D. LES CONSÉQUENCES DE L'OUVERTURE DES SECTEURS INTERDITS SUR LES RECETTES PUBLICITAIRES DE LA PRESSE
Depuis
le 1
er
octobre 1968, la publicité de marques est
autorisée à la télévision française. Les
pouvoirs publics ont cependant voulu en limiter l'accès à
certains secteurs d'activité. Au fil des ans, la plupart des
annonceurs
23(
*
)
ont
été intégrés dans une réglementation
commune.
Les « secteurs interdits » (dits aussi secteurs
exclus) sont les quelques secteurs économiques d'activités pour
lesquels demeurent des restrictions à la publicité
télévisée.
Pour certains produits, les interdictions sont liées à des motifs
d'ordre public et résultent :
- de dispositions européennes : l'alcool, le tabac, les
médicaments ;
- de dispositions législatives : les armes à feu,
l'assistance juridique.
Pour quatre autres secteurs -
la presse, l'édition, le cinéma
et la distribution
- les interdictions prévues à l'article 8
du décret du 27 mars 1992 étaient justifiées par des
motifs d'ordre économique et culturel.
Contestées par la Commission européenne
24(
*
)
, ces quatre interdictions seront
modifiées à compter du 1
er
janvier 2004 par le
décret n° 2003-960 du 7 octobre 2003
.
En effet, afin d'éviter une ouverture brutale de ces secteurs suite
à une condamnation de la France par la Cour de Justice des
communautés européennes, le Gouvernement, après avoir
consulté l'ensemble des professionnels concernés, a
décidé de lever l'interdiction concernant la presse, et
d'assouplir celles concernant la distribution et l'édition.
Votre rapporteur, compte tenu des intérêts en jeu et de la
forte contrainte européenne, se félicite des options retenues par
le Gouvernement.
1. Des ressources publicitaires importantes pour la presse
En
2002, les « secteurs interdits » ont
représenté 17,8 % des recettes publicitaires des
différentes catégories de presse
, selon l'évaluation
effectuée par la société
TNS/Secodip.
Comme le montre le tableau ci-dessous, leur poids dans les recettes
commerciales est plus important pour la presse régionale (38,4 %
des recettes) que pour la « presse nationale
25(
*
)
» (13,5 %).
PART
DES « SECTEURS INTERDITS »
DANS LES RECETTES
PUBLICITAIRES DE LA PRESSE
|
2002 |
Presse |
Edition |
Cinéma |
Distribution |
Total « secteurs interdits » |
Total
|
|
Presse nationale |
3,6 % |
1,6 % |
0,6 % |
7,8 % |
13,5 % |
100 % |
|
Presse régionale |
1,2 % |
0,4 % |
0,9 % |
36 % |
38,4 % |
100 % |
|
Ensemble presse |
3,2 % |
1,4 % |
0,6 % |
12,7 % |
17,8 % |
100 % |
2. Le décret n° 2003-960 du 7 octobre 2003 portant modification du décret du 27 mars 1992
Aux
termes des dispositions du
décret n° 2003-960 du 7 octobre 2003
portant
modification du décret du 27 mars 1992, la situation de trois des
quatre secteurs précédemment interdits de publicité
télévisée est appelée à évoluer
à compter du 1
er
janvier 2004.
• L'ouverture complète du « secteur
presse »
Dans le secteur de la presse, la concertation a permis de faire émerger
un accord suffisamment large des acteurs autour d'une ouverture complète
dès le 1
er
janvier 2004.
• L'ouverture raisonnée du « secteur
distribution »
Concernant la publicité télévisée en faveur de la
distribution, la réglementation française est modifiée en
conciliant deux impératifs :
la libre prestation de services et
la protection du pluralisme des médias.
Le décret lève par conséquent l'interdiction de
publicité télévisée en faveur de la
distribution
26(
*
)
:
- sur les chaînes locales du câble et du satellite au
1
er
janvier 2004 ;
- sur la télévision numérique terrestre dès
son lancement (prévu vers la fin de l'année 2004) ;
- sur les chaînes nationales hertziennes analogiques au
1
er
janvier 2007.
Seront ainsi autorisées :
- la publicité en faveur des enseignes de la distribution tant sur
les valeurs qui s'y attachent que sur leur politique générale de
prix et les produits distribués ;
- la publicité en faveur des métiers de la
société.
• Deux cas particuliers : le cinéma et l'édition
littéraire
Il est apparu nécessaire de maintenir la réglementation de la
publicité télévisée concernant le secteur du
cinéma.
Concernant le secteur de l'édition littéraire, la
publicité télévisée ne sera autorisée au
1
er
janvier 2004 que sur les chaînes thématiques
du câble et du satellite, les tarifs des espaces publicitaires sur ces
chaînes les rendant accessibles à la majeure partie des acteurs de
l'édition littéraire.
3. Les conséquences chiffrées pour les entreprises de presse de l'ouverture du secteur de la distribution
Représentant 71 % des recettes « secteurs interdits » de la presse, la distribution joue un rôle essentiel dans l'équilibre économique de la plupart des publications : actuellement, près de la moitié de ses investissements publicitaires dans les médias sont réalisés dans la presse, le reste allant à la radio et à l'affichage.
|
2002 |
Part du secteur du « Distribution » dans les recettes publicitaires de la presse |
|
Presse nationale |
7,8 % |
|
Presse régionale |
36,0 % |
|
Ensemble presse |
12,7 % |
Alors
que le marché publicitaire reste atone et que le nombre de lecteurs a
tendance à diminuer, la presse écrite, et singulièrement
les quotidiens régionaux qui bénéficient chaque
année de 290 millions d'euros de recettes publicitaires issues de
la publicité pour la distribution (soit le tiers de leurs ressources,
hors ventes), se sont montrés inquiets quant aux éventuelles
conséquences d'une modification de la réglementation.
En effet, plusieurs études menées sur l'évolution du
dispositif conduisaient à penser qu'en cas d'ouverture totale et brutale
du secteur de la distribution, un transfert de l'ordre de 50 à 75
millions d'euros était à redouter aux dépens de la presse
dont les deux tiers (soit entre 30 et 50 millions d'euros) pour la presse
quotidienne régionale.
• Une ouverture sélective permettant d'épargner les
médias locaux
C'est pourquoi le décret a restreint l'interdiction aux seules
opérations de promotion
27(
*
)
. Ce choix, qui a la faveur de votre
rapporteur, permet de contribuer à la sauvegarde du pluralisme et de la
diversité des médias, notamment des médias locaux
d'information, en évitant les transferts brutaux de ressources de la
presse écrite (mais aussi de la radio) vers la
télévision.
Dans ces conditions, la presse (mais c'est aussi le cas de la radio) dispose
encore d'importants atouts pour attirer les annonceurs de la distribution.
D'une part, les quotidiens locaux sont les vecteurs les plus adaptés
à la communication promotionnelle.
D'autre part, les enseignes de la grande distribution interrogées ont
insisté sur le fait qu'elles déterminaient leurs dépenses
publicitaires en fonction des cibles de consommateurs retenues. La presse
quotidienne locale, qui touche de manière irremplaçable les
publics locaux, devrait donc rester un support publicitaire incontournable pour
les annonceurs de la distribution.
• Quels transferts vers la télévision ?
Selon les évaluations réalisées par la Direction du
développement des médias, les transferts vers la
télévision résultant de l'accès du secteur de la
distribution à la publicité télévisée
seraient les suivants.
|
(En millions d'euros bruts) |
2004 |
2005 |
2006 |
2007 |
Cumul |
|
Distribution |
26 |
28 |
31 |
210 |
295 |
Ces
évaluations sont appuyées sur les hypothèses
suivantes :
- croissance linéaire du marché publicitaire de 3 % par
an ;
- volume d'investissement massif de la distribution à l'ouverture
du hertzien (par opposition à un investissement jugé peu
probable).
L'évaluation d'un transfert vers la télévision de
210 millions d'euros bruts en première année d'ouverture du
secteur de la distribution aux chaînes nationales hertziennes est
cohérente avec les estimations réalisées par
différents instituts qui évaluent l'impact de l'ouverture de
203 millions d'euros (Initiative media) à 630 millions d'euros
(Carat MTVI) en s'appuyant sur des hypothèses et des méthodes
très différentes.
Elle est également cohérente avec l'estimation avancée par
le Conseil supérieur de l'audiovisuel dans son avis du 22 juillet
2003, qui évalue l'accroissement des recettes publicitaires de la
télévision de 140 à 240 millions d'euros.
L'augmentation des recettes publicitaires attendue ne se résume donc pas
à un transfert de dépenses du parrainage vers la
publicité. Elle est assortie d'un accroissement des dépenses
publicitaires par le biais de transfert en provenance des autres médias.
Lors de la consultation, la plupart des annonceurs ont en effet
déclaré que quel que soit le scénario d'ouverture, il ne
se traduirait pas par une augmentation des budgets mais par des transferts.
En guise de conclusion, votre rapporteur souhaiterait indiquer que le temps est
venu pour la presse (qu'elle soit nationale ou régionale, d'information
générale et politique ou spécialisée, quotidienne
ou périodique) d'aborder dès 2004 les voies et les moyens d'une
stratégie multimédia.
Cette entreprise doit concerner toutes les formes de presse, en groupe ou par
titre isolé, et devra porter ses fruits avant 2007, date à
laquelle se situeront deux phénomènes majeurs :
l'ouverture de la publicité aux « secteurs
interdits » ;
l'explosion du numérique et la confirmation des nouveaux modes de
consommation de l'écrit.
La presse écrite, première source d'information, de débats
et de dialogues, dispose d'importants atouts pour affronter cette convergence
des médias. Elle doit s'engager résolument dans ce rôle
avec l'aide des pouvoirs publics.
EXAMEN EN COMMISSION
Au cours
d'une séance tenue le mercredi 19 novembre 2003, sous la
présidence de M. Jacques Valade, président, la commission a
procédé à l'examen du rapport pour avis de
M. Louis de
Broissia
sur les
crédits de la presse pour 2004
.
Un débat a suivi l'exposé du rapporteur.
M. Ivan Renar
, après avoir rappelé que l'AFP demeurait la
seule agence de presse francophone d'importance mondiale, s'est
interrogé sur l'avenir de celle-ci. Soulignant l'exceptionnelle
qualité du travail fourni par les correspondants de l'AFP à
l'étranger, il a estimé que les difficultés
passagères rencontrées par cette dernière ne devaient pas
pour autant la conduire à abandonner sa vocation internationale.
M. Jack Ralite
a déploré que
Le Figaro
ait
récemment décidé de démissionner du syndicat de la
presse parisienne et a souhaité que cette décision ne soit pas
imitée par d'autres éditeurs de presse.
M. Louis Duvernois
a indiqué que la situation actuelle de l'AFP
était très inquiétante. Il a estimé que
l'éventuelle disparition de l'Agence serait une véritable
catastrophe pour un pays dont l'une des préoccupations essentielles en
matière de politique internationale reste la défense de la
diversité culturelle.
Après avoir regretté qu'il soit très souvent difficile de
trouver les principaux journaux quotidiens français à
l'étranger, il s'est déclaré favorable au ciblage des
aides attribuées aux entreprises de presse et aux messageries dans le
cadre du fonds d'aide à l'expansion de la presse française
à l'étranger.
M. Jacques Valade, président
, après s'être
associé à l'inquiétude de ses collègues concernant
l'avenir de l'AFP, a regretté que l'Agence ait tardé, faute de
moyens financiers suffisants, à développer son offre
audiovisuelle. Il a en effet estimé que, compte tenu des progrès
techniques, il était désormais possible de demander aux
correspondants d'écrire des dépêches et de réaliser
des reportages vidéo ou des commentaires audio. Il a annoncé que
la commission entendrait prochainement le président de l'AFP pour
débattre de son avenir.
Répondant à ces interventions,
M. Louis de Broissia,
rapporteur pour avis
, a souhaité apporter les précisions
suivantes :
- en dépit des difficultés financières qu'elle
rencontre, l'AFP n'envisage pas de tourner le dos à l'actualité
internationale. Bien au contraire, le contrat d'objectifs et de moyens qui doit
être signé dans les semaines à venir entre l'Agence et
l'Etat fixe des objectifs ambitieux en la matière : les recettes
commerciales acquises par l'AFP sur le marché international devront en
effet passer de 84,9 millions d'euros en 2003 à 109,7 millions
d'euros en 2007 ;
- la décision du
Figaro
illustre les difficultés
rencontrées par de nombreux éditeurs de presse quotidienne
confrontés à la diminution concomitante du lectorat et des
ressources publicitaires. Il convient par conséquent de créer un
dispositif permettant d'accompagner financièrement l'indispensable
restructuration des entreprises de presse.
A l'issue de ce débat, et suivant les propositions de son rapporteur,
la commission a donné un avis favorable à l'adoption des
crédits de la presse écrite pour 2004
.