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Discours de M. Jean-Pierre Bel, Président du Sénat,
à l’occasion de la Journée de l’Amérique latine

Jeudi 31 mai

Maison de l’Amérique latine



Monsieur l’Ambassadeur, Président du Groupe des États d’Amérique latine et des Caraïbes,
Madame l’Ambassadeur, doyen du corps diplomatique d’Amérique latine et des Caraïbes,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs et Chargés d’affaires,
Monsieur le Ministre,
Monsieur le Président de la Maison de l’Amérique latine,
Chers amis,

Je suis heureux d’être parmi vous ce soir à la Maison de l’Amérique latine, qui œuvre depuis plus d’un demi-siècle au dialogue entre la France et les républiques latino-américaines. Ce lieu évoque pour moi de beaux souvenirs, et j’ai toujours plaisir à y revenir.

L’occasion de nos retrouvailles est un plaisir partagé par tous, un moment de consensus. Nous sommes en effet réunis pour clôturer la seconde édition de la journée de l’Amérique latine.

Vous le savez, c’est le Sénat qui a institué cette journée, par une résolution adoptée à l’unanimité le 16 février 2011, dans le prolongement de la célébration du bicentenaire des indépendances. Nous pensions alors, avec mon collègue et ami Jean-Marc Pastor, à l’origine de cette initiative, qu’il était grand temps que la République manifeste symboliquement son attachement à cette partie du monde.

Car nos histoires sont intimement liées. Je ne parle pas de mon histoire personnelle qui fait qu’une part de ma vie, j’allais presque dire ma moitié, se situe là-bas, chez vous, plus particulièrement vers les Caraïbes. Non, je parle de la Révolution française qui a inspiré le processus d’émancipation de l’Amérique latine. Il suffit de relire les premières pages du « Siècles des Lumières » d’Alejo Carpentier pour mesurer l’onde de choc qu’a créé, pour le meilleur et parfois pour le pire, l’idéal révolutionnaire. Les constitutions de vos pays conservent bien souvent la trace de cette parenté.

Nous avons éprouvé ce compagnonnage dans les temps difficiles : pendant la seconde guerre mondiale, lorsque les trois quarts des Comités pour la France libre se trouvaient en Amérique latine, ou pendant les années noires des dictatures, lorsque militants et artistes sont venus trouver refuge en France.

Cette maison conserve le souvenir des grands écrivains qui, par choix ou par la force de l’exil, ont créé une partie de leur œuvre à Paris : Mario Vargas Llosa, Octavio Paz, Pablo Neruda, tous trois Prix Nobel de littérature, et bien sûr Carlos Fuentes dont je salue ce soir la mémoire.

Tous étaient imprégnés de la littérature et de la langue française. Le français est aujourd’hui la deuxième langue enseignée dans l’espace de l’Amérique latine et des Caraïbes. Pour une large part, il doit cette vivacité au formidable réseau des Alliances françaises : 275 établissements, plus de 400 implantations à travers tout le continent.

Ce maillage favorise de nouveaux projets culturels, menés en partenariat avec l’Institut français et les artistes français et latino-américains. Je pense aux tournées de la Compagnie Royal de Luxe ou du Théâtre du Soleil, qui se produisait cet hiver au Brésil et au Chili. Je pense aussi à la création à Caracas en mars dernier de l’opéra « Bolivar », imaginé en 1950 par Darius Milhaud, Jules Supervielle et Fernand Léger pour rendre hommage au Libertador. Nous sommes impatients de voir cette œuvre jouée de nouveau en France !

La présence d’étudiants latino-américains contribue également à entretenir la force de nos liens. La France est le 4ème pays d’accueil dans le monde pour vos étudiants. Ils étaient plus de 13 000 il y a deux ans.

J’espère qu’ils seront bientôt plus nombreux encore, puisque la circulaire Guéant, qui limitait sans raison leurs chances de trouver un emploi, vient d’être abrogée par le gouvernement, conformément à l’engagement pris par François Hollande pendant la campagne.

Historiques, culturels, nos liens sont aussi économiques et commerciaux, à la faveur du dynamisme spectaculaire de votre région. Avec une croissance moyenne de 4% prévue entre 2010 et 2020, l’Amérique latine représente aujourd’hui 7,5% du PIB mondial, l’équivalent de la Chine.

Déjà, nos entreprises, qui sont très nombreuses ici ce soir, y investissent massivement, dans le sillage des pionniers de l’Aéropostale. La France est le premier investisseur européen dans la région depuis 2010, avec un flux de plus de 5 milliards de dollars.

Cet engouement répond à l’intérêt bien compris de nos pays. Mais il doit beaucoup à la stabilité retrouvée de tout un continent et à la communauté de valeurs qui nous anime.

J’aimerais insister sur ce point : sur les 50 États signataires de la Charte des Nations unies à San Francisco en 1945, 20 étaient latino-américains. Les 33 pays du Grulac sont aujourd’hui forts d’une histoire et d’un engagement démocratique forgés « à l’ombre de la dictature », pour reprendre vos mots, cher Alain Rouquié.

Pour ceux qui, comme moi, se sont engagés très jeunes en politique, fascinés par le destin du Comandante Che Guevara et motivés par la lutte contre Pinochet et Videla, cette histoire a un sens.

L’Amérique latine est aujourd’hui en paix avec elle-même, sûre de ses valeurs. Continent dénucléarisé depuis 1967, elle s’est engagée dans des processus complexes d’intégration régionale. Et elle se trouve désormais en pointe dans le combat pour les droits de l’homme.

La France et ses partenaires latino-américains mènent une coopération active dans ce domaine au sein de l’Organisation des Etats Américains. Nous avons soutenu ensemble l’adoption du Statut de Rome, qui a permis la création de la Cour pénale internationale. Son procureur est, depuis 2003, le magistrat argentin Luis Moreno Ocampo. Avec l’Argentine, la France a œuvré à l’adoption de la Convention internationale contre les disparitions forcées. Elle a également soutenu la création d’une institution originale, la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala.

Ces avancées n’auraient pas été possibles sans la mobilisation des femmes latino-américaines. Le Brésil et l’Argentine sont aujourd’hui présidés par des femmes. Mais elles ne sont pas seules. J’ai reçu la semaine dernière Mme Laura Chinchilla, première femme présidente du Costa Rica et avocate d’une démocratie exemplaire, puis Mme Michelle Bachelet, ancienne Présidente du Chili et désormais secrétaire exécutive d’ONU-femmes. Celle-ci s’est félicitée de ce que, plusieurs années après le Chili, la France se dote enfin d’un gouvernement paritaire.

Belle leçon pour ceux qui voient dans l’Amérique latine une terre de machisme !

Je n’ignore pas que beaucoup reste à faire. La violence gagne du terrain dans des sociétés menacées par le trafic de drogue, le crime organisé et la corruption, qui fragilisent la paix civile et les institutions. Aujourd’hui encore, les inégalités sont aussi fortes en Amérique latine que partout ailleurs dans le monde.

Mais j’ai confiance dans la force des sociétés latino-américaines. Au fil des élections qui se succèdent depuis 2009, elles ont confirmé à la fois leur ancrage démocratique et leur volonté de concilier l’économie de marché et la dimension sociale. Le bilan et la popularité du Président Lula après deux mandats démontrent qu’il est possible de faire reculer la pauvreté, par les programmes sociaux mais aussi en s’attaquant à la question centrale de la redistribution de la richesse et des revenus. L’émergence d’une nouvelle classe moyenne est la garantie de ce progrès.

Le retour à une croissance mondiale équilibrée est le grand défi que nous devons affronter ensemble. La question sera au cœur du sommet du G20, dans quelques semaines à Los Cabos. Nous pensons que l’Europe doit prendre sa part de responsabilité en retrouvant pour elle-même le chemin de la croissance, et qu’elle doit travailler avec l’Amérique latine. La France avait ainsi associé étroitement à sa présidence les membres latino-américains du G20, avant de passer le relais au Mexique.

Nous pouvons faire entendre notre différence sur les grands enjeux du moment. Ce sera le cas dans les semaines qui viennent, à Rio comme à Los Cabos. Car la défense de l’environnement a ouvert un autre champ de coopération privilégiée entre la France et l’Amérique latine. Pionniers dans la lutte contre la déforestation, certains Etats de la région ont engagé des programmes ambitieux.  D’autres se sont montrés actifs dans les négociations climatiques multilatérales, notamment à travers le dialogue de Carthagène.

Je sais que l’Union Européenne aura à cœur de travailler avec eux à une relance du processus de lutte contre le réchauffement climatique lors de la conférence des Nations-Unies sur le développement durable dans trois semaines.

Il sera également question à Rio de la taxe sur les transactions financières. Le Brésil est membre fondateur avec la France du groupe pilote pour la mise en place de cette taxe. Rejoint par le Chili puis par l’Equateur, il continue d’être en pointe sur ce sujet.

Le Sénat, qui a voté le principe d’une taxe sur les transactions financières dès le mois de novembre dernier, ne peut que se réjouir de cet engagement.

Tout comme je me réjouis, Monsieur le Ministre, de votre présence ce soir à nos côtés. Vous l’aurez compris, le Sénat s’était senti un peu seul l’an dernier lorsqu’il avait pris l’initiative de lancer cette journée de l’Amérique latine. Je suis donc  très heureux de pouvoir compter sur votre engagement et sur celui du gouvernement pour concrétiser le rapprochement que les sénateurs ont appelé de leurs vœux.

Car ma conviction est qu’une opportunité politique exceptionnelle s’offre à nous pour que la France et l’Amérique latine agissent de concert sur la scène internationale. Un siècle s’est écoulé depuis le voyage qu’avait accompli Jean Jaurès en 1911 au Brésil, en Uruguay et en Argentine. Plus que jamais, il est temps de réaliser le rêve qu’il avait formulé et de construire des passerelles entre nos continents. Au-delà des différences entre les pays qui composent votre groupe, ma conviction est que nous pouvons faire plus ensemble, tant nos intérêts nous unissent et nos valeurs nous rassemblent.

Je veux terminer ce propos sur un symbole, celui de la libération en cette journée de l’Amérique latine de notre compatriote Roméo Langlois, retenu en otage en Colombie. Au nom du Sénat de la République, je tiens à remercier le gouvernement colombien, le Comité international de la Croix Rouge et tous ceux qui ont œuvré à sa libération.

Vive l’Amérique latine, vive la France !

Je vous remercie.