COMPTES RENDUS
Compte rendu de la réunion du mercredi 4 juin 2008
Conférence de Mme Fabienne Jagou, historienne membre de l'Ecole Française d'Extrême Orient
"Le 9ème Panchen-Lama (1883-1937) : enjeu des relations sino-tibétaines"
Le 22 décembre 1923, le 9e Panchen Lama, abbé et maître réincarné du monastère de Tashilhunpo au Tsang, quitte précipitamment sa demeure après qu’un contentieux, qui portait sur le financement du quart des dépenses militaires du Tibet, ait opposé les gestionnaires de son monastère au gouvernement tibétain. La contribution exigée du monastère de Tashilhunpo était née de la prise de conscience politique du 13e Dalaï Lama, qui avait décidé de lancer un train de réformes visant à moderniser le Tibet et à le doter d’une armée capable de garantir sa souveraineté. Le 13e Dalaï Lama semblait persuadé que le monastère du 9e Panchen Lama était en mesure d’assurer le financement du quart du budget de cette armée. Cependant, malgré les revenus agricoles conséquents engrangés chaque saison, et en dépit du patrimoine considérable constitué au fil des siècles, le monastère était probablement insolvable. Aussi, le 9e Panchen Lama se serait trouvé dans l’incapacité de payer l’ensemble des contributions, arriérés, corvées de passage, amendes et dettes qui lui étaient réclamés par le gouvernement tibétain. Jusqu’alors, Tashilhunpo avait bénéficié d’une relative autonomie politique permise par son éloignement de Lhasa, par son autosuffisance économique, par une exemption d’impôt de facto et par le soutien apporté par les Mandchous et les Britanniques à la lignée des Panchen Lamas.
La majorité des Tibétains pensent encore aujourd’hui que les personnes du Panchen Lama et du Dalaï Lama sont unies par un lien indissoluble et indestructible. Pourtant, le 9e Panchen Lama, l’une des figures les plus tragiques de la lignée, se trouva écartelé entre la loyauté qu’il devait à l’ordre des Gélukpa et le nationalisme embryonnaire impulsé par le 13e Dalaï Lama, qui rendait le gouvernement tibétain moins tolérant à l’égard de structures monastiques autonomes telles que Tashilhunpo. Mais, dans la mesure où le 13e Dalaï Lama comme le 9e Panchen Lama s’appliquèrent à préserver les apparences d’une bonne relation, il est difficile aujourd’hui d’évaluer les dégâts causés par leur désaccord, dont on ne sait s’il fut réel. En revanche, il paraît clair que leurs entourages respectifs s’ingénièrent à semer la discorde entre le maître et le disciple, pour des raisons qui semblent directement liées aux privilèges qu’ils tiraient de leur position. De leur côté, les derniers représentants de l’empire des Qing, puis les Républicains chinois, ainsi que les Britanniques, ne manquèrent pas l’opportunité d’exploiter la situation à leur avantage, profitant de l’inexpérience des deux ecclésiastiques en matière de politique internationale et d’une anomalie majeure inhérente au lien spirituel qui les unissait.
En effet, la relation entre un chef spirituel et temporel tout puissant et un disciple d’une réputation presque équivalente les exposait aux intrigues et aux tentatives de corruption, surtout quand le disciple se révélait aussi brillant que le souverain. Les agents mandchous et, a fortiori, les Républicains chinois jouèrent donc la carte du disciple contre celle du maître afin de tenter de récupérer un Tibet qui cherchait à s’émanciper. Mais, par-delà les indéniables difficultés qui s’étaient accumulées entre le maître et le disciple, il semble que le 9e Panchen Lama ne céda pas à l’appel de la Chine et qu’il chercha ailleurs les moyens de financer le quart du budget de l’armée tibétaine rénovée. Sa fuite du Tibet, probablement préméditée et organisée par les membres de son entourage, devait avant tout lui permettre d’approcher et de solliciter d’éventuels donateurs bouddhistes mongols afin de réunir des fonds suffisants pour payer l’impôt dû. Comme il l’avait annoncé dans la lettre qu’il laissa derrière lui, il partit vers le nord-est, en direction de la République mongole, pays de longue tradition bouddhique Gélukpa où il avait par définition plus de chances qu’en Chine de trouver des auditeurs réceptifs à ses enseignements et, par la même occasion, des donateurs compatissants et attentifs à sa cause. La présence hostile des Communistes russes en République mongole contraria ses plans et le contraignit à errer de longs mois dans la province du Gansu. C’est pourquoi il semble difficile d’affirmer que le 9e Panchen Lama a trahi son maître spirituel et son pays au profit de la Chine. Son intention première était de se rendre en République mongole, comme le 13e Dalaï Lama l’avait fait en 1904, et s’il échoua à Pékin en janvier 1925, c’est à la faveur de circonstances adverses qui le dépassaient. D’ailleurs, son intérêt pour les Mongols ne faiblit pas puisque, sur ses quatorze années d’exil, il en passa plus de quatre en Mongolie Intérieure.
À partir de 1925, le 9e Panchen Lama donne l’impression d’avoir été ballotté au gré des événements confus qui se succédèrent en Chine à un rythme effréné et où intervinrent les seigneurs de la guerre, les princes de la Mongolie Intérieure, les conflits internes au régime républicain, l’invasion japonaise, et la montée du communisme. Il semble qu’il ne percevait et analysait le monde extérieur qu’au travers du prisme du bouddhisme, et qu’il laissait à son entourage le soin de gérer les contingences matérielles, d’organiser ses déplacements et de prendre les décisions à sa place. En réalité, dès 1925, le 9e Panchen Lama semble s’être fixé pour nouvelle mission de favoriser l’union des cinq nationalités au moyen des « trois principes du peuple » de Sun Yat-sen, dont il s’appropria la pensée, et des préceptes du bouddhisme, donc d’inciter les régions périphériques, en particulier la Mongolie Intérieure et le Tibet, à rejoindre les rangs d’une République chinoise qui aurait été constituée du regroupement des Han, des Mandchous, des Mongols, des Tibétains et des Ouïghours. Progressiste sincèrement convaincu par les bienfaits de la civilisation industrielle balbutiante qu’il découvrait dans les grandes villes chinoises, il voulait en exporter les fondements au Tibet. Afin de moderniser son pays, il avait pour objectif d’obtenir du gouvernement républicain les moyens indispensables pour mettre en œuvre le projet d’édification théoriquement associé au statut d’autonomie régionale, dont le Tibet aurait bénéficié en adhérant à l’union des nationalités de la République chinoise. Pour parvenir à ses fins, il établit une relation de chapelain à donateur avec les dirigeants républicains afin de bénéficier de leur soutien matériel et de leur protection, il adopta leur programme politique et il devint leur ambassadeur zélé. Il ne renia pas pour autant ses principes, car la recherche de donateurs s’inscrit dans la démarche de tous les maîtres réincarnés tibétains et, par ailleurs, le 9e Panchen Lama semblait persuadé de la validité des « trois principes du peuple » de Sun Yat-sen sur la base desquels les autorités de Nankin avaient construit leur politique. Dans le cadre de son programme officiel d’action, il se rendit en Mongolie Intérieure à plusieurs reprises pour tenter de convaincre les princes locaux de se rallier à l’union des cinq nationalités. Il ouvrit aussi des bureaux destinés à ancrer ses idées sur le terrain par la diffusion de ses revues, à réacheminer les messages politiques du gouvernement républicain, à observer la situation locale et à en informer les responsables de la Commission des affaires mongoles et tibétaines.
C’est sans doute dans cet état d’esprit qu’il préparait son retour au Tibet. Élément inclassable de la scène politique chinoise, il fut un allié inespéré pour les amis de Chiang Kai-shek qui le manipulèrent sans vergogne. En lui accordant le titre de « propagateur des valeurs », ils faisaient de lui un vecteur de la moralité nécessaire à leur crédibilité et à l’établissement du principe du bien-être du peuple. En lui procurant une escorte armée pour le reconduire jusqu’à Tashilhunpo, ils se dotaient des moyens de reprendre pied au Tibet. De son côté, le 9e Panchen Lama aurait souhaité l’assistance de cette escorte pour le protéger de la vengeance possible des membres les plus radicaux du gouvernement de Lhasa privés du garde-fou de la présence du 13e Dalaï Lama défunt. Cependant, il est irréaliste de penser que le 9e Panchen Lama aurait eu l’intention d’attaquer le Tibet par ce moyen car le rapport des forces en présence était trop déséquilibré : que pouvaient espérer les mille soldats de son escorte face aux plus de dix-mille hommes que comptait encore l’armée régulière tibétaine en 1935, même sous-équipés et mal entraînés ? Quant à l’hypothèse selon laquelle le 9e Panchen Lama voulait utiliser sa garde personnelle augmentée de l’escorte chinoise pour créer par la force une région autonome du Tibet Extérieur dépendante de la Chine, elle ne résiste pas à l’analyse. En effet, en consultant une carte de l’Asie, on constate que Lhasa (et la région du Ü) est plus proche du centre de la Chine que Shikatse (et la région du Tsang). Cela signifie que l’hypothétique région autonome du Tsang aux mains du 9e Panchen Lama, lui-même soutenu par le gouvernement républicain, se serait trouvée isolée de la Chine par le Ü dirigé par les tenants du Dalaï Lama soutenus par les Britanniques. Dans ces conditions, comment aurait-elle pu fonctionner correctement ? Si le 9e Panchen Lama avait été le maître de Lhasa ou si le 13e Dalaï Lama était devenu l’allié des Républicains chinois, alors une région autonome du Ü viable aurait pu naître. Mais, tel ne fut pas le cas.
En fait, nous avons pu constater que les nationalistes chinois récupérèrent le 9e Panchen Lama et l’utilisèrent pour tenter d’obtenir le rattachement du Tibet à la Chine et d’envoyer là-bas des soldats, avec à terme le projet de faire du Tibet une zone servant de tampon entre leur République et l’empire britannique. De leur côté, les Anglais affichaient des objectifs équivalents : ils incitèrent le 13e Dalaï Lama à créer une armée suffisamment puissante pour émanciper son pays de la tutelle chinoise afin de disposer d’un État-tampon pour les isoler de la Chine. En fin de compte, ni le projet d’édification du Tibet cher au 9e Panchen Lama et mollement soutenu par le gouvernement républicain, ni le rêve d’un Tibet indépendant entretenu par le 13e Dalaï Lama et encouragé par les Britanniques, ne virent le jour. Sur le terrain, une troisième solution plus radicale s’imposa : celle des communistes de Mao.





