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COMPTES RENDUS

Compte rendu de la réunion du mercredi 24 octobre 2007

Audition de M. Choepel, Vice-Président de l'Assemblée populaire de la Région autonome du Tibet

 

Louis de Broissia, président :

Je suis très fier que la France ait été le premier pays à reconnaître la République populaire de Chine, à une époque où votre président était Mao Zedong et où le nôtre était Charles de Gaulle. Depuis, les relations franco-chinoises ont toujours été étroites. Nous souhaitons beaucoup de succès aux Jeux Olympiques de Pékin.

Nous avons été reçus au mois d’août 2006 par l’Assemblée nationale populaire de Chine et par vous-même à l’Assemblée populaire de la Région autonome du Tibet. Nous avons alors eu des entretiens sur la manière dont la France pose la question tibétaine. En tant qu’amis de la Chine, nous pensons que la question tibétaine risque d’être une ombre sur le bon déroulement des Jeux Olympiques de Pékin en 2008, ainsi que de l’exposition universelle de Shanghai en 2010.

Le Tibet fait partie de l’ensemble chinois. Mais il fait aussi partie du patrimoine mondial de l’humanité, par sa géographie qui comporte les plus hauts sommets du globe et en fait le symbole d’une nature inviolée, par sa culture et sa langue spécifiques, par sa spiritualité qui a fait école dans le monde entier. Il est essentiel de préserver la spécificité du Tibet, au moment où l’entrée en service d’une nouvelle ligne ferroviaire le rattache plus étroitement au reste de la Chine.

Nous sommes aussi amis du Dalaï-Lama. Nous pensons que les discussions entre ses émissaires et le gouvernement chinois doivent se poursuivre, même si le « 6ème round » des négociations qui a eu lieu cet été à Shanghai n’a pas permis de progresser beaucoup. Au moment où le Dalaï-Lama a été reçu par le Congrès américain et par la Chancelière allemande, nous vous réaffirmons que le monde entier regarde la Chine à travers l’angle tibétain.

Nous vous remercions de l’accueil que vous nous avez réservé l’an dernier au Tibet, et sommes à votre disposition pour des entretiens aussi constructifs que possible.

M. Choepel, vice-président de l’Assemblée populaire de la Région autonome du Tibet :

Nous vous remercions pour votre invitation. Le programme que vous avez établi à notre intention est très intéressant, et c’est un grand honneur pour nous que d’être reçu par le président du Sénat. A travers ces contacts, je suis sûr que nous pourrons échanger nos avis et approfondir nos connaissances sur la France.

Tout le monde sait que la France est le premier pays occidental qui a reconnu la République populaire de Chine. La visite que vous avez effectuée l’an dernier au Tibet s’inscrit dans le cadre de l’amitié entre nos deux pays. Ces dernières années, plusieurs délégations occidentales se sont rendues au Tibet, notamment le président du Parlement européen, des délégations parlementaires allemandes, bulgares et polonaises.

Mais votre visite a été particulièrement bien organisée, et plus longue que celles des autres délégations. Vous avez pu vous entretenir avec des responsables d’institutions tibétaines sur les aspects sociaux, culturels et politiques. Vous avez visité une famille à Lhassa, très représentative de la population tibétaine. Vous avez pu constater la liberté de croyance religieuse qui existe au Tibet. Enfin, nous avons pu échanger nos avis lors du dîner que nous avons partagé.

Nous pouvons discuter de la culture tibétaine et du Dalaï-Lama. Si nous nous trouvons des points communs, tant mieux. Si nous constatons des divergences, ce n’est pas grave. Je demeure convaincu de la très forte amitié entre la France et la Chine. Si vous nous posez des questions, ce n’est jamais d’un point de vue hostile.

Avant de venir en France, nous avons été reçus le 21 octobre à Pékin par l’ambassadeur de France. Nous avons évoqué avec lui le dialogue avec le Dalaï-Lama. Le gouvernement central chinois a déjà eu 17 ou 18 contacts avec ses émissaires. Mais, personnellement, je pense que la position actuelle et constante du Dalaï-Lama ne permet pas de progrès. C’est une question qui touche à l’intégrité territoriale de la Chine et à l’intérêt fondamental du peuple tibétain.

Le Dalaï-Lama veut une « haute autonomie » et un « grand Tibet ». Que signifie la « haute autonomie », sinon l’indépendance ? Pourquoi faudrait-il abandonner le cadre institutionnel de la Région autonome du Tibet, qui a fait ses preuves depuis 1965 ? Le Dalaï-Lama veut en fait rétablir la situation antérieure à 1959. Que deviendraient alors les 60.000 cadres tibétains que nous avons formés ? Le Dalaï-Lama veut également une « démilitarisation » du plateau tibétain. Mais le Tibet a une frontière de plus de 4.000 kilomètres avec les pays voisins de la Chine, sur laquelle il est bien légitime de maintenir une présence militaire.

La population est habituée au système actuel. Avant 1959, la mortalité infantile s’élevait à 43 %. Dans les années 1950, la population de la Région autonome du Tibet s’élevait à 1,1 millions d’habitants seulement. Il n’y avait pas de système médical digne de ce nom, alors que l’on compte aujourd’hui plus de 10.000 médecins et que la mortalité infantile a dramatiquement chuté. La population s’est accrue jusqu’à 2,810 millions d’habitants. L’espérance de vie est passée de 35 à 66 ans.

Il n’y avait pas d’écoles dans l’ancien système, où seulement 2 % des enfants étaient scolarisés. Le taux de scolarisation s’élève à 96 % à la fin de 2006. Actuellement, on compte 6 écoles d’enseignement supérieur au Tibet, 118 collèges et lycées, 880 écoles primaires. Le total des élèves est de 538.000. Le taux d’illettrisme s’est abaissé à moins de 10 %.

1,8 million d’habitants ont accès à l’électricité, et toute la population sera couverte dans quatre ans. La couverture radio-TV est de 85 % du territoire. Alors qu’il y avait seulement un kilomètre de route dans l’ancien Tibet, entre le Potala et le palais d’été du Dalaï-Lama, on compte aujourd’hui 44.000 kilomètres de routes. Le XIème plan quinquennal a pour objectif de fournir de nouvelles habitations à tous les paysans et pasteurs. En 2006, 50.000 familles, soit 280.000 personnes, ont été relogées. En 2010, 80 % de la population aura de nouvelles maisons, conservant les spécificités de l’architecture traditionnelle tibétaine.

Ces progrès bien réels ont été permis par le nouveau système mis en place en 1965. Nous n’avons pas besoin de « haute autonomie ». Grâce au développement économique de la Chine, le gouvernement central peut apporter davantage d’aide au Tibet. Le budget de la région autonome, qui s’élève à 2,2 milliards de yuans, est alimenté à 94 % par le gouvernement central. Le dialogue avec le Dalaï-Lama ne comporte pas d’avancées réelles. Ce dernier n’a pas le moyen de financer une « haute autonomie », alors qu’avant 1959, les Tibétains ne mangeaient pas à leur faim. Né en 1944, j’ai connu l’ancien système.

Le gouvernement central a été très tolérant avec le Dalaï-Lama. Le 23 mai 1951, il a conclu avec lui un accord de libération pacifique en 17 points, en vertu duquel le Tibet devait engager une réforme démocratique, le moment venu. En 1957, le président Mao Zedong a, dans un discours, proclamé qu’il fallait suivre l’avis des dirigeants du Tibet pour cette réforme démocratique. En 1955, le Dalaï-Lama a été élu vice-président de l’Assemblée nationale populaire. Mais, au fond de son cœur, il demeurait en désaccord. D’où la rébellion de 1959, qui échoua et provoqua sa fuite. Il a alors constitué en Inde un gouvernement tibétain en exil. Néanmoins, nous lui avons conservé le siège de vice-président de l’Assemblée nationale populaire jusqu’en 1964, dans l’espoir de son retour.

Mais le Dalaï-Lama n’a jamais voulu revenir, et n’a pas cessé depuis ses activités séparatistes. Il a entretenu une armée à la frontière entre le Tibet et le Népal. Dans les années 1980, la situation est devenue très instable au Tibet, et il a fallu décréter l’état d’alerte en raison des troubles causés par les forces dévouées au Dalaï-Lama.

L’Ancien système du Tibet était théocratique. Pourtant, même en France on veille à séparer le pouvoir politique de la religion. Le Dalaï-Lama n’est pas un simple religieux, mais un homme politique exilé.

La commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale populaire a rendu public un communiqué en réponse à l’accueil réservé au Dalaï-Lama par le Congrès. En agissant ainsi, les Etats-Unis poursuivent leurs propres buts. Chacun sait qu’ils sont contre une Chine forte.

On peut toujours dialoguer avec le Dalaï-Lama. Mais celui-ci demeure inchangé. En 1992, il a rompu les contacts, puis a changé d’avis par la suite. Ses émissaires ont pu venir au Tibet à plusieurs reprises. Personnellement, je ne pense pas qu’il y ait d’avancées réelles.

M. Louis de Broissia :

Merci de votre franchise. Nous avons pu constater lors de notre séjour au Tibet que votre pays a considérablement progressé sur le plan de l’économie, de l’éducation, des infrastructures. Les Tibétains en exil savent que les Tibétains de l’intérieur font du bon travail. Ils ne veulent pas prendre leurs places. Mais un événement comme la fusillade du mont Cho-Oyu, où la police chinoise a tiré sur des réfugiés qui cherchaient à quitter le Tibet, donne une très mauvaise image de la situation réelle.

Le dialogue sino-tibétain peut s’engager sur la base que le Tibet féodal appartient au passé. Nous, parlementaires français, sommes prêts à aider ce dialogue quasi impossible mais absolument nécessaire.

Avec mes collègues membres de la délégation du groupe d’information qui s’est rendue en Chine l’an dernier, nous avons fait le pari de revenir à Pékin avec le Dalaï-Lama. Et nous avons pris bonne note de la promesse qui nous a été faite alors de pouvoir bientôt rencontrer le Panchen Lama reconnu par le Dalaï-Lama.

M. Jean Faure :

Nous savons tous qu’une différence de culture existe entre la France et la Chine. Cette différence provoque parfois de l’incompréhension. Il faut en avoir conscience et l’accepter.

Nous n’avons pas encore assisté à un entretien au cours duquel les positions évoluent. Nous posons un problème, et vous nous répondez avec les bienfaits que le Tibet a tirés de son « retour » dans la Chine. Ce que nous ne contestons pas. Le Tibet appartient à la Chine. Mais c’est aussi un bien culturel collectif de l’humanité.

Nous avons rencontré souvent les dirigeants chinois et le Dalaï-Lama. Sauf à nous être laissés abuser, ce que nous connaissons des intentions du Dalaï-Lama ne correspond pas à ce qu’en disent les médias chinois. Nous vous faisons part de notre souhait que le Dalaï-Lama retrouve ses prérogatives religieuses, et non pas politiques.

M. Louis de Broissia :

Notre engagement est d’une grande sincérité. Nous ne souhaitons pas insister sur les différences, mais rapprocher les points de vue.

M. Choepel :

Cette réunion a été très franche. Je me réjouis que notre discussion puisse se dérouler dans un cadre amical. Nos objectifs sont communs. Nous ne souhaitons pas que les Tibétains établis à l’étranger demeurent en exil.