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L'Afrique est notre avenir

29 octobre 2013 : L'Afrique est notre avenir ( rapport d'information )
3. L'Afrique du Sud, moteur du continent ?

Au 5e sommet des BRICS à Durban en juin dernier, beaucoup de commentateurs ont décrit l'Afrique du Sud comme l'ambassadeur du continent, lors de ce rendez-vous entre grands émergents qui portait précisément sur le développement de l'Afrique.

Si l'Afrique du Sud fait partie du continent, elle y a vécu longtemps en marge en raison de l'apartheid. Le lien entre la destinée du continent et celle de la République d'Afrique du Sud (RSA) est intimement corrélé à la fin d'un régime qui a été perçu comme le dernier épisode de l'histoire de l'émancipation africaine. Symboliquement, il remonte au sommet de l'Organisation de l'Union Africaine (OUA) à Tunis en 1994, durant lequel Mandela évoqua la « renaissance africaine », concept devenu, depuis lors, le fer de lance de la politique extérieure de la nation arc-en-ciel.

Cette « renaissance africaine » de la nation « arc-en-ciel » s'illustre d'abord, sur le plan diplomatique, par la promotion de l'idée d'un continent uni et de la création du Nouveau partenariat pour le Développement de l'Afrique (NEPAD). Promouvant les initiatives pour la paix, la bonne gouvernance et la libéralisation des échanges, le NEPAD reflète les ambitions de la politique africaine de la République sud-africaine.

C'est dans ce cadre que s'inscrit la relance de l'Union Africaine en juillet 2002, dont la première présidence est confiée à Pretoria, laissant ainsi à J. Zuma le soin de résumer le besoin politique africain en ces termes: « la nécessité de prévenir, de gérer et de résoudre les conflits et de faire face aux défis socio-économiques est devenue urgente, spécialement à la lumière de la mondialisation ».

L'Afrique du Sud se veut le leader de la « renaissance africaine » tant à l'échelle régionale, avec les efforts de médiation, notamment celle de M. Mbeki dans la crise en Côte d'Ivoire en 2005, qu'à l'échelle internationale avec la présidence du Conseil de Sécurité de l'ONU en janvier 2012. Cette volonté ne manque pas de susciter la crainte d'un développement hégémonique de la République sud-africaine, à l'échelle continentale, auprès de ses pairs. L'élection de Mme Dlamini-Zuma, Ministre de l'Intérieur, au poste de Présidente de la Commission de l'Union Africaine, le 14 juillet dernier, a constitué un incontestable succès.

Pour autant, sur le plan économique, l'Afrique du Sud n'est pas devenue la locomotive du continent noir qu'on espérait dans les années 1990, en ce sens qu'elle est restée une exception. Près de vingt ans après la fin de l'apartheid, elle reste elle-même confrontée à de multiples défis. Défi économique : elle a été affectée par la récession de 2009, et peine à renouer avec une croissance forte. Défis sociaux : avec la persistance du chômage massif et des inégalités, les tensions sociales s'aggravent. Défi politique : fort de sa légitimité historique, l'ANC exerce une hégémonie excluant encore toute alternance, et les changements au pouvoir relèvent davantage du jeu d'appareil que d'une compétition pluraliste.

L'Afrique du Sud reste néanmoins, de loin, la première économie du continent, un pays industriel, et un Etat de droit attractif pour les investisseurs. Elle constitue le premier partenaire commercial de la France en Afrique sub-saharienne (20 % de nos exportations). Membre des BRICS et du G20, l'Afrique du Sud est un acteur diplomatique au rôle croissant en Afrique, et dont la voix compte sur la scène internationale. L'Afrique du Sud espère ainsi obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Cette démarche répond à une double logique. D'abord celle d'un pays émergent élu pour contrebalancer le poids des pays du Nord ; le Brésil et l'Inde y sont associés. Ensuite celle d'un pays africain élu pour représenter le continent dans cette instance ; l'Afrique du Sud y est en concurrence avec le Nigeria.

La puissance économique de l'Afrique du Sud contribue fortement à son leadership en Afrique. Elle demeure le poids lourd de l'Afrique subsaharienne avec 25 % du PIB de l'Afrique, 33 % de celui de l'Afrique sub-saharienne et 75 % du PIB de l'Afrique australe, qui constitue, à bien des égards, son «pré carré ». Elle représente, de fait, 90 % du Revenu National Brut de la Southern African Customs Union, qui regroupe le Botswana, le Lesotho, la Namibie, le Swatziland afin d'abolir les droits de douane entre ces Etats.

Parmi les 500 premières entreprises africaines, 127 sont sud-africaines ; elles réalisent à elles seules plus de 60 % du chiffre d'affaires de ces 500 entreprises. Le second pays dans ce classement est l'Algérie, loin derrière. La domination de l'Afrique du Sud sur le continent se vérifie dans tous les secteurs : agro-industrie, textile, industrie du bois et du papier, travaux publics, production électrique, mines, chimie, téléphonie, transport, assurance, banque. Or, les grandes entreprises sud-africaines, parapubliques ou privées, ont profité de la fin de l'apartheid pour se développer sur le continent africain, comme on le voit à travers les exemples d'Eskom, de Shoprite, de Sasol et de Vodacom/MTN.

Dans tous les cas, on distingue une première aire d'influence, ancienne, en Afrique australe : de nombreux pays de la région, malgré leurs politiques officiellement hostiles à Pretoria, en sont toujours restés dépendants (Namibie, Malawi, Swaziland, Botswana, Lesotho, Zimbabwe) ou le sont redevenus, à l'instar du Mozambique. Cette aire d'influence correspond à l'Union douanière d'Afrique australe (Southern African Custom Union, SACU) élargie à une partie de la Communauté de développement d'Afrique australe (South African Development Community, SADC).

Au-delà, l'expansion est récente. La compagnie parapublique Eskom, premier producteur d'électricité du continent, illustre ce nouvel essor. Sa domination est complète en Afrique australe et, depuis 1994, elle se développe au-delà : en République démocratique du Congo (barrage d'Inga), au Nigeria, en Afrique du Nord. C'est à l'échelle continentale qu'elle s'efforce de connecter ses réseaux. La chaîne de distribution Shoprite, groupe privé, suit la même stratégie : elle est implantée dans quinze pays d'Afrique et ses supermarchés diffusent des produits sud-africains du Ghana à l'Ouganda. Vodacom (contrôlée à 35 % par l'État sud-africain) et MTN, groupes leaders sur le marché sud-africain de la téléphonie mobile, se disputent le marché africain depuis seulement quelques années. Sasol, enfin, est une société parapublique, créée sous l'apartheid pour assurer l'approvisionnement énergétique du pays mais aussi la capacité de production industrielle dans le domaine chimique ; c'est aujourd'hui le premier groupe chimique du continent. Il est d'autant plus présent dans l'exploration et l'exploitation de nouveaux gisements d'hydrocarbures que ceux-ci manquent à l'Afrique du Sud.

La République d'Afrique du Sud couvre ainsi 40 % de la production industrielle du continent et exporte principalement des produits finis à forte valeur ajoutée vers les autres pays africains, renforçant ainsi la dépendance du continent à ses exportations.

L'économie de l'Afrique du Sud reste caractérisée par l'existence de cinq grands conglomérats financiers qui, à eux seuls, représentent près de 80 % des capitaux boursiers sud-africains. Ces groupes naguère régionaux sont devenus des acteurs globaux à l'image de l'Anglo American plc. Ce groupe est né en 1917 de l'exploitation aurifère, puis a pris le contrôle de la société De Beers, premier producteur mondial de diamants, pour devenir 80 ans plus tard le premier producteur d'or, de platine, de charbon (privé) et de diamants du monde. Cette internationalisation s'appuie sur un des éléments clés de l'émergence économique de l'Afrique du Sud : le Johannesburg Stock Exchange (JSE), la bourse de Johannesburg.

La politique africaine de l`Afrique du Sud oscille entre aspiration diplomatique internationale liée à une politique économique libérale et revendication culturelle africaine forte. Critiquée par ses homologues continentaux, l'Afrique du Sud est également remise en cause dans son statut d'émergent, souvent qualifiée de « puissance secondaire », étant la dernière économie du sous-ensemble BRICS. Sa présence en Afrique est complexe et sa diplomatie est elle-même en proie à des contradictions : alors qu'elle prône le respect des droits de l'Homme et la paix, Pretoria a conservé d'excellentes relations avec le Zimbabwe, partenaire économique stratégique du pays de Mandela et intervient dans des conditions controversées en Centrafrique.

L'Afrique du Sud est enfin l'une des grandes armées d'Afrique. Composée de 50 000 militaires relativement bien équipés, elle dispose de quatre frégates, dont 3 sous-marins. C'est le premier budget africain en matière de défense, même si cela représente un dixième du budget de la défense de la France et une capacité d'intervention terrestre très limitée.

De l'avis de la Defence Review Committee, dont six de ses membres se sont déplacés à l'ambassade pour rencontrer longuement notre délégation, l'Afrique du Sud n'a pas encore les moyens de devenir, seul, un gendarme du continent, malgré ses ambitions, car le format des armées requis nécessiterait un accroissement de l'effort de défense considérable pour ce pays, jusqu'à 2 % du PIB contre 1,1 % actuellement, soit environ 4 milliards d'euros. Mais l'ambition est là, ce qui suscite parfois la réticence de ses voisins.

Moins puissante que les autres BRICS, confrontée à des difficultés économiques et sociales, l'Afrique du Sud reste une puissance incontournable du continent.