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Société des amis du Président Gaston Monnerville

Présidents d'Honneur : MM.Alain POHER  
et René MONORY,
Anciens Présidents du Sénat.

Fondateur : M. Roger LISE
Membre honoraire du Parlement.
Ces pages sont élaborées sous la responsabilité de la Société des Amis du Président Gaston Monnerville
Etudes      Colloques

ETUDES SUR GASTON MONNERVILLE

Notice "Gaston MONNERVILLE" à l'occasion de l'Assemblée générale extraordinaire et ordinaire de l'Association des Secrétaires et Anciens Secrétaires de la Conférence lue par

Pierre-Christian TAITTINGER

(alors) Vice-Président du Sénat

à la Bibliothèque de l'Ordre des Avocats

(1er juillet 1992)

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Que les mots humbles et simples deviennent merveilleux et forts quand ils servent à décrire un Homme, une Vie, dans la vérité des faits ! Telles les couleurs qui, surgies d'un tube, prennent naturellement sur la palette la puissance et la richesse dont le tableau aura besoin.

Que ce temps de mémoire soit celui d'un regard, d'un voyage fidèle au long d'une vie. Je n'aurai pas la prétention d'apprendre à ceux qui l'ont connu, apprécié, aimé, qui était le Président Gaston MONNERVILLE. Ma seule ambition sera tournée vers ceux qui découvriront la sécheresse d'Lin dictionnaire, cette "Pierre tombale du Souvenir" et les quelques lignes qui entendent résumer la course humaine du défenseur des institutions, du défenseur des Droits de l'Homme.

Un jour viendra où l'Histoire ne sera pas le roman de ce qui a été, où le mensonge officiel sert mieux que la vérité, mais constatera des événements, des circonstances, des traits de caractère, les analysera, les rapprochera et en marquera le lien. comme l'écrivait, il y a cent ans, un historien plein d'espoir. Ce temps viendra où la légende s'effacera devant la vérité. Oui, que ces lignes soient une contribution à l'Histoire, dont un grand peuple ne saurait se passer.

La première image qui marque le temps du souvenir, ce miroir plein de tendresse, est celle d'une maison coloniale en bois, à Cayenne, entourée d'un petit jardin qu'un jeune garçon cultive, de la place des Amandiers, près de la mer, où les parents promènent leurs cinq enfants, et de la vue sur ce rocher perdu, qui dissimule les bateaux en route vers la Métropole.

Après son frère aîné, le jeune Gaston, en 1912, fort d'une bourse obtenue brillamment, devait prendre la mer pour rejoindre Toulouse où 1 ' attendait un lycée métropolitain : il avait 15 ans.

Après des études plutôt littéraires, qu'une licence de Lettres et un doctorat de Droit souligneront -ses professeurs s'appelaient Achille MESTRE et AURIOU dont les ouvrages ont formé plusieurs générations- Gaston MONNERVILLE envisage la Magistrature. Un poste l'attend à Saint-Louis du Sénégal. Mais son père, avant de mourir, avait prononcé cette phrase : « Aucun de mes fils ne sera fonctionnaire ». Son père, Martiniquais très passionné, fonctionnaire des Domaines, n'avait jamais oublié son renvoi de l'Administration, en 1910, pour avoir refusé au Gouverneur de voter pour le candidat du pouvoir.

Alors, sur les conseils de son frère -le médecin-, il décide de devenir avocat. Inscrit à Toulouse, jeune marié, ses plaidoiries intéressent. En 1921, il est Secrétaire de la Conférence. A la rentrée solennelle, il prononce un discours remarqué sur "la critique et le droit de réponse". On lui conseille de tenter sa chance à Paris. Gaston MONNERVILLE n'hésite pas et il rejoint la Capitale.

Et ce sera la fabuleuse découverte du Palais de Justice dont il cherche l'emplacement sur un plan. Il est tout de suite frappé par le nombre des avocats, l'agitation des couloirs, ce bourdonnement de la Salle des Pas Perdus, le nombre prodigieux des audiences quotidiennes ! Il est, fasciné, par cette première rencontre, par la vitalité du Barreau parisien.

On lui conseille de chercher un patron. Un de ses amis toulousains 11 informe d'un bruit : César CAMPINCHI cherche un collaborateur. L'avocat dont on parle est le protégé d'Henri ROBERT. MONNERVILLE n 1 hésite pas, il aborde CAMPINCHI. Le dialogue est simple : « Maître, je cherche un patron qui connaissez-vous ? Me CAMPINCHI éclate de rire : "vous ne manquez pas d'audace ! Venez me voir à cinq heures". L'entretien durera une heure et demie. On ne parle pas de Droit, mais Littérature et Philosophie.

Ainsi commencera une collaboration de dix années et une amitié qui durera une vie. En 1923, il est reçu au concours des Secrétaires de la Conférence. En 1927, il est élu Président de l'Union des Jeunes Avocats.

Le 20 mars 1931, devant la Cour d'Assises de Nantes, le destin lui a donné rendez-vous ; le destin, cette porte, chère à Graham GREEN, qui s'ouvre et laisse entrer l'avenir ; il plaide l'affaire GALMOT. L'homme mûr n'oubliera jamais le souvenir de ces journées d'audience, cette plaidoirie dans laquelle il se livre totalement, cette Force, qui le soutient et impose le Talent.

Jean GALMOT, un personnage surprenant : homme d'affaires, aventurier, tenté par la politique, écarté sans doute par ti n Gouverneur trop zélé. Aimé par 1 a population, GALMOT meurt le 9 août 1928 après d'étranges élections législatives. Disparition soudaine, mystérieuse ? Pour les habitants de Cayenne, il a été assassiné. La révolte éclate. Des milliers de gens manifestent : on pille, on tue, on incendie. Une centaine d'émeutiers seront arrêtés, 45 d'entre eux transférés à Nantes, 14 envoyés devant la Cour d'Assises.

Gaston MONNERVILLE essaie d'expliquer aux jurés la vie, la condition des Guyanais. Il évoque les Droits de l'Homme bafoués, le respect de la liberté des populations coloniales. Il pose le problème de la responsabilité de la Métropole. Il arrache un acquittement général. Une page s'est brutalement tournée. Toute sa vie s'est jouée dans cette salle d'Assises, devant ces quatorze Guyanais, dont certains étaient ses camarades d'école. "Acquitter, avait-il dit aux jurés, c'est montrer à vos frères guyanais le vrai visage de la France, la France généreuse et compréhensive, la France éprise d'idéal, la France de Justice et de paix"

Désormais, la Politique l'attend.

Quelque temps auparavant, César CAMPINCHI et Gaston MONNERVILLE, un soir, s'étaient fait le même serment : "la Politique, jamais !" Ils seront élus le même jour, en 1932, l'un par la Corse, l'autre en Guyane. En 1935, Gaston MONNERVILLE deviendra Maire de Cayenne, sera réélu en 1936. soutenu par une seule ambition, lutter contre les abus d'un régime colonial, et par une volonté farouche, améliorer le niveau de vie des habitants. Membre du Parti Radical, il entre au Gouvernement comme Sous-Secrétaire d'Etat aux Colonies, travaillant successivement avec deux Ministres qui ont marqué la Troisième République : Marius MOUTET et Théodore STEG.

En 1939, la France s'engage dans la Guerre. Les parlementaires, âgés de plus de 40 ans, sont dégagés des obligations militaires. Gaston MONNERVILLE prend l'initiative d'une proposition de loi autorisant les engagements volontaires, ce qui lui permettra de revêtir l'uniforme.

Il assistera, avec un grand chagrin, à la déroute et à l'effondrement de l'Armée Française pendant ces mois de mai et de juin 1940 où les scènes d'abandon et de lâcheté n'effaceront jamais les actes héroiques.

Un jour viendra où, là aussi, l'Histoire dira la vérité et rendra ainsi hommage aux 120 000 Hommes qui sont morts, la rage au coeur, en refusant la suprématie de l'Armée allemande ; un jour où l'on évoquera ces combats désespéré pour l'Honneur, cette mystérieuse cause que l'on trouve souvent dans un fêtu.

Gaston MONNERVILLE est embarqué à bord du "Provence". Il se trouvera à Mers El Kébir le 3 juillet 1940, en ces heures si douloureuses pour 1 1 Histoire commune de la France et de la Grande-Bretagne, où le doute et l'incompréhension provoquèrent la mort absurde de centaines de marins.

Démobilisé en 1940, il entre dans la Résistance, avec cette unique détermination "de ne pas subir" qui sera celle du Maréchal de LATTRE-de TASSIGNY. Il appartient au mouvement "Combat". Il sera le Commandant Saint-Just dans les Maquis d'Auvergne. La Légion dlHonneur, la Croix de Guerre, la Rosette de la Résistance seront pour lui, qui ne croit pas aux petites vanités de la gloire, le rappel de ces heures sombres.

En 1944, il est appelé à siéger à l'Assemblée Consultative. Le Général de GAULLE le charge de préparer le futur statut politique de l'Outre-Mer. Il fera adopter la création du Fonds d'Investissement pour le Développement Economique et Social des Territoires d'Outre-Mer, inspiré du Fonds Colonial Britannique, et siégera aux deux Assemblées Constituantes.

En 1946, il est élu au Conseil de la République dont il sera Vice-Président et ensuite Président en 1947, après la mort de CHAMPETIER de RIBES.

Le 21' mars 1947, dans son discours d'installation, il affirme la ligne de conduite qu'il suivra pendant toutes ces années : "Ne pas être un homme de parti, mais un arbitre impartial entre les partis". Il entend surtout défendre les droits reconnus à la deuxième assemblée par la nouvelle Constitution.

En 1948, va débuter cette grande aventure qui l'unira au département du Lot. Ils étaient faits sans doute l'un pour l'autre : il faut bien l'admettre. Le Président Henri QUEILLE, le premier, l'avait compris.

En novembre 1948, les Grands Electeurs l'élisent Sénateur du Lot. Il en deviendra le Président du Conseil Général de 1951 à 1970, Maire de Saint-Céré de 1964 à 1971. Trois qualités expliqueront ce choix mutuel. Son talent oratoire, qui touchera des hommes et des femmes qui apprécient 1 'éloquence ses convictions radicales, qui correspondent à une sensibilité répandue dans le département, une f orte personnalité, une gentillesse et cette attention à l'égard de tous.

Il faudrait l'accent rocailleux d'un Maurice FAURE, les tables accueillantes où le Vin de Cahors, qui hume la violette, et le cassoulet sont associés à un certain art de vivre, pour raconter ces jours.

Son intelligence, sa compétence, son travail, son efficacité vont lui permettre de' s'imposer, même à ses adversaires, et de se f aire réélire, lui qui venait d'Outre-Mer, par une population tellement enracinée dans notre sol. En politique, il n'existe pas de miracle, quelquefois des coups de foudre, mais surtout les résultats d'une lente et progressive compréhension, qui se traduit par un attachement sincère.

Alors, commence le moment privilégié qui domine sa vie : cette extraordinaire complicité qui va l'unir au Sénat. Oui j'hésite à employer cette expression, comment appeler autrement la passion qu 1 il aura pour cette Institution où, pendant plus de vingt ans, se déroulera son existence et à qui il donnera tant ?

Tout de suite, il va imposer un style de Présidence. Il donne l'exemple d'une sobriété, précise et nette. Il connaîtra pourtant des séances . difficiles, il aura à supporter la violence d'un Parti Communiste, qui se veut dominateur et se sent porté par tous les vents mauvais de l'après-guerre. Il tient tête avec fermeté et courtoisie. Un jour, dans l'Hémicycle, il casse la règle, seule arme dont dispose le Président avec le Règlement pour ramener au calme le Conseil de la République. Mais sa rigueur et son impartialité lui permettent d'être respecté de tous. Sa principale préoccupation est d'assurer la qualité du débat.

Pendant ces années de la IVème République, où le Sénat se trouve encore en demi-teinte, il va s'efforcer de lui redonner un rôle important dans la vie parlementaire. il remettra en pratique certaines procédures, le recours aux questions orales. Conseillant au Gouvernement de modifier un projet initial, pour tenir compte des réserves émises par le Conseil de la République, il restaura ainsi l'habitude de la navette.

Ses efforts seront reconnus par la Constitution de 1958, qui redonnera une place plus essentielle dans nos Institutions au Sénat, même si l'Assemblée Nationale garde toujours le droit de statuer en dernier ressort si le Gouvernement le lui demande.

1958 : l'année difficile qui verra la fin de la IVème République, incapable d'assurer une autorité en Algérie, incapable de maintenir l'ordre, incapable de négocier la Paix. La IVème République, qui aura accompli un travail remarquable de reconstruction et de modernisation de notre Pays, n'aura pas pu imposer un Exécutif fort que les circonstances commandaient. Comment à la fois réparer les dommages de la Guerre, transformer notre économie, trouver la juste réponse à la nécessaire évolution de nos colonies, sans pouvoir réel, dans l'obligation permanente de dégager des majorités secouées par les conflits internes et des ambitions mesquines ?

Quand le Président de la République, René COTY, dont l'analyse eut l'immense mérite de la lucidité, décide dl appeler le Général de GAULLE, Gaston MONNERVILLE jouera un rôle majeur.

La rencontre de nuit au Château de Saint-Cloud se révélera décisive et évitera ainsi sans doute le prolongement d'un chaos, et facilitera le rassemblement des Français. Pendant ses journées, seuls la raison d'Etat, le souci de l'intérêt général, guideront la démarche du Président du Conseil de la République.

Avec la Constitution de la Vème République, qu'il approuve, il retrouve cette formule de Jules FERRY : "la véritable forme du Gouvernement parlementaire, ce n'est pas un conflit de pouvoirs, c'est l'harmonie, l'harmonie qui laisse à chacun son râle, mais tout son râle". Il croit à l'exigence d'un dialogue entre les deux Chambres du Parlement. Il aime répéter : "les bons textes sont fruits du temps et de l'échange".

L'entente entre le Président du Sénat restauré et le Président de la République sera sans faille quand commence l'année 1962. Là aussi, l'Histoire s'interrogera avec l'indispensable recul qui facilite la sérénité.

En 1958, les Français ont adopte une Constitution équilibrée qui leur convient parfaitement. Une Constitution qui n'a pas été faite pour un homme, comme certains avec légèreté l'affirment, mais en tenant compte des réalités profondes de notre Peuple, de ses faiblesses, de ses peurs, mais aussi de sa générosité.

En 1962, poussé par les circonstances -une guerre d'Algérie qui se termine difficilement, un pays saisi par le doute-, le Chef de l'Etat décide de confier au suffrage universel direct l'élection du Président de la République. Entre Charles de GAULLE et Gaston MONNERVILLE, va surgir 11 incompréhension, puis un désaccord profond.

Les raisons de cette rupture reposent sur deux analyses opposées : le Général de GAULLE se sentait menacé dans sa légitimité ; il n'était pas sûr du collège électoral restreint qui l'a pourtant. facilement élu en 1958 ; il redoutait la coalition des grands électeurs contre sa personne.

Seul le suffrage universel, l'arbitrage populaire suprême, peut lui assurer la victoire, en lui donnant cette légitimité incontestable. Qu 1 importe pour lui le strict droit, la force de la loi ! Il veut un référendum qui, seul, pourra affirmer son Pouvoir, et apporter la réponse à une question de confiance, qu'il veut poser au Pays. Jamais, à cet instant, n'a-t-il autant lié la France et sa personne.

Le Président MONNERVILLE est avant tout un juriste scrupuleux. Pour lui, la règle fondamentale s 'impose à tous. Nous vivons dans un Etat de Droit, si puissant soit le Chef de l'Etat, il est avant tout le garant des Institutions. Ici se situe la querelle sur l'article 11 de la Constitution. Les deux hommes l'interprètent différemment et, derrière cette interprétation, se dessinent deux conceptions différentes de l'exercice du Pouvoir.

Pour le Président du Sénat, l'article 11 ne peut servir à réviser la Constitution. Seul l'article 89 le permet. Les juristes, la majorité du monde politique partagent cette opinion. Il s'opposera donc à ce qu'il estime être un artifice injustifiable, à une procédure de révision inconstitutionnelle.

Le Général de GAULLE, sûr de l'utilité de sa décision, ne s'arrête pas à ce problème de Droit. Il veut sa réforme. Il demande au peuple de la lui donner. L'article 11 constitue un moyen pratique et commode.

Pour Gaston MONNERVILLE, il n'y a plus de République lorsque le Pouvoir ne s'impose plus à lui-même le respect de la loi.

Les échanges sont vifs, les mots deviennent durs. Le Général de GAULLE déclare à la télévision : "J'ai le droit". MONNERVILLE lui répond : "Non, Monsieur le Président de la République, vous n'avez pas le droit, vous le prenez". Alors se situe l'épisode du banquet radical de Vichy : Gaston MONNERVILLE parle de "forfaiture". Entre les deux hommes, la rupture est consommée. Le jugement de MONNERVILLE s'adressait-il au Chef de l'Etat ? au Premier Ministre ? Qu'importe, il avait été prononcé !

De GAULLE, qui ne connaît pas l'indulgence et ne pratique pas la rémission quand sa conception de I'Etat est en jeu, ne l'oubliera jamais. Le Président du Sénat aura droit, après la victoire du "oui" par 13.151.000 contre 7.975.000 "non", à tous les affronts, infligés également à la Haute Assemblée qui aura soutenu son Président. Il les supportera sans qu'on puisse déceler la moindre haine ni amertume. Il a fait son devoir, qu'importe les conséquences !

Il est impossible, encore aujourd'hui, d'arbitrer posément. Les Français, depuis 1962, ont montré leur attachement au choix personnel du Chef de l'Etat. La recherche d'une vérité parait dépassée et, pourtant, chaque tentative identique d'un Président de la République entraînera la même interrogation. Il n'est même pas sûr qu'un Président de la République, ayant condamné intellectuellement la démarche du Général de GAULLE, ne soit pas tenté un jour d'utiliser la même procédure, fort d'une tradition coutumière, dont raffole l'opinion publique, et certains Hommes de Droit.

La question lancinante restera posée : comment se f ait-il qu'une procédure inconstitutionnelle puisse aboutir à introduire dans la Constitution des dispositions reconnues par tous comme intégrées au droit positif ?

MONNERVILLE, sous le poids de ces attaques injustes, excessives, sera stoïque, saris rancune. Il a fait son devoir, qu'importe les conséquences ! Il se rappelle alors le mot d'un homme qu'il admire, Georges CLEMENCEAU : "c'est une force' de n'attendre rien que de soi".

Jusqu'en 1968, il restera Président de la Haute Assemblée, marquant encore davantage son râle de défenseur des Droits de l'Homme. Sur son bureau, la statue de Victor SCHOELCHER, ce Député qui prépara, en 1848, le décret d'abolition de l'esclavage dans nos colonies, leur accordant les droits de libre citoyen, constitue un symbole et inspire son action. SCHOELCHER, pour lui, c'est avant tout une conscience. Sur son pupitre de Sénateur, reste apposée une médaille à l'effigie de SCHOELCHER.

En 1971, il rapportera, devant le Sénat, la Convention Internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale. En décembre 1972, il insiste pour que le Gouvernement dépose le projet de loi de ratification de la Convention des Droits de l'Homme.

Mais son dernier grand combat aura été en 1969 pour s'opposer au projet de réforme du Sénat. Projet étrange qui ne correspondait pas à la réalité de nos Institutions, à la pratique parlementaire, à l'équilibre de nos rapports sociaux, vision prophétique estiment les uns, ou anachronique répondent les autres, ce projet qui entraînera le départ du Général de GAULLE.

Alors, pour le Président MONNERVILLE, viennent les jours de la retraite, l'âge des mémoires, de la plume, de la réflexion. Cet instant où l'on fournit pour les historiens de demain des éclairages, des précisions, des nuances indispensables, qui facilitent leur compréhension et leurs jugements. Est venu également le temps de se répéter le mot de CLEMENCEAU : J'ai fait de mon mieux, à d'autres la suite du labeur".

Une fin de vie tranquille d'un Homme serein, fréquentant régulièrement la Bibliothèque du Sénat, aimant se promener dans les couloirs, bavarder, plein dl indulgence teintée toujours d'humour, merveilleusement amical avec les plus jeunes. J'aime évoquer nos rencontres du soir, la sortie d'un vieux chien étant le prétexte pour lui qui aimait la marche, à ces promenades vespérales.

Mais je m'en voudrais d'oublier, derrière le Parlementaire, le Juriste, l'Homme de Culture, l'Ecrivain qui, à Toulouse, avait découvert sur les bancs du lycée, la passion de la littérature et des auteurs à qui il restera toujours fidèle : CORNEILLE, RACINE, MOLIERE, Victor HUGO, BALZAC, FLAUBERT, MAUPASSANT, ALAIN, Paul VALERY, André GIDE ; mais aussi, Alexandre DUMAS et POUCHKINE, qui seront tout au long de son existence des amis lus et relus, les rencontres d'un homme honnête.

Il appréciait également la musique. Son goût pour BEETHOVEN, BACH, MOZART ne l'empêchait pas d'écouter avec ravissement DEBUSSY, Darius MILHAUD, RAVEL, BERLIOZ et WAGNER. Ce mélomane s'exprimait aussi en jouant de la flûte.

Il avait également découvert la peinture. Là aussi, son éclectisme était grand. Il retrouvait des souvenirs de jeunesse, des paysages gravés dans son coeur, qu'il aimait traduire sur une toile.

On reste fasciné par l'intérêt qu'il portait à de multiples activités, par sa curiosité toujours en éveil, contrairement à tant d'hommes qui, happés par la vie quotidienne ou par leurs ambitions, traversent une existence sans avoir vu, sans doute, l'essentiel.

Quand viendra le temps de passer la rive, le Président MONNERVILLE est prêt : il ne redoute pas la mort ; elle reste notre rendez-vous, le terme d'une vie. Il sait que les morts vivent, tant qu'il existe des vivants pour penser à eux. Là réside le devoir des nouvelles générations. Savoir retenir les leçons qui nous ont été données, suivre les exemples proposés par ceux qui nous accompagnent sur notre route quotidienne, compagnons paisibles et sûrs qui nous permettent d'accepter plus facilement certains soirs d'être des Hommes.

Tel aura été sans doute son vrai visage, celui d'un Homme attachant, sincère, respectueux des autres, que nous pouvons évoquer sans crainte de nous tromper.

Dans un monde où l'image médiatique nous révèle surtout lès fausses valeurs, les apparences, les trompe-1'oeil et nous imposent l'écume et le dérisoire, qu'il est rassurant de savoir qu'il existe des hommes comme Gaston MONNERVILLE !

Pierre-Christian TAITTINGER.

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