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LES FUSILLES DU LUXEMBOURG

 

 


INTERVENTION

de Monsieur Christian PONCELET

Président du Sénat

A l'occasion de la pose d'une plaque à la mémoire 
des insurgés de la Commune de Paris 
dans le Jardin du Luxembourg


Le Sénat a rendu hommage l'année passée, sous des formes multiples, à l'un de ses membres les plus illustres, Victor Hugo, ce phare de l'humanité dont l'itinéraire politique se confond avec l'évolution de son siècle.

Notre Assemblée a revécu, en relisant l'histoire du 19ème°siècle français et de ses luttes, l'entremêlement fécond du romantisme d'une jeunesse ardente, de l'aspiration aux libertés politiques, de l'apparition de la question sociale et de l'émergence du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

 A travers les combats et les exils de Victor Hugo, et jusqu'au transfert au Panthéon des cendres de son ami Alexandre Dumas, le Sénat a fait revivre, à tous ceux qui ont suivi ces célébrations, la longue marche vers la République.

Comme l'a relevé Jacques Rougerie, le grand historien de la Commune de 1871, Victor Hugo n'avait pas aimé la Commune ; mais quand s'abattit la sanglante répression, cet « esprit conducteur des êtres » fut le seul à prendre la défense des insurgés et à condamner cette « éclipse affreuse » de la conscience humaine. Puis le sénateur de la Seine se battra pour l'amnistie des insurgés de la Commune, pour la « pacification » en espérant, écrit-il, que « ce mot soit le mot du 19ème siècle comme tolérance a été le mot du 18ème ».

Ce combat sera couronné de succès et la loi d'amnistie de 1880, « la grande clémence » selon le mot de Victor Hugo, sera la première pierre de l'unité nationale, le fondement de la République et le moment décisif où la Nation se réconcilie avec elle-même.

En ce moment précis, c'est aussi le souvenir d'un autre sénateur illustre, Georges Clemenceau, le père la victoire, mais aussi l'anarchiste, l'enfant terrible, le maire du XVIIIème arrondissement, celui de Montmartre, qui me revient à l'esprit et son jugement célèbre sur la Révolution française : « la Révolution est un bloc ».

Oui, Pour Georges Clemenceau, on ne choisit pas : et Mirabeau et Robespierre et la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen et les fulgurances de Saint-Just, et la Fête de la Fédération et les Jacobins, et Valmy et les guerres de Vendée, tout est la France, son histoire, son message et aujourd'hui encore, l'écho de sa voix dans le monde.

Mais comment ne pas imaginer que Georges Clemenceau à la fois, ministre de l'intérieur autoritaire, chef de guerre, anarchiste, acteur de la Commune de Paris, ne pense pas aussi au bloc que forme sa vie qui épouse le bloc que constitue l'histoire troublée de la France ?

Oui, aujourd'hui, par la pose de cette plaque à la mémoire des insurgés de la Commune, le Sénat, la Nation assemblée, réintègrent symboliquement dans le corps, dans le bloc de l'histoire nationale et de notre conscience républicaine les insurgés de la Commune, victimes de dénis multiples et nombreux dans leurs sanglants sacrifices.

C'est la République elle-même triomphante, République, certes conservatrice ou opportuniste, qui cherche à oublier le meurtre rituel qui est à ses origines, la manière dont elle s'est imposée dans le chaos de la défaite de Sedan. Curieux oubli, par les plus hautes figures de la République, de cet épisode sombre et sanglant, de cette « Curée froide » où la République fut, avant tout, la défense de l'ordre.

C'est la droite qui vomit ce désordre, qui exprime sa peur du peuple, qui exprime la peur des bourgeois effrayés de tout perdre face à cette irruption spontanée du peuple, des classes laborieuses, des classes dangereuses.

C'est une partie de la gauche derrière Marx qui n'a que peu de considération pour ce soulèvement peu scientifique, mal organisé, si spontané, si éloigné de la révolution théorique, aussi éloigné que les spartakistes pouvaient l'être des bolcheviks. Une sorte de mépris des professionnels pour les amateurs. Et pourtant, l'esprit de responsabilité des Communards est frappant : organisation des hôpitaux, des secours, vote de lois sociales, au point effectivement que certains ont pu penser que c'était la pureté de leurs intentions et une forme de naïveté, un manque de goût à faire couler le sang et à abattre les structures de production qui ont perdu les insurgés. Pauvre peuple de Paris, humilié, outragé et oublié dans son sacrifice sanglant.

Et pourtant, en ces jours, les insurgés de la Commune de Paris étaient la France.

Ils exprimaient d'abord l'honneur de la France humiliée, qui se révolte contre la défaite de Sedan, cette défaite brutale et honteuse, résultat d'un régime qui préféra l'aventurisme extérieur à l'ouverture politique ou au traitement de la question sociale. La Commune de Paris, c'est le peuple qui demande des comptes à ceux qui ont trop longtemps prétendu pouvoir gouverner mieux que lui, sans lui, et qui n'évitent pas le désastre. C'est la revanche des laissés pour compte sur la morgue de ceux qui prétendent savoir.

Les insurgés exprimaient le désir de République, la volonté de retisser les fils d'une histoire avortée en 1830, et interrompue par le coup d'Etat du 2 décembre, d'une histoire qui devait être poursuivie.

Les insurgés de la Commune faisaient peur. D'une certaine manière, ils étaient le désordre et l'anarchie, les adversaires de la République de Thiers qui finalement donnera naissance à la Troisième République et fondera durablement la forme Républicaine du gouvernement de notre pays. Mais, en même temps sans doute, pas de République sans Commune de Paris. Si le peuple de Paris n'avait pas, avec violence, pris les armes, fait sentir qu'il grondait toujours, qui sait si les partisans de la restauration monarchique ne se seraient pas sentis plus libres et assurés dans leurs projets. C'est grâce à la Commune de Paris peut-être que Thiers, et d'autres après lui, sont arrivés à la conclusion que la République était le régime qui divisait le moins, le seul contre lequel le peuple dangereux ne se lèverait pas un jour en armes.

Les insurgés de la Commune de Paris envoyaient aussi un message à l'Europe, celle qui ne s'était jamais habituée, à la Révolution française, à la République, aux prétentions de la Grande Nation, à la laïcité, à l'idée même de Nation que nous avons inoculée à tout le continent, bref à une Europe qui ne s'était pas habituée aux ingrédients de notre exception culturelle. Ils faisaient entendre aux autres pays d'Europe que le peuple de France, quoique humilié par la défaite, ne se laisserait pas imposer un régime par l'extérieur.

Oui, le sacrifice des dizaines de milliers d'insurgés de la Commune, massacrés avec une sauvagerie stupéfiante par leurs compatriotes, oubliés par l'histoire officielle, parfois mal considérés jusque dans les rangs des théoriciens du mouvement ouvrier n'a pas été inutile. Oui le sacrifice des misérables, guidés par des Blanqui ou des Louise Michel qui furent plus des anti-héros que des héros, des perdants sublimes à la postérité fragile, oui, ce sacrifice n'a pas été inutile.

Les insurgés de la Commune ont toute leur place dans le bloc de notre histoire nationale. Il est des inachèvements plus riches de promesse que des accomplissements ordinaires. Par ce geste symbolique, le Sénat leur rend aujourd'hui justice.