorial de l’abolition de l’esclavage.

La ville qui fut le premier port négrier français au XVIIIème siècle, après avoir longtemps détourné le regard de ce passé, a décidé de le regarder en face, de l’explorer, de l’analyser, de l’assumer. Comme l’écrit son maire, Jean-Marc Ayrault, « nous avons ainsi libéré notre mémoire ».

Ce matin même, s’est ouvert au Musée du Quai Branly, Françoise Vergès peut en témoigner, un colloque de trois jours sur « l’archéologie de l’esclavage colonial ». Cette archéologie, dont le développement est très récent, apporte des éléments nouveaux sur la traite, sur la vie quotidienne des esclaves, sur le marronnage.

Beaucoup d’autres initiatives ont été portées ou accompagnées par le Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, créé par la loi Taubira du 21 mai 2001.

Ce n’est donc pas une rencontre qui s’achève aujourd’hui.

C’est un moment d’une discussion qui se poursuit et devra se poursuivre.

C’est un encouragement lancé à la création, à la discussion et à la communication.

C’est enfin la volonté clairement exprimée ici, dans l’espace public, de ne pas biaiser par des enjeux politiques les débats sur l’histoire de la colonisation, mais d’explorer les idées et les faits.

Car si nous regardons autour de nous, nous voyons une République métissée.

Cette République est le produit d’une histoire, elle est faite de mémoires diverses, voire opposées.
Ce sont ces mémoires qu’il faut analyser et intégrer pour préserver et renforcer l’unité nationale.

Regarder le passé en face, le passé de la domination coloniale, le passé de l’esclavage, c’est se souvenir des combats passés, se souvenir des résistances, pour se projeter dans l’avenir et pour lutter contre toutes les formes d’esclavage moderne et d’aliénation, afin de construire un monde plus solidaire.

Je forme donc le vœu que ce premier échange encourage d’autres dialogues, d’autres rencontres, et que le travail se poursuive.

Je vous remercie.