Discours de Jean-Pierre Bel, Président du Sénat
Clôture des Rencontres de la forêt et de la société
Lundi 17 décembre 2012
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les sénateurs, chers collègues,
Monsieur le directeur général,
Je veux tout d’abord vous dire la satisfaction qui est la mienne de vous accueillir, et aussi la frustration d’arriver tardivement, puisque les sujets que vous avez évoqués sont des sujets qui m’ont toujours intéressé et sur lesquels j’aurais pris plaisir à m’exprimer. Je veux vous remercier d’avoir contribué à la réussite de ces premières rencontres de la forêt et de la société, organisées par l’Office national des forêts.
Il était naturel que ces rencontres aient lieu ici : nous nous voulons les représentants des territoires et la forêt en est une composante essentielle.
Avec près de 16 millions d’hectares en France métropolitaine, les forêts couvrent presque 30 % de la surface de notre pays, sans compter les 9 millions d’hectares de forêt dans les outre-mer, dont 8 pour la seule Guyane. Tous les départements sont concernés : même Paris a les bois de Vincennes et de Boulogne… Je sais que la question de la forêt dans les zones périurbaines est une question qui a pu soulever quelques observations. Ces chiffres résument difficilement l’extraordinaire biodiversité qu’abrite la forêt, d’autant que sa surface a doublé en un siècle et progresse encore, au détriment, souvent, des terres agricoles.
Nous sommes riches de cette forêt et de sa diversité. D’ailleurs, le Sénat représente cette diversité, à commencer par ses présidents puisque Christian Poncelet, un de mes prédécesseurs, est originaire des Vosges, un des départements les plus boisés de France et celui où la production de bois est la plus importante ; Gérard Larcher, qui est intervenu cet après-midi et que je salue, maire de Rambouillet, dont la forêt, aménagée pour les chasses royales, est une des plus grande d’Ile-de-France. Et pour ce qui me concerne, l’Ariège, qui fit l’objet d’une véritable guérilla autour de l’usage de la forêt, au XIXème siècle : la fameuse « guerre des demoiselles ».
Je précise d’emblée que ces « demoiselles » n’en étaient pas, puisqu’il s’agissait de paysans déguisés en femmes. Ils contestaient les dispositions du code forestier de 1827, qui reprenaient aux communes le sol domanial et instauraient une nouvelle administration forestière. C’est un sujet qui continue à susciter des remous. La nouvelle réglementation concernait toutes les activités liées à l’usage ancestral des forêts : ramassage et coupe de bois, braconnage, droit de marronnage, de chasse, de pêche et de cueillette. Et partout, elle interdisait le pâturage.
Pendant plusieurs années, ces « demoiselles » s’en prirent aux gardes forestiers et aux gendarmes, dépêchés sur place en nombre pour réprimer les nombreux délits, mais aussi aux charbonniers et aux maîtres des forges, car seuls les industriels et bourgeois locaux avaient le droit d’exploiter leurs biens forestiers pour un usage commercial.
Elles créèrent une véritable atmosphère de peur -je peux vous le dire, pour avoir été maire d’un petit village dans un petit canton, le plus petit de France, celui de Quérigut, qui est aussi un massif forestier- à tel point que le préfet décrivait en 1831 les Ariégeois comme « aussi sauvages et brutaux que les ours qu’ils élèvent ». Car outre cette richesse forestière, nous avions aussi cette spécialité d’avoir de nombreux montreurs d’ours. Mais cette même année, les lois furent assouplies et les demoiselles furent amnistiées.
Cette histoire, qui n’est pas que pittoresque car j’ai pu constater la force de cette mémoire collective auprès de mes compatriotes ariégeois, nous rappelle que la forêt a pu susciter des débats passionnés lorsqu’elle assurait la survie d’une partie de la population. Elle nous montre aussi que notre usage de la forêt doit respecter un équilibre, et que nous devons être attentifs, aujourd’hui comme hier, à ses différentes fonctions.
La première, lorsque l’on n’est pas un professionnel de la filière bois, c’est la promenade, les activités sportives, l’observation de la nature, la cueillette. Toutes ces activités sont favorisées par l’aménagement de parcours par les collectivités territoriales bien souvent en partenariat avec l’ONF, et par le développement d’une offre de « tourisme vert ».
La forêt est aussi une ressource économique, avec 66 millions de mètres cube de bois récoltés chaque année, soit environ 15 % de la production totale de l’Union européenne. Près de 450 000 personnes travaillent dans cette filière, et il existe un potentiel de création d’emplois important avec le développement du bois-énergie ou du bois-matériau pour la construction.
La forêt joue enfin un rôle essentiel à l’équilibre des écosystèmes. Elle est l’habitat naturel d’un grand nombre d’espèces végétales et animales et donc, une formidable réserve de biodiversité. Elle a un rôle de protection et de stabilisation des sols, notamment en montagne. Elle est aussi, nous le savons, un maillon fondamental de la captation du carbone, et elle joue donc un rôle essentiel dans la lutte contre le changement climatique. J’ai eu l’occasion de recevoir ici le représentant des Indiens d’Amazonie, ainsi que la présidente du Brésil. Raoni, cacique de ces grandes forêts amazoniennes, nous a fait partager tout le désarroi qui est le leur de voir peu à peu cette déforestation menacer leurs droits de peuples autochtones mais aussi un équilibre essentiel à l’humanité. Les préoccupations économique et environnementale se rejoignent car exploiter la forêt, c’est piéger le carbone : plus un arbre est jeune et en pleine pousse, plus il a besoin de carbone pour grandir. Produire plus de bois présente donc un intérêt dans la lutte contre le changement climatique. J’ajoute que le changement climatique est également un motif d’inquiétude pour nos forêts, car nous ne savons pas si nos arbres seront capables de s’adapter à un climat plus chaud et plus sec ; je sais que l’ONF et l’Institut National de la Recherche Agronomique conduisent des recherches sur cette question.
Je veux évoquer la difficulté que nous avons à tirer tout le parti des atouts que représente notre forêt et la nécessité de mener une politique forestière ambitieuse.
Le Conseil économique, social et environnemental vient de rendre un avis sur la valorisation de la forêt française, dans lequel il présente une série de préconisations en ce sens.
Ce que dit ce rapport, chacun peut le partager : nous exportons du bois brut, et importons du bois transformé, ce qui aboutit à un déficit commercial de 6,6 milliards d’euros par an. Or nous savons que la demande existe et augmente : le bois est une alternative aux combustibles fossiles pour atteindre l’objectif fixé par l’Europe d’atteindre 20 % d’énergies renouvelables d’ici à 2020. Utilisé dans la construction, c’est également un excellent isolant. La filière bois a donc un très gros potentiel.
J’ai essayé, dans mes premières années d’élu, de m’inscrire dans cette valorisation du massif forestier lorsque nous avons tenté, en collaboration avec l’ONF, de mettre en place une scierie dans ce canton de Quérigut avec un certain nombre de partenaires. Il s’agissait aussi de travailler sur le statut du bûcheron salarié qui était dans une situation tout à fait indigne à l’époque et nous avons signé les premiers contrats d’approvisionnement avec l’ONF. J’en ai un souvenir –même si, comme dit la chanson, je ne regrette rien…- comme l’un des moments les plus difficiles de ma vie car je me suis rendu compte que le secteur des scieurs et des débardeurs se révèle extrêmement dur lorsque l’on essaie d’innover et de faire bouger certains des éléments qui caractérisent la forêt : pardon si j’ai choqué certains d’entre vous mais je garde de cet épisode un souvenir assez douloureux…
Des instruments ont été mis en place, par exemple le fonds bois, créé par 4 actionnaires dont le Fonds stratégique d’investissement et l’Office national des forêts, pour structurer la filière.
Ce fonds a investi quelques millions d’euros dans des entreprises ; c’est encore peu, car malheureusement, ce ne sont pas tant les ressources que les projets permettant d’atteindre la taille critique qui manquent : trop souvent, les entrepreneurs préfèrent rester isolés plutôt que se développer pour maîtriser davantage la chaîne de valorisation du bois, de peur de perdre le contrôle de leur entreprise.
Nous avons pourtant un vrai besoin de structuration de cette filière, au moment où les qualités du bois sont à juste titre mises en avant.
La gestion de la forêt est une question complexe : à côté de la forêt domaniale, propriété de l’État et gérée par l’ONF, et de la forêt des 11 000 communes forestières de France, également gérées par l’ONF car soumises au régime forestier, il existe près de 4 millions de propriétaires privés, qui gèrent les trois quarts des forêts du territoire. La loi de 2010 de modernisation de l’agriculture et de la pêche comportait un volet forestier, visant précisément à pousser les propriétaires privés à se lancer dans l’exploitation économique de leurs parcelles. Ses résultats sont pour l’instant modestes.
La politique forestière de la France doit faire face à des enjeux multiples. L’État y consacre 300 millions d’euros par an, sans compter les mesures exceptionnelles qui ont été prises suites aux tempêtes, notamment la tempête de 1999. La fiscalité constitue également un outil utile à la politique forestière ; le Conseil économique social et environnemental préconise d’ailleurs de créer un Fonds de mobilisation de la forêt, ce qui était d’ailleurs déjà prévu par le Grenelle de l’environnement.
Je me réjouis enfin que l’État tienne ses engagements vis-à-vis de l’ONF en l’aidant à sortir de la situation financière difficile dans laquelle il se trouve. Mais les acteurs privés ont aussi un rôle à jouer, car c’est d’eux que viendra une meilleure exploitation de la forêt française.
Notre politique forestière doit voir loin. La forêt est par excellence le territoire du temps long. Au Sénat nous aimons bien le temps long, mais dans un sens positif, car ceux qui sont incapables de se projeter dans l’avenir ont quelque difficulté à comprendre le présent. Les décisions que nous prendrons aujourd’hui n’auront d’impact que dans 15 ou 20 ans. Ce qui veut dire que le produit de nos erreurs, si nous en faisons, devra être supporté par la génération suivante.
Pour conclure, je voudrais féliciter les organisateurs de ces rencontres et l’ensemble des participants. Faire dialoguer les spécialistes de la forêt entre eux, mais aussi avec la société, est une excellente initiative.
Nos concitoyens ont de nombreuses attentes vis-à-vis de nos forêts. Le consommateur veut qu’elles soient gérées de manière durable et a besoin d’un label pour lui garantir que ses meubles ne sont pas le sous-produit de la déforestation. Il entend aussi que les pays qui commercent avec nous aient une gestion durable de leurs forêts. Le citoyen veut que la forêt reste un lieu de promenade et une réserve de biodiversité.
Ces rencontres de la forêt et de la société sont donc le point de départ d’un dialogue qui doit se poursuivre. C’est à vous, professionnels du secteur, de savoir l’entretenir.
Je vous remercie.








