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Discours de M. Jean-Pierre Bel, Président du Sénat
Remise du 10ème Prix du Sénat du Livre d’Histoire

Mercredi 6 juin 2012 à 18 heures

(Salons de Boffrand)


Monsieur le Président du Jury, cher Jean-Noël Jeanneney,
Mesdames et Messieurs les membres du Jury,
Chers Collègues,
Mesdames et Messieurs,


Permettez-moi d’abord de vous souhaiter très sincèrement la bienvenue au Sénat. Les Salons de Boffrand, le Petit Luxembourg et le Palais du Luxembourg sont eux-mêmes des lieux chargés d’Histoire. Cette maison – vous la connaissez bien, Monsieur le Président Jeanneney ! – elle nous permet, aujourd’hui, de nous retrouver.

Je ressens un plaisir particulier à accueillir ce 10ème Prix du Sénat du livre d’Histoire.

Peut-être parce que j’ai toujours considéré que nous avions à nous approprier notre histoire, parce qu’elle a toujours pesé d’un grand poids, pour moi.

C’est pourquoi je veux saluer mes prédécesseurs qui ont créé et maintenu ce prix, plus que jamais d’actualité.

Nous traversons une période de crise profonde et multiforme qui ébranle bien des certitudes. Il y a vingt ans, au lendemain de la chute du Mur de Berlin et de la fin de la guerre froide, d’aucuns considéraient sérieusement que nous étions parvenus à la « fin de l’Histoire » : l’humanité leur semblait parvenue à un stade ultime de son cheminement historique. Son unique horizon serait désormais une croissance économique infinie, source de bien-être et de bonheur pour le plus grand nombre.

Le constat des réalités, la tragédie du 11 septembre, la recrudescence de conflits dans le monde et la montée des tensions au cœur même des grandes démocraties libérales auront eu bien vite raison de ces analyses et de cette prospective.

Pour ma part, j’en suis convaincu : nous sommes en train de vivre, et ce n’est pas la première fois dans l’histoire de l’humanité, une période de transition historique. Un monde est en train de s’effacer – « le monde d’hier », aurait dit Stefan Zweig. Un autre est en train de naître sous nos yeux, sans que nous sachions déjà de quoi il sera fait et comment nous pouvons contribuer à le façonner.

Dans le même temps, les esprits semblent trop souvent gagnés par la confusion. La recrudescence des discours extrémistes, de l’intolérance, du racisme, de l’antisémitisme est l’une des tristes caractéristiques de notre époque gagnée par l’amnésie.

 Pourtant, si l’Histoire ne se reproduit jamais deux fois à l’identique, il est possible d’en tirer des leçons. Nul n’ignore que la connaissance du passé nous éclaire sur la conduite à tenir dans les événements à venir.
C’est pour cela que l’enseignement de l’Histoire doit conserver toute sa place dans l’éducation de nos enfants. C’est une exigence cruciale pour donner le recul nécessaire, pour bien appréhender le présent et préparer l’avenir.

C’est pour cela que le devoir de mémoire, de toutes les mémoires, est une ardente obligation.

C’est pour cela encore que notre pays ne doit pas avoir peur de regarder son passé en face. La France s’est construite au cours des siècles. Elle porte une aspiration à l’universel et son génie a permis bien des avancées et bien des progrès. Nous sommes une grande Nation, et c’est pour cette raison, précisément, que nous pouvons évoquer toutes les pages de notre Histoire, même les plus sombres.

Si j’ai de plus en plus de réticence, à titre personnel, face au principe des lois mémorielles, il me semble essentiel que le Sénat, à travers les colloques, les réflexions qu’il organise, à travers des Prix comme celui qui nous réunit aujourd’hui, nourrisse la réflexion et le récit historique de notre société.

C’est dans cet état d’esprit que j’ai souhaité, dès mon investiture, évoquer l’Histoire que j’ai eu à connaître, celle tout simplement d’un enfant de son siècle, embarqué sur le navire de l’Histoire contemporaine.

C’est dans cet état d’esprit qu’ à l’occasion de la Journée nationale des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leur abolition, le 9 mai dernier, la Délégation sénatoriale à l’Outre-mer a organisé, avec le Comité pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage une rencontre intitulée « Mémoires croisées ». Sénateurs, historiens – j’en retrouve ici plusieurs – artistes étaient réunis pour mettre en commun des mémoires issues de l’histoire de la colonisation française, et construire une histoire commune riche de ses diversités.

Monsieur le Président,

Dans quelques instants, vous allez dévoiler l’identité du lauréat 2012.

Cette année encore, des ouvrages de grande qualité ont retenu l’attention du jury. Les trois finalistes – que je présente dans l’ordre alphabétique afin de ne pas préjuger de la décision du jury – nous font réfléchir respectivement sur une Histoire que je qualifierais d’« immédiate » ; sur une Histoire du souvenir, où la mémoire devient matériau de la recherche historique ; et enfin sur l’Histoire d’une institution gardienne des valeurs de la République et de la Démocratie : la justice.

   * Le premier « La Révolution arabe : Dix leçons sur le soulèvement démocratique » de Jean-Pierre Filiu, chez Fayard, est un document indispensable pour nous faire comprendre pourquoi, en 2011, le printemps arabe a emporté plusieurs régimes en place depuis des décennies.

Avec une précision impressionnante et exaltante, il analyse comment les jeunes générations ont porté ces révolutions en Tunisie, puis en Egypte, au Yémen et en Lybie.

Vous êtes, Monsieur Jean-Pierre Filiu, l’un des meilleurs spécialistes français du monde arabe et cet ouvrage en apporte une nouvelle illustration. Les paroles de la chanson que l’on entendait place Tahrir « Dans chaque rue de mon pays/ Nos armes sont nos rêves/Ecrivant l’histoire avec notre sang » résonnent toujours douloureusement à nos oreilles.
La révolution syrienne est parvenue à un tournant majeur, selon vous, et le régime de Bachar el-Assad vous semble condamné. Seules les modalités de la chute posent encore question.
Votre analyse de l’évolution des pays du printemps arabe est attendue avec impatience par de nombreux observateurs et acteurs de la situation : il y a la matière à bien des ouvrages à venir, et peut-être vous êtes-vous déjà attelé à la préparation de votre prochaine publication.

* La mémoire comme matériau de la recherche historique, voilà l’enjeu de l’ouvrage de M. Ivan Jablonka « Histoire des grands parents que je n’ai pas eus » au Seuil.
Ce livre était un véritable défi pour un historien : comment parvenir à concilier une étude historique minutieuse et soumise à des méthodes rigoureuses, avec le récit de l’histoire dramatique de sa propre famille ?
Pouviez-vous ne pas évoquer avec émotion ces grands-parents, Matès et Idesa, communistes dans la Pologne de l’entre-deux guerres, qui ont fui la prison, la faim et la violence, pour venir en France – patrie des droits de l’Homme-, et subir le sort de tous les émigrés de leur temps, antifascistes allemands ou italiens, républicains espagnols, juifs de l’Est.

Puis-je vous dire que vous avez su, avec finesse et sensibilité, relever ce défi ? Et la meilleure définition de cet antagonisme, c’est vous qui l’avez donnée lorsque vous dites « …l’émotion ne provient pas du pathos ou de l’accumulation de superlatifs : Elle jaillit de notre tension vers la vérité. Elle est la pierre de touche d’une littérature qui satisfait aux exigences de la méthode ».

Merci pour cette étude qui a su concilier les faits historiques, une histoire familiale dramatique et rappeler les valeurs fondamentales de la morale républicaine qui animaient, j’en suis certain, vos grands-parents, et que nous sommes si nombreux, je le sais, à partager et à vouloir faire vivre aujourd’hui.
   * Le troisième ouvrage, celui de M. Jacques Krynen «  L’Etat de justice, France, XIIIe- XXe siècle » aux éditions Gallimard, comble un vide, celui d’une histoire exhaustive d’une institution essentielle dans toute démocratie moderne : la Justice. Un premier tome paru en 2009, étudiait la magistrature au Moyen-âge et à l’époque moderne.

En effet, si la justice et les juges sont au cœur de nos institutions républicaines, il n’existait que peu d’études historiques sur aussi longue période. Et si c’est votre second tome qui a retenu l’attention du jury en 2012, j’aimerais y associer également votre premier volume.

Vous retracez avec brio « l’émancipation du pouvoir judiciaire ». Vous resituez la justice de notre pays dans le temps long et soulevez de nombreux débats passionnants, notamment dans une conclusion audacieuse et très personnelle. Vous évoquez aussi la place et le rôle du Conseil constitutionnel, qui est devenu en quelques décennies un acteur essentiel parmi les pouvoirs publics, constat plus que jamais d’actualité à l’heure où la question prioritaire de constitutionnalité connaît les développements que nous savons.


Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,

Je ne voudrais pas retarder davantage le moment où nous est dévoilé le palmarès.

Vous me permettrez de vous remercier une nouvelle fois pour votre travail, pour le temps que vous avez bien voulu consacrer aux travaux du jury, pour votre présence ici ce soir.

Vous me permettrez enfin de rappeler les propos de Jean Jaurès, dans un de ses discours à la jeunesse, qui éclairent le combat pour l’Histoire qui nous réunit aujourd’hui. « L'histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l'invincible espoir. L’histoire humaine n'est qu'un effort incessant d'invention, et la perpétuelle évolution est une perpétuelle création ».

Une fois de plus, Jaurès, le grand Jaurès avait tout dit, tout résumé, tout compris.

Je vous remercie, et laisse à notre Président du jury le soin de dévoiler le palmarès.