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Article d'Alfred Darcel

paru dans le Journal de l'Illustration du 17 novembre 1860

 

Destruction de l'allée de Platanes et de la Fontaine du Jardin du Luxembourg

 

Lorsque l'inflexible alignement, qui trop souvent ne respecte rien, passe sur quelque vestige du passé, plusieurs ont beau jeter les hauts cris, on a pour eux cette réponse toute prête : "La société marche et se transforme ; pourquoi ses demeures et ses villes ne se transformeraient-elles pas aussi ? Voulez-vous la river, comme à un cadavre, à ces vieux murs qui ne peuvent plus lui servir ? Laissez-nous les abattre pour vous percer des rues bien longues et bien uniformes : si longues que l'on n'en voit jamais l'extrémité, si uniformes que c'est un ennui de les parcourir ; et laissez-nous les border de maisons bien neuves, bien grandes et bien incommodes, et surtout fort chères. Quant aux monuments que nous détruisons, nous les transporterons ailleurs et nous vous en ferons de tout neufs à la place. Ils diront quel fut notre goût aux âges futurs, qui en feront sans doute aussi peu de cas que nous des oeuvres de nos devanciers."

Les archéologues, les artistes et quelques autres amateurs du passé se résignent en disant tout bas que les alignements devraient se régler sur les monuments, au lieu de prendre plaisir à les éventrer avec une persistance un peu sauvage. Parfois aussi les circonstances sont plus fortes que la volonté, et la résignation est un devoir.

Mais lorsque, sans nécessité aucune, on projette de détruire quelque chose comme la fontaine et l'allée dont nous donnons ici le dessin, on est certain de soulever les réclamations de tous ceux qui traversent le jardin du Luxembourg, car ce coin enchanté les a tous charmés.


Cette allée de majestueux platanes que relient deux à deux des guirlandes de lierre et de vignes sauvages, ce tapis de gazon, et, au fond, dans un lointain mystérieux, cette fontaine dont deux cygnes animent le bassin, tout cela va disparaître. Une rue partant de l'axe de la façade postérieure de l'Odéon et se dirigeant obliquement vers l'entrée de la rue Soufflot, remplacera cette ombre et cette perspective. Si la rue eût été tracée quelques mètres plus loin, en prolongement de la rue Corneille, les communications eussent été aussi directes, et tout était sauvé. Mais les axes ! Il faut respecter les axes, même quand on les brise, dût-on, pour le faire, détruire le plus joli site du plus beau de nos jardins publics.

On aura beau mettre la fontaine de Jacques de Brosse sur des roulettes et la transporter ailleurs, ou plutôt la refaire de toutes pièces, car la pierre en est partout effritée ; dût-on la compléter par le Polyphème surprenant Acis et Galatée, dont M. Ottin avait jadis exposé le modèle, jamais on ne pourra retrouver cet ensemble de beaux arbres, de talus, de gazons, de parterres, de statues et de portiques qui, dans les jours de soleil, faisaient songer aux jardins des villas italiennes et imaginer quelque idylle en jupe de satin et en veste de soie, comme les peignait Watteau.

En place de cette poétique perspective d'aujourd'hui, il y aura une grille, et, derrière, des fiacres et des omnibus, puis des boutiques dans de prosaïques maisons, ayant pour locataires de prosaïques bourgeois, comme vous et moi, cher lecteur.

Hâtez ! Hâtez-vous donc d'aller admirer encore une fois l'allée de platanes du Luxembourg, car

La dernière feuille qui tombe

A signalé son dernier jour.

Alfred Darcel