COMPTES RENDUS
Compte rendu de la réunion du mercredi 23 avril 2008
Audition de M. Matthieu Ricard et de Mme Sofia Stril-Rever
Louis de Broissia, président du groupe d’information sur le Tibet du Sénat :
Je voudrais commencer par évoquer le projet d’exposition sur le mandala de Kalachakra qui avait été programmée par les autorités du Sénat pour l’été 2008 à l’Orangerie du Jardin du Luxembourg. Cette exposition a été reportée à l’été 2009. Ce report ne fait sans doute pas plaisir à ses deux principaux organisateurs, M. Matthieu Ricard et Mme Sofia Stril-Rever. Mais il s’agit d’une opération de paix et de diffusion de la culture tibétaine, qui ne pouvait plus que très difficilement être maintenue dans le climat de violence que nous connaissons ces dernières semaines autour de la question tibétaine.
Mme Sofia Stril-Rever :
La symbolique du mandala de Kalachakra s’inscrit dans la continuité de l’enseignement de sagesse et de paix du Dalaï-Lama. C’est un message sur l’interdépendance et les liens mutuels entre tous les êtres sensibles. Il y a une cohérence profonde entre cet enseignement et les positions politiques du Dalaï-Lama, dont la position constante est de réclamer non pas l’indépendance du Tibet mais son autonomie réelle au sein de la Chine. Il vient d’ailleurs d’adresser un appel à ses frères et sœurs chinois, dans un esprit de paix et de conciliation.
Même si l’exposition a été reportée à l’été 2009, Matthieu et moi venons de publier aux éditions de La Martinière un livre intitulé : « Kalachakra : un mandala pour la paix », qui aurait dû lui servir de support écrit. Mais je n’en dirai pas plus sur ce sujet, car je comprends bien que vous vous intéressiez prioritairement à l’actualité du Tibet.
Je vous propose donc de projeter et commenter quelques courts extraits d’un film tourné à Dharamsala à la fin du mois de février, c’est-à-dire quelques semaines seulement avant le début des manifestations du 10 mars à Lhassa.
Projection d’extraits du film « Le Dalaï-Lam, un cœur pour le monde »
M. Matthieu Ricard :
Nous sommes actuellement privés d’informations sur la réalité de la situation au Tibet. En l’absence de journalistes sur place, nous ne disposons que des messages des familles, qui prennent le risque d’appeler sur leurs téléphones portables des Tibétains exilés en Inde et au Népal. Le bilan que l’on peut établir, d’après les appels de ces témoins directs de la répression des manifestations, est de 192 morts et 2.300 personnes arrêtées, dont on a plus aucune nouvelle depuis trois semaines.
Je voudrais souligner le comportement curieux des forces de l’ordre chinoises. Celles-ci ne sont pas intervenues dès le début des émeutes et des incendies à Lhassa le 14 mars. Ce n’est qu’à l’issue d’une journée que les policiers ont agi, sans aucune retenue dès lors. On peut donc supposer que les autorités chinoises ont joué la politique du pire, et laissé la situation s’envenimer pour pouvoir mieux réprimer.
Depuis, les manifestations se sont étendues à tout le Tibet. La situation n’avait pas été aussi grave depuis 1959. Les forces de l’ordre tirent sur des foules désarmées. D’après nos informations, Lhassa vit dans la peur. Les Tibétains ont besoin de permis pour se déplacer, et sont exposés en permanence à être pris dans les rafles.
Dans son appel lancé le 18 avril, le Premier ministre du Gouvernement tibétain en exil, Samdhong Rinpoché, s’inquiète de la détérioration générale de la situation.
M. Louis de Broissia :
Que pensez-vous des initiatives prises par le Président de la République, qui a envoyé à Pékin MM. Christian Poncelet, Jean-Pierre Raffarin et Jean-David Levitte ? Pensez-vous que le rétablissement du dialogue entre les autorités chinoises et le Dalaï-Lama soit possible ?
M. Matthieu Ricard :
Trop souvent, les Occidentaux montrent une certaine sympathie à l’égard du Dalaï-Lama, mais s’en tiennent là. Chez M. Nicolas Sarkozy, qui m’a reçu dernièrement, j’ai senti pour la première fois une vraie volonté politique de faire bouger les choses.
L’envoyé du Président chinois au Président de la République lui a dit que la reprise du dialogue était toujours soumise à trois conditions : que le Dalaï-Lama cesse ses activités séparatistes, qu’il cesse ses complots au Tibet, et qu’il cesse de saboter les Jeux Olympiques. On croit rêver. Dans chacune de ses interventions publiques, le Dalaï-Lama rappelle qu’il ne revendique pas l’indépendance, qu’il ne demande pas le boycott des Jeux Olympiques, et appelle les Tibétains à la non violence.
Les autorités chinoises affirment détenir des preuves formelles de l’implication du Dalaï-Lama dans les émeutes. Nous attendons toujours qu’elles produisent ces preuves. Elles considèrent que le fait que les Tibétains se soient soulevés de manière simultanée, le même jour, était le signe d’un complot organisé. Or, comme chacun sait, le 10 mars est l’anniversaire du soulèvement de Lhassa en 1959. Il n’y a rien d’étonnant à ce que les Tibétains aient choisi cette date anniversaire pour se faire entendre du monde, au risque de leur vie.
Je rappelle que 2.000 Chinois arrivent chaque jour au Tibet, que les nomades tibétains sont forcés de se sédentariser, que l’exploitation minière du pays se développe à grande échelle avec l’apport de travailleurs chinois, que les campagnes de « rééducation patriotiques » se succèdent dans les monastères. Il n’y a rien d’étonnant à ce que les Tibétains manifestent une certaine exaspération.
M. Thierry Repentin, sénateur :
Avec mon collègue Yvon Collin, je me suis rendu récemment au Népal pour y observer les élections. Nous avons rencontré à cette occasion les réfugiés tibétains de Katmandou. Selon le représentant sur place du Haut Commissariat pour les Réfugiés des Nations unies, les Tibétains qui manifestent à Katmandou sont victimes d’un usage excessif de la force de la part des forces de l’ordre népalaises, de menaces de reconduite à la frontière chinoise, et d’arrestations au faciès.
Les autorités népalaises, qui avaient interdit dans un premier temps l’ascension de l’Everest pendant la période où la flamme olympique y arrivera du côté chinois, ont levé cette interdiction mais convoqué les organisations d’alpinistes pour les menacer de leur retirer leurs permis si elles avaient l’audace d’arborer à cette occasion un drapeau tibétain.
M. Matthieu Ricard :
Il est probable que l’Everest sera désert le jour où la flamme olympique en tentera l’ascension. Les journalistes ont été découragés de couvrir l’événement. N’oublions pas qu’une répétition générale a déjà été faite, et que les Chinois ont toutes les images nécessaires depuis un an.
M. Wangpo Bashi, secrétaire général du Bureau du Tibet de Paris :
Matthieu Ricard a des nouvelles plus fraîches que celles que nous obtenons de notre côté. Il se rend tous les ans dans les provinces tibétaines de l’Amdo et du Kham, et nous pouvons lui faire confiance.
M. Joseph Limagne, journaliste à Ouest France :
Vous avez eu une appréciation très positive sur l’engagement des autorités françaises. Ce n’est pas le sentiment des observateurs présents en France. L’envoi d’émissaires à Pékin a été perçu comme un signe d’allégeance consenti après le coup de semonce des autorités chinoises.
M. Matthieu Ricard :
Je vous parle de ce que j’ai ressenti au cours de mes contacts personnels avec MM. Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner. Demandez-vous aussi pourquoi le gouvernement chinois a montré à sa population l’image du passage perturbé de la flamme olympique à Paris, mais ni à Athènes ni à Londres.
Alors que Mme Angela Merkel a annoncé dès le début qu’elle n’irait pas à l’ouverture des Jeux Olympiques, M. Nicolas Sarkozy réserve sa décision, en fonction de la reprise du dialogue avec le Dalaï-Lama. Cette indécision française ne plaît pas au gouvernement chinois, qui craint qu’elle puisse avoir un effet de contamination sur les autres pays occidentaux. Le gouvernement chinois tente très habilement d’affoler les décideurs économiques et politiques français, pour emporter la décision du Président de la République.
M. Louis de Broissia :
Je rappelle que la France exercera la présidence de l’Union européenne au moment des Jeux Olympiques. Faire pression sur la France, c’est faire pression sur l’Europe.
M. Matthieu Ricard :
M. Nicolas Sarkozy m’a dit qu’à l’ouverture des Jeux Olympiques, le 8 août 2008, il sera beaucoup trop tard pour agir. A mes yeux, c’est un discours nouveau.
Un journaliste :
Que pensez-vous du rôle joué par les trois émissaires envoyés par le Président de la République à Pékin ?
M. Louis de Broissia :
Je fais confiance à MM. Jean-Pierre Raffarin et Jean-David Levitte pour défendre la position qui est la nôtre. J’imagine aussi la manière dont M. Christian Poncelet aura porté le message du Président de la République.
Un journaliste :
Le Dalaï-Lama maintient sa position modérée. Ne se retrouve-t-il pas en décalage par rapport à une jeunesse tibétaine qui se radicalise ?
M. Matthieu Ricard :
Il est certain qu’en Inde, à Dharamsala, cet aspect des choses est présent. Mais à Lhassa et ailleurs au Tibet, ce sont toutes les couches de la population qui ont manifesté. Les moines ont souvent pris une part importante dans les événements, sans doute parce ce qu’ils ont moins à perdre que des pères de famille.
En Inde, une partie de la jeunesse tibétaine voudrait recourir à des moyens plus violents pour revendiquer l’indépendance. Le Dalaï-Lama, dans une approche démocratique, les rencontre et les écoute. Il ne leur demande pas de se taire. Mais si leur position devenait majoritaire parmi les Tibétains, le Dalaï-Lama considère qu’il ne pourrait pas continuer de se faire le porte parole et le symbole de son peuple. La situation est complexe. Tout en demandant l’indépendance, ces jeunes respectent immensément le Dalaï-Lama et ne sont pas prêts à le désavouer.
Mme Sofia Stril-Rever :
On ne peut exclure que des provocateurs chinois aient contribué à ce que les manifestations, qui ont commencé pacifiquement le 10 mars à Lhassa, soient devenues violentes le 14 mars.
M. Wangpo Bashi :
Effectivement, beaucoup de faits nous paraissent suspects. Alors que, comme l’a souligné Matthieu Ricard, les autorités n’ont pas réagi immédiatement aux violences, certains Chinois se seraient déguisés en Tibétains, voire en moines. Nous savons aussi que les autorités chinoises offrent de l’argent pour encourager la délation.
Les blessés n’osent pas se signaler pour être soignés, de peur d’être arrêtés. Ils seraient au moins 500 dans la seule région de Lhassa, alors que nous n’avons pas d’information pour l’Amdo et le Kham. Le Gouvernement tibétain en exil demande l’arrêt des violences, puis la conduite d’une enquête indépendante.
Jusqu’à présent, l’information est fournie unilatéralement par les autorités chinoises, qui cherchent à diviser les Tibétains entre eux et à diviser les Tibétains et les Chinois. On a vu comment elles ont manipulé l’information jusqu’en France, lors du passage de la flamme olympique, où elles ont réussi à faire passer des manifestants majoritairement pacifiques pour des fanatiques.
M. Louis de Broissia :
Les parlementaires français se sont émus de la forte présence de policiers chinois autour de la flamme olympique à Paris. De même, ils considèrent comme une ingérence de la part de l’ambassadeur de Chine le courrier que celui-ci a adressé à chacun des conseillers de Paris pour protester contre la décision que proposait M. Bertrand Delanoë de conférer au Dalaï-Lama la citoyenneté d’honneur de la ville.
M. Dominique Pascucci, journaliste à France 3 :
On reproche au Dalaï-Lama et aux Tibétains en exil de défendre une culture néo-féodale. Est-ce aussi de la désinformation ?
M. Matthieu Ricard :
Dans les écoles chinoises, on apprenait autrefois aux enfants que le Dalaï-Lama se nourrissait de cervelles de nouveaux nés, avec la peau desquels il tapissait ensuite sa chambre ! Certes, le Tibet d’autrefois, loin d’être une société idéale, était d’une certaine façon féodal et « théocratique ». On y pratiquait parfois certains sévices cruels, mais sur une échelle réduite, sans aucune mesure avec ce que les Chinois ont fait subir aux Tibétains dans les années 1950 et 1960.
De toute façon, le Dalaï-Lama ne veut pas revenir en arrière. La Constitution qu’il a donnée aux Tibétains en exil prévoit le multipartisme et la séparation entre le politique et la religion. Il promeut des valeurs humaines, et se dit à moitié bouddhiste et à moitié marxiste.
M. Wangpo Bashi :
Pour ma part, je n’ai jamais senti de discrimination selon l’origine sociale au sein de notre communauté en exil. Effectivement, jusqu’en 1950, la féodalité existait au Tibet. Afin de moderniser le pays, le Dalaï-Lama avait constitué un comité de réforme dès 1952. Aujourd’hui, il proclame vouloir un Tibet laïc. Que peut-il dire de plus pour répondre à ses détracteurs ?
Les autorités chinoises agitent cette menace d’un retour au passé, oubliant que la féodalité des seigneurs de la guerre, en Chine même, n’est pas si loin que ça. Si l’on compare la société chinoise et la société tibétaine d’autrefois, la seconde était moins inégalitaire en ce qui concerne le statut de la femme.
Pour le présent, le Dalaï-Lama se veut pragmatique et réaliste. Il sait que la démocratie ne se décrète pas, que la non-violence et la promotion des droits de l’Homme doivent s’apprendre. Mais les Tibétains en exil ont décidé depuis longtemps que le Tibet du futur sera laïc et doté d’un régime parlementaire.
M. Thierry Repentin :
Les récents propos de M. Jean-Luc Mélanchon, qui a lui aussi agité le retour à la « théocratie » au Tibet, ne sont pas représentatifs de l’opinion des sénateurs membres du groupe d’information qui, sans être bouddhistes, soutiennent le combat d’un peuple qui veut vivre. Je crains que notre collègue se soit posé en dernier des maoïstes.
M. Cyril Drouhet, journaliste au Figaro magazine :
L’autonomie revendiquée pour le Tibet s’inscrira dans le cadre de la République Populaire de Chine, qui n’assure réellement ni les droits de l’Homme, ni la démocratie. Quelles seront alors les formes concrètes de cette autonomie ? Quelle place y prendra le Dalaï-Lama ?
M. Matthieu Ricard :
Le Dalaï-Lama a déclaré qu’il n’assumerait aucune fonction politique dans le Tibet du futur. Il ne dirige d’ailleurs plus le Gouvernement tibétain en exil depuis des années. Un Tibet autonome aurait compétence dans les domaines de l’éducation, de la langue, de la culture, de l’environnement.
M. Wangpo Bashi :
La région autonome du Tibet a été créée de toutes pièces en 1965. Elle ne réunit que 40 % des Tibétains, les autres se trouvant disséminés dans les provinces chinoises voisines. Nous demandons l’autonomie pour les trois provinces historiques du Tibet, le U-Tsang, l’Amdo et le Kham.
Le gouvernement central conserverait ses prérogatives en matière de politique étrangère et de défense. Mais les Tibétains n’ont pas besoin de la présence de 300.000 soldats pour se défendre contre leurs voisins, dont ils n’ont rien à craindre. Le Tibet autonome, et réunifié, aurait compétence en matière d’économie, de culture, de langue, d’environnement. Nous demandons aussi à être protégés de l’invasion démographique chinoise en cours. L’autonomie est praticable. Elle est d’ailleurs déjà théoriquement prévue par la Constitution chinoise.
Mme Sofia Stril-Rever :
Un Tibet autonome pourrait préserver son héritage de sagesse. Il est souhaitable pour le monde entier que le Tibet soit un sanctuaire de paix, une zone de non-violence.
Un journaliste :
Existe-t-il un mouvement favorable au Dalaï-Lama en Chine ?
M. Matthieu Ricard :
Le Dalaï-Lama est respecté par certains intellectuels chinois, qui savent que son combat est juste, et n’est pas nationaliste. Je serais moins optimiste en ce qui concerne le peuple chinois à son niveau de base, qui a une image arriérée du Tibet et voit le Dalaï-Lama comme un séparatiste, un « chacal en robe de moine » selon les termes de la propagande officielle.
Il existe toutefois un regain d’intérêt pour le bouddhisme tibétain parmi les Chinois. De nombreux lamas ont des disciples venus de Chine, qui contribuent à la renaissance des monastères. La symbiose entre le bouddhisme tibétain et le bouddhisme chinois ne peut être qu’un facteur d’harmonie entre les deux peuples.
M. Wangpo Bashi :
Les autorités chinoises répriment toute forme organisée de religion. Les chrétiens catholiques et protestants en font l’expérience. Les musulmans sont mieux tolérés parce qu’ils ne sont pas structurés en église. Les autorités chinoises n’acceptent les monastères tibétains que s’ils sont réduits à un rôle folklorique, et privés de leur fonction de transmission des enseignements.
M. Thierry Repentin :
Je rappelle que 171 députés et 129 sénateurs ont signé, en juin 2007, une Déclaration des parlementaires français en faveur du dialogue entre le gouvernement chinois et les envoyés du Dalaï-Lama.
Les Jeux Olympiques de Pékin ne doivent pas être considérés comme un point d’aboutissement. La question du Tibet ne sera pas réglée une fois ceux-ci achevés. Il faut maintenir une pression sur les autorités chinoises, dans la perspective de l’Exposition universelle de Shanghaï en 2010.
Mme Sofia Stril-Rever :
Le mouvement engagé ne doit pas finir, tant que la voix du Dalaï-Lama n’aura pas été entendue. Il ne s’agit pas seulement d’une question politique, mais d’un choix de valeurs éthiques qui ont une dimension d’universalité.
L’exposition sur le mandala de Kalachakra dans l’Orangerie du Jardin du Luxembourg a été reporté à l’été 2009. Je vous donne donc rendez-vous l’an prochain, en espérant que dans l’intervalle la situation au Tibet aura évolué dans le bon sens.
M. Matthieu Ricard :
Soyons réalistes. Cela ne va pas être facile d’obtenir un rétablissement du dialogue entre les autorités chinoises et le Dalaï-Lama. Mais il s’agit d’une occasion unique de progresser, sans attendre que la Chine devienne un pays démocratique, ce qui pourrait prendre encore de nombreuses années. Je forme le vœu que les Tibétains qui ont perdu la vie au cours des événements récents ne l’aient pas perdue en vain.





