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Discours de M. Jean-Pierre Bel, Président du Sénat
Cérémonie de remise du Prix « Albert Londres »
Le 23 mai 2012 à 19 heures
(Salons de Boffrand)


Monsieur le Secrétaire général de la Francophonie,
Madame, chère Valérie Trierweiler,
Messieurs les Ambassadeurs
Mesdames et Messieurs les sénateurs,
Messieurs les Présidents de l’audiovisuel,
Madame la Présidente de l’Association Albert-Londres,
Mesdames, Messieurs,

Je voudrais tout d’abord vous exprimer, Madame, combien ce que vous venez de nous dire, vous la compagne de Gilles Jacquier, nous a submergés d’émotion. Mais c’est aussi un plaisir et un honneur pour moi de vous accueillir en ces lieux, aux Salons de Boffrand, pour la remise du 74ème Prix Albert-Londres.

Ce prix prestigieux, dont la renommée internationale n’est plus à faire, a permis au fil des ans de distinguer les journalistes les plus talentueux.

Depuis 1985, aux lauréats de la presse écrite vous avez ajouté, logiquement, ceux de la presse audiovisuelle.

En 2003, vous avez décerné le Prix Albert-Londres pour l’audiovisuel, en ces lieux, à Gilles Jacquier et Bertrand Coq pour leur reportage sur Naplouse.

C’est donc avec une très grande émotion que nous partageons le souvenir de Gilles Jacquier. Votre confrère a été tué le 11 janvier, à Homs, en Syrie, en effectuant un reportage pour le magazine Envoyé spécial, de France 2. Il a payé de sa vie sa passion pour son métier en voulant informer le monde sur les massacres de populations civiles perpétrés par la dictature de Bachar El Assad. En lui dédiant ce 74ème Prix Albert-Londres, vous lui rendez un hommage posthume auquel, au nom du Sénat, je m’associe avec gravité.

Le nom de Gilles Jacquier s’inscrit sur la trop longue liste des journalistes tombés sur le front de l’information. Le 3 mai dernier, à l’occasion de la Journée internationale de la liberté de la presse 2012, on ne dénombrait pas moins de 22 journalistes tués dans le monde depuis le début de l’année.

Ce terrible constat souligne, s’il en était besoin, à quels dangers s’exposent les journalistes qui, à l’image d’Albert Londres, s’attachent à « porter la plume dans la plaie ». Tous ne le paient pas de leur vie. Mais nombre de vos confrères sont aujourd’hui retenus en otages ou détenus dans les geôles de régimes anti-démocratiques. D’autres font l’objet de pressions incessantes dans l’exercice de leur métier qui consiste à dire la vérité. C’est assez dire la valeur inestimable de la liberté d’informer sans laquelle, comme disait Beaumarchais, « il n’est pas d’éloge flatteur. »

Les éloges ne sont pas votre penchant favori et moins encore votre raison d’être. De sorte que, même dans notre pays, on observe parfois des réactions assez vives envers les médias. Les papiers critiques sont considérés, par certains, comme des crimes de lèse-majesté. L’actualité récente en a fourni, je crois, quelques exemples. Vous avez d’ailleurs consacré une de vos rencontres, ce matin, aux relations de la presse et du pouvoir, en France, sous l’angle « pot de terre et pot de fer ? » Il y a visiblement encore des marges de progrès…

Plus largement, vous avez débattu de sujets complexes dont, bien souvent, vous ne pouvez rendre compte sans péril. La Syrie, le Moyen-Orient, la Russie où votre consœur Anna Politkovskaïa a été assassinée il y a 6 ans, la mafia qui menace de mort ceux qui enquêtent sur ses membres et ses activités, la traite des êtres humains qui continue de sévir en plein 21ème siècle, ont occupé vos riches débats de ce jour.

Prenant de vrais risques pour lever le voile sur la criminalité organisée, sur les dessous des conflits armés, les mafieux, les corrupteurs et les corrompus, ou encore les trafiquants de tous ordres, qu’il s’agisse de trafics d’êtres humains, d’armes, de drogue, de médicaments ou d’espèces animales menacées, vous éclairez l’opinion sur la marche chaotique du monde et vous permettez aussi de décrypter, par les articles, les documentaires, les reportages sonores, les travers de la mondialisation, qui nous concernent tous, pays du Nord comme pays du Sud.

Il est d’autres enquêtes, tout aussi précieuses, qui visent à décrire des aspects méconnus, ou en tout cas moins médiatisés, de notre société. Je pense ici à des reportages au long cours sur la misère, le chômage, le sort des salariés d’entreprises délocalisées, le quotidien des urgences hospitalières ou la violence liée aux trafics dans les quartiers.

Dans ce registre, comment ne pas citer l’enquête exemplaire de Florence Aubenas qui a partagé, 6 mois durant, la vie des travailleurs humiliés et surexploités, de ceux qui galèrent en accumulant les petits boulots. Elle en a tiré un livre remarquable, "Le Quai de Ouistreham" qui a obtenu le Prix Joseph Kessel. Cet ouvrage jette un éclairage cru sur la misère et l’exclusion qui frappent tant de nos concitoyens, dans une indifférence que je déplore. Le journalisme sert aussi à expliquer le réel, que parfois le monde ne voit plus ou feint de ne pas voir.

Cette démarche s’inscrit dans la veine même du journalisme dont Albert Londres est devenu le symbole. De tels reportages, dans la presse écrite comme audiovisuelle, touchent profondément l’opinion par l’humanité de leur approche. Ils véhiculent une empathie communicative tout en fournissant des informations précises, sérieuses sur les sujets abordés.

Loin de se mettre en avant, les journalistes de cette trempe savent s’effacer pour mieux prendre le lecteur ou le téléspectateur à témoin d’une réalité cruelle, révoltante ou simplement bouleversante. Aux antipodes de l’anecdote, leur travail éveille la conscience des citoyens et oblige à regarder en face une situation qu’on ne veut pas voir, parce qu’elle dérange. Pour mener à bien un tel travail de terrain, il faut tout à la fois du courage, de la persévérance et de l’humilité. Sans compter, bien entendu, un talent narratif, des qualités d’observation, de la finesse psychologique et une culture générale éprouvée.

Par les temps qui courent, à l’époque d’Internet, de Twitter, Facebook, des réseaux sociaux, de l’information en continu et de la télévision connectée, l’urgence prend souvent le pas sur toute autre considération, la fameuse « dictature de l’urgence ». Un fait chasse l’autre. Les faux scoops se succèdent à un rythme accéléré. Au point que les approximations et la rumeur se confondent avec l’information, la vraie, celle qui est vérifiée et mise en forme par des journalistes aguerris. Le public y perd quelquefois son latin.

Comment ne pas le déplorer, à l’heure où notre société traverse une crise redoutable, aux conséquences politiques, économiques, sociales et surtout humaines si préoccupantes ?

En ces temps difficiles, la démocratie a besoin, comme jamais, d’une opinion éclairée et informée, donc d’une presse libre, variée, pluraliste et indépendante.

Je sais, malheureusement, les contraintes qui pèsent sur les entreprises de presse. L’innovation technologique permanente, la concurrence acharnée et les fluctuations du marché publicitaire pèsent sur la rentabilité de votre secteur.

Aux yeux des financiers, cette rentabilité incertaine n’a pas… j’allais dire « bonne presse ». Disons qu’elle entraîne une méfiance lourde de conséquences. D’où les disparitions de titres ou leur concentration au sein de quelques puissants groupes qui menacent le pluralisme auquel nous sommes très attachés. Sans parler des pressions de certains annonceurs qui menacent de fermer le robinet de la publicité pour empêcher la parution d’articles désobligeants.

Comme chantait Léo Ferré « Les temps sont difficiles ».

Je n’ai pas la prétention de vous l’apprendre. Mais, pour surmonter les difficultés de votre secteur, j’ai la conviction qu’il existe, sinon une recette, tout au moins une voie porteuse : que les journalistes persistent, envers et contre tout, à faire leur métier librement, en professionnels exigeants. C’est tout le mérite du Prix Albert-Londres que d’indiquer cette voie en distinguant, comme vous le faites encore aujourd’hui, ceux de vos confrères qui la tracent avec talent et ténacité.

C’est pourquoi je veux vous féliciter et vous dire combien le Sénat apprécie votre démarche et la soutient, car elle participe du combat pour les libertés, plus que jamais au cœur de ses préoccupations.