Audition de Mme Marie-Sophie
DESAULLE, présidente,
et de M. Patrice TRIPOTEAU, directeur
général administratif,
de l'Association des paralysés
de France (APF)
(jeudi 5 février
2004)
M.
Nicolas ABOUT, président -
Nous poursuivons nos auditions dans le
cadre du projet de loi pour l'égalité des droits et des chances,
la participation et la citoyenneté des personnes handicapées.
Nous accueillons Mme Marie-Sophie Desaulle, présidente de
l'Association des paralysés de France (APF), accompagnée par M.
Patrice Tripoteau, directeur général administratif.
Madame la présidente, je vais céder la parole afin que vous nous
donniez votre sentiment sur ce projet de loi. Ensuite le rapporteur et les
commissaires vous interrogeront.
Mme Marie-Sophie DESAULLE
- Merci, monsieur
le président. Mesdames et messieurs les sénateurs, je vous
remercie de nous accueillir cet après-midi. En guise d'introduction, je
vous dirai que les personnes en situation de handicap moteur et les familles de
ces personnes attendent avec une grande impatience une loi qui a
été annoncée depuis quelques années. Nous
espérons que celle-ci va finir par aboutir. Notre présence
aujourd'hui nous invite à penser qu'il va en être ainsi.
Aujourd'hui la déception ressentie par les personnes est sans doute
à la hauteur des attentes et des besoins exprimés au quotidien
par les personnes concernées par le handicap.
Nous considérons aujourd'hui que de nombreux amendements doivent
être apportés à ce projet de loi, pour que celui-ci
corresponde réellement à une refondation nécessaire de la
politique du handicap. Ce projet de loi ayant d'ores et déjà
été annoncé par M. Mattei, je peux m'appuyer sur ses
propos selon lesquels ce texte relève d'une « approche
personnaliste », et non environnementale. Or nous souhaitions que
l'approche environnementale soit retenue pour que notre société
puisse évoluer et que chacun s'y sente bien. Ainsi la logique d'aide
à la personne, et donc de solidarité, aurait été
reléguée au second plan. De notre point de vue, il s'agit
là du défaut principal de ce projet de loi. Celui-ci contient
toutefois des dispositions très positives que j'entends vous exposer
rapidement. Avant cela, je souhaiterais vous faire part des principaux
reproches que nous souhaitons adresser à ce projet de loi.
Tout d'abord, la définition du handicap telle que proposée dans
ce projet est celle que l'organisation mondiale de la santé (OMS)
retenait dans les années 80, et non celle actuellement retenue par
l'OMS et portée au sein de l'Union européenne. Il s'agit donc
là d'un retard par rapport aux conceptions actuelles de ce qu'est une
personne handicapée. L'intérêt d'opérer une telle
distinction est de rappeler que cette situation de handicap tient à la
fois à des facteurs personnels et environnementaux. Or cette conception
de la personne en situation de handicap ne figure pas dans l'article premier du
projet de loi.
Plus généralement, la construction même de la loi montre
des insuffisances puisqu'elle aborde la compensation et les ressources, avant
de traiter de la problématique de l'accès de tous à tout.
En toute logique, il aurait été préférable
d'envisager l'évolution de la société, avant d'examiner
les modalités d'actions sur les facteurs personnels. Ainsi nous
proposons que la construction de la loi soit revue afin que le message puisse
être clairement transmis à la société. Il est en
effet important de ne pas oublier la dimension symbolique de cette loi, qui
vise à décrire comment notre société s'organise
pour accueillir les personnes handicapées et leur permettre de vivre
avec tout le monde.
Le document que nous vous avons remis expose l'ensemble des amendements que
nous proposons, ainsi que leur justification. L'amendement n° 4,
correspondant à l'article L. 114-1, rappelle que notre demande
porte sur l'accès aux droits fondamentaux des personnes
handicapées. Cette demande n'est pas très différente de ce
qui a été voté il y a un an par le Parlement dans le cadre
de la loi sur la modernisation sociale. Cet amendement rappelle par ailleurs
que l'exercice des droits fondamentaux est prioritairement assuré par la
mise en oeuvre d'une politique de non-discrimination. Ensuite, il envisage les
aides éventuellement nécessaires pour les personnes
handicapées (fauteuil roulant, auxiliaire de vie...). La politique que
nous souhaitons voir définie par la représentation nationale ne
constitue pas une politique de solidarité, mais plutôt une
politique de non-discrimination, c'est-à-dire d'évolution de la
société.
Nous sommes satisfaits de la reconnaissance du droit à compensation.
Toutefois, nous ne sommes pas totalement d'accord sur la définition de
la prestation de compensation puisque celle-ci contient une barrière
d'âge (moins de vingt ans/plus de vingt ans) qui, de notre
point de vue, n'est pas acceptable. Une prestation de compensation ne devrait
pas dépendre de l'âge de la personne concernée, et ce
quelle que soit la nature du handicap. La loi devrait donc afficher ce
principe, et prévoir éventuellement, de façon transitoire,
un temps pour arriver à l'harmonisation des dispositifs, qui peut ne pas
être immédiate. Nous estimons que la loi doit afficher un tel
principe, et non pas se limiter à des aménagements
a
minima
d'un certain nombre de dispositions.
Nous sommes également en désaccord avec le maintien de
l'allocation adulte handicapé (AAH). Nous considérons en effet
que les personnes ne pouvant pas travailler doivent avoir un revenu
d'existence. Si l'on parle de la participation des personnes, il faut sortir de
la logique d'allocation pour passer à une logique de revenu d'existence,
qui répond à une logique de citoyenneté. Un tel revenu
doit être attaché à la personne. Il ne faut pas en effet
continuer à enfermer les personnes dans une logique d'assistance
économique par rapport à leur entourage. Une telle disposition
est importante car il faut bien comprendre que certaines personnes ne se
marient pas car leur union aurait des conséquences financières
importantes. Il faut donc accepter l'idée selon laquelle une personne ne
pouvant pas travailler puisse bénéficier d'un revenu d'existence
imposable et attaché à cette personne.
Concernant l'accès de tous à tout, nous estimons que le projet de
loi contient un certain nombre de dispositions intéressantes relatives
à l'école, à l'université et à l'emploi. Sur
ce dernier point, nous considérons que la transposition de la directive
européenne n'est pas totale. Dans ce domaine, notre demande porte sur
les dispositions visant à favoriser l'emploi des personnes les plus
lourdement handicapées. Ainsi il me semble que la contribution AGEFIPH
devrait être modulée pour les entreprises qui emploient des
personnes très lourdement handicapées. Nous ne sommes pas
hostiles à l'idée de compter une personne pour un travailleur
handicapé.
M. le PRÉSIDENT -
Vous n'êtes pas hostile au principe du
« un pour un ».
Mme Marie-Sophie DESAULLE -
Non, si en contrepartie une entreprise
employant une personne très lourdement handicapée voit sa
contribution AGEFIPH diminuer.
Nous estimons par ailleurs que les dispositions du projet de loi concernant le
transport sont plutôt positives, puisqu'elles sont précises et
font l'objet d'engagements dans le temps. En revanche le constat n'est pas
aussi positif s'agissant du cadre bâti, notamment du cadre bâti
existant, puisque globalement le nombre de dérogations demeure
très important. Cet état de fait nous amène à nous
interroger sur la réalité de l'évolution de l'existant. De
plus aucun calendrier n'a été défini. Je vous rappelle que
le grand défaut de la loi de 1975 portait précisément sur
l'absence de date butoir dans la mise en oeuvre des principes définis.
En outre, nous tenons à vous indiquer que nous n'aimons pas
l'appellation « maison départementale des personnes
handicapées », dans la mesure où nous ne souhaitons pas
qu'il s'agisse d'un lieu, ni d'une structure, mais plutôt d'un dispositif
d'information et d'accueil situé au plus proche des personnes.
Au-delà de cet aspect sémantique, force est de reconnaître
qu'il est assez difficile de comprendre aujourd'hui comment les choses vont
fonctionner puisque le rapport de MM. Briet et Jamet n'est pas encore
disponible. Nous insistons sur le fait que la commission, selon la forme
envisagée, nous semble être un simple habillage des actuels CDES
et COTOREP, qui ont montré leur faillite. Nous ne voyons pas comment
s'organisera réellement l'évaluation des équipes
techniques. Nous aurions souhaité que la loi soit plus précise
sur les objectifs et les organisations de cette commission.
M. le PRÉSIDENT -
Je vous remercie de votre exposé
synthétique et clair. Il permet au rapporteur de poser ses questions
complémentaires.
M. Paul BLANC, rapporteur -
Madame la présidente, je comprends
que vous auriez souhaité que l'accessibilité soit en
première partie du projet de loi et que la compensation figure dans une
seconde partie. De mon point de vue, il aurait été
préférable que tout soit sur un même pied
d'égalité, dans la mesure où l'accès de tous
à tout suppose des moyens, qui sont conditionnés par la
compensation du handicap et les ressources. Ce classement était
inévitable, mais je suis tout à fait d'accord sur le fait que
l'accessibilité et la compensation pouvaient être mises à
égalité.
Concernant le problème de la garantie des ressources, vous semblez
être favorable à la distinction entre la compensation du handicap
et la garantie des ressources. Cela signifierait que l'on remplacerait
l'allocation adulte handicapé (AAH) par la compensation et la garantie
des ressources. Aujourd'hui, l'AAH sert à la fois de garantie de
ressources et de compensation du handicap.
Mme Marie-Sophie DESAULLE -
Je ne suis pas tout à fait d'accord
avec ce point, qui est effectivement soutenu par le gouvernement.
M. Paul BLANC, rapporteur -
Je vous pose simplement la question. Il ne
s'agit pas d'un point de vue.
Mme Marie-Sophie DESAULLE -
De notre point de vue, l'AAH a toujours
été versée dans une logique de revenu d'existence. Il se
trouve que par défaut, certaines personnes ont dû payer une partie
de leur fauteuil roulant, qui n'est à ce jour pas intégralement
pris en charge par la solidarité nationale. Notre demande est de dire
que les personnes ont besoin, pour vivre et pour participer à la
société, d'un revenu d'existence, notamment celles qui ne peuvent
pas travailler du fait de leur handicap. Ce revenu doit être
attaché à la personne et intégrer les revenus du foyer
fiscal. Son versement ne s'inscrit donc pas dans une logique d'allocation de
type subsidiaire. Un tel revenu permettrait aux personnes handicapées
d'être citoyennes. Nous considérons que ce revenu d'existence
devrait être de l'ordre du SMIC puisque ce dernier constitue le salaire
minimum d'une personne qui travaille.
M. Paul BLANC, rapporteur -
Cela signifie que l'AAH ne pourrait pas
être cumulée avec les revenus du travail.
Mme Marie-Sophie DESAULLE -
En théorie, oui. Mais la prestation
de compensation doit être correctement calculée puisque les
handicapés qui travaillent doivent faire face à des
surcoûts professionnels qui ne sont pas pris en compte. La compensation
devrait tenir compte de tels surcoûts.
M. Paul BLANC, rapporteur -
Considérez-vous que le cadre
bâti puisse être isolé de l'ensemble de
l'accessibilité de la cité ?
Mme Marie-Sophie DESAULLE -
Pour l'APF, l'ensemble de la cité
doit être accessible aux handicapés. De mon point de vue, le terme
« cité » fait également
référence au milieu rural, car je suis particulièrement
sensible aux transports entre les villes, notamment en milieu rural. Il faut
que la chaîne des déplacements soit cohérente. Il ne
faudrait pas avoir la tentation de penser que le premier élément
de la chaîne ne doit pas être touché, sous prétexte
que les deuxième et troisième éléments ne seront
pas accessibles. Il faut plutôt commencer, fixer les
échéances et définir les moyens.
A vingt mètres de l'APF, un café est en train de faire des
travaux majeurs qui n'ont pas nécessité l'établissement
d'un permis de construire puisqu'il s'agit d'un aménagement interne. Or
les deux marches d'entrée dudit café ont été
maintenues. Cette situation traduit un défaut de la loi, qu'il convient
de corriger. Il est inacceptable que ce café continue d'être
inaccessible. Dans le domaine des transports, nous sommes relativement
satisfaits puisqu'un plan à six ans a été défini.
En revanche, un tel plan fait défaut au cadre bâti. Si cette
absence perdure, les gens auront accès à des transports
accessibles, mais ils ne pourront ni sortir de leur logement, ni avoir
accès aux lieux recevant du public.
M. Paul BLANC, rapporteur -
Dans la cité, il faut que l'ensemble
des acteurs soient coordonnés. Quel lieu serait le plus approprié
pour assurer cette coordination ?
Mme Marie-Sophie DESAULLE -
Le projet de loi prévoit une
commission d'accessibilité pour les communes de plus de
10.000 habitants. Un tel seuil nous semble quelque peu élevé
si l'on souhaite que cette question soit traitée dans le milieu rural.
Il convient de préciser que les difficultés de mobilité ne
sont pas liées à l'âge, ni au milieu d'habitation. Cette
loi ne doit pas être simplement ciblée sur la personne
handicapée en fauteuil roulant de vingt ans, mais elle doit
répondre aux besoins d'une société qui évolue et
vieillie. Les commissions peuvent être des lieux d'échange
adéquats.
Les autorisations de travaux ne concernent aujourd'hui que les
établissements recevant du public, mais ne concernent pas les locaux de
travail, ni les logements collectifs. La loi devrait étendre cette
disposition afin que l'accessibilité devienne une réalité
plus présente.
M. Paul BLANC, rapporteur -
La maison départementale des
personnes handicapées ne pourrait-elle pas être ce lieu où
chacun pourrait se retrouver ?
Mme Marie-Sophie DESAULLE -
Non. La Caisse nationale de
solidarité pour l'autonomie traite la compensation des capacités
personnelles. Le sujet de l'accès de tous à tout doit concerner
tout le monde et ne doit donc pas seulement être traité dans le
cadre de la maison départementale des personnes handicapées. Il
devrait plutôt être traité dans les commissions
départementales consultatives des personnes handicapées, avec
l'Education nationale, les directions du travail, les ingénieurs des
Ponts et Chaussées, et éventuellement les architectes des
monuments historiques. Il ne faudrait pas que pour un lieu donné, la
politique du handicap se limite à la maison départementale des
personnes handicapées, qui ne devrait traiter que des
éléments personnels des personnes handicapées. La
politique du handicap s'inscrit dans une logique globale puisqu'elle concerne
divers domaines de la société. Ce serait une erreur majeure que
de vouloir traiter cette question dans la maison départementale des
personnes handicapées.
M. Paul BLANC, rapporteur -
La maison départementale ne
s'occuperait donc que de la compensation individuelle. Or les
aménagements relèvent d'une compensation collective.
Mme Marie-Sophie DESAULLE -
Je ne connais pas le concept de
« compensation collective ». Un service, comme un centre
d'aide par le travail (CAT) ou un foyer d'accueil médicalisé,
constitue une réponse aux besoins de compensation individuelle de la
personne. Ce point est très important car le foyer ou le CAT doit
s'adapter au projet de vie de la personne, et non l'inverse.
L'APF ne connaît donc que la compensation individuelle. A
côté, il y a la question de l'accessibilité de la
société. Les dispositions relevant de ce domaine ne constituent
pas, de notre point de vue, des compensations. La question est donc de savoir
comment une société peut être accueillante vis-à-vis
de tous, notamment vis-à-vis de ceux qui sont différents. Il ne
s'agit donc plus là de compensation, mais plutôt de
l'évolution d'une société dans le cadre du cadre
bâti. Ce point concerne donc également la formation, l'information
et la sensibilisation de tous les professionnels spécialisés dans
l'accueil du public. L'APF est donc également sensible à la
manière dont vont être formés les enseignants pour
être en capacité d'accueillir un enfant handicapé. De
telles dispositions sont clairement de nature à faire évoluer la
manière avec laquelle une société accueille des personnes
handicapées, et devraient ainsi permettre à celles-ci de vivre
avec et comme tout le monde.
M. le PRÉSIDENT -
Nous allons maintenant passer aux questions des
commissaires.
M. Guy FISCHER -
Vous n'avez pas parlé du financement. La mise en
application du dispositif proposé à travers la prestation de
compensation pourrait-elle se traduire par un recul du niveau global des
ressources des travailleurs handicapés ?
Mme Marie-Sophie DESAULLE -
Du travailleur handicapé : non.
Mais de la personne qui ne travaille pas : oui. Le projet de loi favorise
clairement l'accès à l'emploi des travailleurs handicapés
en milieu ordinaire. Les travailleurs handicapés en CAT devraient voir
leur situation actuelle maintenue. En revanche, je suis très
inquiète pour les personnes qui ne peuvent pas travailler et qui vivent
à domicile. A cet égard, je vous rappelle que dans le dispositif
actuel, les personnes vivant à domicile de manière autonome
bénéficient de l'AAH et d'un complément d'AAH. Dans le
projet de loi, je ne sais pas ce que devient ce complément.
J'espère que les personnes handicapées ne vont pas voir diminuer
leurs ressources. L'APF s'intéresse aux orientations et actions
proposées. Globalement, les programmes d'actions nous semblent
intéressants puisqu'ils contiennent un certain nombre de réponses
tant pour les personnes vivant à domicile qu'en termes de
création de structures pour les adultes et les enfants.
M. Guy FISCHER -
Ces annonces ne visaient-elles pas à masquer le
manque d'engagement financier du projet de loi par lui-même ?
Mme Marie-Sophie DESAULLE -
Je ne saurais répondre à cette
question, dans la mesure où je ne connais pas la volonté du
Gouvernement. De notre point de vue, la loi revêt une portée
symbolique. A ce titre, elle doit définir les grands principes qui vont
conduire l'action. Ainsi nous ne considérons pas que ce projet de loi
doive envisager les financements. Nous voulons qu'une telle loi puisse
fonctionner pendant trente ans, les décrets et les programmes d'action
ultérieurs permettant ensuite de concrétiser les grands principes
de cette loi tout en tenant compte des évolutions des besoins et des
attentes des personnes.
M. Paul BLANC, rapporteur -
Concernant les ressources des travailleurs
handicapés en CAT, quelle est votre préférence :
l'aide au poste ou le complément de ressources ?
Mme Marie-Sophie DESAULLE -
La logique de l'aide au poste me convient
très bien. L'APF estime que l'on parle de « travailleur
handicapé » de façon non justifiée. Il convient
en effet de rappeler que les CAT constituent des structures
médico-sociales. Le travail n'y est donc pas une fin, mais un moyen
permettant une participation des personnes à la vie de la
société. Dans les CAT, le travail constitue par conséquent
un outil d'accompagnement de personnes lourdement handicapées. La
logique de l'aide au poste ne nous pose pas de difficultés, puisqu'elle
donne la possibilité à ces personnes d'avoir les moyens de vivre.
Nous proposons par ailleurs que des lieux soient créés au sein
des CAT afin d'encourager l'expression spécifique de ces personnes qui
vivent dans un milieu de travail. Dans ces lieux, pourraient notamment
être traitées les questions d'hygiène et de
sécurité. Dans les CAT de l'APF, nous avons mis en place ce type
de commission qui fonctionne de manière satisfaisante. Nous
considérons ainsi qu'il serait opportun d'envisager la création
de ces structures au niveau des CAT.
M. Paul BLANC, rapporteur -
Cette initiative relèverait
plutôt de la loi relative aux institutions médico-sociales. L'aide
au poste ne risque-t-elle pas de bloquer l'évolution de la personne
handicapée, si celle-ci souhaite passer dans le milieu ordinaire de
travail ?
Mme Marie-Sophie DESAULLE -
De mon point de vue, il s'agit là
d'un leurre. Il faut en effet avoir vu les personnes qui sont en CAT pour
savoir que seul 1 % de ces personnes a une possibilité
d'évolution vers le milieu ordinaire de travail. Le Gouvernement n'a pas
compris les spécificités des populations accueillies dans les
CAT. Il me paraît choquant que l'on fasse miroiter de telles
possibilités à ces personnes et à leur famille. Les
personnes en CAT ont besoin d'un niveau d'accompagnement médico-social
qui ne permet pas de sortir de cette structure. Il ne faudrait pas que la loi
donne l'impression que ce 1 % puisse constituer une règle
générale. Si tel n'était pas le cas, on donnerait
l'illusion de possibilités d'insertion dans le milieu ordinaire de
travail. Dans les CAT, les personnes handicapées ne peuvent pas
être insérées dans une logique de contrat de travail
classique, car ceci poserait un problème de salaire et de relation
hiérarchique. Dans les CAT, la logique hiérarchique ne peut pas
être substituée à la logique d'accompagnement. Mon discours
serait sans doute différent si nous parlions de l'entreprise de travail
adapté et des ateliers protégés.
M. Paul BLANC, rapporteur -
Depuis octobre, un budget global a
été instauré au niveau des CAT. Comment concilier le
budget global des CAT avec l'aide à la personne et à la
compensation ? Pourrait-on concevoir que la compensation se fasse au cas
par cas, et serait ensuite intégrée dans le budget global d'un
CAT ?
Mme Marie-Sophie DESAULLE -
Pour toutes les structures
médico-sociales, nous considérons qu'il faut partir des besoins
et des attentes de la personne pour ensuite reconstruire la logique globale du
financement desdites structures. D'une manière générale,
nous estimons que cette question relève de la loi relative à
l'action sociale et médico-sociale. Ainsi je m'étonne que la
question des CAT soit si présente dans le projet de loi, puisque
celle-ci porte sur la participation et la citoyenneté des personnes, et
non sur les principes organisant la réponse médico-sociale,
notamment à travers les CAT. J'insiste sur ce point car ceci montre la
conception que l'on a de ces structures, qui sont généralement
considérées comme étant une passerelle d'emplois en milieu
ordinaire. Or il ne s'agit que d'une réponse de l'action sociale et
médico-sociale.
M. Paul BLANC, rapporteur -
Je suis d'accord avec vous, mais je vous
pose cette question, car en son temps, j'ai regretté que la loi des
institutions médico-sociales vienne avant celle que nous examinons
aujourd'hui. Selon ce que vous venez de me dire, le budget global des CAT est
en contradiction avec ce que nous risquons de voter si l'aide à la
personne est mise en oeuvre. Je suis parfaitement conscient des imbrications
- et contradictions - entre la loi qui existe déjà et
le présent projet de loi.
Mme Marie-Sophie DESAULLE -
Je suis également d'accord avec vous.
Je dresserai un même constat concernant les foyers d'accueil
médicalisés, et plus généralement l'ensemble des
structures. Je ne voudrais pas que le raisonnement porte uniquement sur les
CAT, alors que toute la logique de l'action sociale et médico-sociale
est aujourd'hui conçue sur des dotations globales et des enveloppes
fermées. Ceci entre en contradiction avec le projet de la personne et
l'individualisation de la réponse. Je suis d'accord avec vous sur le
fait que la loi sur les principes aurait dû être promulguée
avant celle relative aux réponses sociales et médico-sociales.
M. André LARDEUX -
La répartition actuelle des rôles
entre les départements, l'État et l'assurance-maladie vous
convient-elle, ou devrait-elle évoluer ? Par ailleurs, vous nous
avez précédemment parlé du milieu rural et des transports.
Vous avez suggéré que le seuil de 10.000 habitants soit
abaissé. Dans quelle proportion souhaitez-vous qu'il soit
réduit ? Il est en effet évident que de nombreuses petites
communes seront incapables de faire face aux obligations que la loi
établira. En matière de transport, quel type d'organisation
souhaiteriez-vous voir mis en place par les autorités
compétentes, c'est-à-dire les départements ?
Mme Marie-Sophie DESAULLE -
Nous proposons un seuil de
5.000 habitants, conformément à d'autres
réglementations. J'entends la difficulté pour les petites
communes de se mettre en conformité, mais l'expérience a
prouvé qu'une personne handicapée quelque peu active dans une
commune peut inciter à cette mise en accessibilité, et ce y
compris pour les petites communes. Certaines d'entre elles ont
réalisé un travail remarquable dans ce domaine, sans que
d'importants frais financiers aient été engagés. Il
convient par conséquent de se méfier de l'idée selon
laquelle de tels travaux sont coûteux et difficiles.
Par ailleurs, l'APF considère que les transports publics doivent en
priorité bénéficier de l'accessibilité. Dans ce
domaine, nous sommes particulièrement choqués par le fait qu'on
continue d'acheter des bus ne disposant pas de planchers abaissés. Je ne
comprends même pas pourquoi de tels véhicules continuent
d'être fabriqués. Ainsi nous considérons que le
matériel roulant renouvelé doit être accessible. Ce
principe d'achat est clairement de nature à réduire les
coûts unitaires de production. Le programme à six ans nous semble
correct, puisqu'il s'inscrit dans une stratégie de renouvellement des
matériels roulants.
Enfin, la question de la répartition des compétences et des
financements n'est bien évidemment pas traitée dans le
présent projet de loi. L'APF est très favorable à la
création d'une branche de la sécurité sociale, qui
deviendrait une branche de la protection sociale, avec la Caisse nationale de
solidarité pour l'autonomie. Nous considérons que cette caisse
devrait jouer un rôle majeur en assurant la gestion de tous les fonds
relevant de la compensation, qui sont aujourd'hui financés par
l'État, par l'assurance-maladie et par les collectivités
territoriales. Cette gestion centralisée permettrait d'assurer à
la fois visibilité et transparence, car la question de la compensation
des incapacités constitue l'un des enjeux du
XXI
e
siècle. Les personnes présentant des
pathologies chroniques et les personnes âgées sont en effet de
plus en plus nombreuses. Outre la question de la transparence, il y a un
problème de répartition des moyens de façon
équitable sur le territoire français. Si la Caisse nationale de
solidarité pour l'autonomie peut assurer la répartition des fonds
en fonction du nombre de personnes handicapées et des structures d'ores
et déjà existantes, un traitement équivalent des personnes
pourrait être assuré sur l'ensemble du territoire. Par ailleurs,
nous considérons que la gestion des offres de service doit être
assurée par le département, dans une logique de
délégation de gestion. Il est clair que la réponse
à cette question mériterait d'être détaillée.
Mme Michelle DEMESSINE -
Je suis d'accord sur le fait que le
réseau de transport public doit être rendu accessible aux
handicapées. Je ne comprends pas pourquoi ce point est encore
aujourd'hui discuté, puisqu'il pourrait faire l'objet d'obligations.
Toutefois, j'estime que cette priorité ne répond pas de
manière exhaustive à la demande, qui porte notamment sur les
transports adaptés. J'ai aujourd'hui l'impression que seules les grandes
zones urbaines commencent à porter une certaine attention sur ce
domaine. Cette réflexion devrait s'étendre aux communautés
d'agglomérations et aux communautés de communes, qui prennent en
charge les transports et qui mènent une réflexion dans le domaine
des transports. Dans les zones rurales et semi-rurales, les transports
adaptés constituent un vrai sujet, qui mériterait d'être
davantage traité dans le projet de loi.
Mme Marie-Sophie DESAULLE -
Notre position consiste à dire que
les transports publics devraient se mettre en accessibilité et
éventuellement organiser les transports nécessaires pour les
personnes qui ne peuvent pas utiliser les transports publics. Ainsi nous
considérons qu'il appartient à l'autorité chargée
du transport public - et non aux associations, comme cela est le cas
aujourd'hui - de mettre en place les transports adaptés lorsqu'ils
sont nécessaires.
M. le PRÉSIDENT -
Madame la présidente, je remercie une
nouvelle fois l'APF d'avoir répondu à notre invitation.