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Réception solennelle dans l'hémicycle du Sénat

de Son Excellence M. Vaclav HAVEL,

Président de la République tchèque

(Mercredi 3 mars 1999)

Monsieur le Président de la République,

Depuis trois siècles et demi, le Palais du Luxembourg a vu passer dans ses murs une impressionnante série de personnages qui ont tous, en leur temps et à leur manière, marqué l'histoire de leur époque.

Votre présence parmi nous, Monsieur le Président, s'inscrit dans cette lignée illustre. C'est pourquoi en vous recevant ici, à l'occasion de votre visite d'Etat en France, je mesure l'honneur et le privilège insigne qui nous échoient. Soyez le bienvenu au Sénat de la République française et recevez avec l'expression de notre hospitalité l'hommage des représentants du peuple français au plus illustre représentant de la nation tchèque, plus de 80 ans après la formation ici, à Paris, par Thomas Masaryk du premier gouvernement tchécoslovaque.

Chacun connaît l'oeuvre que vous avez accomplie depuis que vous avez accédé, il y a bientôt dix ans, à la magistrature suprême. Nul n'ignore sur ces bancs, et dans notre pays, le parcours qui fut le vôtre.

1968,- année qui fait mémoire dans le monde -, reste pour beaucoup celle du Printemps de Prague . Dans l'effervescence du Mouvement qui tentait de desserrer l'étau du régime totalitaire, vous adhérez au parti des non - engagés et présidez, parallèlement, le Club des écrivains indépendants. La « normalisation » qui survient en août balaye tous vos espoirs. S'ouvre alors pour vous et vos compagnons une période particulièrement sombre. A plusieurs reprises et pendant plusieurs années, vous avez connu les prisons, notamment pour avoir fondé le mouvement de la Charte 77, dont vous fûtes le premier porte-parole.

Même en 1989, année de la chute du mur de Berlin, vous serez de nouveau incarcéré entre janvier et mai. Pourtant le vent de l'histoire tourne. En quelques mois l'Empire soviétique va s'écrouler.

Par un retournement du destin vous allez parcourir dans l'autre sens le chemin de la roche Tarpéienne au Capitole. La constance et la sincérité de vos engagements vous conduisent tout naturellement aux premières responsabilités du Forum civique. Vous deviendrez, vous l'homme de théâtre, un acteur central de ce que les historiens ont appelé la « Révolution de velours ». Un mois après les grandes manifestations de novembre 1989, vous êtes littéralement porté à la magistrature suprême. Personnalité emblématique de la dissidence vous devenez l'un des chefs d'Etat les plus respectés et les plus admirés dans le concert des nations démocratiques.

Par votre autorité morale, vous avez permis à la République tchèque d'occuper la place éminente qui lui revenait. Vous y êtes parvenu en rétablissant d'abord la confiance entre les Tchèques. Ce pacte est votre oeuvre et rien ne se serait accompli sans cette espérance ferme, sans cette certitude qu'incarne votre personne. « Le pouvoir de donner confiance n'est-il pas, comme l'écrivait Roger Caillois, le premier effet et comme la pierre de touche de la moralité » ?

Mais je m'en voudrais, souscrivant naturellement à l'admiration et au respect qu'imposent vos années de combat, d'évoquer seulement en vous le dissident et de ne pas saluer votre singularité.

Vous avez en effet à plusieurs reprises et à juste titre marqué l'agacement que vous inspirait la manie des Occidentaux de vous traiter avant tout comme des ex-membres du bloc de l'Est et d'oublier ce que vous êtes.

Un jour, on prêtait une oreille complaisante aux réticences de la Russie à votre entrée dans l'Otan, comme si ces cinquante dernières années funestes devaient vous condamner à une dépendance stratégique à l'égard de la puissance qui vous avait dominé.

Un autre jour, on pesait vos progrès, on jaugeait le rythme de vos réformes avec une assurance orgueilleuse et condescendante.

Aujourd'hui, ce n'est pas un ancien pays de l'Est que j'accueille à travers vous, c'est la République tchèque et ce peuple, depuis toujours européen et qui ne fait que renouer avec une histoire millénaire. Du brave soldat Chveik à l'ironie noire de Bohumil Hrabal, de Jan Patocka à Vaclav Havel, les Tchèques n'ont jamais cessé de cultiver l'insolence démocratique. Depuis le grand Comenius, le peuple tchèque sait, bien avant Kant, ce qu'est la cohabitation heureuse des nations, la construction par le droit d'une société harmonieuse et l'acceptation de la diversité des langues et des cultures. La démocratie parlementaire, c'est même peut-être un peu à la lâcheté de l'Occident que le peuple tchèque doit de l'avoir perdue en 1938, comme vous aimez à le rappeler aux donneurs de leçons !

En portant à sa tête un homme de culture, votre peuple a fait le plus beau geste symbolique pour rappeler au monde la beauté de son histoire et la grandeur de ses traditions.

Monsieur le Président, il y a six ans, à Paris, à l'Académie des Sciences Morales et politiques vous prononciez un discours d'une grande beauté et d'une insondable profondeur. Vous étiez le dissident enfin comblé en apparence mais vous exprimiez pourtant la mélancolie des vainqueurs. Un grand écrivain a dit qu'il y a trois belles tristesses : la russe, la portugaise et la tchèque. Vous n'étiez pas triste seulement parce que vous n'avez pu empêcher l'éclatement de la Tchécoslovaquie, ni parce que les réformes n'allaient pas au bon rythme, ni encore parce que vous veniez de démissionner. Non, vous étiez triste parce que vous saviez que Godot ne viendrait pas, que votre impatience avait quelque chose de communiste et que l'esprit de système avec lequel on vous imposait des solutions avait une certaine parenté avec la pensée totalitaire. Vous préfériez tenir compte du cours des choses, vous soumettre à ce que vous appeliez, dans une formule très bergsonnienne, l'élan créateur de la vie. Beaucoup de dissidents faisaient du rétablissement de la démocratie leur seul but. Ils ont cessé d'être utiles après 1989.

Parce que vous n'étiez pas dupe de ce but et visiez des accomplissements plus nobles, vous êtes encore là. Comme Jean-Paul II ou Soljenytsine, mais à votre manière, vous avez eu la douloureuse lucidité de pousser jusqu'au coeur du système totalitaire au point de traquer ses racines jusque dans la pensée démocratique.

Comment ne pas y voir une heureuse prescience ? L'exemple de la Russie montre que la transition vers l'économie de marché doit éviter l'esprit de système.

Mais enivrés de leur liberté nouvelle, trop sensibles aux seules sirènes des économistes d'outre-atlantique, beaucoup des nouveaux dirigeants ont fait preuve de l'impatience que vous dénonciez et détruit les anciens équilibres avec une joie presque païenne.

Beaucoup ont accepté aussi les solutions politiques et militaires commodes qu'on leur proposait.

On ne peut reprocher au naufragé de crier « Terre !» sans bien distinguer les contours de la terre promise. On ne peut le blâmer d'être tout heureux d'aborder enfin, et de goûter d'abord aux plaisirs du port, plutôt que de s'engager vers le coeur de la Cité, vers ses bibliothèques, ses théâtres et ses palais.

Votre pays va être admis dans quelques jours, avec d'autres et sans doute avant beaucoup d'autres, au sein de l'Alliance atlantique. C'est pour des pays comme le vôtre l'achèvement d'une première période de leur histoire récente où ils éprouvaient le besoin d'appartenir à ce monde occidental dont ils avaient été séparés, de croire aussi à une unique civilisation euro-américaine comme le naufragé qui ne distingue pas la terre qu'il aborde.

Mais aujourd'hui, il est un rêve plus beau : retrouver toute votre place au sein de la famille européenne. De la bibliothèque du monastère Strahov à celle de Dublin, du Théâtre National à la Comédie française, du pont Alexandre III au pont Charles, de Venise à Mala Strana, de Tolède aux tombes enchevêtrées du cimetière juif de Prague, c'est la Vieille Europe, riche d'une civilisation incomparable qui renaît. Elle retrouve la chance d'une seconde jeunesse, la chance de faire revivre les échanges intellectuels, spirituels, commerciaux des siècles passés dans une compréhension intime de sa diversité.

Plus que d'autres, vous ne cédez pas à la joie naïve des soirs de victoire. Vous avez eu l'occasion de rappeler, aux Etats-Unis même, ce qu'a coûté à votre pays le fait de voir son destin décidé hors d'Europe.

Vous savez ce que les principes de Wilson ont coûté, dans la négociation du Traité de Versailles, à la paix européenne. Vous savez dans quelles conditions, certaines puissances alliées ont tout fait dans l'entre deux guerres pour empêcher la France d'être ferme à l'égard de l'Allemagne au nom d'une vieille conception anglo-saxonne de l'équilibre. Vous savez que les démocraties ont excessivement tardé à faire preuve de fermeté à l'égard d'Hitler et même à entrer en guerre, partagées entre les intérêts électoraux de leurs différentes minorités. Vous savez enfin avec quelle légèreté, à Yalta, on a consenti à ce que votre pays perde sa liberté. La Tchécoslovaquie a payé plus que son dû à l'histoire européenne.

C'est le même constat que dressait le Général De Gaulle lorsqu'il arriva à la conclusion que, quelle que soit la force de l'amitié transatlantique, l'Europe ne devait pas dépendre pour son salut d'une puissance qui pouvait, en fonction de ses intérêts, lui manquer, mais de la construction d'une Europe vraiment européenne.

La crise yougoslave, dont je sais qu'elle vous a bouleversé, en a hélas confirmé l'ardente nécessité.

Alors, Monsieur le Président, vous me permettrez, parce que j'appartiens à une génération qui a un peu de mémoire et la vision de l'Histoire, parce que j'ai moi-même vu mon grand-père pleurer en lisant la une d'un journal qui titrait après les accords de Münich « la paix sauvée pour cent ans », de vous adresser l'appel de la France, celui de tous les Français, pour participer à la construction de l'Europe de nos rêves, d'une Europe européenne, bref de notre communauté de destins.

Parce que vous y serez bientôt, cette Europe devra donc être vraiment européenne et devenir pleinement autonome notamment pour sa défense. Elle sera celle de la Culture, porteuse d'un projet humaniste. Elle ne sera pas soumission à des systèmes économiques, elle ne s'appellera pas lois du marché. Elle sera, pour vous citer, « la vie, la vie en tant que participation joyeuse au miracle de l'Etre ». Nul mieux que vous ne peut comprendre un tel rêve.

Mais j'ai confiance dans le cours naturel des choses car vous nous avez donné, à l'Académie des Sciences Morales, la plus belle leçon de politique, que j'invite, en vous citant, mes collègues à méditer, eux dont la mission est trop souvent décriée et la sage patience trop souvent incomprise. Ils y verront comme une justification supérieure voire métaphysique de la sagesse sénatoriale.

"  Il ne suffit pas -disiez-vous- d'imposer au monde ses propres paroles, il faut aussi le comprendre. Il ne faut pas compter uniquement sur le calendrier que nous avons fixé à notre action sur le monde, mais il faut honorer un calendrier infiniment plus complexe, celui que le monde s'impose et qui est partie intégrante des milliers de calendriers autonomes régissant une multitude infinie de phénomènes naturels, historiques et humains. J'avais voulu -disiez-vous- faire avancer l'histoire de la même manière qu'un enfant tire sur une plante pour la faire pousser plus vite. On ne peut duper une plante, pas plus qu'on ne peut duper l'histoire. Mais on peut l'arroser. Patiemment tous les jours. Avec compréhension, avec humilité certes, mais aussi avec amour. "

Monsieur le Président, merci pour cette magnifique leçon de courage, de dignité, de lucidité et d'humanisme, merci de nous faire l'honneur d'être parmi nous.

Vive la République Tchèque, Vive la France !






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