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Allocution de M. Jean-Pierre Bel, Président du Sénat,

prononcée le 13 mars 2012 à Washington

devant la communauté française

 

Monsieur l’Ambassadeur,

Monsieur le Consul général,

Mesdames et Messieurs les représentants des Français de l’étranger,

Mes chers compatriotes des États-Unis,

 

Je vous remercie d’avoir répondu nombreux à mon invitation. Je suis heureux de vous accueillir ce soir, aux côtés de l’Ambassadeur François Delattre, dont les équipes n’ont pas ménagé leurs efforts pour le succès de cette soirée.

Ma visite à Washington n’est pas une visite comme les autres. Car, autant vous le dire d’entrée, c’est la première fois que me rends aux Etats-Unis. J’ai plusieurs fois caressé l’idée d’entreprendre ce voyage. Mais les aléas de la vie ont fait que je n’avais jusqu’ici pu réaliser ce projet. J’ai donc cet immense privilège, non pas de découvrir l’Amérique – d’autres l’ont fait avant moi –, mais d’arriver ici avec un œil neuf, curieux d’approcher enfin la réalité de ce pays.

Neuf, mais pas vierge de toute référence. J’arrive à Washington avec quelques convictions bien ancrées sur l’amitié franco-américaine. L’alliance que nos deux pays ont scellée il y a plus de deux siècles n’a pas de prix. Et elle n’a pas de meilleur symbole que la Statue de la Liberté, offerte par la France en signe d'amitié entre les deux nations, pour célébrer le centenaire de la déclaration d’indépendance des États-Unis.

Peu d’entre vous le savent sans doute, mais c’est au Sénat, dans les jardins du Luxembourg, que se trouve le bronze original de « Lady Liberty ». Ou plutôt, se trouvait : peu après mon élection le 1er octobre dernier, j’ai en effet accepté la proposition du Musée d’Orsay de transférer cette pièce à l’abri dans ses salles de collection. Cette fonte de 3 mètres, qui avait servi à Bartholdi pour réaliser le monument dans son atelier de Montmartre, avait été cédée au Musée du Luxembourg après l’Exposition universelle de 1900. Et elle se trouvait depuis plus d’un siècle dans le parc, soumise aux intempéries ou au risque de vandalisme.

Elle est maintenant protégée et présentée aux visiteurs du Musée. Mais nous avons commandé une copie, qui rejoindra son emplacement dans le jardin du Sénat. Car la place de ce symbole est aussi dans l’enceinte d’une assemblée telle que la nôtre. Alors que le monde découvre avec horreur les massacres qui sont commis en Syrie, les vers d’Emma Lazarus, tellement connus aux Etats-Unis, conservent hélas une actualité brûlante :

« Donnez-moi vos pauvres, vos exténués,

Qui en rangs serrés aspirent à vivre libres,

Le rebut de tes rivages surpeuplés,

Envoyez-les moi, les déshérités, que la tempête m'apporte

De ma lumière, j'éclaire la porte d'or ! »

C’est cet appel qu’ont entendu mes compatriotes de l’Ariège, tous les habitants d’une vallée, qui, au début du vingtième siècle, ont traversé l’Atlantique à la recherche d’un avenir meilleur. Et c’est cette vision des États-Unis que je porte en moi. Celle aussi d’un Franklin Roosevelt, imaginant le New Deal pour sortir ce pays de la grande dépression des années trente : une politique sociale, industrielle et fiscale radicalement nouvelle pour tenter d’enrayer la pire crise économique qu’ait connue le monde – plus forte encore dans ses conséquences que celle d’aujourd’hui.

« La seule chose que nous ayons à craindre, c’est la crainte elle-même » disait Roosevelt devant la convention démocrate. Ses propositions fiscales lui ont valu  les foudres des plus riches ou des dirigeants de clubs sportifs – de baseball ici, ce serait de football chez nous. Mais elles ont permis de rétablir une forme de justice, à travers un impôt progressif sur le revenu.

Cet esprit, c’est aussi celui du Tom Joad des Raisins de la colère ou, si vous me permettez ce clin d’œil sénatorial, du jeune élu incarné par James Stewart dans Mr Smith au Sénat. Il a inspiré des générations d’Américains, comme l’a rappelé sur les marches du mémorial Lincoln le Président Obama, le jour de son investiture en janvier 2009. Il continue de nous inspirer, par delà les frontières et les années.

J’aurai bien sûr l’occasion d’évoquer la crise économique et financière ou la situation en Syrie, mais aussi en Afghanistan ou en Iran, lors de mes entretiens au Sénat des États-Unis demain, puis mercredi à New-York avec le secrétaire général des Nations-Unies. J’aurai aussi le plaisir de célébrer l’amitié franco-américaine avec les nombreux parlementaires qui ont rejoint le French Caucus. Je salue à cet égard le travail remarquable de l’Ambassade pour tisser ce réseau précieux d’amitiés au sein du Congrès des États-Unis. À l’heure où certains défendent une France repliée sur elle-même, nous devons au contraire définir un espace républicain qui va bien au-delà du territoire et des frontières de l’hexagone. Nos frontières, ce sont ces valeurs universelles que j’évoquais en commençant. Vous en avez parfois une approche bien plus sensible qu’en métropole, parce que pour vous, la France, ce n’est pas qu’un mot, c’est une identité, une culture.

Mais je voudrais plus particulièrement ce soir m’adresser à vous, chers compatriotes, et dire un mot de la situation des Français à l’étranger. Vous êtes près de 2 millions et demi à avoir fait le choix de vous expatrier. C’est une chance pour la France, car vous contribuez à son rayonnement. Les entreprises françaises font preuve chaque jour de leur capacité à affronter les marchés les plus compétitifs : on ne dira jamais assez qu’il y a ici aux États-Unis quatre mille compagnies françaises, qui génèrent plus de 500 000 emplois, souvent dans des secteurs de pointe.

Nous devons tenir compte de cette formidable énergie.

Cette culture bénéficie d’un outil exceptionnel, à travers le réseau des services culturels, de l’Institut français et de l’Alliance française, très présente aux États-Unis. Elle doit pouvoir rayonner grâce à nos échanges avec les universités américaines, qui sont un formidable vecteur d’influence. Je viens de visiter le campus de l’Université de Georgetown, et j’ai pu mesurer cette curiosité, ce désir de France qu’éprouvent ses étudiants. Encore faut-il qu’ils trouvent chez nous un accueil à la mesure de la contribution qu’ils peuvent apporter à notre pays. Je ne me résous pas à ce que des jeunes diplômés, parmi les plus brillants, soient dissuadés de travailler en France au seul motif que les temps sont durs et qu’ils viennent d’ailleurs.

Notre culture et notre langue peuvent aussi s’appuyer sur le formidable travail de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger et de la Mission laïque. Je veux saluer ici le proviseur du lycée Rochambeau et tous les enseignants qui maintiennent sa tradition d’excellence. Mais ces succès sont fragiles, ici plus encore qu’ailleurs. Nos établissements scolaires ont dû gérer des annonces très ambitieuses, notamment en matière de prise en charge de la scolarité. La gratuité pour tous, annoncée et mise en œuvre dans la précipitation, s’est avérée une fausse bonne idée. Vous le savez mieux que quiconque : les tarifs ont augmenté de façon exponentielle dans certains établissements aux États-Unis, à New York, à San Francisco ou ici, à tel point qu’il a fallu plafonner la mesure.

Je souhaite pour ma part que nous puissions revoir ce dispositif et développer les bourses scolaires sur la base de critères sociaux et régionaux - car il est bien évident que le coût de la scolarité fait peser sur les familles aux États-Unis une charge financière considérable.

Il nous faut également encourager le développement de ces filières bilingues qui connaissent grâce à la mobilisation des parents d’élèves et des enseignants un succès remarquable, en Floride par exemple. Je me réjouis que le Sénat accueille en juin prochain un séminaire sur le programme FLAM (« Français langue maternelle »), qui contribue à cet essor.

Nous ne devons pas négliger enfin la protection sociale, malgré la contrainte budgétaire qui s’impose à nous. Dans ce domaine comme dans les autres secteurs de l’administration consulaire, il ne s’agit pas de dépenser plus, mais de dépenser mieux, en tenant compte des réalités géographiques et des dispositifs sociaux existant dans les différents pays.

Notre politique de solidarité doit être inspirée par la volonté de permettre à tout Français résident à l’étranger de bénéficier d’une protection de santé minimale. Je sais le coût que cette protection représente aux États-Unis et je souhaite que nous recherchions des solutions adaptées, en partenariat avec nos amis américains.

Voilà donc les priorités qui me semblent essentielles. Vous aurez l’occasion d’en débattre lors des prochaines élections législatives puisque, vous le savez, onze députés représentant les Français établis à l’étranger seront élus en juin prochain. Cela signifie que le Sénat n’aura bientôt plus le monopole de la représentation des Français de l’étranger. Mais je m’en réjouis car il s’agit d’une reconnaissance supplémentaire de votre contribution à ce qui fait la richesse de notre pays. Soyez-en assurés : les élus qui vous représentent, et au-delà le Parlement dans son ensemble, auront à cœur d’être à vos côtés, d’accompagner tous nos compatriotes établis hors de France.

Et je suis heureux de pouvoir à présent passer un moment d’échange et d’amitié avec vous.

Je vous remercie.