SEANCE DU 7 NOVEMBRE 2000


LOI D'ORIENTATION POUR L'OUTRE-MER

Adoption d'un projet de loi en nouvelle lecture

M. le président. L'ordre du jour appelle la discussion en nouvelle lecture du projet de loi d'orientation (n° 28, 2000-2001) relatif à l'outre-mer, adopté par l'Assemblée nationale avec modifications en nouvelle lecture. [Rapport n° 48 (2000-2001).]
Dans la discussion générale, la parole est à M. le secrétaire d'Etat.
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat à l'outre-mer. Monsieur le président, mesdames, messieurs les sénateurs, en m'adressant à votre assemblée, et pour la première fois à cette tribune, pour vous présenter, en nouvelle lecture, le projet de loi d'orientation relatif à l'outre-mer, adopté le 12 octobre dernier par l'Assemblée nationale, j'entends bien ne pas procéder à un examen purement formel de ce texte. Mon état d'esprit est en effet tout autre.
Je souhaite, en y mettant toute la force de ma conviction, essayer de convaincre la majorité sénatoriale, qui a accepté en première lecture l'essentiel de ce texte et qui l'a enrichi, que rien ne justifie, au fond, que subsistent de véritables désaccords entre elle et le Gouvernement. Si quelques points de divergence - deux seulement, en fait - ont abouti à ce qu'échoue la commission mixte paritaire qui s'est tenue le 3 octobre dernier à l'issue de la première lecture, je veux croire, mesdames, messieurs les sénateurs, que cette discussion peut les réduire.
Je souhaite surtout que notre discussion permette à chacun, dans cet hémicycle comme dans les départements d'outre-mer, de prendre l'exacte mesure des orientations affirmées par ce projet de loi.
Mesdames, messieurs les sénateurs, ce texte n'est pas une simple loi d'étape. Il dessine un cap, sans fixer un point d'arrivée. C'est en cela qu'il est une véritable loi d'orientation.
Permettez-moi d'en donner au moins trois preuves.
Tout d'abord, ce projet de loi fonde un processus d'évolution statutaire porteur de sens et d'une exigence forte.
Plus d'un demi-siècle après la loi de 1946, près de vingt ans après les lois de décentralisation, une nouvelle page doit s'écrire pour les départements d'outre-mer. Dans le même temps qu'il affirme le droit à une évolution différenciée et choisie, ce texte reconnaît que le mouvement doit provenir de la confrontation des idées et des projets dans l'espace public local. C'est la fin d'une vision unique, dictant à l'outre-mer, depuis Paris, le chemin à emprunter.
Ce texte - et c'est, je crois, la deuxième preuve de sa qualité de loi d'orientation - vise à s'attaquer à bras-le-corps à l'enjeu majeur, au drame partagé des départements d'outre-mer que sont le chômage et la souffrance sociale que celui-ci produit, en disant haut et fort que les départements d'outre-mer ne sauraient demeurer durablement à l'écart de la croissance retrouvée par notre pays et que, bien sûr, il faut agir pour cela.
Enfin - et c'est la troisième preuve que je voulais apporter - ce projet de loi tend à dépasser l'opposition stérile entre le développement économique, d'un côté, et l'évolution institutionnelle, d'un autre côté. Ce texte donne à la République une grille de lecture indispensable pour appréhender les réalités complexes de l'outre-mer et bâtir l'action de l'Etat. Mieux organiser la solidarité n'est pas un objectif incompatible avec le respect des identités et des différences.
S'agissant du volet économique et social de ce projet de loi, que je voudrais évoquer tout d'abord, je faisais observer à vos collègues députés, lors de mon intervention à l'Assemblée nationale, que le Sénat, en première lecture, avait adopté l'essentiel des articles de ce projet de loi. Je donnais d'ailleurs acte au Sénat, et je le refais volontiers aujourd'hui, de ce que, dans bien des cas, ces travaux, ces débats et les interventions de son rapporteur avaient permis d'améliorer certaines dispositions proposées. Plus globalement, ce projet de loi d'orientation - je tiens aussi à le rappeler aujourd'hui - est le fruit d'un travail qui vient après une phase de consultation, de concertation et un rapport qui a fait date, celui de Claude Lise et de Michel Tamaya.
Au regard des amendements que la commission des lois du Sénat a adoptés, et évidemment sous bénéfice d'inventaire, il me semble que les points de désaccord se sont encore considérablement réduits par rapport à ceux qui avaient été constatés à l'issue de la première lecture. Sur le fond, dans le domaine économique et social, seuls deux d'entre eux paraissent suffisamment substantiels pour être évoqués d'emblée.
Le premier est relatif au dispositif, très attendu outre-mer depuis de nombreuses années, de congé-solidarité, prévu à l'article 9 quater du projet de loi, dispositif couramment qualifié de « préretraite contre embauche de jeunes ». Le Gouvernement a entendu en réserver le bénéfice aux seules entreprises qui seront effectivement passées aux 35 heures.
L'Assemblée nationale a rétabli cette disposition qui est, en effet, pour le Gouvernement, une condition nécessaire. Le Gouvernement a fait de la réduction hebdomadaire du temps de travail un axe majeur de sa politique en faveur de l'emploi. Les résultats en ce domaine, qui viennent d'ailleurs d'être confortés par la baisse importante du chômage que notre pays a connue en septembre - 2,5 % de baisse, soit près de 59 000 chômeurs en moins - montrent qu'il a eu raison.
Concernant le dispositif de congé-solidarité, cette condition effective jouera, de surcroît, comme un multiplicateur qui permettra d'embaucher un nombre de jeunes en contrat à durée indéterminée supérieur à celui des salariés âgés bénéficiant de ce congé.
Mesdames, messieurs les sénateurs, dans les départements d'outre-mer, où près de 36 % de la population a moins de vingt ans, contre 25 % en métropole, les mesures prises en faveur de l'emploi des jeunes, qui sont au coeur de ce projet de loi d'orientation, doivent être à la hauteur des enjeux qui s'y posent. La condition des 35 heures, tout autant d'ailleurs que celle qui est relative à la nature des contrats de travail qui devront être proposés à ces jeunes, est donc essentielle - je voudrais vous en convaincre - pour la réussite de ce mécanisme de congé-solidarité.
Le second point de divergence, à l'issue des travaux de la commission des lois du Sénat, concerne le champ des exonérations de charges patronales de sécurité sociale, tel que prévu à l'article 2 du projet de loi d'orientation. La commission des lois, comme c'est bien sûr son droit, a réitéré son souhait que bénéficient de ces exonérations non pas les entreprises de moins de onze salariés, mais les dix premiers salariés des entreprises de moins de vingt et un salariés.
Le Gouvernement - j'ai eu l'occasion de m'exprimer à plusieurs reprises sur ce point - a toujours eu conscience de la nécessité d'atténuer l'effet de seuil que provoque ce dispositif. A ce titre, j'ai accepté à l'Assemblée nationale, au nom du Gouvernement, un amendement parlementaire qui poursuivait cet objectif et qui m'apparaît comme un bon compromis.
M. Lucien Lanier. Très bien !
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. L'amendement de la commission des lois, dont je comprends bien sûr l'objectif, ne représenterait pas moins de 400 millions de francs de charge budgétaire pour un effet sans doute marginal sur l'emploi et, en tout cas, sans commune mesure avec son coût. Au demeurant, la disposition proposée ne supprimerait pas l'effet de seuil mais se contenterait de le repousser.
Mesdames, messieurs les sénateurs, sur ce point, j'observe également que personne, ici pas plus qu'ailleurs et, en tout cas, pas dans les départements d'outre-mer, ne conteste que le plan d'exonérations de charges proposé par le Gouvernement est, selon la formule du Premier ministre, sans précédent.
Le dispositif antérieur, celui de la loi du 25 juillet 1994, ne concernait en effet que les entreprises des secteurs exposés. En dehors de ces secteurs exposés, les exonérations de charges ne bénéficiaient à aucune des petites entreprises. Celles-ci ne profitaient donc pas d'un système dans lequel l'exonération était plafonnée au SMIC et qui était, au demeurant, restreint par la condition d'être à jour de ses dettes sociales ou de s'être vu accorder par l'administration un plan d'apurement de celles-ci. Les dispositions de cette loi étaient limitées à cinq ans et son financement, je le souligne, reposait intégralement sur une majoration de la TVA outre-mer, c'est-à-dire sur un impôt dont chacun sait qu'il frappe indistinctement les plus riches comme les plus pauvres. Précaire, très restreint, intégralement à la charge des départements d'outre-mer - en fait de trois d'entre eux -, ce dispositif n'aura concerné que moins de 45 000 salariés.
Le projet de loi d'orientation relève d'une tout autre ambition. Aux entreprises des secteurs exposés, même lorsque celles-ci ont plus de dix salariés, s'ajouteront désormais toutes les petites entreprises de moins de onze salariés, et ce quel que soit leur secteur d'activité. Ce choix en faveur des petites entreprises découle du constat qu'elles seront, outre-mer peut être plus encore qu'en métropole, le principal gisement de créations d'emplois dans les années à venir. Quant au seuil proposé - chacun reconnaît qu'il en fallait un -, celui qui est retenu dans le projet de loi aura été choisi de façon large, car la très grande majorité des entreprises d'outre-mer - 95 % à peu près - ont en réalité un effectif moyen inférieur ou égal à deux salariés. De plus - j'insiste sur ce point -, le seuil ne concerne pas les entreprises des secteurs exposés. Vous en connaissez la liste. Cela correspond, vous le savez, à l'essentiel de l'économie des départements d'outre-mer.
Enfin, si le Gouvernement n'a pas jugé possible de suivre la position du Sénat, s'agissant de la liste des secteurs exposés, il a néanmoins accepté d'aller dans son sens, puisque, à l'issue de la première lecture à l'Assemblée nationale, y figurent désormais les nouvelles technologie de l'information et de la communication, comme l'avait demandé ici M. Claude Lise, et les énergies renouvelables, comme l'avait souhaité M. Paul Vergès.
Je rappelle que le Gouvernement avait déjà inclus dans la liste des secteurs pouvant bénéficier de ces exonérations quelle que soit la taille des entreprises le secteur du bâtiment et des travaux publics, avec une exonération qui a été ramenée à la moitié.
Dans l'avenir, mesdames, messieurs les sénateurs, ce sont donc 95 % des entreprises des départements d'outre-mer qui bénéficieront d'une exonération totale des cotisations patronales de sécurité sociale, dans la limite d'un plafond désormais relevé à 1,3 fois le SMIC. Autrement dit, ce dispositif concernera près de 115 000 salariés, auxquels s'ajouteront tous les entrepreneurs et travailleurs indépendants, c'est-à-dire 55 000 personnes de plus. Enfin, les nouvelles dispositions seront pérennes et, cette fois-ci, relèveront intégralement de la solidarité nationale.
Lors de la première lecture, à l'Assemblée nationale comme au Sénat, s'était également exprimée une inquiétude concernant le respect par le Gouvernement de l'engagement qu'avait pris le Premier ministre de proposer dès 2001 un nouveau système, plus efficace et plus juste, de soutien fiscal aux investissements outre-mer, en remplacement de la loi de 1986.
Issu des travaux d'un groupe de travail qui associait les représentants de l'administration aux chefs d'entreprise des départements d'outre-mer, ce nouveau dispositif figure à l'article 12 du projet de loi de finances pour 2001, projet de loi adopté par l'Assemblée nationale le 20 octobre dernier et dont la Haute Assemblée sera bientôt appelée à débattre.
Ce projet de loi a été accueilli outre-mer presque unanimement de façon très positive à la fois par les élus et par l'ensemble des milieux socioprofessionnels. Je veux néanmoins en rappeler les grandes lignes, parce qu'il participe de cet effort visant à s'attaquer radicalement aux difficultés des départements d'outre-mer.
Ce nouveau dispositif de soutien fiscal à l'investissement sera en effet marqué par une plus grande justice fiscale. Il est plus équitable. En effet, la déduction actuelle du revenu global, qui porte atteinte à la progressivité de l'impôt, sera remplacée par une réduction d'impôt plus équitable, égale à 50 % du montant de l'investissement. Tous les intervenants seront donc traités de façon équivalente quelle que soit leur tranche d'imposition ; moins critiquable, ce dispositif sera, n'en doutons pas, plus durable.
Ensuite - c'est sa seconde qualité - ce dispositif sera plus efficace économiquement. L'aide sera étendue à de nouveaux secteurs économiques qui sont réellement créateurs d'emplois : la maintenance, la rénovation hôtelière et l'acquisition de logiciels.
Vous l'avez compris, cette réforme entend avant tout être au service de l'emploi dans des secteurs qui sont aujourd'hui réellement créateurs d'emplois outre-mer.
Enfin, j'ai personnellement tenu à ce que les nouvelles technologies de l'information et de la communication figurent désormais dans la liste des secteurs éligibles à ce soutien fiscal et, à ce titre, un amendement gouvernemental a été adopté par l'Assemblée nationale lors de l'examen du projet de loi de finances pour 2001.
Je veux souligner également que les entreprises de l'outre-mer seront les principales bénéficiaires de ce soutien fiscal, ce qui n'était pas forcément le cas dans le passé. En effet, au minimum 60 % de l'avantage fiscal accordé par l'Etat leur sera rétrocédé par le biais d'une réduction du loyer.
Comme pour le dispositif d'exonération de charges sociales - et vous pourrez constater la constance du point de vue du Gouvernement en ce domaine -, des dispositions favoriseront les petites entreprises, lesquelles n'ont pas accès, aujourd'hui, à l'aide fiscale à l'investissement, beaucoup d'entre elles ne disposant pas de revenus suffisants pour investir. Désormais, pour elles, le crédit de 50 % du montant de l'investissement sera reportable et remboursable. Il pourra être imputé sur l'intégralité de leur impôt, sans plafonnement, le cas échéant sur cinq ans, avec remboursement du solde à la fin de la cinquième année.
Pour conclure sur ce dispositif, je voudrais rappeler qu'un effort particulier sera réalisé pour les départements ou territoires d'outre-mer n'ayant pas la plus forte dynamique d'investissement, c'est-à-dire pour Mayotte, Wallis-et-Futuna, mais aussi pour Saint-Pierre-et-Miquelon et la Guyane. La réduction d'impôts sera en effet portée à 60 % pour les investissements qui seront réalisés dans ces quatre collectivités.
Mesdames, messieurs les sénateurs, les mesures économiques et fiscales du projet de loi d'orientation, tout comme la nouvelle loi de soutien fiscal à l'investissement, viennent compléter, pour les départements d'outre-mer, les crédits contractualisés, nationaux et européens, dont ils bénéficieront sur la période 2000-2006. Ces crédits, je le rappelle, représentent près de 30 milliards de francs, sans préjudice des contreparties locales, soit plus de 50 % d'augmentation par rapport à la période précédente.
Pour les départements d'outre-mer, le pacte de croissance et de solidarité, que le Premier ministre avait proposé au pays tout entier en juin 1997, s'appuiera désormais sur ces trois outils, conçus en étroite synergie et qui leur permettront, j'en suis sûr, de s'inscrire enfin dans une logique de développement durable et solidaire. Je souhaite que la Haute Assemblée ne demeure pas à l'écart de ce nouveau soutien aux économies de l'outre-mer.
J'en viens maintenant, mesdames, messieurs les sénateurs, au volet institutionnel du projet de loi d'orientation. Là encore, je comprendrais plus aisément que la Haute Assemblée, comme vous le propose une nouvelle fois la commission des lois, affiche sur ce point son désaccord avec le projet du Gouvernement s'il était démontré que ce désaccord découle d'oppositions fondamentales comme celles qui ont parfois opposé, sur l'outre-mer, les grandes familles politiques de notre pays, à d'autres moments de notre histoire.
Or, à l'occasion de la première lecture de ce texte au Sénat, dont j'ai relu avec attention les débats, le président de la commission des lois, M. Jacques Larché, dont je veux saluer ici l'ouverture d'esprit et le souci de la recherche d'un compromis, n'avait pas caché son approbation personnelle à l'égard de l'essentiel des orientations institutionnelles proposées. Il avait simplement regretté que le Gouvernement n'ait pas choisi d'aller plus vite sur ce chemin, en proposant d'emblée la transformation des départements d'outre-mer en collectivités de l'article 72 de la Constitution, collectivités qui se substitueraient à celles qui coexistent aujourd'hui : l'institution départementale et l'institution régionale. Il n'y voyait guère d'obstacle en droit interne - peut-être avons-nous sur ce point une divergence - mais il relevait la nécessité d'examiner les conséquences de ces évolutions en droit communautaire.
Malgré ce propos, chacun conviendra en relisant l'ensemble des débats du Sénat, que ceux-ci n'étaient ni fermés ni sectaires, mais que tout a été dit des ambiguïtés qui subsistent s'agissant des perspectives d'évolution institutionnelle des départements d'outre-mer.
Je vais tenter aujourd'hui, au nom du Gouvernement, de lever quelques-unes de ces ambiguïtés. En effet, je vois dans cette première lecture la confirmation du fait que les groupes politiques qui constituent la majorité sénatoriale ne s'opposent plus à cette évolution institutionnelle.
Pour être nouvelle et récente, cette approche s'inscrit ainsi en parfaite cohérence avec l'expression, désormais semblable sur ce point, des deux plus hauts responsables de notre pays. Permettez-moi de les citer : le 11 mars 2000, en Martinique, le Président de la République déclarait que l'évolution des règles statutaires de l'outre-mer était « dans la nature des choses ». Et cette orientation ne s'opposait en rien, au contraire, à la ligne directrice tracée par le Premier ministre, lorsque, écrivant aux huit présidents d'assemblées, de conseils généraux et régionaux, Lionel Jospin soulignait la volonté du Gouvernement de proposer aux départements d'outre-mer la possibilité d'une évolution.
Il n'y a donc plus d'opposition, en métropole, entre gauche et droite sur ce point.
Il n'en demeure pas moins que semblent subsister des différences d'appréciation tant sur les contraintes juridiques d'un tel exercice que sur la méthode sur laquelle il doit se fonder.
S'agissant, tout d'abord, des contraintes juridiques, j'indique que le Gouvernement ne croit ni possible ni souhaitable que le législateur, s'appuyant sur l'article 72 de la Constitution, puisse créer une collectivité unique qui viendrait se substituer non seulement à la région - ce qui est évidemment possible - mais aussi au département, collectivité de la République dont l'existence est prévue par la Constitution pour l'ensemble du pays, à l'exception des territoires d'outre-mer et de la Nouvelle-Calédonie.
Autrement dit, pour autant qu'il ait souhaité le faire, le Gouvernement n'aurait pu proposer la création d'une telle collectivité faisant table rase des institutions actuelles par une loi simple. Pour ce faire, il faudrait tout simplement, le moment venu, une révision constitutionnelle.
Au-delà des contraintes juridiques, une telle approche aurait surtout posé un double problème de méthode. Devait-elle concerner, en effet, l'un des quatre départements d'outre-mer - ce qui, à l'avenir, est évidemment envisageable - ou s'appliquer de façon uniforme à ces quatre départements, auquel cas nous serions en désaccord ?
S'il doit y avoir une évolution institutionnelle pour les départements d'outre-mer, alors le choix du Gouvernement est sans ambiguïté.
L'évolution statutaire devra se faire en fonction de réalités et d'aspirations qui sont propres à chacun de ces départements, et non de façon uniforme.
Le choix d'une approche spécifique, « sur mesure », pour chaque département d'outre-mer est aujourd'hui commun au Président de la République et au Gouvernement. L'outre-mer est une école de la diversité !
Enfin - cela doit être également clarifié -, qui doit être à l'initiative de cette évolution institutionnelle ?
Le Gouvernement en a évidemment toujours la possibilité juridique. Mais, sur le plan politique, notre choix est tout autre. Nous entendons, en effet, que l'évolution institutionnelle procède d'abord de l'initiative locale et ne soit ni octroyée ni imposée d'en haut, depuis Paris.
Tel est donc l'objet de l'article 39 du projet de loi : donner aux élus locaux des deux assemblées un droit à l'initiative en matière d'évolution statutaire et, à ce titre, organiser ce droit.
Sommes-nous vraiment en désaccord sur ce point ? Et, si nous le sommes, quelle est la portée véritable de cette opposition ?
Le Gouvernement considère légitime de poser trois conditions politiques à l'évolution institutionnelle d'un département d'outre-mer qui y aspirerait... dans le cadre de notre République, est-il utile de le souligner ?
La première condition est que l'évolution statutaire soit d'abord l'affaire des élus du suffrage universel et ne soit en aucun cas imposée par des avant-gardes ou des minorités agissantes, sans légitimité démocratique, qui prétendraient imposer leur volonté et leur projet à la population et à ceux qu'elle a investis pour la représenter.
Ensuite - deuxième condition -, chacun voit bien que ces élus devront rechercher dans un débat démocratique et républicain les conditions d'un rapprochement des points de vue. Inévitablement, ceux-ci seront, au moins au départ, différents, parfois antagonistes, avant, je l'espère, de se retrouver le plus largement possible sur une position commune qui sera le fruit d'un compromis.
Enfin, mesdames, messieurs les sénateurs, s'agissant de l'outre-mer, je ne crois pas envisageable que l'évolution statutaire, dès lors qu'elle serait substantielle et qu'elle s'éloignerait du droit commun, puisse être mise en oeuvre sans que chacun, Gouvernement et Parlement, mais aussi élus locaux, se soit assuré qu'elle rencontre l'assentiment de la population.
Le Gouvernement a procédé ainsi pour la Nouvelle-Calédonie et pour Mayotte. Dans les deux cas, certes, les bases juridiques de la consultation de la population étaient différentes. En Nouvelle-Calédonie, la révision constitutionnelle de juillet 1998 avait prévu cette consultation. A Mayotte, celle-ci n'avait aucun caractère décisionnel et trouvait son fondement juridique dans les préambules des Constitutions de 1946 et de 1958, dont le rapprochement montre que, s'agissant des territoires, au sens physique et non juridique du terme, de telles consultations sont possibles.
Là encore, le Président de la République et le Gouvernement partagent la même appréciation, comme l'a confirmé l'intervention publique du chef de l'Etat, le 11 mars dernier, en Martinique, dans laquelle il a souhaité que « toute modification statutaire substantielle soit explicitement approuvée par les populations concernées ».
L'éloignement comme l'histoire des relations entre la métropole et l'outre-mer sont autant de facteurs qui conduisent à être convaincu que, si de telles consultations sont juridiquement possibles pour les collectivités d'outre-mer, en l'espèce, pour les départements, elles sont surtout politiquement et moralement nécessaires. Vouloir agir autrement serait prendre le risque de troubler profondément les opinions publiques en suscitant craintes et hantises, en contraignant ainsi les aspirations par la peur.
Voilà, mesdames, messieurs les sénateurs, ce que signifie profondément l'article 39 du projet de loi d'orientation. Mais il m'est apparu nécessaire que les intentions du Gouvernement, s'agissant de l'évolution institutionnelle des trois départements français d'Amérique, où une telle aspiration semble s'être fait jour, figurent explicitement dès l'article 1er de ce projet de loi.
Sommes-nous en désaccord sur le constat, pourtant indéniable, que, parmi ces quatre départements d'outre-mer, l'un d'entre eux, le plus important par la population, a d'ores et déjà choisi la voie qu'il entendait suivre dans les années à venir ? En effet, les Réunionnais souhaitent que leur île continue d'être régie par le droit commun, sous bénéfice des adaptations prévues par l'article 73 de la Constitution.
Je l'ai dit et je le répète, le Gouvernement respectera ce choix et il entend même, suivant en cela la demande d'une majorité d'élus - qu'il s'agisse des assemblées locales, des maires ou des parlementaires - approfondir cet alignement sur le droit commun en proposant que la Réunion devienne, comme toutes les régions de métropole, une région pluridépartementale, et ce par des mesures dont certaines relèvent de la loi d'orientation et d'autres de décisions du Gouvernement.
Toutes tendances confondues, les cinq députés de la Réunion ont déposé et fait adopter par l'Assemblée nationale un amendement prévoyant qu'un second département serait créé à la Réunion dès le 1er janvier 2001.
Le Gouvernement n'a pu qu'en tirer les conséquences en amendant son propre texte par l'introduction d'un article 38 bis . Il appartient désormais au Sénat de prendre ses responsabilités et de répondre, favorablement je l'espère, à cette demande.
Je reviendrai, si votre assemblée estime ne pas posséder sur ce point toutes les informations nécessaires, sur les termes du débat qui a eu lieu, localement, entre adversaires et partisans de la bidépartementalisation. J'observe cependant que, ni sur le plan local, ni sur le plan national, personne ne peut, là non plus, réduire le choix à une position partisane qui recouvrirait les clivages politiques traditionnels.
Seul parlementaire de la Réunion sur huit à y être défavorable, le sénateur Lauret sait bien que, dans son propre parti, des élus importants - je pense par exemple à Alain Bénard, maire de Saint-Paul, seconde ville du département - se sont prononcés pour la bidépartementalisation.
Dois-je rappeler par ailleurs que, là encore, le Président de la République s'est à deux reprises publiquement prononcé pour la création d'un second département ?
Si cette idée est largement partagée, c'est bien que la création d'un second département ne se limite pas à une bidépartementalisation administrative. Il y a aussi, dans ce choix, d'une part, la volonté d'une bidépartementalisation sociale, garante de plus de proximité et de solidarité - et donc d'une meilleure cohésion sociale - et, d'autre part, la recherche d'un meilleur équilibre économique, que permettront des infrastructures mieux réparties et une animation du développement local au plus près de ceux qui en sont les acteurs.
Mesdames, messieurs les sénateurs, j'ai ouvert mon propos en affirmant ne pas vouloir me résigner à ce que subsistent des désaccords alors qu'aujourd'hui nous pouvons ensemble mieux éclairer les termes du projet de loi d'orientation relatif à l'outre-mer. J'espère y avoir contribué et je veux rappeler ici que ce texte a été voté, en nouvelle lecture, à l'Assemblée nationale, par des élus de l'outre-mer qui siègent sur les bancs de l'opposition. Léon Bertrand, Gérard Grignon, ou encore André Thien Ah Koon ont-ils abdiqué leurs convictions ? Non ! Ils ont perçu dans ce projet, qui a été préparé par Jean-Jack Queyranne et que j'ai l'honneur de vous présenter cet après-midi, l'opportunité d'une grande loi pour l'outre-mer français. En joignant leur vote à celui de leurs collègues de la majorité, ils ont montré que pouvaient être dépassés les clivages traditionnels.
Je crois en effet que l'outre-mer, c'est-à-dire les femmes et les hommes qui y vivent, mais aussi ceux qui en sont originaires et qui vivent en métropole, mérite cet effort collectif pour dépasser la ligne qui, habituellement, partage le Parlement. Il vous appartient désormais, après l'Assemblée nationale, de le leur dire. C'est à cela que le Gouvernement vous convie ! (Applaudissements sur les travées socialistes et sur les travées du groupe communiste républicain et citoyen.)
M. le président. La parole est à M. le rapporteur.
M. José Balarello, rapporteur de la commission des lois constitutionnelles, de législation, du suffrage universel, du règlement et d'administration générale. Monsieur le président, monsieur le secrétaire d'Etat, mes chers collègues, réunie au Sénat le mardi 3 octobre 2000, la commission mixte paritaire chargée de proposer un texte sur les dispositions restant en discussion du projet de loi d'orientation pour l'outre-mer n'a pu parvenir à un accord. Elle a en effet très vite constaté l'impossibilité d'aboutir à un texte commun s'agissant de deux dispositions majeures du projet de loi, respectivement prévues par les articles 38 et 39 approuvés par l'Assemblée nationale mais supprimés par le Sénat en première lecture. Il s'agit, d'une part, de la création d'un second département à la Réunion et, d'autre part, de l'institution dans les autres départements d'outre-mer d'un congrès réunissant le conseil général et le conseil régional et ayant vocation à formuler des propositions d'évolution institutionnelle.
Saisie en nouvelle lecture à la suite de l'échec de la commission mixte paritaire, l'Assemblée nationale est revenue sur nombre des modifications apportées par le Sénat.
Mes chers collègues, je vous rappelle que le projet de loi d'orientation pour l'outre-mer a été modifié par le Sénat au mois de juin dernier ; à l'issue de la première lecture dans chaque assemblée, vingt-quatre articles ont été votés dans les mêmes termes ; il restait cinquante-neuf articles en discussion, parmi lesquels de nombreux articles additionnels.
Les modifications de fond apportées par le Sénat ont concerné, pour l'essentiel, d'une part, les mesures économiques et sociales destinées à favoriser l'emploi et, d'autre part, les aspects institutionnels.
Compte tenu de la situation économique et sociale actuelle des départements d'outre-mer, caractérisée par le chômage massif qui frappe surtout la jeunesse - 35,7 % de demandeurs d'emploi à la Réunion, 30,3 % en Martinique, 28,8 % en Guadeloupe, 21,4 % en Guyane - et par la montée de l'exclusion, la commission des lois a souligné, lors de l'examen du projet de loi d'orientation en première lecture, la priorité absolue à donner aux mesures économiques et sociales destinées à favoriser la création d'emplois.
Suivant les propositions de la commission des affaires sociales, saisie pour avis, le Sénat a renforcé la portée des mesures prévues par le projet de loi d'orientation en adoptant les amendements présentés par son rapporteur, M. Jean-Louis Lorrain, afin de favoriser les créations d'emplois et d'améliorer l'insertion en incitant au retour à l'activité.
Le Sénat a voulu améliorer la compétitivité des départements d'outre-mer par rapport aux pays environnants à salaires très bas et charges sociales quasiment inexistantes - car c'est bien le noeud de la question ! - et amplifier la baisse du coût du travail par la réduction des charges sociales.
C'est ainsi que nous avons étendu le bénéfice des exonérations de cotisations sociales patronales prévues par l'article 2 et ciblé l'effort sur les entreprises exportatrices.
Notre assemblée a cherché également à favoriser la formation et l'insertion professionnelle des jeunes et à faciliter l'octroi du congé emploi-solidarité et de l'allocation de retour à l'activité.
En matière institutionnelle, je rappelle que notre assemblée, adoptant les conclusions de la commission des lois, a supprimé l'article 38, qui prévoit la création d'un second département à la Réunion, après avoir constaté l'avis défavorable du conseil général, du conseil régional et l'hostilité de la population, consultée par sondages et qui, il y a quelques jours encore, a manifesté contre la création d'un second département, appuyée en cela par les organisations socioprofessionnelles. Nous pourrions d'ailleurs prendre le pari, monsieur le secrétaire d'Etat, que, si une consultation avait lieu - mais, vous l'avez dit, cela pose un problème sur le plan institutionnel - cet article 38 serait repoussé.
Notre assemblée a estimé que la création d'un second département ne permettait en rien de résoudre le problème de l'emploi, cette réforme ayant, en outre, un coût important pour les finances publiques.
Notre assemblée a également supprimé l'article 39, créant dans les régions d'outre-mer monodépartementales une nouvelle entité, le congrès, constitué par la réunion du conseil général et du conseil régional, et ayant vocation à délibérer de toute proposition relative à l'évolution institutionnelle en vue de sa transmission au Gouvernement, qui pourrait ensuite consulter les populations intéressées.
Nous avons en effet constaté que le projet de création du congrès était loin de faire l'unanimité parmi les élus locaux, puisqu'il a suscité l'avis défavorable de six des huit assemblées locales concernées, que la procédure envisagée serait difficile à faire fonctionner et qu'elle risquait d'aboutir, de fait, à la création d'une troisième assemblée locale dont le rôle serait ambigu. Nous nous sommes d'ailleurs interrogés sur la constitutionnalité du dispositif.
Cependant, monsieur le secrétaire d'Etat, nous sommes nombreux en commission des lois, avec notre président Jacques Larché, à réfléchir à ce difficile problème de la consultation des populations, problème auquel il faudra, je le crois, que nous trouvions une solution tous ensemble.
En ce qui concerne les aspects institutionnels, traités aux titres V, VI et VII, d'une manière générale, la commission des lois a jugé insuffisantes les dispositions prévues par le projet de loi d'orientation, eu égard à la situation constatée dans les départements d'outre-mer au cours de deux récentes missions de délégations de la commission.
Il apparaît désormais nécessaire d'envisager des évolutions institutionnelles différenciées - c'est moi qui, pour la première fois, ai utilisé l'expression « cousu main », qui n'est pas loin de votre « sur mesure » - afin de mieux prendre en compte les spécificités et l'identité culturelle des différents départements, en leur permettant d'accéder à une autonomie accrue. Depuis le début, la position du Sénat n'a jamais varié sur ce point.
En revanche, notre assemblée a approuvé les dispositions tendant à conférer aux départements et régions d'outre-mer de nouvelles compétences en matière d'action internationale dans leur environnement régional, afin de favoriser le développement de la coopération régionale décentralisée, visée aux articles 22 et 23, qu'elle a enrichis de plusieurs amendements.
Le Sénat a également approuvé les dispositions allant dans le sens d'un élargissement des compétences exercées au niveau local et d'un approfondissement de la décentralisation, sous réserve d'un certain nombre d'amendements tendant à en améliorer la rédaction.
En outre, sur l'initative de son rapporteur - on voudra bien m'excuser de le dire - et dans le souci de veiller à une utilisation efficace des fonds structurels européens, qui constituent un atout essentiel pour le développement économique des départements d'outre-mer au cours des prochaines années - 23 milliards de francs pour la période 2000-2006 : c'est tout de même très important ! - le Sénat a proposé - l'Assemblée nationale l'a accepté - de consacrer dans la loi l'existence d'une commission de suivi de l'utilisation des fonds structurels européens, instance de concertation qui serait coprésidée par le préfet et par les présidents du conseil régional et du conseil général, et qui réunirait l'ensemble des interlocuteurs concernés afin d'assurer un suivi régulier de l'utilisation de ces fonds.
Pourquoi cette disposition ? Parce que le maire que je suis d'une commune qui était éligible à l'objectif 5 b sait que l'on a parfois, pour diverses raisons d'ailleurs, mais notamment en raison d'un manque de fonds de concours, des difficultés à utiliser la totalité des fonds structurels européens. Peut-être faudra-t-il modifier les règles internes régissant les crédits qui viennent abonder les fonds européens, car il serait dommage que ces sommes s'en retournent à Bruxelles.
Les autres dispositions du projet de loi d'orientation n'ont pas fait l'objet de divergences majeures entre les deux assemblées. Nous y avons néanmoins apporté un certain nombre d'améliorations, notamment sur l'initiative de nos commissions des affaires économiques et des affaires culturelles et de leurs rapporteurs, MM. Jean Huchon et Victor Reux, à qui je me plais à rendre hommage, de même qu'à M. Jean-Louis Lorrain, rapporteur pour avis de la commission des affaires sociales.
Par ailleurs, notre assemblée a inséré dans le volet économique et social du texte un certain nombre d'articles additionnels, parmi lesquels celui qui prévoit la possibilité de transférer les forêts domaniales de l'Etat dans le patrimoine des collectivités territoriales guyanaises dans un but de développement économique, suivant la proposition de notre excellent collègue M. Georges Othily, sénateur de Guyane.
Enfin, les dispositions relatives à Saint-Pierre-et-Miquelon ont été approuvées par le Sénat, qui les a complétées par plusieurs amendements concernant notamment le régime de protection sociale applicable dans cette collectivité territoriale à statut particulier, sur la proposition de notre collègue Victor Reux, sénateur de l'archipel.
Il est en outre à noter que l'article 12 bis , qui prévoit la suppression de la prime d'éloignement dont bénéficient les fonctionnaires des départements d'outre-mer, a été adopté conforme par le Sénat et n'est donc plus en discussion.
M. Jean-Jacques Hyest. Tant mieux !
M. José Balarello, rapporteur. A cet égard, monsieur le secrétaire d'Etat, je tiens, en mon nom personnel et au nom de la commission des lois du Sénat, à appeler l'attention du Gouvernement sur la nécessité de prévoir des mesures transitoires adaptées, car nous avons tous reçu - sans doute comme vous - de nombreuses protestations de fonctionnaires de l'outre-mer. Il faudra donc, dans le décret qui sera pris pour l'application de cet article, préciser que cette mesure s'applique aux seuls fonctionnaires qui feront l'objet d'une affectation dans les départements d'outre-mer après l'entrée en vigueur de la nouvelle loi et non à ceux qui y sont déjà affectés, pour lesquels le versement de la prime d'éloignement est en cours, qui, bien souvent, ont fait des projets, ont réalisé des emprunts, et pour lesquels l'application de la mesure déstabiliserait les budgets.
J'en viens aux travaux réalisés par l'Assemblée nationale en nouvelle lecture.
En nouvelle lecture, l'Assemblée nationale a adopté dix-sept articles dans la rédaction issue des travaux du Sénat et a approuvé un certain nombre de modifications d'ordre rédactionnel ou technique apportées par le Sénat.
S'agissant des dispositions ayant fait l'objet d'une divergence de fond, l'Assemblée nationale est, pour l'essentiel, revenue à son texte de première lecture, tant sur le volet économique et social que sur le volet institutionnel, bien que M. Jérôme Lambert, rapporteur au nom de la commission des lois, ait reconnu dans son rapport que les « avancées sénatoriales » avaient été « nombreuses et constructives ». Vous venez d'ailleurs, monsieur le secrétaire d'Etat, de le confirmer à cette tribune.
Cependant, l'Assemblée nationale, en matière économique, a supprimé les modifications apportées par le Sénat qui tendaient à privilégier l'emploi, en constatant que ces mesures, pour « intéressantes qu'elles soient », allaient trop loin.
Tel est également l'avis du Gouvernement, nous venons de l'entendre. Nous le déplorons, car les économies réalisées seront largement dépassées par les dépenses induites par le chômage élevé qui sévira dans les départements d'outre-mer dans les années qui viennent. Il nous faut y réfléchir, monsieur le secrétaire d'Etat, car la situation risque de dégénérer, si nous n'y prenons garde.
S'agissant des dispositions introduites par le Sénat pour favoriser l'insertion professionnelle des jeunes, l'Assemblée nationale a approuvé l'article 9 bis A, qui étend le champ des activités ouvertes aux emplois jeunes.
En ce qui concerne les amendements adoptés par le Sénat afin d'inciter au retour à l'activité, si l'Assemblée nationale a approuvé les modifications apportées à l'article 13 relatif à l'allocation de retour à l'activité, l'ARA, elle a, en revanche, rétabli, à l'article 9 quater, l'obligation faite aux entreprises d'avoir réduit la durée du travail à 35 heures hebdomadaires pour pouvoir bénéficier du dispositif de congé-solidarité.
Monsieur le secrétaire d'Etat, compte tenu de l'environnement des départements d'outre-mer, que ce soit dans la Caraïbe ou dans l'océan Indien, est-il bien sérieux d'imposer les trente-cinq heures aux entreprises, alors que, nous le savons, les pays voisins ne sont soumis à aucune réglementation du travail ?
L'Assemblée nationale a supprimé deux articles additionnels insérés par le Sénat : l'article 13 bis, tendant à la mise en place de conventions de retour à l'emploi, et l'article 11 bis, qui avait pour objet de faire compenser par l'Etat la charge supplémentaire des départements résultant de l'alignement du RMI.
En ce qui concerne le volet institutionnel, après avoir souhaité marquer en préambule, dès l'article 1er, la perspective d'une évolution institutionnelle différenciée de chacun des départements d'outre-mer ainsi que la possibilité offerte aux assemblées locales des départements français d'Amérique de proposer des évolutions statutaires et à leurs populations d'être consultées sur ces évolutions - nous proposerons d'ailleurs une rédaction différente par voie d'amendement - l'Assemblée nationale a rétabli, sous réserve de certaines modifications, les deux principales dispositions du projet de loi d'orientation qui ont été supprimées par le Sénat et sont à l'origine, comme je l'ai indiqué, de l'échec de la commision mixte paritaire.
S'agissant de la bidépartementalisation de la Réunion, non seulement l'Assemblée nationale en a rétabli le principe posé à l'article 38, mais, au lieu de renvoyer sa mise en oeuvre à une loi ultérieure, comme le prévoyait le texte adopté en première lecture, elle a avancé au 1er janvier 2001 son entrée en vigueur, sur l'initiative de M. Michel Tamaya et des autres députés réunionnais, qui ont notamment fait valoir leur crainte qu'une loi ultérieure ne puisse être adoptée dans des délais assez rapprochés pour permettre la mise en place de la réforme d'ici au 1er janvier 2002, compte tenu des prochaines échéances électorales.
En conséquence, l'Assemblée nationale a adopté un amendement présenté par le Gouvernement afin de préciser les modalités de la création de ce second département à la Réunion au 1er janvier prochain, devenu l'article 38 bis.
Je rappelle par ailleurs que le projet procédait également au découpage des deux futurs départements.
Suivant la proposition de sa commission des lois, l'Assemblée nationale a également rétabli l'article 39, prévoyant la création dans les régions d'outre-mer monodépartementales d'un congrès réunissant le conseil général et le conseil régional, et ayant vocation à délibérer de propositions d'évolution institutionnelle. Il y a eu tout de même une avancée puisque l'Assemblée nationale, en deuxième lecture, a adopté la nouvelle appellation de « congrès des élus départementaux et régionaux ».
L'Assemblée nationale a pris en compte, sur ce dernier point, les observations que j'avais formulées. Lors du débat en première lecture, j'avais en effet souligné les risques de confusion avec le Congrès du Parlement se réunissant à Versailles, voire avec le Congrès américain.
Si l'Assemblée nationale a approuvé un certain nombre d'amendements adoptés par le Sénat sur les autres dispositions du projet de loi, sous réserve de certaines précisions ou améliorations rédactionnelles, notamment dans le domaine culturel ou dans celui du logement, elle est, en revanche, revenue à son texte initial sur diverses dispositions.
L'Assemblée nationale a cependant approuvé la plupart des modifications apportées par le Sénat au titre V, relatif à la coopération régionale, et je m'en félicite.
Elle a, en outre, approuvé, sous réserve de modifications rédactionnelles, l'article 37 ter, inséré par le Sénat sur l'initiative de son rapporteur afin de consacrer dans la loi, comme je l'ai indiqué voilà un instant, l'existence d'une commission de suivi des fonds structurels européens.
Elle a, en revanche, rejeté l'article 9 quinquies A relatif aux forêts domaniales guyanaises. Mais je connais la ténacité de notre collègue Georges Othily ; il n'en restera pas là.
L'Assemblée nationale a renvoyé le règlement de cette question à une future loi sur la forêt guyanaise. Je suis certain que notre collègue Georges Othily se fera un plaisir de déposer une proposition de loi, car il m'apparaît que ce problème est important et qu'il nous faut le régler rapidement.
Quelles sont, aujourd'hui, les propositions de la commission des lois du Sénat en nouvelle lecture ?
La commission des lois se félicite, tout d'abord, que l'Assemblée nationale ait adopté dix-sept articles dans les mêmes termes que le Sénat et ait, en outre, approuvé un certain nombre d'autres modifications diverses ou de compléments que nous avons apportés aux différents volets du projet de loi d'orientation. Sur les cinquante et un articles encore en navette, elle vous propose donc d'adopter vingt-sept articles sans modification.
En revanche, la commission constate que, s'agissant des principales dispositions du texte, qui ont soulevé de réelles divergences de fond entre les deux assemblées en première lecture, l'Assemblée nationale a campé sur ses positions sans prendre en compte les arguments développés par notre assemblée.
Considérant que ces arguments sont néanmoins toujours fondés, la commission propose donc au Sénat d'en revenir, sur ces principaux points, au texte adopté par lui en première lecture en ce qui concerne tant le volet économique et social que le volet institutionnel.
Cependant, la commission considère que, compte tenu de la gravité de la situation économique actuelle des départements d'outre-mer, priorité absolue doit être donnée aux actions susceptibles de réduire le chômage massif qui frappe aujourd'hui la jeunesse de ces départements, sauf à risquer une explosion sociale d'ici à quelques années. Je pense que vous en êtes conscient, monsieur le secrétaire d'Etat, ainsi que le Gouvernement.
La commission des lois estime donc indispensable de renforcer la portée des mesures prévues par le projet en faveur de l'emploi et de l'insertion. Aussi vous proposera-t-elle de rétablir les amendements adoptés en ce sens par le Sénat en première lecture, sur l'initiative de sa commission des affaires sociales. Je ne reprendrai pas ces mesures, car vous les connaissez ; elles avaient principalement pour objet d'étendre le bénéfice des exonérations sociales aux entreprises de moins de vingt salariés au lieu de dix. Vous nous avez dit que cela coûterait fort cher. Je pense néanmoins que c'est indispensable - je vous l'ai dit - dans le contexte des Caraïbes, de l'océan Indien et des pays limitrophes.
La commission proposera également de supprimer à nouveau la possibilité d'un abandon des créances sociales et fiscales, quitte à établir des moratoires car cette mesure serait une prime donnée aux entreprises qui se sont abstenues de régler leurs charges sociales et fiscales.
M. Jean-Jacques Hyest. Une prime à l'incivisme !
M. José Balarello, rapporteur. De même qu'en première lecture, la commission des lois regrette l'insuffisance du volet institutionnel du projet de loi eu égard à la diversité des situations locales. Ce constat la conduit à accepter d'inscrire, à l'article 1er, ce qu'a fait l'Assemblée nationale en nouvelle lecture, la possibilité pour la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et la Réunion, dans le cadre de la République d'évoluer à l'avenir vers de organisations institutionnelles qui leur soient propres.
S'agissant plus particulièrement de la Réunion, elle tient néanmoins à faire observer que cette rédaction reste compatible avec le souhait de l'ensemble des élus réunionnais de conserver le statut de département d'outre-mer, sans toutefois exclure définitivement toute perspective d'évolution de l'organisation institutionnelle de la Réunion.
La commission proposera toutefois - peut-être est-ce un voeu pieux, monsieur le secrétaire d'Etat ? - de supprimer la référence au terme de « pacte » qui n'est pas l'oeuvre du rapporteur de l'Assemblée nationale, notre collègue Jérôme Lambert. Les auteurs du texte adopté par l'Assemblée nationale devraient en effet se pencher sur l'histoire de France durant la fin du XVIIIe et le début du XIXe où existait le « pacte colonial ». (M. Georges Othily s'exlame.)
Cependant, la commission persiste à considérer que les deux principales dispositions institutionnelles du projet de loi, prévues par les articles 38, 38 bis et 39, sont inadaptées et inopportunes ; elle vous proposera donc à nouveau de les supprimer compte tenu des précisions apportées voilà quelques instants.
Par ailleurs, la commission vous proposera également de revenir au texte adopté par le Sénat en première lecture sur un certain nombre de dispositions, telles que la possibilité de transférer, dans certaines conditions, les forêts domaniales de l'Etat dans le patrimoine des collectivités territoriales guyanaises.
En conclusion, comme elle l'avait fait en première lecture, la commission des lois tient à aborder les perspectives d'avenir, le présent texte ne constituant à ses yeux qu'une simple loi d'étape dans la mesure où elle s'apparente davantage à un texte portant diverses dispositions relatives à l'outre-mer qu'à la grande réforme institutionnelle qu'il nous faudra tôt ou tard réaliser aux Antilles et en Guyane. Vous avez d'ailleurs rappelé, monsieur le secrétaire d'Etat, la position du président de la commission des lois, M. Jacques Larché, qui est conforme à celle de la commission des lois du Sénat et de son rapporteur.
A cet égard, tout en soulignant la nécessité de préserver les acquis de la départementalisation et le bénéfice de l'intégration au sein de l'Union européenne et des fonds correspondants, la commission des lois rappelle que les obstacles juridiques constitués par l'article 73 de la Constitution et l'article 299-2 du traité d'Amsterdam ne doivent pas s'opposer définitivement à toute évolution du statut de département d'outre-mer vers une autonomie accrue et, le cas échéant, différenciée, à laquelle aspirent les populations concernées.
Monsieur le président, monsieur le secrétaire d'Etat, mes chers collègues, au bénéfice de l'ensemble de ces observations et sous réserve des amendements qu'elle vous soumettra, la commission des lois vous propose d'adopter le présent projet de loi d'orientation pour l'outre-mer. (Applaudissements sur les travées des Républicains et Indépendants, du RPR, de l'Union centriste et sur certaines travées du RDSE.)
M. le président. J'indique au Sénat que, compte tenu de l'organisation du débat décidée par la conférence des présidents, les temps de parole dont disposent les groupes pour cette discussion sont les suivants :
Groupe du Rassemblement pour la République : 13 minutes ;
Groupe socialiste : 11 minutes ;
Groupe de l'Union centriste : 9 minutes ;
Groupe du Rassemblement démocratique et social européen : 7 minutes ;
Groupe communiste républicain et citoyen : 6 minutes.
Dans la suite de la discussion générale, la parole est à M. Lauret.
M. Edmond Lauret. Monsieur le président, monsieur le secrétaire d'Etat, mes chers collègues, trois années ont été nécessaires pour préparer ce projet de loi, censé développer les activités économiques, l'aménagement du territoire et l'emploi dans les DOM.
Hélas, il faut reconnaître, monsieur le secrétaire d'Etat, qu'après les coupes claires pratiquées en nouvelle lecture à l'Assemblée nationale dans les propositions du Sénat, ce texte entraînera une forte déception outre-mer.
Sur le plan économique, il ne reste de notre texte que la restauration et l'amélioration de la loi Perben de 1994. L'exonération des charges patronales de sécurité sociale pour les petites entreprises répond, certes, à nos préoccupations et à nos demandes répétées, mais sa limitation aux seules entreprises de moins de dix salariés entraînera, de l'avis de tous les experts, un effet de seuil et une distorsion de concurrence.
Les dispositions relatives à l'emploi des jeunes - le projet initiatives-jeunes - sont timides et n'auront pas d'effets sensibles, compte tenu de l'importance du chômage des jeunes en outre-mer, à la Réunion en particulier.
La solution est ailleurs, car le tissu économique des DOM ne permet pas - encore moins qu'en métropole - la pérennisation des emplois jeunes, des contrats emploi consolidés, les CEC, les contrats emploi-solidarité, les CES, et autres emplois de l'économie alternative que vous privilégiez au détriment des emplois du secteur productif.
Par ailleurs, monsieur le secrétaire d'Etat, votre texte ne prévoit rien en faveur du plan export, rien pour le logement, rien pour les 12 000 employés communaux non titulaires.
Sur le plan social, là encore, vous avez raté le rendez-vous avec les habitants des DOM, les Réunionnais en particulier.
Tous les partis politiques, toutes les collectivités locales, tous les syndicats, toutes les associations de chômeurs réclament l'alignement immédiat du RMI et de l'allocation de parent isolé, du complément familial et de l'allocation des mères de familles de plus de cinq enfants.
Les 20 % retenus pour alimenter la créance de proratisation ne bénéficient pas aux RMIstes car, paradoxalement, leurs faibles revenus leur interdisent l'accès aux logements sociaux. C'est un comble !
Or le Gouvernement oppose un veto à l'alignement du RMI dans un délai raisonnable.
En réalité, monsieur le secrétaire d'Etat, les « mesurettes » que comporte ce projet de loi n'ont qu'un seul but : faire avaler par la population la couleuvre qui s'appelle la bidépartementalisation, et ce à des fins purement électoralistes, pour sanctionner les électrices et les électeurs de mon département qui, en 1998, ont fait le choix de confier à la droite le contrôle politique du conseil général.
Dois-je vous rappeler, monsieur le secrétaire d'Etat, que la population de la Réunion, les élus locaux, se sont déclarés hostiles à ce découpage inutile, dangereux, et très coûteux ?
Dois-je vous rappeler l'hostilité du conseil général et du conseil régional qui, tous les deux, à deux reprises, se sont prononcés, et contre le projet gouvernemental, et contre le principe même de la bidépartementalisation ?
Dois-je vous rappeler l'hostilité des syndicats, du patronat, des chômeurs, de la chambre de commerce et d'industrie, de l'église, bref, de l'ensemble des forces vives ?
Dois-je vous rappeler les résultats de trois sondages successifs, IPSOS et Louis Harris, qui tous les trois ont montré l'hostilité grandissante de la population à ce coup de force ?
Je précise que le dernier de ces sondages, paru le mois dernier, fait apparaître que 63 % de nos concitoyens de la Réunion refusent ce « charcutage » ; qu'à Saint-Denis, ville dont le député Tamaya, auteur du rapport contesté, est le maire, seuls 13 % de la population sont favorables à leur premier magistrat. Cela explique votre précipitation, votre affolement, à mettre en oeuvre le découpage deux mois avant les élections municipales et cantonales de mars, par une pitoyable manoeuvre digne d'une république bananière, et en violation des règles démocratiques élémentaires.
Dois-je vous rappeler la lettre du 17 février dernier de M. le Premier ministre qui fixait deux objectifs à ce projet : l'emploi et la prise en compte de la volonté du peuple et des élus locaux ?
Or, ce nouvel article 38, issu d'un amendement d'origine parlementaire qualifié chez nous d'« amendement de la honte », d'ailleurs, à mon sens, non conforme à l'article 40 de la Constitution, ne créera pas d'emplois - M. Queyranne l'a reconnu publiquement à la télévision - et ne tient compte ni de la volonté populaire ni de celles des élus locaux !
Monsieur le secrétaire d'Etat, les Réunionnaises et les Réunionnais m'ont demandé de vous dire deux choses.
D'abord, nous n'accepterons pas la politique du « fait accompli ». C'est à la population de dire si elle veut ou non de ce projet : c'est une question de morale et de démocratie sur laquelle nous ne transigerons pas !
Ensuite, ce genre de procédé, courant dans les pays totalitaires de l'ex-bloc soviétique, ne peut pas être appliqué en France, pays des droits de l'homme. A moins que certains, ici à Paris, ne nous considèrent comme des sous-Français, tout juste bons à tendre la main en disant : « merci Bwana ! »
Eh bien non, monsieur le secrétaire d'Etat, Non, mes chers collègues, nous ne sommes pas les bâtards de la République française ! Vous ne pouvez pas accepter qu'une décision aussi importante pour l'unité et l'avenir de notre département soit imposée « à la hussarde » contre l'avis largement majoritaire de notre population.
Auriez-vous, mes chers collègues, accepté une telle humiliation de vos populations dans vos propres départements ? A l'évidence, non !
Alors, mes chers collègues, je vous demanderai de ne pas vous rendre complices de ce viol de la conscience populaire et de ne pas participer à la casse de l'unité de notre petit département.
Vous ne devez pas, vous ne pouvez pas couper en deux l'île de Lacaussade, de Leconte de Lisle, de Roland Garros et de Michel Debré : « Créole un jour, créole toujours », disait-il.
J'ajoute encore que M. Raymond Barre, notre ancien Premier ministre, a qualifié hier le projet de découpage de son île d'absurde et dangereux, et a réclamé la consultation pour avis de la population.
Monsieur le secrétaire d'Etat, je voudrais, avant de terminer, vous poser publiquement deux questions, qui d'ailleurs sont liées.
Pouvez-vous nous communiquer le coût exact de cette bidépartementalisation ? Des chiffres énormes ont été cités, variant de 300 millions de francs à plus de 400 millions de francs par an.
Où sont inscrits ces crédits ? Je ne les ai pas repérés dans le projet de loi de finances pour 2001.
Pour conclure, monsieur le secrétaire d'Etat, et même si je suis fondamentalement hostile à l'écriture en créole à l'école que vous voulez nous imposer contre notre volonté, je m'adresserai à vous en créole :
« Zot y veut coup' a nous,
Sans consult' a nous ?
Eh ben, si zot y coup' a nous,
En mars, zot va gout a nous ! » (Applaudissements sur les travées du RPR, des Républicains et Indépendants et de l'Union centriste, ainsi que sur certaines travées du RDSE.)
M. le président. La parole est à M. Hyest.
M. Jean-Jacques Hyest. Monsieur le président, monsieur le secrétaire d'Etat, mes chers collègues, nous sommes amenés à examiner le projet de loi d'orientation relatif à l'outre-mer en nouvelle lecture. Notre excellent rapporteur, José Balarello, a dit combien le Sénat avait travaillé sur le volet économique et social et apporté certaines précisions.
A cet égard, je me contenterai donc, monsieur le secrétaire d'Etat, de dire que je suis personnellement choqué que l'on supprime les dettes fiscales et sociales. On ne doit y toucher qu'avec une extrême précaution !
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. On ne les supprime pas !
M. Jean-Jacques Hyest. Vous nous le préciserez ! Mais cela nous est quand même apparu comme une suppression des dettes. Réjouissons-nous s'il s'agit simplement d'examiner chaque situation en particulier avant de prendre les mesures nécessaires, étant toutefois précisé que cette possibilité existe déjà, ne serait-ce que dans le cadre des procédures collectives.
Je crois dès lors que nous pourrons aboutir à un accord sur ce point, car il est vrai qu'un certain nombre d'entreprises connaissent, dans ces départements, des difficultés et qu'il faut trouver des solutions, mais je ne suis pas sûr qu'il soit nécessaire de légiférer à ce sujet : les dispositifs existants peuvent suffire.
Je n'en dirai pas plus sur le volet économique et social.
L'ensemble de la réprésentation nationale considère, semble-t-il, aujourd'hui, après le Président de la République et le Gouvernement, qu'une évolution des départements d'outre-mer est souhaitable. En fait, l'environnement à la fois géographique et culturel doit permettre à ces départements d'évoluer, à condition que les propositions recueillent l'accord de tous, du moins d'une large majorité, car il serait dangereux d'imposer des réformes qui ne sont pas acceptées par l'ensemble des populations et des élus.
D'ailleurs, je me fais une réflexion, monsieur le secrétaire d'Etat. Récemment, nous avons été conduits à examiner la situation de Mayotte. Alors que les parlementaires étaient contre et les élus locaux pour, on a consulté la population, ce qui a donné le résultat que nous avons connu.
Inversement, nous avons entendu parler - comparaison n'est pas raison, mais on ne peut pas ne pas s'interroger - de certains accords dits « de Matignon », à partir desquels, après consultation des élus régionaux, sera élaboré un projet de loi visant à supprimer des départements dans une île.
Cela montre que l'expérience après un certain nombre d'années n'est pas complètement pertinente et qu'il convient de trouver un autre système plus opportun pour l'unité de la Corse.
Monsieur le secrétaire d'Etat, je vais maintenant vous parler de la bidépartementalisation de la Réunion, mais sans doute pas avec la même fougue que notre collègue M. Lauret, qui est élu de ce département et qui vit donc mal ce coup de force institutionnel.
Il s'agit bien d'un coup de force institutionnel puisque, selon le texte initial du projet de loi, la bidépartementalisation, c'était pour après 2002. Cette solution ne me paraissait pas pertinente, mais ce délai permettait au moins de se préparer. L'Assemblée nationale, en nouvelle lecture, sans l'avis de sa commission des lois sur un article qui comportait trente-quatre amendements a voté sans discussion et sans examen. Ce n'est pas une bonne méthode pour légiférer dans le domaine institutionnel.
Certains points démontrent par ailleurs que la bidépartementalisation pose des problèmes.
L'élection des députés, on n'en parle pas ! On la reporte à une loi ultérieure.
En revanche, bizarrement, sur les trois sénateurs, il y en aura un pour le Nord et deux pour le Sud, alors que la population du Nord sera de 340 000 habitants et celle du Sud de 370 000. Une telle disparité ne me paraît pas convenable, elle pose un problème constitutionnel.
Il s'agit là de quelques exemples d'une précipitation qui traduit une mauvaise approche de l'évolution institutionnelle de la Réunion. Mais il en est d'autres qui témoignent que, en fait, l'île de la Réunion forme un tout.
Ainsi, en matière de sécurité civile, on crée un service interdépartemental de secours et d'incendie alors qu'on devrait créer un service par département ! Si un département se suffit à lui-même, comme c'est le cas sur le reste du territoire, je ne vois pas pourquoi on créerait un service interdépartemental.
Les choses sont tellement liées que, même pour l'eau, qui représente une question fondamentale pour la vie - nous connaissons bien les problèmes qui se posent à la Réunion en matière d'eau potable - on prévoit également de créer un service interdépartemental.
Honnêtement, si le fait de créer deux départements me paraissait cohérent, je serais d'accord, mais tel n'est pas le cas. Je pense que cela ne contribuera en rien au développement économique et social qu'attendent les Réunionnais, mais que cela créera des déséquilibres, sans rien changer en matière de déplacements ni de rééquilibrage économique. Créer une nouvelle structure risque de compliquer davantage encore les choses.
M. Lauret a noté en outre qu'il n'existait pas d'étude d'impact, puisqu'il s'agit d'un amendement qui a été déposé en cours de discussion. Cela est un peu dommage, d'autant qu'il faudra bien nous dire combien coûtera la bidépartementalisation, car elle a certainement un coût.
On lit par ailleurs dans le projet de loi que le département qui ne bénéficiera pas des services des fonctionnaires territoriaux pourra recruter des contractuels, alors que, dans quelque temps, nous examinerons un texte relatif à la précarité dans la fonction publique et tendant à résorber le nombre des contractuels.
Tout cela témoigne d'une improvisation totale. Bien entendu, il est toujours facile de nommer un préfet - on trouve toujours des préfets disponibles, on le sait bien, dans la République - mais je crois que ce n'est pas suffisant.
Je regrette vraiment que la réflexion d'ensemble n'ait pas été menée sur une évolution institutionnelle qui est souhaitée. Mais je dois constater que, de ce point de vue, le projet de loi débouche sur peu de choses. Je pense donc que nous aurons à réfléchir à nouveau ensemble pour que les départements d'outre-mer, avec la consultation des populations, puisqu'elle est prévue par ailleurs, puissent proposer des structures qui leur conviennent, qui soient adaptées à leur situation, et, surtout, qui contribuent à leur développement, ce que ne permet pas le texte soumis à notre examen.
Pour toutes ces raisons, mon groupe soutiendra, bien sûr, les propositions de la commission des lois qui visent à supprimer notamment tous les articles concernant l'avenir institutionnel de l'outre-mer, en regrettant que la chance de bâtir un projet plus ambitieux n'ait pas été saisie. (Applaudissements sur les travées de l'Union centriste, du RPR et des Républicains et Indépendants.)
M. le président. La parole est à M. Payet.
M. Lylian Payet. Monsieur le président, monsieur le secrétaire d'Etat, mes chers collègues, nous examinons aujourd'hui, en nouvelle lecture, le projet de loi d'orientation pour l'outre-mer, tel que nous l'avions étudié, ou presque, en première lecture puisque, après l'échec de la commission mixte paritaire, l'Assemblée nationale a rétabli pour l'essentiel le texte qu'elle avait voté au mois de mai dernier.
Sans vouloir reprendre les termes du discours que j'avais prononcé à cette même tribune le 13 juin - de toute façon, le temps qui m'est imparti ne me le permettrait pas - je souhaiterais néanmoins insister sur quelques points qui me paraissent fontamentaux et que j'avais développés à l'époque.
En premier lieu, je tiens à redire que le rattrapage sur trois ou sept ans de certaines prestations sociales sur le niveau métroplitain me paraît toujours aussi inacceptable au regard du principe de l'égalité entre les citoyens, car l'application de ce principe ne souffre pas de délai.
J'ai dit et je redis que plus rien, juridiquement, ne justifie la différence dans le montant versé aux allocataires selon qu'ils résident en métropole ou dans un département d'outre-mer.
J'ai dit et je redis qu'à la Réunion cette revendication dont je me fais l'écho fait l'objet d'un consensus, ce qui est suffisamment rare pour être souligné.
Je sais bien que la procédure ne me permet pas de redéposer des amendements proposant un alignement immédiat du revenu minimum d'insertion et de l'allocation de parent isolé, mais l'intention demeure.
Je sais bien aussi, monsieur le secrétaire d'Etat, car vous l'avez dit tant à l'Assemblée que devant la commission des affaires sociales, que, s'agissant du RMI, le délai de trois ans est un maximum et que, d'ici à la fin de l'année, le calendrier exact de l'alignement serait défini. J'estime que nous sommes presque à la fin de l'année : pouvez-vous aujourd'hui nous donner de plus amples précisions sur ce point ?
Outre cet aspect social, qui demeure à mes yeux primordial, je regrette que, sur l'aspect économique, l'Assemblée nationale n'ait pas retenu les améliorations qu'avait apportées le Sénat afin de renforcer les dispositifs d'aide à l'emploi et à l'insertion. Notre commission des lois proposera de les rétablir. C'est très bien ainsi car n'oublions pas, mes chers collègues, que le problème majeur qui se pose dans nos départements c'est le chômage. C'est sur cette question que nous devons mobiliser nos énergies et travailler ensemble pour éviter l'explosion sociale.
Or, force est de constater que l'on retiendra surtout de l'examen de ce projet de loi les passions qu'il a soulevées autour de deux questions seulement : êtes-vous pour ou contre la bidépartementalisation de la Réunion ? Etes-vous pour ou contre le congrès aux Antilles ?
J'en viens donc maintenant au sujet qui divise, je dirai même qui fâche : le volet institutionnel. C'est le principal sujet de désaccord entre l'Assemblée nationale et le Sénat, celui qui a provoqué l'échec de la commission mixte paritaire.
L'Assemblée nationale a non seulement rétabli la création d'un second département à la Réunion, qui avait été supprimée par le Sénat, mais elle l'a avancée au 1er janvier 2001 et, sur l'initiative du Gouvernement, elle a défini les modalités de sa mise en oeuvre. Nous avons les uns et les autres exprimé nos positions lors du débat en première lecture. Est-il vraiment utile de reprendre la discussion aujourd'hui ?...
La commission des lois du Sénat proposera de supprimer les articles 38 et 39. Ceux qui avaient voté cette suppression au mois de juin referont bien entendu de même aujourd'hui. Nul doute que l'Assemblée nationale, en dernier lieu, rétablira ces dispositions.
Je dirai simplement à ce sujet que je regrette sincèrement que cette question ait été le centre d'un combat politique, pour ne pas dire politicien, surtout à la Réunion, qui a occulté les autres dispositions du projet de loi en diabolisant la bidépartementalisation et en jetant l'anathème sur ceux qui la défendent. Il suffit pour s'en convaincre d'avoir écouté certains discours.
Depuis, les passions se sont apaisées à la Réunion. Pour beaucoup de Réunionnais, malgré ce que l'on dit ici ou là, la messe est dite. Même la presse, par ses articles de fond, explique ce qui va se passer dans les deux départements.
Quant à moi, je consacrerai mon énergie au développement des deux départements créés dans un objectif de développement général de la Réunion et pour le plus grand bien des Réunionnais, et ce sans avoir à respecter les consignes de parti, car mon parti, c'est la Réunion.
Monsieur le secrétaire d'Etat, dès que la loi sera promulguée, nous comptons sur votre diligence pour faire paraître au plus tôt les nombreux décrets d'application nécessaires afin de répondre aux attentes des populations d'outre-mer. Globalement, cette loi d'orientation est une chance pour la Réunion. (Applaudissements sur certaines travées du RDSE, ainsi que sur les travées socialistes et sur celles du groupe communiste républicain et citoyen.)
M. le président. La parole est à M. Vergès.
M. Paul Vergès. Monsieur le président, monsieur le secrétaire d'Etat, mes chers collègues, l'Assemblée constituante, en adoptant à l'unanimité, le 19 mars 1946, la loi de départementalisation, ouvrait, pour les quatre vieilles colonies, comme on les appelait, l'ère de l'égalité. Cinquante-cinq ans plus tard, la loi d'orientation pour l'outre-mer annonce l'ouverture d'une ère nouvelle à la Réunion.
Après la réalisation prochaine et définitive de l'égalité sociale, cette ère nouvelle sera placée sous le double signe du développement durable et de la responsabilité reconnue aux Réunionnais.
A l'évidence, le projet de loi d'orientation marque une étape importante dans la marche des Réunionnais vers l'égalité et vers le développement, indissociables l'une de l'autre.
Il s'agit d'une étape finale vers l'égalité, commencée en 1946 et aujourd'hui quasiment achevée avec l'engagement répété du Gouvernement de procéder à l'alignement du RMI dans les meilleurs délais.
Il s'agit d'une étape décisive dans la marche vers le développement, ouverte dès 1992 par les Réunionnais, avec l'élaboration d'un Plan de développememnt actif. L'élaboration d'un projet de développement solidaire, global et cohérent constitue en effet à la Réunion une priorité stratégique depuis plus d'une décennie.
L'entrée en vigueur de la loi au 1er janvier 2001 concrétise aujourd'hui ces efforts.
Par l'effort budgétaire sans précédent qu'il représente, par l'ampleur des mesures de soutien au secteur productif, par le caractère volontaire et novateur des dispositifs tendant à la création massive d'emplois dans le secteur traditionnel comme dans l'économie solidaire, par la valorisation de nos nombreux atouts, notamment en matière de coopération internationale, par son caractère global et cohérent, ce projet de loi d'orientation fait renaître l'espoir d'un renversement des tendances.
En raison de la simultanéité dans l'application de la loi d'orientation, du dispositif de soutien fiscal à l'investissement, que l'on appelle la défiscalisation, du contrat de plan Etat-région pour 2000-2006, du plan de développement régional avec l'Union européenne, les conditions semblent aujourd'hui objectivement réunies pour qu'un « bond en avant » soit opéré.
Mais passer de la mythologie du développement à sa réelle concrétisation suppose de part et d'autre des efforts continus et soutenus.
Cela signifie que, si le vote par le Parlement de la loi marque l'aboutissement d'un processus d'élaboration législatif, ce vote représente surtout un point de départ dans l'action afin d'inscrire dans le quotidien des Réunionnais les changements attendus. La tâche est immense ; elle est devant nous. A la Réunion, le 1er janvier 2001 doit sonner l'An I du développement durable !
Les Réunionnais, comme en témoigne leur implication dans l'élaboration de ce projet de loi, seront au rendez-vous. Les acteurs du développement, les collectivités locales, les entrepreneurs, les artisans, les pêcheurs, les agriculteurs, les jeunes et le monde associatif ont accompagné pas à pas, au cours de ces deux années, la préparation de cette loi ; ils sauront tirer le meilleur des mesures qui sont proposées. Les dizaines de milliers de chômeurs aussi - et en premier lieu les jeunes - qui attendent les créations d'emplois.
C'est une responsabilité immense pour tous - élus comme acteurs économiques - car une telle conjonction d'éléments favorables est rare dans l'histoire d'un pays.
Nous serons, pour notre part, attentifs à la prise rapide des décrets d'application et à l'accompagnement qu'apporteront les services déconcentrés de l'Etat à la mise en oeuvre dans les meilleures conditions des mesures inscrites dans la loi.
Ces efforts ne doivent pas occulter l'ampleur des réformes qui restent encore sans réponse ; dans le cadre de l'élaboration de la loi Sapin, des solutions doivent être proposées au problème très sérieux de la fonction publique territoriale outre-mer.
Nous en avons longuement débattu au cours de la première lecture et chacun s'accorde sur le fait que l'avenir de notre administration communale en dépend.
Avant de conclure, monsieur le président, monsieur le secrétaire d'Etat, mes chers collègues, je dirai un mot sur le volet institutionnel, qui a largement été discuté en première lecture devant notre assemblée.
L'Assemblée nationale a rétabli, pour les départements français d'Amérique, l'article 39, et, pour la Réunion, l'article 38, qui instaure un second département au 1er janvier 2001.
La commission des lois de notre assemblée a confirmé sa proposition de suppression de ces deux articles.
Je veux, sans insister, souligner que la présente loi forme un tout global et cohérent. Le projet de développement qui se dessine fait du volet économique de la loi un élément indissociable des autres volets : social, culturel et politique.
A la Réunion, il est important que les mesures d'ordre économique et social puissent se déployer dans un cadre favorisant un aménagement plus équilibré du territoire, que permettra, précisément, la création d'un second département.
Je tiens aussi à dire avec mon collègue Robert Bret, qui interviendra sur cet aspect dans le débat, qu'à l'heure où des réflexions légitimes sont engagées pour donner un nouveau souffle à la décentralisation le statu quo que la commission des lois propose en fait à l'outre-mer laisse perplexe.
Le sens historique commande de répondre à cette aspiration à un pas en avant en faveur d'un développement durable dans la responsabilité reconnue.
Au-delà des réponses immédiates à la situation d'urgence que connaissent nos régions d'outre-mer, nous ne devons pas perdre de vue des problématiques essentielles - comme la croissance démographique ou les conséquences de l'effet de serre sur le climat - qui, bien que moins apparentes pour certaines, accumulent chaque jour les éléments qui bouleverseront la réalité de demain.
La réelle prise en compte de ces données et leur anticipation sont la condition pour que les efforts importants réalisés aujourd'hui ne soient pas annihilés demain. Mais notre séance signifie que nous nous acheminerons dans quelques semaines vers ce que nous appellerons, encore une fois, l'An I du développement durable et solidaire de la Réunion. (Très bien ! et applaudissements sur les travées du groupe communiste républicain et citoyen, sur les travées socialistes, ainsi que sur certaines travées du RDSE.)
M. le président. La parole est à M. Lise.
M. Claude Lise. Monsieur le président, monsieur le secrétaire d'Etat, mes chers collègues, je ne sais pas si tous, ici, nous mesurons bien l'impatience des futurs bénéficiaires de la loi d'orientation pour l'outre-mer.
Je ne sais pas si nous avons suffisamment conscience de l'état d'esprit dans lequel peut se trouver, par exemple, celui qui attend de savoir s'il va ou non se lancer dans une opération de développement de sa PME ou de son hôtel, de son restaurant, de son commerce ou encore de son exploitation agricole, ou de l'état d'esprit de celui qui, plus simplement, veut savoir s'il va enfin pouvoir procéder au minimum d'embauche lui permettant de travailler désormais dans les conditions minimales d'efficacité et de rentabilité. Il s'agit d'une interrogation angoissante émanant notamment, nous le savons, d'une majorité d'artisans ou de petits patrons pêcheurs.
Je ne sais pas si nous avons suffisamment conscience de l'état d'esprit de celle ou de celui dont l'activité ne peut plus se poursuivre sans la mise en oeuvre rapide de véritables plans de sauvetage contre les effets d'un trop lourd endettement social et fiscal. Et de l'état d'esprit du jeune demandeur d'emploi, du chômeur de longue durée ou du RMIste suspendu à l'espoir de pouvoir créer, grâce à une aide appropriée, sa propre entreprise.
Tous ont vraiment hâte de voir mises en oeuvre les nombreuses dispositions du projet de loi d'orientation sur lesquelles je suis longuement intervenu en première lecture et dont ils savent pouvoir attendre beaucoup quoi qu'en disent, avec une parfaite mauvaise foi, ceux qui parlent à ce propos de « mesurettes ». Je pense aux allégements de charges, au projet initiative jeune, à l'allocation de retour à l'activité, aux primes à la création d'emplois, aux plans d'apurement des dettes sociales et fiscales, etc.
Ils ne mettent nullement en cause la méthode d'élaboration de ce projet de loi, qui, pour une fois, a permis d'accorder le temps qu'il fallait à la consultation des acteurs politiques, économiques, sociaux et culturels des DOM.
Pourtant, ils ne comprennent pas que, au terme d'une première lecture qui a permis non seulement à l'Assemblée nationale et au Sénat d'améliorer et d'enrichir incontestablement le texte mais aussi de clarifier les questions qui pouvaient faire débat, députés et sénateurs ne soient pas parvenus à un accord permettant une mise en application, la plus rapide possible, du projet de loi.
Ils ont surtout le sentiment qu'en la matière ce sont des intérêts partisans qui ont prévalu et que, au bout des stratégies qu'ils devinent, il ne reste pas grand-chose de leurs préoccupations quotidiennes.
Comment comprendre, en effet, la position de blocage obstiné affichée par la majorité de la Haute Assemblée à l'encontre de l'article 38 et de l'article 39 ?
Mon collègue Paul Vergès a rapidement dit ce qu'il fallait au sujet de l'article 38.
S'agissant de l'article 39, qui intéresse plus particulièrement les départements français d'Amérique, vous me permettrez de faire fi des faux-semblants et de dire clairement où se situe réellement le débat.
Il suffit d'examiner les choses avec un tant soit peu d'objectivité pour se rendre à l'évidence !
La suppression de l'article 39 est réclamée non pas parce que les dispositions que comporte cet article apparaissent contestables en elles-mêmes, mais tout simplement parce que celles-ci ne conviennent pas à la démarche politique empruntée depuis quelque temps par trois personnalités politiques qui président les trois conseils régionaux des DFA, et dont l'une se trouve être membre de la majorité sénatoriale.
Cela est si vrai que j'en connais plus d'un ici qui ont d'abord accueilli favorablement la méthode d'évolution institutionnelle et statutaire différenciée, démocratique et transparente que j'ai proposé de retenir pour les DOM et que l'on retrouve, pour l'essentiel, à l'article 39, puis qui ont changé de position depuis la publication d'un certain « Appel de Basse-Terre ».
En fait, cet appel n'est rien d'autre qu'un compromis passé entre ses signataires - qui appartiennent à trois camps jusque-là opposés : le camp indépendantiste, le camp autonomiste et celui que l'on appelait traditionnellement le camp départementaliste - sur un objectif d'évolution statutaire qu'ils estiment indispensable pour les trois DFA.
On ne voit donc pas, au premier abord, pourquoi il faudrait mettre en parallèle, et plus encore en opposition, ce qui se présente comme un projet, ou plus exactement une ébauche de projet, et les dispositions contenues à l'article 39 du projet de loi d'orientation qui, elles, constituent un cadre légal et une méthode d'évolution institutionnelle ou statutaire.
Autrement dit, rien n'empêchait - et n'empêche toujours - les tenants de l'Appel de Basse-Terre de continuer à étoffer leur projet, jusqu'ici inachevé, et de décider de le soumettre aux élus locaux réunis en congrès dans chacun des trois départements concernés sitôt la promulgation de la loi d'orientation.
Alors il faut bien trouver de mauvaises raisons à un refus dont on ne veut pas avouer les vrais motifs !
C'est ainsi qu'on nous dit qu'il n'est pas nécessaire de faire inscrire dans la loi la possibilité pour les élus départementaux et régionaux de se réunir en congrès. Quoi de plus évident, en effet !
Sauf que, soyons sérieux, l'article 39 ne se résume nullement à la simple réunion en congrès des élus locaux.
Il fixe également les modalités de prise en compte, par les instances gouvernementales, de tout projet d'ordre institutionnel et, surtout, il prévoit, en cas de proposition de changement de statut, la mise en oeuvre d'une consultation des populations intéressées.
Mais, s'agissant du seul congrès, si son inscription dans la loi est tellement inutile, pourquoi tant de beaux esprits dépensent depuis des mois autant d'énergie pour l'en empêcher ? Pourquoi certains ont-ils fait une fixation quasi névrotique sur cette question, au point d'avoir réussi, pendant assez longtemps, à occulter toute la partie économique et sociale du projet de loi d'orientation ?
Alors on nous dit : « Oui, mais, de toute façon, ça ne passera pas la barrière du Conseil constitutionnel ! » Et comme le propos cache mal ce qui est le plus souvent un souhait, ceux qui le tiennent s'apprêtent en général à faire en sorte qu'il y ait à coup sûr saisine du juge constitutionnel.
Dans ces conditions, malgré ce qu'en pense le Conseil d'Etat et nombre d'éminents constitutionnalistes, on ne peut nier l'existence du risque. Mais, pour autant qu'il existe, je ne vois pas pourquoi il ne faudrait pas l'assumer. Je ne vois pas non plus pourquoi cela devrait nous priver de l'occasion de voir si, avec le temps, compte tenu de l'évolution des esprits sur les questions institutionnelles, de l'apport de l'Europe dans ce domaine, notamment de l'existence de l'article 299-2 du traité d'Amsterdam, le Conseil constitutionnel n'a pas quelque peu infléchi son interprétation jusqu'ici extrêmement restrictive de l'article 73 de la Constitution.
Il est d'ailleurs curieux de constater que ceux qui semblent si sourcilleux s'agissant de la constitutionnalité du congrès ne s'attardent pas trop sur le point de savoir quel sort pourrait être réservé par le Conseil constitutionnel à leur propre projet, qui, tel qu'il se dessine, pose manifestement des problèmes autrement plus épineux de compatibilité avec la Constitution actuelle.
Pour ma part, même dans le cas où l'article 39 serait censuré par le Conseil constitutionnel, je considère que subsisterait malgré tout un acquis indéniable.
En effet, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, le seul fait qu'un gouvernement ait accepté d'inscrire dans un texte législatif une procédure d'évolution institutionnelle et statutaire différenciée des DFA constitue une importante victoire politique.
Le vote de cette disposition par le Parlement constituera une seconde et encore plus importante victoire. Ce sera, pour la première fois, l'obtention d'une reconnaissance officielle du droit à l'autodétermination des peuples martiniquais, guadeloupéen et guyanais.
A partir de là, il est incontestable que, désormais, rien ne sera plus comme avant.
Et même dans l'hypothèse d'une censure du Conseil constitutionnel, les élus locaux se trouveront dans un contexte beaucoup plus favorable qu'auparavant pour réclamer en même temps que les modifications de la Constitution absolument indispensables à la mise en oeuvre d'un éventuel changement de statut celles qui permettront une consultation des populations concernées.
Cette consultation des populations est pour moi le point fondamental, et je ne suis pas sûr qu'il n'existe pas là une vraie divergence avec les tenants de la démarche de Basse-Terre. Certes, ceux-ci proclament qu'ils sont partisans de consultations locales en cas d'évolution statutaire. Ce serait d'ailleurs politiquement suicidaire pour eux de dire autre chose, tant les citoyens de nos départements y sont profondément attachés.
Mais je m'interroge sur ce qui, dans l'article 39, constitue leur cible réelle. A travers le congrès, n'est-ce pas avant tout la procédure de consultation locale qui est visée ? Je suis d'autant plus porté à le croire qu'un amendement présenté par la commission des lois tend à supprimer, à l'article 1er, le paragraphe introduit par l'Assemblée nationale pour précisément mettre en valeur, dès le début du texte, la nécessité de garantir, dans le cadre de tout processus d'évolution, la maîtrise locale de la décision finale.
Sur un plan plus général, je suis convaincu qu'il existe, en réalité, une divergence fondamentale entre deux démarches face à la nécessité de doter les actuels DFA d'un niveau de responsabilité locale suffisamment important pour leur permettre de mieux convevoir leur développement, de mieux préserver leur identité et de mieux maîtriser leur avenir en fonction des aspirations de leurs peuples. Cette divergence ne porte pas forcément sur le modèle d'autonomie régionale pouvant correspondre à cette nécessité ; elle porte essentiellement sur la voie à emprunter pour y parvenir.
Je suis, pour ma part, évidemment favorable à toute discussion visant à rechercher le statut d'autonomie le plus pertinent pour la Martinique. Cela ne devrait étonner personne puisque, militant autonomiste de longue date, j'ai fait le choix de répondre à un appel qui date, lui, de 1956, l'appel d'Aimé Césaire qui se conclut par le fameux : « L'heure de nous-mêmes a sonné ! » Simplement, en matière de statuts, je demande à voir de très près, persuadé que, plus un pays est petit, plus il faut être exigeant sur la présence de contre-pouvoirs et de garde-fous démocratiques.
Par ailleurs, même si un statut pouvait m'apparaître particulièrement indiqué pour la Martinique, je ne me sentirais pas le droit de l'imposer à qui que ce soit, d'autant que je suis intimement convaincu que la voie d'évolution choisie conditionne largement ce que deviendra un projet. « Le but est dans le chemin » disent, à juste titre, les maîtres bouddhistes.
On le voit, le véritable débat se situe, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire à cette tribune, entre ceux pour qui toute évolution statutaire dans un DOM doit s'opérer selon des voies réellement démocratiques et ceux pour qui elle doit être l'affaire de minorités agissantes s'octroyant le droit de parler, de négocier et de décider à la place du peuple.
Il est évident que ceux qui ont décidé d'opter pour la deuxième solution ne peuvent que combattre la procédure prévue à l'article 39. Face à une telle alternative, je ne peux vraiment pas croire que la Haute Assemblée puisse persister à faire le choix de l'aveuglement. Je souhaite donc que, sur l'article 39, l'on n'assiste pas une nouvelle fois à un vote mécanique mais que chacun ait vraiment à coeur de voter en conscience.
Monsieur le président, monsieur le secrétaire d'Etat, mes collègues, le projet de loi d'orientation pour l'outre-mer tel qu'il nous est soumis est un très bon projet. Il peut encore être quelque peu enrichi. C'est dans cette optique que je présenterai tout à l'heure trois amendements.
Il ne doit cependant être ni mutilé ni dénaturé. Il doit absolument conserver toute sa cohérence si l'on veut qu'il traduise une réelle volonté de rupture dans la manière habituelle d'appréhender les réalités des départements d'outre-mer.
N'ayons garde désormais, en nous attaquant aux problèmes économiques et sociaux qui s'y posent et dont on connaît l'acuité, d'oublier la demande de responsabilité des peuples.
C'est seulement à ces conditions que, avec l'ensemble du groupe socialiste, je serai en mesure d'émettre un vote favorable sur le texte qui sortira des travaux de notre assemblée. (Applaudissements sur les travées socialistes et sur celles du groupe communiste républicain et citoyen.)
M. le président. La parole est à Mme Michaux-Chevry.
Mme Lucette Michaux-Chevry. Monsieur le président, monsieur le secrétaire d'Etat, mes chers collègues, l'annonce du projet de loi d'orientation pour l'outre-mer a été accueillie de façon favorable. Il le fut, d'abord, parce que, depuis la loi Pons, puis la loi Perben, l'outre-mer semblait oublié. C'est la raison pour laquelle les parlementaires de tous bords politiques réclamaient au Gouvernement un débat de fond sur l'outre-mer.
Ensuite, le fait de confier à deux parlementaires de l'outer-mer la mission d'émettre des propositions ne pouvait que créer un grand espoir : celui de voir prendre en compte la réalité de nos problèmes.
Hélas ! la désillusion allait poindre rapidement.
En effet, au rapport Lise-Tamaya, alors toujours en gestation, se sont substitués d'autres rapports techniques - le rapport Mossé, le rapport Senners, le rapport Fragonard - qui ont occulté le rapport des parlementaires en mission et, tandis qu'une grande publicité a été donnée au rapport Fragonard, le rapport Lise-Tamaya est arrivé, lui, tout doucement, par la poste !
Le projet de loi tant attendu fut finalement publié dans la précipitation le 13 décembre, à la suite de la déclaration de Basse-Terre du 1er décembre, déclaration que vous devriez lire, monsieur Lise. En tout cas, je peux vous dire qu'il n'a jamais été question pour nous, qui connaissons mieux la violence que vous, d'imposer notre point de vue aux populations. Au contraire, nous avons cherché à ouvrir entre nous, loin des clivages politiques, une consultation, un débat, nous avons souhaité entendre et écouter nos compatriotes.
Cela gêne beaucoup que, en Guadeloupe, nous soyons arrivés à faire ce que certains n'ont pu obtenir. C'était une gageure que de faire siéger ensemble M. Marie-Jeanne, qui réclame l'indépendance, M. Karam, autonomiste, et moi qui ai toujours défendu la présence française au péril de ma vie et de celle de ma famille, ce que vous semblez oublier.
Le projet de loi actuel ne tient pas compte de certains avis pertinents des rapports techniques ni même des propositions - je suis plus objective que vous, mon cher collègue - que vous aviez formulées dans votre rapport en vue de déboucher sur plus de décentralisation et sur la recherche de nouveaux moyens financiers pour les collectivités.
De même, le Gouvernement ne fait aucun cas des avis défavorables des collectivités territoriales. Le conseil régional de Guadeloupe, composé de membres de la majorité et de l'opposition, a ainsi voté contre le projet de loi et pour la déclaration de Basse-Terre et les études qui ont suivi.
Le projet de loi était considéré à l'époque comme tellement important qu'on a pu le comparer à l'abolition de l'esclavage, mais il a subi depuis de très nombreuses modifications.
Vous ne m'avez pas convaincue tout à l'heure, monsieur le secrétaire d'Etat, quand vous avez déclaré qu'il fallait consulter les populations des départements français d'Amérique à propos des institutions alors que, d'ores et déjà, en vertu du point de vue d'élus locaux et de certaines personnes, vous avez décidé d'appliquer la bidépartementalisation. Je considère, pour ma part, que la consultation des populations est un devoir sacré, une condition du respect de la démocratie.
J'ai relevé dans ce texte quantité de contorsions qui me gênent ; je vais les rappeler rapidement.
Le Gouvernement a conscience du fait que les charges sociales et fiscales pénalisent les entreprises de l'outre-mer qui sont fragiles, mais il ne propose que quelques mesurettes, et non pas un dispositif global plus lisible.
J'ai entendu tout à l'heure M. le rapporteur, parlant des 35 heures, montrer le handicap que ce dispositif représentait par rapport aux pays de la zone. Mais enfin, monsieur le secrétaire d'Etat, qui chez nous travaille trente-cinq heures par semaine ? Vous avez oublié Noël, Pâques, le 1er novembre, le 2 novembre, le carnaval, qui dure neuf jours, etc. (Sourires.) Il fallait mettre tout cela à plat !
Il faut prendre conscience des réalités de l'outre-mer !
Par ailleurs, fixer à dix salariés le seuil maximum permettant de bénéficier des exonérations revient à créer une concurrence déloyale lors de la participation aux appels d'offre parce qu'une entreprise qui emploiera dix salariés pratiquera des prix plus intéressants que celle qui en comptera onze.
Une autre contradiction me paraît devoir être relevée : la sous-consommation des fonds structurels européens induit comme solution la création d'une commission que j'appellerai « commission de bavardage ». En effet, cette solution traduit une méconnaissance des causes profondes et réelles de la sous-consommation.
Sous-consommation, pourquoi ? Le département de la Guadeloupe n'a pas consommé les 120 millions de francs destinés à ses ports parce que ce département est en faillite chronique.
Sous-consommation pourquoi ? Parce que la région Guadeloupe n'a pas reçu les 217 millions de francs qui devaient lui être versés au titre des années 1998, 1999 et 2000.
Sous-consommation, pourquoi ? Parce que les porteurs de projets n'ont pas les moyens de les faire avancer.
Pour remédier à cette sous-consommation, nous avions proposé la mise en place d'un fonds régional de préfinancement des fonds européens. Nous n'avons jamais obtenu de réponse sur ce point.
Vous proposez que soit créé un véritable comité de suivi, mais ce comité de suivi existe ! Il est obligatoire ! Le comité de suivi est prévu aux pages 23 et suivantes du DOCUP, le document unique de programmation. Il se réunit au moins deux fois par an. Il module les plans, il établit un déflateur qui permet une meilleure répartition. Je peux dire que, dans la région que je préside, 90 % des fonds européens ont été consommés grâce à une répartition très intelligente qui s'exerce au niveau du comité de suivi.
Pour répondre à l'éloignement - et je ne parle pas d'une liaison entre la capitale régionale et Paris comme on l'a toujours favorisée en Corse - nous demandons un traitement de l'archipel guadeloupéen, qui comporte six îles. Pour répondre à ce handicap, le Gouvernement ne propose qu'une mesure, qui est déjà en application, d'ailleurs : réduire le prix du livre.
Certes, il doit y avoir un CAPES de créole. C'est très bien ! Mais quel créole allez-vous enseigner dans nos écoles ? Celui de Basse-Terre, de Grande-Terre ou de Marie-Galante ? En tout cas, attention au créole américain, qui est en train de pénétrer dans la zone de la Caraïbe !
Autre motif d'étonnement : l'article 36 bis.
Cet article est sans fondement. Il crée une discrimination entre les îles de Saint-Barthélémy, de Saint-Martin et les autres îles de l'archipel. De plus, monsieur le secrétaire d'Etat, il méconnaît le contenu du contrat de plan signé avec l'Etat qui, à la page 65, comporte déjà un dispositif de développement des îles comprenant des mesures spécifiques, non pas seulement pour Saint-Martin et Saint-Barthélemy, mais pour les six îles qui composent l'archipel de la Guadeloupe. Il y a des mesures pour Saint-Martin, Saint-Barthélemy, Marie-Galante, Grande Terre, Basse Terre et Desirade, et ce depuis le XIe plan, soit 1994.
Autre ambiguïté : le congrès.
Le fonctionnement du congrès plaît à certains de nos collègues, mais il est pour le moins tortueux ! Il était d'abord convenu que le congrès délibérerait, que la décision serait transmise au Premier ministre et qu'à la réunion suivante un procès-verbal viendrait confirmer les décisions déjà transmises. Maintenant, chaque assemblée sera amenée à entériner les décisions du Congrès... Ce n'est pas sérieux, monsieur le secrétaire d'Etat !
A l'heure actuelle - peut-être les élections qui se profilent perturbent-elles certaines personnes, je peux le comprendre - une grève des transports frappe la Guadeloupe. Cette grève dure depuis deux mois et l'on ne parvient pas à réunir autour de la même table des représentants du conseil général et du conseil régional pour trouver une solution à ce problème qui touche les populations les plus déshéritées. Je le répète, ce n'est pas sérieux, monsieur le secrétaire !
Il n'est pas sérieux non plus, monsieur le secrétaire d'Etat, que RFO ait complètement transformé vos propos. Au demeurant, la population, qui est sans doute plus intelligente qu'on ne le croit, a compris que M. le secrétaire d'Etat n'avait pas pu dire cela. Cela a évité bien des perturbations !
L'affaire des transports est également symptomatique. Le conseil général propose de faire voter une quatrième assemblée, l'assemblée des transporteurs, et d'en faire des fonctionnaires.
Toutes ces questions montrent bien que le fonctionnement du congrès est tortueux.
Nous n'avons pas peur du congrès maintenant, mon cher collègue Lise, car, en Guadeloupe, nous sommes majoritaires. Le congrès fera donc ce que le conseil régional décidera. C'est le fonctionnement du congrès qui n'est pas bon. Nous l'avons dit. Si c'est la première fois qu'on en parle ici, c'est parce que - vous l'avez peut-être oublié - c'est la première fois que j'interviens dans ce débat.
Bref, le projet de loi qui nous est soumis est confus. Il traduit une méconnaissance du fait domien et l'oubli de données importantes.
S'agissant de la banane antillaise, par exemple, la France aurait été bien inspirée d'utiliser la jurisprudence intelligente de l'Espagne, qui a appliqué la préférence nationale sur son territoire, et ne pas laisser la banane antillaise, française, européenne, se trouver en concurrence avec la « banane dollar » américaine.
J'en viens au problème de la pêche, monsieur le secrétaire d'Etat. Depuis 1987, nous entendons parler des zones territoriales et de leur délimitation.
Or, quand un Français de l'hexagone est arrêté dans une île quelconque, on dépêche des émissaires pour régler le problème et quand un marin-pêcheur de la Guadeloupe est arrêté, emprisonné à Sainte-Lucie ou à Antigua, ce sont les élus locaux qui doivent se débrouiller sur le terrain pour tenter de trouver une solution.
Parallèlement, le problème des zones territoriales n'est pas réglé et nous continuons à voir des bateaux étrangers venir piller nos eaux territoriales.
Le thème de la coopération a été évoqué et chacun s'est montré très satisfait. J'ai bien entendu vos propos sur ce point, monsieur le secrétaire d'Etat.
Mais votre coopération est bien à plat. Pourquoi ?
Le premier discours de coopération, le plus important, a été prononcé par M. Rocard, alors Premier ministre. Ce fut son fameux discours de Cayenne.
Puis, M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères mit sur pied l'association des Etats de la Caraïbe, dont l'acte de naissance fut signé à Carthagène et ratifié par une loi du 29 décembre 1997.
Or, que s'est-il passé la semaine dernière, monsieur le secrétaire d'Etat ?
Votre collègue secrétaire d'Etat au tourisme est arrivée en catimini en Guadeloupe pour accueillir les ministres de tous les Etats compris entre Cuba et le Venezuela, afin d'y tenir une réunion sur le tourisme, domaine qui nous intéresse au premier chef. Nous n'avons été ni invités ni informés. Nous n'avons même pas pu nous rendre à l'aéroport et faire preuve d'un minimum de correction vis-à-vis de nos voisins et, suprême insulte, le secrétaire général de l'AEC, l'Association européenne de coopération, a quitté par ses propres moyens Saint-Martin et Saint-François et est venu à Basse-Terre nous saluer - ce qui fait deux heures de route aller et deux heures de route retour - pour nous dire qu'il ne comprenait pas que la France viole les accords de l'AEC.
Rencontre des ministres des transports à Panama : ni la Guadeloupe, ni la Martinique, ni la Guyane n'en sont informées.
Rencontre encore au Costa Rica : ni la Guadeloupe, ni la Martinique, ni la Guyane n'en sont informées !
Et l'on vient me parler de coopération régionale, de possibilité de passer des accords internationaux ! Lesquels ?
Je vois aussi dans le projet que l'on va consulter le conseil économique et social départemental. Je ne connais pas de conseil économique et social départemental. Allez-vous en créer un ? Je ne connais que le conseil économique et social régional.
J'ajoute que la coopération est en danger, monsieur le secrétaire d'Etat. La France, sans rien dire, a abandonné son siège au sein du conseil d'administration de la banque de développement de la Caraïbe. De ce fait, actuellement, aucune de nos entreprises ne peut obtenir de marché dans la Caraïbe.
Ce retrait de la France me semble démontrer le désintérêt du Gouvernement pour ce qui se passe dans la zone caraïbe. Or elle a un rôle stratégique considérable à y jouer.
Au moment où les Etats de cette zone, qui sont presque tous francophiles, qui sont liés à nous par l'histoire et la culture, prennent conscience de l'apport de l'Europe, qui permet notamment aux départements de la Guadeloupe et de la Martinique d'apparaître comme très avancés en matière de télécommunications ou d'énergies renouvelables, voilà la France qui se retire de la banque de développement, alors que celle-ci constitue un lien indispensable !
Je pense, contrairement à ceux qui ont attaqué la déclaration de Basse-Terre, que nous avons créé un espace de dialogue, où nous faisons tout pour écarter la méchanceté, la médisance, la violence, la haine, où nous nous efforçons de partager avec les autres ce sentiment fort de la place de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Guyane dans la Caraïbe. Cette place doit être de mieux en mieux reconnue, grâce à notre action personnelle, à celle de la France et à celle de l'Europe, actions que nous avons menées en complémentarité en faveur de l'ensemble de la région Caraïbe. Il n'y a là nulle conception dictatoriale. Ce qui gêne sans doute beaucoup de gens, c'est que nous ayons ainsi innové.
Quoi qu'il en soit, pour ma part, je n'apporterai pas mon soutien à ce projet de loi. Notre déception a été trop grande. Nous attendions des mesures beaucoup plus fortes, beaucoup plus amples en matière de développement économique. Nous attendions des mesures plus appuyées en faveur de la jeunesse ; tout ce qui est proposé ici pour les jeunes, nous l'avons déjà mis en place en Guadeloupe.
Je vous signale, monsieur le secrétaire d'Etat, que beaucoup d'athlètes guadeloupéens, lors des grandes compétions sportives internationales, font monter le drapeau français et résonner la Marseillaise. Malheureusement, en regard des résultats que nous avons l'honneur d'offrir à la France, la participation du budget de l'Etat à la vie sportive en Guadeloupe est vraiment insignifiante ! (Applaudissements sur les travées du RPR, des Républicains et Indépendants et de l'Union centriste, ainsi que sur certaines travées du RDSE.)
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. Je demande la parole.
M. le président. La parole est à M. le secrétaire d'Etat.
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. Conformément à l'usage mais aussi parce que les interventions que nous avons entendues l'exigent, je souhaiterais répondre à l'ensemble des orateurs, en essayant de clarifier un certain nombre de points, voire de désamorcer quelques querelles qui ne me paraissent pas fondées s'agissant d'un texte que je crois profondément utile pour l'outre-mer.
Monsieur le rapporteur, vous avez établi, comme en première lecture, sur la situation économique et sociale des départements d'outre-mer, un diagnostic qui ne diverge en rien de celui que porte le Gouvernement.
Vous avez notamment insisté sur la nécessité d'améliorer la compétitivité des entreprises et sur les disparités régionales qui faussent la concurrence entre les entreprises des départements d'outre-mer et celles d'Etats voisins, dont, à l'évidence, les systèmes de protection sociale sont très éloignés de ce que l'égalité des droits a permis d'instaurer dans ces mêmes départements.
Votre diagnostic correspond tout à fait à celui qui a fondé, dans un premier temps, le rapport de M. Claude Lise et du député M. Michel Tamaya, puis le projet de loi d'orientation du Gouvernement.
Quand j'entends quelque peu sous-estimer - comme Mme Michaux-Chevry vient encore de le faire à l'instant - l'effort qu'il sera possible de consentir aussitôt que cette loi d'orientation aura été définitivement approuvée par le Parlement, force m'est de rappeler que, jusqu'à présent, l'effort de notre pays en matière d'allégement de charges sociales dans les départements d'outre-mer plafonnait à moins de un milliard de francs. Or, grâce au dispositif que je vous propose d'adopter, mesdames, messieurs les sénateurs, ce même effort s'élèvera à plus de 3,5 milliards de francs. Il s'agit d'un effort appuyé, essentiel, qui ne manquera pas de marquer l'histoire économique de l'outre-mer. Cet effort relève, à mes yeux, tout simplement de la solidarité nationale, mais je ne l'en considère pas moins comme historique.
S'agissant de la coopération régionale - et je réponds ici également à Mme Michaux-Chevry - pour être effectivement une idée ancienne, elle n'est pas pour autant une idée fausse.
Moi, je crois profondément à la coopération régionale. Pour la première fois, nous donnons aux principales collectivités de l'outre-mer, départements et régions, la possibilité de tenir leur rang dans l'espace régional en leur permettant - nous y reviendrons tout à l'heure dans le débat - de conclure des accords avec les Etats voisins et de participer aux associations de coopération régionale non plus sur un strapontin, mais en tant que membres à part entière.
Au moins sur le principe, il me semble y avoir là une convergence entre la majorité sénatoriale et le Gouvernement, même si, sur les modalités, nous ne parvenons manifestement pas tout à fait à nous entendre.
Vous avez rappelé, monsieur le rapporteur, qu'un amendement d'origine parlementaire avait mis fin à la prime d'éloignement dont bénéficient les fonctionnaires.
Je voudrais vous rassurer sur un point : cette mesure n'est pas rétroactive. Nous ne savons pas encore, au demeurant, quelle forme elle prendra dans l'avenir puisqu'un décret est nécessaire à son application.
En tout cas, ainsi que je le précisais ce matin encore à l'une des principales organisations représentant les fonctionnaires - les enseignants, en l'occurrence - rien ne sera fait sans une intense consultation. Celle-ci, bien sûr, ne peut commencer avant que la loi soit adoptée par le Parlement. Mais je suis prêt, dès sa promulgation, à rencontrer les organisations représentant les agents publics pour évoquer les conditions d'application de cette mesure qui relèvent du pouvoir réglementaire, étant entendu que le Parlement - Assemblée nationale et Sénat - s'est prononcé pour la fin de cette prime d'éloignement, du moins dans la forme que l'on connaît aujourd'hui.
S'agissant des 35 heures, bien sûr, il n'est pas question pour moi de relancer dans cet hémicyle un débat qui a été mené avec talent et brio par Martine Aubry il y a maintenant près de deux ans. Mais enfin, comment peut-on vouloir sérieusement défendre l'égalité des droits dans les départements d'outre-mer, au nom même des effets positifs de la départementalisation, et considérer que, sur une question aussi essentielle, il doit y avoir deux poids et deux mesures : les 35 heures en métropole et on ne sait quoi dans les départements d'outre-mer ? J'ai en effet cru comprendre que, dans certaines situations, on pouvait y travailler neuf jours d'affilée !
En vérité, il est essentiel que soit respectée l'égalité des droits des salariés, dans les départements d'outre-mer comme en métropole. Mais cette égalité vaut aussi pour les décisions qui seront proposées à l'intention des petites et moyennes entreprises en vue de les faire bénéficier d'un certain nombre d'assouplissements.
J'en viens à ce procès d'incivisme que j'ai vu poindre curieusement à propos des entreprises de l'outre-mer et de la possibilité d'apurement des charges sociales qui figure dans le projet de loi. Ce point a été évoqué par M. le rapporteur, et aussi par M. Hyest. Il me semble voir dans ce procès une singulière contradiction.
Nous voulons tous prendre en compte les difficultés des entreprises de l'outre-mer. On va même parfois jusqu'à s'apitoyer sur leur sort. Or je ne crois pas que ce soit ce qu'elles demandent. Elles demandent simplement que l'on prenne en considération leurs problèmes spécifiques, liés à l'étroitesse du marché, à l'insularité, aux difficultés de communication.
Dans ce projet de loi d'orientation, il ne s'agit pas d'effacer, comme sur une ardoise magique, les dettes sociales des entreprises de l'outre-mer. D'ailleurs, ce n'est pas rendre service aux départements d'outre-mer et aux entreprises qui y sont implantées que de laisser planer dans l'opinion, notamment métropolitaine, l'idée selon laquelle le Gouvernement et la majorité de l'Assemblée nationale auraient engagé un plan visant à effacer purement et simplement les dettes sociales des entreprises de l'outre-mer.
Il s'agit de tenir compte de difficultés qui sont importantes, de situations économiques qui sont déprimées dans certains secteurs des départements d'outre-mer, et cela essentiellement grâce à deux mesures : l'annulation des pénalités et des majorations de retard et, après examen de la situation des entreprises, un abandon de créances, qui ne doit pas aller au-delà de 50 % de la dette.
M. Jean-Jacques Hyest. Ce n'est pas dit !
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. C'est clair pour les dettes sociales, mais nous y reviendrons lors de la discussion des articles.
M. Lauret a évoqué les bienfaits de la loi Perben. Cette loi a, certes, constitué un dispositif d'allégement des charges sociales, mais vous auriez été tout à fait fondé, monsieur le sénateur, à en souligner l'insuffisance et la timidité. En effet, le bilan du coût budgétaire de l'application de cette loi est quatre fois inférieur au coût du dispositif que nous proposons aujourd'hui de mettre en place, malheureusement sans votre soutien.
Mais je remarque que, dans votre département, votre position est minoritaire sur ce point, comme elle l'est, d'ailleurs, en ce qui concerne la bidépartementalisation.
Est-ce offenser la démocratie que de rappeler que sept parlementaires de la Réunion sur huit sont favorables à la bidépartementalisation ? Est-ce offenser la démocratie que de rappeler que deux sénateurs sur trois sont favorables à la bidépartementalisation ?
Je dois dire, monsieur le sénateur, que j'ai trouvé bien excessif le procès que vous avez instruit tout à l'heure. La Réunion souhaite demeurer dans le droit commun de la République et maintenir un système départemental. Est-il absurde, incohérent, dès lors, d'envisager, pour une région qui comptera plus d'un million d'habitants dans une quinzaine d'années, une bidépartementalisation ? (Protestations sur quelques travées des Républicains et Indépendants, du RPR et de l'Union centriste.)
Y a-t-il improvisation, alors que ce débat se déroule depuis des mois et que les modalités précises de la bidépartementalisation figuraient déjà dans l'avant-projet de loi que le Gouvernement a transmis au Conseil d'Etat ? Il y a aujourd'hui débat au Parlement sur les modalités de la bidépartementalisation, comme il y a eu échange, voilà maintenant plus d'un an, avec le Conseil d'Etat, sur la façon de procéder. Est-ce là travailler dans l'improvisation et la précipitation ?
M. Lucien Lanier. Pourquoi vouloir passer en force ?
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. Je crois que l'on fait, sur ce point, deux, voire trois faux procès, dans un but évident de désinformation de la population ; mais, monsieur Lauret, je pense que nous aurons l'occasion de nous expliquer très bientôt à cet égard, et peut-être même dans votre belle région de la Réunion.
Dans le premier acte de cette tragédie de désinformation que l'on tente de jouer - mais je ne crois pas que ce soit un succès durable à la Réunion - on essaie de faire accroire que la bidépartementalisation est un gadget pour des élus locaux en mal de mandat.
Je rappellerai simplement que la bidépartementalisation ne crée pas un siège de conseiller général de plus.
M. Pierre Fauchon, vice-président de la commission des lois constitutionnelles, de législation, du suffrage universel, du règlement et d'administration générale. Elle a tout de même un coût !
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. J'y reviendrai, monsieur Fauchon !
Le second procès n'a pas été évoqué, il est vrai, dans cet hémicycle, mais j'ai lu dans de nombreux écrits, y compris sous la plume d'un élu réunionnais, que la création d'un nouveau département serait anachronique à un moment où la fin des départements serait programmée. Qui considère que la fin des départements est programmée ? Certainement pas le Gouvernement ! Certainement pas la commission Mauroy ! Certainement pas le Sénat !
M. Jean-Jacques Hyest. Ah ça non !
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. Je vous remercie de le confirmer, monsieur le sénateur !
Par conséquent, nous ne sommes pas engagés aujourd'hui dans une réflexion qui conduirait à la fin des départements. Nous rappelons, au contraire, que le département, comme espace de solidarité et comme initiateur d'équipements, a toute sa place dans le paysage territorial de la France, donc aussi à la Réunion.
On a évoqué la consultation. Comme je l'ai rappelé tout à l'heure - et je le referai peut-être en répondant à Mme Michaux-Chevry - quand il s'agit de rompre avec le droit commun, quand il s'agit d'évoluer vers des dispositions statutaires qui peuvent réclamer, le moment venu, une modification de la consultation, alors, effectivement - et c'était bien le sens des propos convergents du Président de la République et du Premier ministre - il est nécessaire de prendre l'avis des populations.
Il s'agit aujourd'hui d'une réorganisation territoriale, voulue, encore une fois, par la très grande majorité des parlementaires représentant la Réunion au Parlement de la République...
M. Pierre Fauchon, vice-président de la commission des lois. Il n'y a pas que les parlementaires !
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. ... et, très sincèrement, nous avons là de bonnes raisons de penser que, au prix d'une meilleure explication excluant les propos partisans et la désinformation, nous pourrons convaincre la majorité des habitants de la Réunion qu'il s'agit d'une bonne mesure, ce pour trois raisons essentielles... (M. Edmond Lauret brandit un document.) L'explication n'a pas commencé, monsieur le sénateur ! Je suis sûr que vos collègues sénateurs ici présents, comme les députés qui ont déposé un amendement voilà quelques semaines, vont entamer cette explication qui n'a pas encore eu lieu.
La bidépartementalisation revêt trois aspects.
Il y a une bidépartementalisation des services publics de l'Etat comme de la collectivité départementale, mieux répartis, plus proches de la population et des citoyens. Est-ce un objectif indécent à poursuivre ?
Il y a une bidépartementalisation sociale. Vous connaissez comme moi le nombre actuel de bénéficiaires du RMI à la Réunion. Vous savez que la volonté convergente des élus locaux et du Gouvernement est d'aller au plus vite vers l'alignement progressif du RMI dans les départements d'outre-mer sur celui de métropole. Vous savez également, j'en suis sûr, que le souhait des institutions locales et du Gouvernement est de faire en sorte que ces politiques d'insertion soient menées au plus près du terrain. La bidépartementalisation a donc également un sens social.
J'en arrive au troisième aspect de la bidépartementalisation, s'il faut aller encore plus loin dans l'argumentation : il s'agit de l'aménagement plus harmonieux d'un territoire dont vous connaissez mieux que moi, monsieur le sénateur, les difficultés et la géographie tourmentée. Nous constatons, en effet, aujourd'hui, un déséquilibre en matière d'aménagement de ce territoire. Les grandes infrastructures de communication - M. Vergès nous en a souvent entretenu - sont tout à fait significatives à cet égard.
La mise en oeuvre de la bidépartementalisation doit effectivement faire l'objet d'une concertation avec les élus locaux, mais elle doit surtout être progressive : en affirmant la nécessité que le « coup d'envoi » soit donné au 1er janvier 2001, l'Assemblée nationale n'entend pas pour autant que la bidépartementalisation soit achevée au 1er janvier 2001. A défaut, nous pourrions en effet parler de précipitation et, nécessairement, d'improvisation. Le Gouvernement ne s'est pas opposé à cet amendement parlementaire.
L'Etat n'entend pas, d'ici au 1er janvier 2001, doubler les effectifs, je suis désolé de devoir vous le dire. La nouvelle assemblée départementale devra, à nombre d'élus constants, organiser progressivement sa structure. Tant l'Etat que cette collectivité départementale devront être exemplaires dans l'emploi des derniers publics et dans la mise en oeuvre de la bidépartementalisation.
Les estimations dont je dispose sont loin des chiffres absolument fantasmatiques qui ont été brandis par les adversaires de la bidépartementalisation : 400 millions de francs, 500 millions de francs. C'est tout à fait délirant ! Le moment venu, je communiquerai des chiffres précis pour le compte de l'Etat. Vous serez surpris de l'approche modeste que nous avons de la mise en oeuvre de la bidépartementalisation. L'Etat peut être modeste et exemplaire !
M. Jean-Jacques Hyest. Si on faisait des études d'impact, on pourrait le savoir dès à présent !
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. Je ne reviendrai pas sur le procès en incivisme...
M. Jean-Jacques Hyest. J'ai parlé de risque !
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. Je vous remercie d'atténuer cette accusation, monsieur Hyest !
M. Payet a rappelé, et je lui en sais gré, l'importance qu'attachent les élus de la Réunion, toutes tendances confondues, à l'alignement progressif du RMI. J'ai eu l'occasion d'indiquer à plusieurs reprises que le délai de trois ans qui avait été évoqué par le Gouvernement était un maximum et que je souhaitais, pour ma part, que nous puissions aller plus vite. Avant la fin de cette année, j'espère être en mesure d'indiquer le calendrier définitif de l'application de cette mesure, dont je sais, encore une fois, qu'elle est très importante pour cette île.
M. Vergès a évoqué, et je l'en remercie, le fait que la loi d'orientation n'était pas aujourd'hui le seul dispositif mis à la disposition des départements d'outre-mer pour favoriser leur développement. Certes, ce dispositif est essentiel. J'ai essayé tout à l'heure d'en donner quelques aperçus, au moins au travers de la mesure la plus importante, en termes budgétaire, que représentent les allégements de charges sociales. Mais, bien entendu, d'autres mesures sont prévues, dont nous débattrons peut-être aujourd'hui.
Il est important de souligner que, à côté de la loi d'orientation, qui est en quelque sorte la clé de voûte, on trouve la nouvelle loi de soutien fiscal pour l'investissement outre-mer, dont je voudrais dire encore une fois qu'elle est non seulement plus équitable - ce qui était l'objectif du Gouvernement - donc plus pérenne, mais également et surtout plus efficace. S'il était nécessaire d'en faire la démonstration, je serais ravi que nous puissions y revenir.
Il y a, ensuite, les contrats de plan, qui représentent un effort en forte augmentation pour les départements d'outre-mer.
Il y a, enfin, les fonds européens, qui participent aujourd'hui de la solidarité financière au profit des collectivités locales et des entreprises de l'outre-mer.
C'est l'ensemble de ces dispositifs qu'il faut avoir à l'esprit lorsque l'on veut prendre la mesure de l'effort accompli actuellement par la France en direction des départements d'outre-mer.
Vous avez également souhaité, monsieur Vergès - et nous nous en sommes déjà entretenus - que l'entrée en vigueur de la loi d'orientation ne soit pas différée et que l'année 2001 ne soit pas, sur ce point, une année de jachère. C'est également mon souhait et des instructions ont été données pour que la préparation des décrets soit engagée au plus vite. Bien sûr, il faut que cette loi d'orientation soit adoptée, mais des mesures ont été prises pour éviter tout retard. Il s'agit, en effet, d'un élément important : c'est parce que nous croyons à la force et à la pertinence de cette loi d'orientation que nous devons veiller à ce que son application ne soit pas différée.
M. Claude Lise, qui est un des inspirateurs de cette loi d'orientation, a très sereinement, mais avec beaucoup de force, évoqué ses effets sur les entreprises : pour la très grande majorité d'entre elles, la loi d'orientation est une bonne nouvelle et son application est de nature à modifier considérablement l'économie des départements d'outre-mer. Il fallait le rappeler et vous l'avez fait, monsieur le sénateur !
Vous avez également fait allusion au congrès des élus départementaux et régionaux et vous avez dit combien cette méthode démocratique, sereine et progressive était, peut-être plus que d'autres méthodes que l'on a pu évoquer au cours des derniers mois, de nature à garantir, pour ceux des départements d'outre-mer qui le souhaitent, une évolution vers des scénarios statutaires dont il nous appartiendra, bien sûr, le moment venu, de débattre.
Mme Lucette Michaux-Chevry a plaidé, avec beaucoup de fougue, pour une évolution statutaire des départements d'outre-mer, en tout cas des départements français d'Amérique. Je suis profondément convaincu qu'après avoir été, pour la première fois ce soir, une adversaire résolue de la loi d'orientation, vous ne serez pas la dernière, madame le sénateur, à vous saisir de l'opportunité historique que constituent le congrès, et, plus généralement, la volonté convergente des partis politiques de notre pays de voir l'outre-mer évoluer sur le plan statutaire.
S'agissant du problème des transports, madame le sénateur, vous avez pris le risque de valider, au nom du conseil régional, des propositions qui ne sont pas constitutionnelles et qui négligent les règles élémentaires d'organisation des services publics. Alors, ne vous en prenez qu'à vous-même !
Mme Lucette Michaux-Chevry. Vous avez lu la délibération du conseil régional ?
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. J'ai lu, en effet, la façon dont le conseil régional a pris position.
Mme Lucette Michaux-Chevry. Vous l'avez mal lue !
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. J'ai lu également, et je l'ai transmis au président du conseil régional, autorité organisatrice en matière de transports publics, l'avis du Conseil d'Etat qui fixe un certain nombre de règles évidentes en matière d'organisation des transports publics. Je vous renvoie donc encore une fois à la lecture de cet avis.
Mme Lucette Michaux-Chevry. C'est une accusation politicienne !
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. S'il est politicien de se référer à un avis du Conseil d'Etat sur un sujet aussi fondamental, je suis contraint de renvoyer tous ceux qui le souhaitent à la lecture de cet avis du Conseil d'Etat. Nous avons souhaité le rendre public, parce qu'il dit le droit avec beaucoup de précision.
Mme Lucette Michaux-Chevry. Je respecte le droit et je connais les décisions du conseil régional ! Nous n'avons pas violé la loi ! Nous avons donné un point de vue. Je vous transmettrai les délibérations du conseil régional.
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. Vous avez validé une proposition...
Mme Lucette Michaux-Chevry. Je n'ai rien validé du tout ! Vous n'avez rien lu !
M. Christian Paul, secrétaire d'Etat. ... vous avez validé une proposition qui n'était pas conforme au droit. D'ailleurs, le Conseil d'Etat a très clairement rappelé quel était le droit.
S'agissant de la coopération régionale, comme je l'ai indiqué tout à l'heure, la loi donne aux régions et aux départements la possibilité de conclure des accords internationaux et d'être membres associés d'organisations internationales dans l'espace régional. Il s'agit, me semble-t-il, d'un progrès considérable. Je suis persuadé que la région de Guadeloupe ne sera pas la dernière à s'emparer de ces possibilités.
Telles sont, monsieur le président, monsieur le rapporteur, mesdames, messieurs les sénateurs, peut être un peu longuement et avec une passion qui n'a d'égale que celle des intervenants de votre assemblée, les réponses que je souhaitais apporter aux intervenants.
M. Pierre Fauchon, vice-président de la commission. Je demande la parole.
M. le président. La parole est à M. le vice-président de la commission.
M. Pierre Fauchon, vice-président de la commission. Monsieur le ministre, permettez-moi, à la place que j'occupe à titre provisoire et avec un certain regret car le président de la commission connaît beaucoup mieux que moi le détail de cette question, de formuler deux observations.
Tout d'abord, vous avez cru pouvoir dire que le Sénat a l'habitude de s'opposer aux évolutions de l'outre-mer ; je ne pense pas me tromper en disant que c'était l'une des phrases de votre discours introductif. Je suis obligé de m'inscrire en faux contre cette déclaration, car elle ne correspond pas à la vérité.
S'agissant de la Nouvelle-Calédonie, tout au long d'un débat qui a été assez important, nous avons beaucoup innové et essayé d'inventer des formes nouvelles, y compris au mépris des traditions juridiques, puisqu'il nous a paru qu'il fallait les dépasser.
De même, pour ce qui est du présent projet de loi, il est possible que nous ayons des divergences de vues sur ses modalités d'application et que nous ne considérions pas comme une solution miraculeuse le fait de diviser en deux un département. En effet, si elle était miraculeuse, il faudrait généraliser cette mesure à l'ensemble du territoire national et en tirer des leçons, car ce serait alors très profitable pour le développement économique.
Mais, d'une manière générale, je crois qu'il serait inexact de dire que notre assemblée n'a pas montré le souci, partagé par tous, d'ailleurs, de faire évoluer ces pays d'une manière convenable, afin de les adapter aux conditions nouvelles de l'existence et à l'évolution du monde.
Ensuite, je relève dans vos propos, sans entrer dans le fond du débat sur la division de la Réunion, que vous irez sur place mener une campagne d'explications et que vous ne doutez pas - parce que vous avez confiance en vous-même, ce qui est tout à fait sympathique - de parvenir à convaincre.
Cela fera tout de même beaucoup de monde à convaincre, monsieur le secrétaire d'Etat. Vous n'ignorez pas, en effet, que vous avez en face de vous tout de même la majorité de deux assemblées locales, soit bien plus que sept ou huit parlementaires : comme les hommes sont égaux entre eux, une assemblée qui compte plus de quarante membres, l'autre, au moins plusieurs dizaines, qui vous disent l'une et l'autre que votre projet est une erreur, et qu'ils n'en voient pas l'intérêt ; des sondages répétés qui vont dans le même sens, qui ne sont naturellement que des sondages, mais qui, quand ils se succèdent et se confortent, méritent au moins qu'on se pose des questions ; bref, tout cela fait beaucoup.
Alors, venir nous dire que l'on va d'abord prendre la décision et l'exécuter, et ensuite seulement l'expliquer témoigne d'une façon de procéder extrêmement surprenante dans une situation qui est pour le moins inquiétante.
Le texte d'origine prévoyait un délai entre la prise de la décision et sa mise en application. La solution nous paraissait déjà tout à fait suspecte, mais elle se défendait intellectuellement. Au contraire, la solution qui consiste à agir d'abord - non sans une certaine précipitation, d'ailleurs, parce que le 1er janvier 2001, c'est demain - pour s'expliquer ensuite n'appartient plus tout à fait à la même conception de la démocratie. Pour parler franc, cela s'apparente un peu à des procédés qui relèvent du centralisme démocratique. Mais la démocratie telle que nous l'entendons voudrait que la consultation précède la décision ! (Applaudissements sur les travées de l'Union centriste, du RPR et des Républicains et Indépendants.)
M. le président. Personne ne demande plus la parole dans la discussion générale ?...
La discussion générale est close.
Nous passons à la discussion des articles.
Je rappelle que, aux termes de l'article 42, alinéa 10, du règlement, à partir de la deuxième lecture au Sénat des projets ou propositions de loi, la discussion des articles est limitée à ceux pour lesquels les deux chambres du Parlement n'ont pas encore adopté un texte identique.

Article 1er