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Discours de M. Jean-Pierre Bel, Président du Sénat

Lors de la réception de la communauté française à la Résidence de France à Madrid

Le 15 février 2012

 

Monsieur l’Ambassadeur,

Madame la Consule générale,

Mesdames et Messieurs les représentants des Français de l’étranger,

Mes chers compatriotes d'Espagne,

 

Je vous remercie d’être venus si nombreux. Votre présence me touche, car l’Espagne, vous le savez peut-être, n’est pas pour moi un pays tout à fait comme les autres.

En vérité, je ne viens pas de l’autre côté des Pyrénées, je viens des Pyrénées. Cette frontière n’en a jamais été une pour moi et, pour faire sobre, j’ai juste envie d’ajouter que l’Espagne a joué un rôle déterminant dans ma vie, de mon enfance à aujourd’hui, dans la manière dont je me suis construit, dans l’accomplissement de ma personnalité comme dans mon cheminement politique.

L’Espagne a toujours été en moi, sa culture, « el duende », je les porte depuis longtemps comme un héritage que j’aurais reçu presque sans le savoir.

Non, cette frontière elle n’a cessé d’être traversée, ces chemins de la liberté, ils n’ont cessé d’exister, de tout temps, par nombre de femmes, d’hommes, poussés par des valeurs, la solidarité, la fraternité, poussés aussi par l’exigence de survie ou simplement de mieux vivre.

Comme vous, il m’arrive très régulièrement d’être citoyen de ce pays, d’en partager les joies et les peines, les craintes et les espérances.

Ce n’est donc pas tout à fait un hasard si j’ai décidé d’effectuer à Madrid l’un de mes premiers déplacements, après m’être rendu à Berlin et avant de partir, ces prochaines semaines, aux Etats-Unis. Et vous me permettrez de résumer les choses en vous disant que si j’ai tenu à vous rencontrer ce soir en tant que Président du Sénat, c’est parce que je me sens ici comme l’un des vôtres.

Je remercie ma collègue Frédérique Espagnac, sénatrice des Pyrénées Atlantiques, d’effectuer ce déplacement avec moi. Elle aussi est d’ailleurs venue en voisine, et investie dans sa nouvelle responsabilité de présidente du groupe interparlementaire d’amitié France-Espagne, que j’ai eu l’honneur de présider près de 10 ans.

Je reconnais parmi vous bien des visages amis. Je sais que, chacun à votre façon, vous avez à cœur de représenter notre pays. Je pense bien sûr en premier lieu à l’Ambassadeur Bruno Delaye que je remercie de nous accueillir une nouvelle fois ce soir à la Résidence de France, je pense à ses équipes.

Je pense aussi à celles et à ceux qui se sont engagés dans les nombreuses associations et sociétés d’entraide qui participent à la vie de la communauté française, à vous toutes et tous qui travaillez au rayonnement linguistique et culturel de notre pays, ou qui contribuent au développement de nos échanges économiques à travers les quelque deux mille entreprises françaises présentes en Espagne.

Votre communauté compte aujourd’hui plus de 100 000 inscrits dans les registres consulaires. Et vous êtes sans doute près de 200 000 ressortissants français à avoir choisi de vivre en Espagne, signe de la vitalité des relations entre nos deux pays et de l’attractivité intacte de votre pays d’accueil.

Et pourtant…

J’ai vu, jour après jour, l’impact, presque foudroyant de la crise chez nos amis espagnols ; j’ai vu cette joie de vivre passablement mise à mal, l’effet dévastateur de l’activité qui s’étiole, du chômage qui grimpe ; j’ai vu parfois la tristesse d’une fierté blessée même si la flamme n’est pas éteinte et n’attend que l’occasion de se manifester.

Je sais que, dans ce contexte, vous-même au sein de la communauté française vous partagez ces souffrances, conscients des difficultés bien sûr mais aussi prêts à vous mobiliser pour permettre de faire vivre l’espérance.

Je veux vous dire, au nom du Sénat de la République, au nom de ses élus représentant les Français de l’étranger, que nous sommes avec vous pour vous aider à passer cette période.

Vous le savez, ces sénateurs n’auront bientôt plus le monopole de la représentation des Français de l’étranger puisque seront élus en juin prochain onze députés qui représenteront les quelques 2,5 millions de Français établis à l’étranger.

Il s’agit d’une reconnaissance supplémentaire de votre place, de votre contribution à ce qui fait la richesse de notre pays. Soyez-en assurés : les élus qui vous représentent, et le Parlement lui-même, auront à cœur d’être à vos côtés, d’accompagner tous nos compatriotes établis hors de France. Je suis pour ma part convaincu qu’ils le feront dans un esprit de solidarité et de justice.

Solidarité, d’abord : malgré le contexte budgétaire difficile que vous connaissez, les budgets affectés à la protection des communautés françaises doivent être préservés. Ils permettent par exemple de faire face aux crises - et vous en avez connu malheureusement de dramatiques, lors des attentats de Madrid. Ils permettent aussi de porter secours aux plus défavorisés, notamment aux familles et aux enfants qui bénéficient de l’aide sociale française à travers notre réseau consulaire. 

Pour ces familles, la scolarité est une préoccupation majeure. Je connais votre attachement au réseau d’enseignement français, dont la réputation n’est plus à faire. L’Espagne a la chance de bénéficier d’un maillage exceptionnel, par sa qualité comme par sa densité : 24 établissements et près de 20 000 élèves scolarisés. Des programmes immobiliers importants ont été lancés, à Madrid comme à Barcelone ou Valence.

Ce réseau est amené à évoluer – des réflexions ont déjà été engagées en ce sens – mais il doit être préservé. Il faut se garder des grandes déclarations, des effets d’annonces, notamment en matière de prise en charge de la scolarité. Je crains que cela se fasse au détriment de l’évolution des bourses scolaires, donc de la justice sociale. Il faut être très attentif. Je pense pour ma part que ce dispositif peut être amélioré dans le sens d’une meilleure prise en compte des besoins réels des familles.

Un mot sur notre dispositif culturel, parce qu’il est essentiel au rayonnement de la France. L’Espagne a vu naître la nouvelle formule de l’Institut français, depuis 2010. Je salue le travail accompli par les équipes de l’Institut pour mener à bien cette réforme. Nous devrons en évaluer l’impact car elle est capitale pour notre politique culturelle. Je salue également la contribution irremplaçable de l’Alliance française et de son réseau en Espagne.

Je n’oublie pas, enfin, l’importance capitale des entreprises qui font de la France le premier partenaire économique de l’Espagne. A elles seules, les entreprises françaises génèrent plus de 400 000 emplois dans ce pays. Nous devons les aider à maintenir et à développer cette présence.

Voilà les priorités qui me semblent essentielles aujourd’hui. Je tenais à vous en faire part, au début de ma visite en Espagne ; une visite relativement courte, mais très dense, qui me permettra de rencontrer mon homologue espagnol, M. Pio Garcia Escudero Marquez, lui aussi nouvellement élu, que je retrouverai dans un instant. Nous ne partageons pas les mêmes opinions politiques, mais nous avons appris à nous connaître et à nous apprécier dans le cadre de la coopération qui s’est nouée entre le Sénat français et le Sénat espagnol. Je crois à la vertu de ce dialogue, à plus forte raison dans le contexte politique à venir.

Je rencontrerai demain matin le nouveau secrétaire général du Parti socialiste espagnol, M. Alfredo Perez Rubalcaba avant d’avoir d’autres entretiens avec le Président et le bureau du Sénat. Il sera naturellement question de la crise de l’Europe. Français comme Espagnols, nous sommes déterminés à faire respecter les disciplines budgétaires qui s’imposent pour sortir de cette crise. Mais nous sommes nombreux à penser que le Traité – qui ne nous a toujours pas été soumis – ne suffira pas à lui seul à ramener la confiance et la croissance. Nous voulons donc faire ensemble des propositions pour compléter ce texte et répondre à l’attente de nos populations, comme de nos partenaires hors d’Europe.

Je terminerai ma visite par un entretien avec le nouveau ministre des affaires étrangères espagnol, M. José-Manuel Garcia Margallo. Nous parlerons encore de l’Europe, bien sûr, mais aussi des crises qui mobilisent nos diplomaties, et au-delà, nos opinions. Je pense évidemment à la Syrie. Un commentateur, Bernard Guetta, a récemment évoqué devant moi l’image de Guernica pour décrire la tragédie qui se déroule à Homs. Je sais le poids de cette référence, particulièrement ici, mais je crains - hélas – qu’elle soit justifiée. Nous devons utiliser tous les moyens à notre disposition au Conseil de sécurité, à l’Assemblée générale des nations-Unies, au Conseil des droits de l’homme à Genève, et tenter d’arrêter le massacre.

Au-delà de l’urgence et de l’horreur, j’espère que nous pourrons évoquer également des projets d’avenir, tels que les financements innovants. La France et l’Espagne se sont engagées en faveur d’une taxe sur les transactions financières, que le Sénat a d’ailleurs votée dès le mois de novembre. Je souhaite que nous puissions aller de l’avant ensemble sur ce dossier.

Ces entretiens seront donc l’occasion de dialoguer et de préparer les rendez-vous importants qui nous attendent dans les mois à venir. J’entends les conduire avec le sens de l’écoute qui est l’une des marques de fabrique du Sénat. J’ai veillé depuis mon élection à préserver la qualité de ce dialogue républicain auquel je sais que nous sommes tous attachés.

Chers amis, chers compatriotes,

Dans mon allocution d’installation comme nouveau Président du Sénat, le 1er octobre, je tenais absolument à faire un clin d’œil à l’Espagne et je voulais donc prononcer quelques mots d’espagnols. Mais il n’est pas d’usage, surtout dans cette circonstance, de l’exprimer dans une langue autre que le français. J’ai donc pensé aux quelques mots, bien connus, d’A. Machado, « caminante no hay camino !! ». C’est donc avec ces mots que je terminerai, avant un moment plus personnel avec vous d’échange et d’amitié,

Se hace camino al andar…Oui, chers amis, le chemin nous allons le construire ensemble.

Je vous remercie.