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COMPTES RENDUS

Compte rendu de l'audition du 8 octobre 2002

 Audition de M. Matthieu Ricard

M. Louis de Broissia

J'informe nos collègues qu'une délégation du groupe d'information sur le Tibet du Sénat a été reçue au ministère des Affaires étrangères, pour un petit-déjeuner de travail, auquel participait notamment le directeur Asie. Cela a été l'occasion de faire le point sur la situation du Tibet.

Avec nos interlocuteurs, nous sommes tombés d'accord sur la nécessité de rester en contact et d'échanger de l'information. J'ai rappelé que le groupe d'information n'a pas pour objet de contrecarrer l'action diplomatique de la France. D'ailleurs, nous avons eu confirmation que le Président de la République intervient sur le Tibet chaque fois qu'il a un contact avec les autorités chinoises.

Enfin, nous souhaitons que nos collègues députés reconstituent le plus vite possible leur groupe d'études sur le Tibet, suite au dernier renouvellement de l'Assemblée nationale.

M. Tashi Phuntsok, représentant du Dalaï Lama en France

Lorsque M. de Broissia nous a parlé de cette rencontre avec des responsables du ministère des Affaires étrangères, nous lui avons fait part de nos souhaits. Nous sommes notamment très attachés à l'idée d'instaurer un coordinateur européen pour la question tibétaine.

Nous avons pu constater que la position de la France sur le Tibet n'a pas varié, et nous nous en trouvons rassurés. Je remercie tous les parlementaires français pour leurs actions, qui permettent de faire avancer la cause tibétaine.

Je profite de l'occasion pour vous apporter quelques nouvelles sur la santé du Dalaï Lama. Il se porte bien, et les examens de contrôle médical faits à Bombay ont confirmé que son indisposition ne recouvrait pas de problème grave. Il devrait se rendre bientôt en Allemagne, puis en Autriche pour y dispenser ses enseignements aux bouddhistes d'Europe.

 

M. Matthieu Ricard

Depuis quelques années, je me rends tous les étés au Tibet pour y conduire des projets humanitaires. La situation sur place est complexe et variée, selon les aspects considérés et selon les lieux.

Le contraste principal se trouve entre la région autonome du Tibet et les autres régions tibétaines, telles que le Kham et l'Amdo, qui sont incluses dans les provinces chinoises limitrophes : Xingai, Sichuan, Guangzhou, Hunan. Cette distinction explique d'ailleurs que les autorités chinoises, lorsqu'elles parlent du Tibet, ne parlent que du tiers du Tibet historique. Il est possible d'intervenir plus discrètement dans ces régions périphériques pour des projets humanitaires, tels que des écoles, des dispensaires ou des monastères.

Au Tibet central, la surveillance policière est bien plus grande. Il y a des caméras dans les rues de Lhassa, et des indicateurs partout, dans les administrations, les écoles, les universités et les monastères. Il y est bien sûr interdit de manifester pour l'autonomie du Tibet. Les étrangers ne peuvent pas loger chez l'habitant, et cette interdiction est valable pour les tibétains venant d'autres régions. Il faut payer pour pouvoir loger un parent. Les projets présentés par des associations étrangères sont refusés.

Dans les régions tibétaines périphériques, il est possible de promouvoir la construction de monastères, de centres de retraite, de cliniques, d'orphelinats, d'hospices. Il faut éviter les relations avec le pouvoir central, mais il est possible d'agir avec les autorités locale. Cette situation permet une certaine renaissance de la culture tibétaine traditionnelle.

Pour autant, ces centres ne doivent pas devenir trop florissants. En juillet 2001, 3000 nonnes ont été expulsées et 1800 habitations détruites par l'armée. De nouveau, en septembre 2002, 700 nonnes ont été expulsées.  Il s'agit des premières destructions de monastères depuis la révolution culturelle.

Dans la vie de tous les jours, on assiste à des changements inquiétants. L'afflux des colons chinois est favorisé par les chantiers des routes et des voies ferrées, où l'on travaille jours et nuits. Les autorités chinoises construisent au Tibet des autoroutes manifestement surdimensionnées, qui présentent vraisemblablement un intérêt stratégique. On pourrait ainsi imaginer qu'elles soient utilisées en cas de besoin comme pistes d'atterrissage. La multiplication des voies d'accès au Tibet permet aux Chinois de renforcer leur contrôle.

Un autre phénomène est celui des villes-champignons. La construction de la ville est concédée à un promoteur, puis les boutiques sont mises en vente auprès de commerçants chinois, souvent musulmans. Près de 250 villes nouvelles ont ainsi poussé dans la régions autonome du Tibet, dans lesquelles tous les restaurants, tous les commerces sont tenus par des Chinois.

Les réfugiés tibétains ont su faire preuve d'initiative en Inde, où ils sont parfois devenus plus riches que la moyenne des Indiens. Mais les Tibétains demeurés dans leur patrie sont souvent des nomades dépourvus de capital, vivant d'une économie non monétaire. Il n'y a pas non plus d'éducation digne de ce nom dans les vallées retirées. Tout ceci rend impossible l'émergence d'une élite tibétaine.

Le Dalaï Lama s'est fixée deux priorités pour les Tibétains demeurés au pays : développer l'éducation jusqu'à l'université, améliorer la santé, alors que la mortalité infantile demeure forte. Le Gouvernement chinois suit en la matière la politique de l'aveugle. Il a déclaré à l'OMS que la tuberculose et la lèpre étaient éradiquées du Tibet : en conséquence, les cas de ces deux maladies qui persistent à se déclarer ne sont pas reconnus. Les médicaments nécessaires demeurent inaccessibles, et les traitements doivent être faits en secret.

Les autorités chinoises veulent sédentariser les nomades. Ceux-ci sont employés sur les chantiers. Une loi récemment votée est très préoccupante, dans la mesure où elle n'autorise chaque famille de nomades à ne posséder que 5 bêtes par personne, alors qu'il faut au minimum 200 à 300 bêtes par famille. Actuellement, 50 % de la population tibétaine est nomade et a réussi, en reconstituant son cheptel, à retrouver une certaine prospérité.

L'éducation se fait principalement en chinois. Pourtant, certaines circulaires officielles locales prônent l'encouragement de la culture tibétaine. La propagande chinoise s'adresse aux réfugiés tibétains en Inde et au Népal, en leur promettant de l'argent et un logement s'ils reviennent au Tibet en reniant le Dalaï Lama et en restituant leurs papiers de réfugiés. Mais ceux qui ont tenté l'aventure en attendent toujours le bénéfice promis.

Les réfugiés passent par le Népal, au rythme de 2000 à 3000 par an. Mais depuis cette année, il existe un accord entre les Chinois et les Népalais, qui renvoient désormais les réfugiés appréhendés à la frontière. Ils se trouvent alors incarcérés pendant un mois, et battus. S'ils récidivent, la peine de prison est alors plus longue.

Indéniablement, le développement économique existe au Tibet, et le niveau de vie général augmente. Les routes goudronnées constituent un réel progrès. Mais le projet de développement du Tibet relève surtout de l'exploitation : ce pays dispose des premières ressources hydroélectriques du monde, la déforestation y est de 40 % depuis l'invasion et explique l'accroissement des inondations en Chine.

Il y a une relative libéralisation dans les régions périphériques, où la photo du Dalaï lama peut être affichée. Le seul espoir réside dans la détermination du peuple tibétain à maintenir son identité traditionnelle. La civilisation tibétaine pourrait sans doute fleurir à nouveau s'il y avait un élément de démocratisation en Chine.