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L'Afrique est notre avenir

29 octobre 2013 : L'Afrique est notre avenir ( rapport d'information )

C. SÉCURISER LA CROISSANCE PAR LA PAIX

M. Lionel Zinsou, ancien de la Banque d'affaires Rothschild, aujourd'hui à la tête de PAIpartners, considéré comme le plus grand fonds d'investissement français en Afrique, nous a fait partager sa conviction que l'Afrique était sans doute à terme « la Chine de demain ». Il nous a dit « la croissance est là pour plusieurs décennies, à la guerre près ».

1. La guerre contre le développement

Malgré les progrès enregistrés ces dernières années notamment dans des pays comme l'Angola, la Sierra Leone et le Libéria, l'Afrique demeure l'une des régions les plus frappées par les conflits au monde, le nombre de conflits s'étant accru au cours des récentes années, bien qu'ils soient moins violents que dans le passé.

M. Ramtane Lamamra, Commissaire pour la Paix et la Sécurité de l'Union africaine, diplomate algérien aguerri qui nous a reçus à Addis-Abeba, nous a dressé un tableau de la situation sécuritaire de l'Afrique pour les prochaines décennies en insistant sur son espoir de voir le continent africain désormais se concentrer sur sa croissance économique.

« Même si la situation du Sahel nous rappelle que la situation politique est loin d'être stable partout, des progrès notables doivent être notés sur la dernière décennie, les conflits interétatiques ont presque disparu, les structures collectives de gestion de crise au niveau continental et régional sont en cours d'élaboration, des progrès considérables à l'échelle de l'histoire de l'Afrique indépendante ont été réalisés  ».

Longtemps, l'Afrique a été le continent où le nombre de victimes du fait des conflits armés était le plus élevé du monde. Entre 1945 et 1995, plus d'un quart des conflits mondiaux ont été localisés en Afrique (48 sur 186). On estime que ces conflits ont fait plus de 6 millions de morts sur des populations de 160 millions de personnes (Soudan, Éthiopie, Mozambique, Angola, Ouganda, Somalie, Rwanda, Burundi, Sierra Leone). Depuis 1990, 19 conflits majeurs africains ont été localisés dans 17 pays avec un seul conflit interétatique (Éthiopie-Érythrée).

La baisse des conflits majeurs en Afrique entre 1990 et 1997 a fait place à une reprise entre 1998 et 2000 (11 conflits par an) avec une réduction au début du XXIe siècle (cinq conflits par an).

Néanmoins, en 2011, une vingtaine de pays étaient dans une situation de crise d'intensité moyenne à haute.

Trois foyers de conflits sont particulièrement actifs ces dernières années en Afrique : l'un s'étend du Nigéria à la Corne de l'Afrique en passant par le Tchad et le Soudan ; l'autre se situe dans la région des Grands Lacs, couvrant la République démocratique du Congo, l'Ouganda et la République Centrafricaine. Au sein de ces zones, il est très difficile à un pays pris isolément de rompre ce cycle de violence sans une résolution plus large à l'échelle régionale. Enfin le Sahel est devenu la troisième zone de conflits aux confins de l'Afrique subsaharienne et du Maghreb marqué par des révolutions et des conflits civils en Tunisie, en Égypte et en Libye.

Au sein de ces zones, on peut différencier huit conflits ouverts : ceux de la RDC, du Soudan, et des pays voisins, Tchad, RCA et Ouganda, ceux de Somalie, celui entre l'Éthiopie et l'Érythrée et au Mali. Il faut y ajouter les crises nationales pouvant dégénérer en conflits ou tensions régionales (mouvements Touaregs et islamistes dans l'arc saharo-sahélien, MNED au Nigeria), les mouvements séparatistes (Polisario au Sahara occidental, Flec à Cabinda, en Casamance) ; les tensions ethnico-religieuses pouvant resurgir (Burundi, Kikuyu et nilotiques au Kenya, Liberia, Sierra Leone, Peuls et Malinké en Guinée, Akan, Bété et Dioula ou Senoufo en Côte d'Ivoire...).

Longtemps, l'Afrique a été le continent qui a monopolisé le plus grand nombre d'opérations de maintien de la paix.

Et il est vrai que le nombre de conflits, avec plus d'un millier de morts, a presque baissé de moitié (4,8 par an pour les années 1990 contre 2,6 pour les années 2000).

D'une part, les conflits interétatiques ont pratiquement disparu (à l'exception des conflits larvés entre les deux Soudan, entre l'Éthiopie et l'Érythrée, entre Djibouti et l'Érythrée). On a plutôt observé la persistance ou l'apparition de conflits internes aux États dont les causes sont plurielles et qui peuvent avoir des incidences au-delà des frontières, voire régionales.

D'autre part, de nouvelles menaces et sources de conflictualité diffuses se sont imposées ou ont persisté, dont les acteurs entretiennent parfois des liens et qui s'alimentent (terrorisme islamique, intégrisme religieux, irrédentisme, trafics des ressources minières et environnementales, accaparement des terres et déplacements forcés des populations, piraterie maritime, narcotrafic, criminalité transfrontalière...).

Ainsi à côté de ces quelques affrontements massifs entraînant la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes, on a vu se multiplier un peu partout des «poches de colère», des conflits larvés, une violence issue des fissures de sociétés en pleine mutation. Prolifère une nouvelle forme de guerre, une « guerre fragmentée » où de multiples petits acteurs armés s'opposent aux États et créent une situation de désordre prolongé.

Ces menaces dessinent une nouvelle géographie de la conflictualité qui traverse l'Afrique en largeur, de la zone sahélienne à l'Océan indien, et fragilise en longueur la situation sécuritaire dans plusieurs États du continent.

La persistance des conflits a de graves conséquences sur les populations : des conséquences humanitaires avec des déplacements forcés à l'intérieur du pays mais aussi dans les pays voisins. C'est le cas par exemple en RCA où il y a des déplacements importants des populations vers le Cameroun, le Tchad et la RDC ; des conséquences économiques très fortes avec des retards de développement importants dans certains pays ; des conséquences en termes de stabilité régionale car la plupart des conflits ne sont plus confinés dans un seul pays. Prenez les conflits de la région des grands lacs qui affectent plusieurs pays de la région, mais aussi les conflits de la corne de l'Afrique, ou le conflit malien dans la région du Sahel.

La croissance est là pour plusieurs décennies, à la guerre près.

Les facteurs de conflit sont connus : l'accès au pouvoir central, les tensions entre centre et périphéries, le contrôle des ressources et les tentatives d'imposition d'idéologies religieuses.

Mais en vérité, ce qui frappe le plus dans la précédente décennie c'est que ce n'est plus la force des États qui incite au conflit extérieur mais leur faiblesse même, qui suscite des contestations internes de plus en plus violentes. Entre 2003 et 2012 on a dénombré douze coups d'Etat sur le continent dont le dernier en Centrafrique est un cas d'école.

D'horizontales, entre États-nations, les guerres africaines semblent redevenues largement verticales entre forces imbriquées dans un même espace. La majorité des hommes qui y portent les armes (organisations armées, milices d'autodéfense, polices, sociétés militaires privées) sont désormais civils et ceux qui en subissent les effets sont également civils, à 90 %.

Les guerres africaines en cours sont des guerres pour la survie des États contre les forces diverses et multiples qui les rongent de manière peu visible par en haut et, plus spectaculairement, par en bas, par ces fissures qui sont apparues dans toutes les fragilités de l'espace social comme ce fut le cas au Mali.

Au final, dans la cartographie mondiale des crises et conflits, le continent occupe encore une place trop importante. On y recense 27 % des conflits violents (dont 22% des conflits, 40% des guerres limitées et la moitié des guerres ouvertes), chiffre le plus important observé depuis 1945 en raison de la situation critique, en 2012, en Somalie, dans les deux Soudans, au Mali, au Nigéria et en RDC.

Un autre indicateur est fourni par la présence des forces d'interposition des Nations unies, sept sur dix-huit.

Les conflits sans issue ont des conséquences néfastes -- notamment des mouvements de réfugiés et la prolifération des armes légères -- qui s'étendent au-delà des frontières nationales, créant des zones de violence interconnectées.

Deux foyers de conflits sont particulièrement actifs ces dernières années en Afrique : l'un s'étend du Nigéria à la Corne de l'Afrique en passant par le Tchad et le Soudan ; l'autre se situe dans la région des Grands Lacs, couvrant la République démocratique du Congo, l'Ouganda et la République Centrafricaine. Au sein de ces zones, il est très difficile à un pays pris isolément de rompre ce cycle de violence sans une résolution plus large à l'échelle régionale. Mais surtout, il n'y aura pas de développement en Afrique sans sécurité et inversement. Le sort de la Côte d'Ivoire ou du Mali montre combien les conflits sont ravageurs pour le développement des pays africains.

A bien des égards, du fait des risques de conflits, les progrès récents enregistrés par certains pays sont facilement réversibles. La Côte d'Ivoire, locomotive de l'Afrique de l'ouest, a ainsi perdu en une décennie beaucoup du chemin parcouru depuis l'indépendance. A l'inverse, on voit au Rwanda ou au Mozambique que la capacité de rebond des pays africains reste cependant forte. Toujours est-il que la croissance économique soutenue par le secteur privé ne peut s'épanouir que dans un environnement stable. Les acteurs africains, diplomatiques comme militaires, ont un rôle absolument clé. Sans un environnement stable assuré en partie par les Etats, l'économie demeure incontrôlée et incontrôlable. Les opérateurs privés n'investissent pas si la sécurité n'est pas suffisante.

C'est pourquoi la sécurisation du continent par une mobilisation collective des États est une priorité.