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Voeux de M. Jean-Pierre Bel, Président du Sénat - 18 janvier 2012



Monsieur le Président de l'Assemblée nationale,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Messieurs les Premiers ministres,
Mesdames et Messieurs les Députés et Sénateurs,
Mesdames et Messieurs les Magistrats,
Monsieur le Défenseur des Droits,
Mesdames et Messieurs les représentants des partenaires sociaux,
Mesdames et Messieurs les représentants du monde associatif, économique et culturel,
Mesdames et Messieurs les représentants des autorités morales et religieuses,
Mesdames et Messieurs.

Chacun ici le comprendra : cette première cérémonie des vœux en tant que Président du Sénat prend, pour moi, un relief tout particulier.
Votre présence ce soir, à vous tous, à chacune, chacun d'entre vous, me touche profondément.

Je vous présente mes vœux les meilleurs, les plus sincères, des vœux de santé, de réussite, des vœux de bonheur pour cette nouvelle année qui débute.


La cérémonie des vœux, si elle se raccroche à une tradition fortement ancrée, est cependant toujours l'occasion d'un bilan et d'une projection vers l'avenir.

Qui pourrait en douter ?
2012 ne sera pas une année comme les autres.

Après une année 2011, riche en événements internationaux, continueront à se faire entendre les résonnances d'un monde qui bouge, l'aspiration des peuples à plus de liberté, à plus de changement, la volonté de mouvement pour ceux qui se sentaient à jamais empêchés, à jamais humiliés, pour tous ceux qui ont voulu fendre la chape qui, jusque-là, les étouffait.

Bien sûr, il y a les incertitudes sur l'avenir, l'appréhension devant l'immensité de ce qu'il y a à bâtir, devant la crainte aussi que de nouveaux extrémismes ne se saisissent du vide pour créer de nouvelles oppressions.

Partout sur la planète, tous les jours, des enfants, des femmes, des hommes meurent victimes de notre incapacité à vaincre la pauvreté, à vaincre l'horreur, à vaincre la guerre.
Avec parfois pour victimes directes ceux-là même qui sont chargés de nous en informer, de nous rendre compte, et j'ai une pensée, en cet instant, pour Gilles Jacquier, notre compatriote, victime d'avoir voulu faire son métier qui était sa passion.
Merci, Monsieur le Président de France Télévisions, de bien vouloir transmettre mon émotion à vos équipes et à sa famille.

Il y a les soulèvements populaires, il y a la guerre, et puis il y a la crise qui n'en finit pas de répandre son onde de choc au plus profond de nos sociétés.

La crise ? Nous devrions dire plutôt les crises, car nous sommes bien face à la crise de nos sociétés, de nos savoirs, de nos morales ou éthiques tout autant que face à une crise économique ou financière.

Comment ne pas le voir ? Le système bancaire et financier, livré à lui-même, s'est emballé, développant une spéculation folle. A tel point que la démocratie semble submergée par la puissance de l'argent. Les peuples assistent, désemparés et indignés, à ce bouleversement ; ils attendent autre chose que de grands discours sur la moralisation d'un système favorisant la spéculation et l'enrichissement de quelques-uns.

Sans mettre la philosophie au service du politique, plutôt que crise de civilisation, il vaudrait peut-être mieux parler de crise dans la civilisation elle-même au sens où Castoriadis en parlait dans son ouvrage " la montée de l'insignifiance ", et vous me permettrez de le citer :

Compte tenu de la crise écologique, de l'extrême inégalité de la répartition des richesses entre les pays riches et les pays pauvres, de la quasi impossibilité du système de continuer sa course présente,
ce qui est requis est une nouvelle création imaginaire d'une importance sans pareille dans le passé, une création qui mettrait au centre de la vie humaine (..) des objectifs de vie différents pouvant être reconnus par les êtres humains comme valant la peine.
Or, concluait-il en 1990, cette orientation est extrêmement loin de ce que pensent, de ce que désirent les humains aujourd'hui. Telle est l'immense difficulté à laquelle nous avons à faire... "

Je pense, Mesdames et Messieurs, qu'en 2012 la situation dans laquelle nous nous trouvons nous amènera à nous poser ces questions essentielles, j'allais presque dire existentielles pour notre futur.

La crise est aussi sociale.

Dans un monde perçu comme incertain par nos concitoyens, dans une société où les solidarités sont moins soudées que par le passé, l'individu se trouve seul pour affronter les épreuves de la vie. Il observe le creusement des inégalités et des précarités.

Il redoute l'avenir pour ses enfants, s'inquiète pour ses fins de mois, sa santé et sa retraite. Nos concitoyens souhaitent un État fort, juste, impartial et attentif aux difficultés de la vie quotidienne. Ils attendent des réponses sur l'emploi. Ils attendent, aussi, des collectivités territoriales impliquées dans l'action et dotées de vraies responsabilités. Ils veulent des interlocuteurs publics proches d'eux qu'ils puissent interpeller, avec lesquels ils puissent débattre.

La crise est enfin démocratique.

Nous devons tout faire pour éviter que les citoyens perdent confiance dans notre démocratie.

Ils ne sont d'ailleurs pas les seuls à avoir le sentiment de ne plus être entendus, ni d'avoir de prise sur leur destin.
Les élus locaux les rejoignent dans ce doute profond.

Confrontés à des gestions locales de plus en plus complexes, pris dans les mailles du filet des emprunts toxiques, interpellés par des citoyens toujours plus exigeants, désemparés face à des normes sans cesse croissantes et toujours plus touffues, ils se sont vu stigmatisés, montrées du doigt.

Ma présence ici porte l'écho du malaise des territoires.
Jamais il ne faut oublier que les élus constituent un marqueur de la vitalité démocratique du pays. Car ils partagent les joies et les peines du peuple français.

Si l'événement qu'a constitué l'alternance au Sénat est derrière nous, il inspire cependant toute notre action et marque, par sa dimension, une nouvelle étape dans la vie de notre institution.

Nous devons tous avoir à cœur, majorité comme opposition, de conforter la République et, à travers elle, le bicamérisme nécessaire à son équilibre. L'alternance donne au final plus de force et de légitimité à notre institution, à sa parole, à son action.

Mais j'en reviens à la crise qui, si elle est mondiale, ne peut se dispenser d'une réponse européenne.

Notre Europe se reconstruira certes sur le principe de la responsabilité budgétaire, mais la discipline n'a de sens que si elle va de pair avec la croissance économique au service de l'emploi et avec la justice sociale.

L'Europe ne doit jamais tourner le dos aux valeurs de ses pères fondateurs. Nous en sommes collectivement les gardiens.

A la mort de Vaclav Havel, en décembre dernier, nous avons rendu hommage à l'un des artisans de la réunification de notre continent sous le signe des valeurs démocratiques.

Il est troublant de constater que l'Europe à laquelle il avait rêvé semble aujourd'hui s'éloigner, à travers les évolutions préoccupantes de certains pays du centre de l'Europe, et je pense, bien sûr, à la Hongrie.
J'ai la conviction que nous ne sortirons l'Union de la crise qu'en renouant avec une vraie ambition européenne à laquelle les Parlements nationaux devront être associés.

C'est la raison pour laquelle je me suis rendu à Berlin la semaine dernière, pour dialoguer avec les Présidents du Bundestag et du Bundesrat, deux assemblées dont je relève qu'elles sont, elles, partie prenante de chaque décision européenne importante.
Prenant la suite de mes prédécesseurs Christian Poncelet et Gérard Larcher, que je me plais à saluer, j'entends poursuivre ce dialogue avec mes autres homologues européens.

Je les ai invités à venir débattre, à l'occasion de l'Assemblée des Sénats d'Europe en mars prochain, du rôle des Parlements dans la réponse à la crise économique et financière internationale.
Ainsi, pouvons-nous contribuer ensemble à définir une nouvelle gouvernance de l'Europe, qui doit être tout à la fois démocratique dans sa conception, réactive dans son action, et efficace quant à ses résultats.
J'ai parlé de Vaclav Havel, le dissident-Président.

J'aurais pu parler des " indignés ", dont le mouvement se développe dans le monde entier,
et de ce petit livre de Stéphane Hessel qui a marqué l'année 2011 - au point que le magazine américain Time a fait du manifestant anonyme la personnalité de l'année. Des régimes dictatoriaux sont tombés. Le formidable ébranlement des printemps arabes n'a sans doute pas fini de produire tous ses effets. En Syrie, pour que cesse la tuerie, il est urgent que la communauté internationale agisse conformément à l'appel du Secrétaire général des Nations Unies.

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, permettez-moi de vous faire part de ma conviction : il nous faut garder confiance dans les peuples qui ont pris leur destin en mains, emmenés par une jeunesse éprise de liberté, et la démocratie qui en est parfois à ses balbutiements. La France, fidèle à sa tradition et à sa vocation, doit mettre tout en œuvre pour accompagner ces transitions démocratiques.

Mesdames et Messieurs, au printemps prochain, les Français auront à faire des choix déterminants pour notre pays, pour notre démocratie.

Je souhaite qu'ils puissent le faire dans un contexte serein, respectueux des personnes et des valeurs de la République qui nous rassemblent.

Le Sénat a un rôle éminent à jouer dans la reconquête de la confiance et le redressement de la France. Il le fera, rappelant sans cesse les valeurs de la République, au premier rang desquelles la laïcité, dont Gaston Monnerville fut un grand défenseur, et la justice, qu'a illustrée, ici comme ailleurs, notre collègue Robert Badinter.
Le Sénat doit être une institution moderne, innovante, sensible aux aspirations du pays. Je l'ai dit lors de mon discours d'investiture : le Sénat de l'alternance a une responsabilité historique, une responsabilité politique et une responsabilité morale.

Responsabilité historique en premier lieu parce que le Sénat de l'alternance est celui de la maturité démocratique.

J'ai pris l'engagement de ne pas être le Président d'un clan, mais celui d'une gouvernance partagée.

Mes actes en témoignent.

L'alternance a été menée dans le respect des principes républicains et du pluralisme politique.

C'est au nom du pluralisme politique que nous avons modifié le règlement du Sénat,
 afin qu'un groupe parlementaire écologiste puisse se constituer.

C'est encore au nom du pluralisme politique que des élus de l'opposition ont été désignés comme présidents de commission ou de délégation, et je ne pense pas seulement à la Commission des finances.

Ce souci de donner leur juste place à toutes les composantes politiques dans notre organisation et nos travaux, chacun doit y veiller scrupuleusement, qu'il soit de la majorité ou de l'opposition.

Notre responsabilité est aussi politique.
La nouvelle majorité sénatoriale a démontré cet automne - et c'était bien son rôle - qu'une autre politique, à la fois respectueuse de l'équilibre des finances publiques et de l'exigence de justice sociale, était possible. Des dispositions fiscales ont été remises en question. De nouvelles recettes ont été identifiées, par exemple en taxant les retraites chapeau, les parachutes dorés et les transactions financières. Le Gouvernement, sceptique en novembre, y est favorable en janvier, je m'en félicite.
Le Sénat a aussi adopté une proposition de loi sur l'extension du droit de vote aux résidents étrangers aux élections locales ; c'est l'une des clés pour une bonne intégration dans notre société.

Depuis trois mois, nous avons légiféré dans bien des domaines importants. Certains ont parlé de laboratoire. Mais qui peut sérieusement s'étonner que dans un Parlement bicaméral, la majorité sénatoriale s'attache à respecter les engagements pris devant ses électeurs ?

Le Sénat entend aussi exprimer sa place particulière dans la représentation des collectivités territoriales. Dans quelques jours, le 2 mars 2012, la première grande loi de décentralisation fêtera ses 30 ans. 30 ans, c'est peu à l'échelle de la République ! Et pourtant, cette loi, et celles qui l'ont suivi, ont profondément transformé nos territoires. L'esprit de responsabilité des élus locaux n'est plus à démontrer.
Pour moi, les 550 000 élus français ne sont pas une charge. Ils  sont une richesse démocratique.

C'est pourquoi j'ai engagé, en accord avec le Bureau du Sénat, les États généraux de la démocratie territoriale. Les premières contributions des élus et des acteurs du développement territorial témoignent d'une soif de parole, d'une vitalité de la pensée, d'une foi dans l'avenir.
En 2012 nous devons renforcer encore l'attention que portent les pouvoirs publics à chacun des territoires de la République. Je veux souligner la part importante à consacrer à l'outre-mer. Il revient au Sénat de prendre en compte ses spécificités, de faire connaître son potentiel exceptionnel, fondé sur une immense richesse humaine, culturelle et environnementale. Nous devons être fiers de la diversité que nous apporte l'outre-mer.

C'est vrai aussi pour les territoires les plus fragiles, qu'ils soient ruraux ou urbains. Le Sénat, contrairement à trop d'idées reçues, est particulièrement attentif aux quartiers. Que de potentiel gâché alors que tant de jeunes et d'associations attendent une plus grande écoute et plus d'attentions. La France a changé, notre pays est riche de sa diversité, rassemblé sur ses valeurs communes, et nous voulons qu'il en soit fier.

Enfin, la troisième responsabilité du Sénat nouveau est une responsabilité morale au service de la transparence et de la modestie.
C'est tout le sens de notre action en termes de rigueur budgétaire et de modernisation de notre fonctionnement que les Français sont en droit d'attendre de nous. Il ne doit plus y avoir aucun " secret " au Sénat. C'est dans cet état d'esprit que j'envisage une réforme de la méthode d'établissement de son budget.
Je suis convaincu aussi que nous devons travailler avec la Cour des comptes. Notre institution est trop souvent caricaturée, le plus souvent à tort, mais aussi, parfois, avec raison. C'est pourquoi, j'ai proposé des orientations rigoureuses. Notre gestion doit être irréprochable, et le train de vie du Sénat doit être conforme aux attentes de nos concitoyens dans la période de grave crise que nous traversons.

Mesdames, Messieurs, l'année 2012 sera une année démocratique majeure.

Les Françaises et les Français choisiront celui qui aura la lourde tâche de présider notre pays pendant cinq années et de le préparer pour l'avenir. Tous ici vous connaissez mon choix, et avec votre autorisation, je veux te saluer, mon cher François.

Quel que soit l'élu, il lui appartiendra d'incarner et de faire vivre les valeurs et institutions fondatrices de notre pacte républicain : la liberté ; l'égalité ; la fraternité ; la laïcité ; l'école républicaine ; le respect de toutes celles et tous ceux qui vivent dans notre pays - et moi, je pense qu'il est dû aussi bien aux Français qu'aux étrangers.

C'est ainsi que nous parviendrons à ne pas opposer la liberté et l'égalité, à nous battre pour le maintien et la qualité des services publics partout sur le territoire, sans jamais oublier qu'une République, c'est d'abord et surtout un régime dans lequel chacun a les mêmes droits et les mêmes devoirs.

A chaque moment difficile de sa longue Histoire, notre République a su relever les défis qui se présentaient à elle. Notre pays a traversé d'autres bourrasques et d'autres tempêtes. Il sait y répondre à chaque fois qu'il est uni, qu'il mesure que les décisions sont justes, qu'il voit apparaître l'espoir au bout de l'effort. Il y faut une immense volonté collective. Il y faut de la lucidité. Il y faut aussi l'audace et la détermination de celui qui montre le chemin.
En un mot, il nous faut agir conformément au précepte de Stendhal, l'écrivain, le diplomate, le membre du Conseil d'Etat pour qui " les peuples ont le degré de liberté que leur audace conquiert sur la peur ".

C'est ce que je souhaite en 2012 pour la France.

Je vous remercie.