C. LE DÉVELOPPEMENT DE LA PRESSE GRATUITE

En moins de deux ans, deux quotidiens gratuits d'information ont réussi, grâce à des articles courts, de la couleur, des photos et de l'information locale, à réconcilier une partie de la population avec la lecture des quotidiens.

Véritable menace ou simple révélateur des faiblesses d'une presse quotidienne nationale « trop chère, trop bavarde et de plus en plus mal diffusée », Métro 17( * ) et 20 minutes 18( * ) connaissent un incontestable succès populaire et attirent peu à peu de nouveaux annonceurs.

Alors que l'émoi compréhensible suscité par l'arrivée de cette nouvelle catégorie de presse sur notre territoire s'est semble-t-il partiellement estompé, votre rapporteur a souhaité préciser le régime juridique et économique des gratuits et analyser brièvement, au regard des données disponibles, les conséquences avérées de l'implantation de ces publications sur la presse payante, tant en termes de publicité que de lectorat.

1. Le régime juridique des publications gratuites

a) Un régime juridique de droit commun

Comme le confirment les services de la Direction du développement des médias, les quotidiens gratuits 20 minutes et Métro répondent à la double qualité de :

- « journaux et écrits périodiques » au sens de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse ;

- publication de presse « paraissant à intervalles réguliers et contribuant à la diffusion de la pensée » au sens de l'article 1 er de la loi du 1 er août 1986 relative au régime juridique de la presse.

Ces quotidiens sont par conséquent, en tant que tels, soumis aux seules obligations de déclaration et de transparence d'information sur l'identité de leur éditeur, ce qui exclut les mesures de prohibition réclamées, à l'origine, par certaines organisations professionnelles ou syndicales.

b) Des modalités de distribution particulières

Aux termes de l'article 1 er de la loi n° 47-585 du 2 avril 1947, « la distribution de la presse imprimée est libre ». Toutefois, le premier alinéa de l'article 12 19( * ) de cette même loi soumet l'admission d'une publication dans une coopérative de distribution à la conclusion d'un contrat de transport sur la base d'un barème. Ce barème prenant en compte le prix de vente facial de la publication, la presse gratuite ne peut donc de facto 20( * ) rejoindre une telle coopérative.

Pour sa distribution, la presse gratuite est donc contrainte 21( * ) de se distribuer en utilisant les services de colporteurs ou en plaçant des présentoirs dans les lieux les plus fréquentés.

• Le colportage


La profession de colporteur, soumise à simple déclaration, peut être exercée sans autorisation préalable. Toutefois, quelques restrictions sont à signaler.

Ainsi, à Paris, conformément aux dispositions de l'arrêté préfectoral du 21 juillet 1982, interdiction est faite aux colporteurs de :

- circuler ou stationner en groupe ou individuellement sur les points où ils pourraient gêner la circulation ;

- interpeller les passants sur la voie publique en vue d'effectuer des distributions ;

- distribuer gratuitement des journaux sur les voies et les zones réservées aux piétons ainsi que sur les voies de grande circulation.

Par ailleurs, la distribution des journaux dans l'enceinte du métro ou dans les gares suppose une autorisation de la RATP ou de la SNCF. Une convention a ainsi été établie entre France Rail Publicité et 20 minutes pour permettre à ce dernier titre d'être distribué dans les gares SNCF et RER.

• Les présentoirs

La mise en place de distributeurs de journaux dans des emplacements fixes constitue une utilisation privative du domaine public. Par conséquent, l'autorisation d'occupation doit faire l'objet d'une convention avec la mairie, prenant en compte des impératifs techniques de sécurité, de circulation et de protection de l'environnement.

2. Le régime économique des gratuits

a) L'inapplication du régime d'aides à la presse

La collectivité publique contribue à la liberté d'expression en accordant un régime économique spécifique à la presse. Ce régime s'appuie sur un dispositif complexe d'aides publiques aux entreprises de presse écrite qui comprend essentiellement trois types de mesures :

- des tarifs postaux préférentiels ;

- des régimes préférentiels en matière fiscale (TVA aux taux réduits de 2,1 % sur les recettes de vente et de 5,5 % sur les travaux d'impression et de fabrication) ;

- une série d'aides directes spécifiques.

Afin de renforcer les garanties de la presse, ce régime est accordé aux publications et agences de presse sur avis d'une commission paritaire -comprenant des représentants de la presse et de l'administration- dénommée « commission paritaire des publications et agences de presse » (CPPAP).

La presse gratuite est exclue du bénéfice des aides à la presse. En effet, le principe étant que cette aide est une aide au lectorat, elle n'est attribuée qu'aux publications vendues.

b) La « taxation » des supports publicitaires gratuits

La presse gratuite est imposable au titre de la taxe de 1 % sur certaines dépenses de publicité (article 23 de la loi de finances pour 1998, dit « amendement Le Guen » devenu l'article 302 bis MA du code général des impôts).

3. Le lectorat et le financement

a) Un taux de lectorat conforme aux plans de lancement

Alors que la France connaît le taux de lecteurs de quotidiens le plus bas d'Europe, 20 Minutes et Métro , avec respectivement 1,2 million et 1 million de lecteurs en moyenne, figurent en tête des quotidiens les plus lus, après Le Parisien mais devant Le Monde , Le Figaro , L'Equipe ou Libération .

Pour l'essentiel, les deux gratuits ont su conquérir un public qui ne lisait pas régulièrement de quotidiens, notamment « une cible plus féminine et plus jeune que la presse payante traditionnelle. Ils permettent de toucher une population difficile à atteindre sur l'Ile-de-France, puisqu'elle se trouve à la frontière de plusieurs médias : la radio, le cinéma et l'affichage » précisait ainsi Erika Balogh, chargée d'étude média chez OMD 22( * ) .

La carte de distribution des gratuits est plus particulièrement concentrée sur les zones de l'Est et du Nord de Paris pour Métro et s'étend à l'ensemble de la région parisienne pour 20 Minutes.

Suite à un accord d'exclusivité passé avec la société France Rail Publicité, 20 Minutes est distribué par présentoirs dans les gares SNCF et les lignes C et D du RER. Cette différence vis-à-vis de Métro (distribué essentiellement par colporteurs), a permis à 20 minutes de faire progresser son audience de 30 % en huit mois.

b) Des résultats financiers qui restent déficitaires

Les deux publications sont financées à 100 % par la publicité et les opérations de marketing direct. Cette ressource apparaît fragile, compte tenu de l'apathie persistante du marché publicitaire.

• Des coûts qui restent importants

Pour faire face au manque de dynamisme du marché publicitaire, chacun des titres a dû revoir ses coûts de réalisation (frais de rédaction, format et pagination) et ses charges de distribution à la baisse.

En revanche, les coûts prévisionnels d'impression ont été alourdis par le recours forcé aux imprimeries de la presse parisienne suite aux actions d'entrave à l'impression et à la distribution menées par le Syndicat du livre lors du lancement des quotidiens.

• Des chiffres d'affaires en augmentation

Les plans de lancement des quotidiens gratuits s'appuient sur un objectif d'équilibre à trois ans, c'est-à-dire fin 2004, pour un budget oscillant entre 20 et 25 millions d'euros.

En 2002, 20 minutes affiche une perte de 10 millions d'euros , ses recettes publicitaires s'étant élevées à 4,2 millions d'euros. Pour 2003 , le quotidien espère obtenir 15 millions d'euros de revenus publicitaires, chiffre qui ne paraît pas demesuré compte tenu de l'afflux important du nombre de nouveaux annonceurs.

Présent à Paris, Lyon et Marseille, Métro affiche une perte de 15,7 millions d'euros en 2002, pour des recettes publicitaires de 3,8 millions d'euros (dont 2,9 millions d'euros pour le seul dernier trimestre). Cette publication comptait arriver au point mort dès 2003. Toutefois, l'entrée de TF1 dans le capital de Métro France à hauteur de 34,3 % en septembre 2003, devrait conforter l'image du quotidien auprès des annonceurs, voire lui permettre de bénéficier des compétences de la régie publicitaire de la chaîne de télévision.

4. L'impact des quotidiens gratuits sur le marché de la presse quotidienne nationale

a) Concurrence ou complémentarité ?

• Sur les ventes...

Si 20 Minutes et Métro ont rapidement réussi à conquérir un nombre important de lecteurs, les études d'audience disponibles à ce jour montrent que la lecture des gratuits n'a pas eu d'effet notable sur le lectorat de la presse quotidienne nationale.


D'après la Direction du développement des médias, un premier état des lieux sur Paris et sa proche banlieue laisse à penser que l'implantation des deux gratuits n'a pas eu de conséquences marquées sur les ventes de journaux traditionnels. La diffusion du Parisien , situé sur un segment de marché voisin, semble peu affectée. En outre, il n'est pas établi que la baisse des ventes de Libération (moins 10 % sur les ventes en kiosque à Paris en 2002) et France Soir soit directement imputable à l'émergence des gratuits.

• Sur le marché publicitaire...

En revanche, l'arrivée de ces deux titres accroît la concurrence sur le marché publicitaire de la presse quotidienne nationale qui a enregistré cette année une baisse de 6 % de publicité commerciale et de 37 % sur les petites annonces.

En effet, Métro et 20 Minutes profitant des caractéristiques de leur lectorat (jeune et urbain) ont rapidement conquis de nouveaux annonceurs dans les secteurs du tourisme, de la restauration, de l'alimentation ou des banques. La concurrence des gratuits se fait également fortement sentir dans le domaine des petites annonces, en particulier les offres d'emploi.

• La réaction des payants : des stratégies variées

Face aux nouveaux enjeux des gratuits, les quotidiens payants ont adopté des stratégies différenciées :


- des accords ont été conclus pour l'impression des titres : Métro est imprimé sur les rotatives de France Soir et 20 Minutes l'est en partie sur celles du Monde ;

- le groupe Hachette, éditeur de La Provence , a lancé un gratuit d'information, Marseille Plus pour capter les ressources publicitaires de l'édition locale de Métro ;

- le groupe Ouest France est entré au capital de 20 minutes France alors que l'éditeur du Parisien est entré dans le capital de l'hebdomadaire A nous Paris , gratuit distribué dans l'enceinte de la RATP.

b) Les perspectives de développement

Métro a l'ambition de se développer dans les dix plus grandes villes de France. Il est cependant peu probable que l'extension de la presse quotidienne gratuite d'information vers d'autres métropoles comme Toulouse, Lille ou Strasbourg ait lieu dans un avenir proche. Dans cette hypothèse, la stratégie de La Provence, qui a créé un titre pour contrer l'arrivée de Métro sur Marseille, pourrait être reproduite par la presse régionale.

Par ailleurs, les deux titres adoptent des stratégies multimédia. 20 minutes est d'ores et déjà téléchargeable quotidiennement sur l'Internet et envisage l'enrichissement de cette offre, en particulier par une segmentation des annonces publicitaires. Métro , en synergie avec son actionnaire Télé 2, souhaiterait proposer des services sur la téléphonie mobile. En outre, la récente prise de participation de la chaîne de télévision TF1 dans le capital de la société éditrice du quotidien lui ouvre de nouvelles perspectives de partenariat au niveau éditorial, commercial et publicitaire.

Le bilan d'un an de développement des quotidiens gratuits d'information ne permet pas d'établir la viabilité à terme de deux titres sur un même marché publicitaire qui affiche une baisse tendancielle depuis fin 2001. En tout état de cause, il ressort des expériences menées à l'étranger qu'aucune métropole n'a, jusqu'à présent, fait vivre plus de deux quotidiens gratuits.

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