Discours de M. Jean-Pierre BEL,
Président du Sénat,
A l’inauguration de l’exposition
« Le XXe siècle en quatre-vingts dessins de presse »
Mercredi 5 décembre 2012
Monsieur le Président-directeur général de Radio France, cher Jean-Luc HEES,
Monsieur le Président d’Agipi, M. Claude FATH,
Mesdames et Messieurs les Sénateurs,
Mesdames et Messieurs les journalistes,
Mesdames, Messieurs,
En me promenant tout à l’heure devant les grilles du jardin du Luxembourg, je me disais que la fonction de Président du Sénat offre, à côté de charges beaucoup plus contraignantes, des moments de joie et de plaisir absolument incommensurables. J’ai eu la chance, dans cette fonction, de rencontrer des personnalités, parfois étrangères, des intellectuels de haut niveau, qui m’ont toujours enrichi. Mais pouvoir, ce soir, rencontrer Wolinski, Cabu, Plantu, Guiraud et d’autres, est une circonstance que je n’aurais jamais pu imaginer. Car, pour certains d’entre nous, et ils sont nombreux dans cette salle, vos dessins ont accompagné notre premier engagement, nos débuts, y compris dans la vie politique.
Pour avoir vécu cela, me trouver en votre présence aujourd’hui et avoir pu longer avec vous cette rétrospective des dessins de presse qui remonte assez loin pour arriver aux dessins d’aujourd’hui, représente quelque chose d’assez fort. Au passage, je remarque que, pour les dessinateurs, il en va un peu comme pour les sénatrices et les sénateurs – et je remercie les collègues qui sont là : nous pouvons avoir des idées quelquefois différentes et néanmoins nous apprécier.
J’ai vu, en passant devant les grilles, le dessin de Faizant sur la mort du général De Gaulle qui disait « La France est veuve », magnifique dessin qui reste gravé dans la mémoire de tous, mais je me souviens aussi de ce titre publié par Hara-Kiri « Bal tragique à Colombey : un mort ». Dans cette opposition, dans ce rapport différent à l’histoire et à l’actualité, il y a quelque chose qui peut surprendre. Et pouvoir faire en sorte que vos dessins, avec ce qu’ils représentent, et vous-mêmes soyez ici ce soir, au Sénat de la République, me procure le même plaisir que le jour où j’ai eu à nommer mon ami Bernard Maris, « oncle Bernard », au Conseil Supérieur de la Banque de France. Cela a pu surprendre, mais constituait aussi une façon de prendre du plaisir à la fonction que j’occupe. Merci donc d’être là, merci d’avoir pensé à nous pour exposer votre talent.
Ce soir, nous sommes réunis pour dire à quel point nous apprécions la capacité d’autodérision, et vous avez bien voulu nous reconnaître une certaine largesse d’esprit pour que nous accompagnions cette initiative. Il ne faut tout de même pas exagérer, nous n’avons pas imposé la révolution culturelle au sein du Palais du Luxembourg. Simplement, nous avons voulu porter un regard sur notre histoire, et notamment sur les hommes qui ont contribué à la faire, un regard de notre temps, c'est-à-dire un éclairage un peu provocateur mais pas offensant, drôle mais pas dévalorisant. Nous avons bien sûr, et surtout, voulu saluer le talent qui s’exprime aussi dans l’art de la BD et de la caricature.
Cette exposition présente une sélection de quatre-vingts dessins tirés d’un livre d’anthologie « Le XXe siècle en 2000 dessins de presse » de Messieurs Jacques Lamalle et Patrice Lestrohan. A travers elle, nous voulons témoigner de notre attachement à ce mode d’expression qui voit se rejoindre l’art et le journalisme.
Mais cette convergence s’exerce de façon bien particulière. Le dessinateur de presse ne cherche pas, en effet, à rendre compte de faits ou à présenter des personnages avec l’impartialité qu’on enseigne aux étudiants dans les écoles de journalisme. Bien au contraire. Chez lui, le parti pris, l’engagement, la subjectivité sont de rigueur. Et il force le trait pour faire plus ressemblant et dire l’essentiel. Son objectif : éclairer le citoyen, de préférence en le faisant sourire.
Pour ce faire, les dessinateurs de presse disposent d’une palette assez large. Selon leur tempérament et les circonstances, ils utilisent le registre de la poésie, de la caricature, de la dérision, voire de l’indignation ou de la provocation. Mais l’humour est toujours au rendez-vous.
Plus encore que les éditorialistes d’antan, dont ils ont souvent pris la place, ces nouveaux fous du roi moquent, interpellent, démystifient, contestent, accusent ou dénoncent.
Retournant un propos, disséquant un événement, raillant les abus des puissants, s’émouvant du sort des faibles et des opprimés, ils passent aux crayons X personnages et situations. Piquants, spirituels, narquois voire dérangeants, les dessins de presse remplissent une salutaire mission de poil à gratter. Ils débusquent l’intention cachée, dévoilent les non-dits, montrent le dessous des cartes, mettent à nu les faux-semblants, les failles inavouées, les contradictions, les mensonges, les injustices et les scandales de tous ordres. « Le rire châtie certains défauts, soulignait Bergson, à peu près comme la maladie châtie certains excès ».
Et pour relever ces défauts, les dessinateurs s’en donnent à cœur joie ! C’est leur façon à eux de dire la nudité du roi, une intarissable source d’inspiration qui comble d’aise les lecteurs de journaux. Si les politiques ont toujours occupé une place de choix dans le panthéon des dessinateurs, ils n’y sont pas isolés. On les trouve en bonne compagnie comme en témoignent les superbes caricatures de Daumier prenant pour cible les gens de justice, les banquiers et, plus largement, les bourgeois et les arrogants de tout poil. Chacun l’a observé : en ce domaine, Daumier a fait école…
En revanche, cet art fait grincer bien des dents parmi ceux qui l’inspirent quand il ne vaut pas de sérieux déboires à ses auteurs. La censure, les poursuites et les condamnations, selon les époques, les régimes et les pays, font partie des aléas du métier. Aborder certains sujets, comme l’armée ou la religion, peut valoir de sérieux ennuis au caricaturiste. Cabu en sait quelque chose. Il n’est pas besoin de remonter à Aristide Delanoy, condamné en 1908 à un an de prison pour une caricature du général Albert Damade, ou même à l’affaire Dreyfus, pour comprendre que moquer l’univers militaire ne va pas sans risques. C’est également le cas avec la religion où l’esprit de tolérance n’est pas toujours de mise. L’actualité l’a encore montré récemment, y compris dans notre pays. Mais la railler est bien plus risqué encore sous d’autres latitudes où la liberté d’expression n’existe pas.
Cet état de fait et le goût de l’échange entre professionnels ont conduit Plantu à mettre sur pied, avec quelques partenaires, la Fondation Cartooning for peace dont Kofi Annan, ancien secrétaire général de l’ONU, est le Président d’honneur. Avec la Ville de Genève, cette fondation a créé un Prix international du Dessin de presse. Les lauréats en ont été cette année quatre dessinateurs iraniens particulièrement exposés. L’organisation d’une solidarité internationale entre dessinateurs constitue une initiative ambitieuse et utile qu’il convient de saluer. Elle s’est encore manifestée en novembre, à Tunis, lors d’un festival consacré au dessin de presse.
Pour sa part, le Monde a décidé d’offrir, chaque vendredi, une page aux dessinateurs du monde entier pour aborder un événement d’actualité.
Voilà qui tient de la consécration. Comment expliquer le succès du dessin de presse ? La raison m’en paraît évidente. Par-delà la force d’expression et le pouvoir d’évocation de l’image, les dessinateurs ont su convaincre que rire ensemble permet de mieux se comprendre. Au Sénat, nous n’en doutons pas et, par-delà ce qui peut nous séparer, nous témoignons à travers l’organisation de cette exposition sur les grilles, de notre intérêt commun pour cette discipline exigeante où la représentation invite à la réflexion.
Je vous remercie.








