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Séance du 11 juin 2008 (compte rendu intégral des débats)

compte rendu intégral

Présidence de M. Adrien Gouteyron

vice-président

M. le président. La séance est ouverte.

(La séance est ouverte à quinze heures.)

1

Procès-verbal

M. le président. Le compte rendu analytique de la précédente séance a été distribué.

Il n’y a pas d’observation ?…

Le procès-verbal est adopté sous les réserves d’usage.

2

Décès d'un ancien sénateur

M. le président. J’ai le regret de vous faire part du décès de notre ancien collègue Hubert Martin, sénateur honoraire, membre honoraire du Parlement, qui fut sénateur de Meurthe-et-Moselle de 1974 à 1992.

3

Lutte contre les addictions

Discussion d’une question orale avec débat

M. le président. L’ordre du jour appelle la discussion de la question orale avec débat n° 20 de M. Nicolas About à Mme la ministre de la santé, de la jeunesse, des sports et de la vie associative sur la lutte contre les addictions.

Cette question est ainsi libellée :

« M. Nicolas About demande à Mme la ministre de la santé, de la jeunesse, des sports et de la vie associative de bien vouloir lui indiquer les mesures actuellement mises en œuvre ou étudiées pour lutter contre les addictions.

« Il souhaite notamment faire le point sur les mesures de prévention et d’éducation à la santé destinées aux jeunes, sur le choix des formateurs et sur la validation scientifique de l’information diffusée.

« Il souhaite également connaître les résultats de la lutte contre l’alcoolisme et les mesures envisagées pour faire face aux nouvelles addictions sans substance, comme celles aux jeux de hasard ou aux jeux vidéo.

« Il s’interroge enfin sur l’absence d’étude épidémiologique de grande ampleur permettant de prendre la mesure exacte, et dans la durée, des addictions en France ainsi que sur les modalités de financement de ces études. »

La parole est à M. Nicolas About, auteur de la question.

M. Nicolas About. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, le terme « addiction » est à la mode. On dit volontiers de tout produit, de tout comportement, qu’il est « addictif ». Nous serions tous « addicts » à quelque chose, du café aux tranquillisants, en passant par le sucre. Le terme a même séduit les publicitaires, qui baptisent de ce nom les produits qu’ils font vendre.

Je vois dans cette tendance une dangereuse banalisation sémantique. L’addiction deviendrait presque un état normal, voire un moyen de lutter contre la morosité.

Même dans une approche stricte de santé publique, l’addiction a un sens très large, peut-être trop large. Elle recouvre la dépendance subie à la consommation d’un produit ou à un comportement dont on ne peut réduire la fréquence, fréquence que, parfois, l’on se trouve même malgré soi contraint d’augmenter. Or, est-il scientifiquement fondé et politiquement avisé de regrouper sous le même vocable, d’une part, des produits et comportements divers et, d’autre part, l’alcool et le tabac, qui sont les premières causes de mortalité évitable ? Je n’en suis pas sûr.

Cela étant, le terme « addiction », qui nous est venu dans son sens moderne des Anglo-Saxons,…

M. Nicolas About. …a au moins le mérite de nous faire prendre conscience des facettes multiples du risque d’autodestruction auquel sont exposés nos concitoyens, spécialement les plus jeunes : tabac et alcool, disais-je, mais aussi cannabis, héroïne, cocaïne, et même jeux de hasard et jeux vidéo.

En effet, les pratiques « addictives » évoluent. Les chiffres montrent que leurs victimes sont de plus en plus jeunes. On soigne aujourd’hui des adolescents, voire des préadolescents, dépendants à une substance, ou à plusieurs, les mélanges étant fréquents. J’en citerai deux : le cannabis et le tabac ; les médicaments et l’alcool.

Les pratiques de consommation de certaines substances semblent évoluer vers une absorption toujours plus importante, toujours plus fréquente. Ainsi, l’ingestion rapide d’alcool dans le but de se saouler, sur le mode anglais du binge drinking, comportement pouvant conduire au « chaos éthylique », est devenue une pratique aussi visible qu’inquiétante. Certaines drogues se banalisent, jouissant même d’une forme de bienveillance dans l’opinion publique. D’après la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie, la MILDT, 150 000 personnes fument plus d’un « joint » par jour. Le risque de désocialisation est alors bien réel.

Les conséquences de tous ces comportements sont multiples et destructrices. Cancers et autres pathologies liées au tabac et à l’alcool, problèmes cardiaques liés à la cocaïne, overdoses, tous ces maux sont potentiellement mortels. Et il faut également songer à ceux dont la vie sera brisée du fait d’une addiction : un cas de schizophrénie sur dix est directement imputable à la consommation excessive de cannabis. La maladie, qui touche essentiellement les jeunes, accompagnera ces derniers tout au long de leur vie. S’il est vrai que le cannabis cause directement peu de morts, le débat sur sa nocivité est, chacun l’admet aujourd'hui, bien dépassé. Notre pays ne peut s’enorgueillir de figurer dans le trio de tête de la consommation de cannabis chez les adolescents en Europe.

Même des drogues dont on pensait avoir contrôlé la consommation se répandent. La cocaïne est vendue par les mêmes réseaux que le cannabis et n’est plus cantonnée aux classes urbaines aisées. Elle pénètre désormais dans toutes les catégories sociales. De même, l’héroïne, dont la progression avait été un temps limitée par la prescription de produits de substitution, semble aujourd’hui attirer une nouvelle génération d’utilisateurs jeunes ; certes, ceux-ci ont moins recours à l’injection, ce qui les protège des maladies transmissibles par les seringues usagées, mais ils se tournent vers cette drogue devenue moins chère du fait de l’essor de la production, notamment afghane, semble-t-il.

Notre pays ne peut se mettre à l’abri des drogues derrière de hauts murs. Malgré l’action internationale de la France et la vigilance du service des douanes, les opiacés produits en Asie, la cocaïne fabriquée en Amérique du Sud trouvent leur chemin dans nos villes et jusque dans nos campagnes. Pis, 15 % du cannabis consommé en France est désormais produit sur le territoire national, à l’aide de matériel en vente libre, sur Internet ou dans des magasins ayant pignon sur rue.

M. Nicolas About. Chacun le sait, mais encore faut-il le rappeler, nous produisons aussi du tabac et de l’alcool. (M. Henri de Richemont s’exclame.)

Face à cette situation, madame la ministre, le Gouvernement n’est fort heureusement pas resté inactif. Sous l’égide de la MILDT et de votre ministère, de nombreuses mesures ont été prises ou sont à l’étude. Mais il nous faut faire mieux et plus vite.

Il importe ainsi de protéger plus rapidement les jeunes contre l’alcool, par l’interdiction effective de la vente d’alcool aux mineurs et de la possibilité pour les jeunes de consommer de façon illimitée des boissons alcoolisées une fois un droit d’entrée acquitté. Il faut encadrer, ou supprimer, la vente de ces produits dans les stations-service.

Madame la ministre, dans le cadre du plan « Santé des jeunes », vous avez multiplié, pour le présent mais aussi pour l’avenir, les messages de prévention et développé l’action des centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie. Nous ne pouvons que nous en réjouir.

Mes chers collègues, les instances de lutte contre les addictions sont souvent accusées d’être trop répressives. On voudrait les faire évoluer, sur le modèle des organismes chargés de la lutte contre le sida. On retrouve ici, au-delà des questions de personnes, l’un des éléments du conflit entre la perception médicale des problèmes sociaux et celle qui est liée à la préservation de la sûreté publique : les dépendants sont-ils malades, ou sont-ils coupables ?

C’est un débat dans lequel je ne m’engagerai pas, d’autant que, à mon sens, le Gouvernement, avec la politique qu’il mène actuellement, est à la recherche d’un juste équilibre pour ne privilégier ni le « tout-thérapeutique » ni le « tout-répressif ». Il faut donc laisser le temps aux actions engagées de faire effet. Madame la ministre, quelle évaluation envisagez-vous pour le plan « Santé des jeunes » ?

Pour définir les pistes d’amélioration de notre politique de lutte contre les addictions, je souhaite maintenant aborder avec vous trois points liés à la prévention du risque et aux formes nouvelles qu’il peut prendre.

Le premier concerne le discours de prévention, son contenu et ceux qui le portent.

Concrètement, ce sont aujourd’hui les gendarmes et les anciens dépendants qui, la plupart du temps, parlent dans les écoles. Ils font un travail nécessaire et leur engagement doit être salué. Cependant, on peut se demander si le discours tenu ne souffre pas d’une double difficulté : d’une part, il n’est pas scientifiquement validé ; d’autre part, il ne s’attache souvent qu’aux cas de dépendance extrême.

Ainsi, les gendarmes, bien qu’ils soient confrontés sur le terrain à la lutte contre les addictions, ne disposent pas de l’ensemble des connaissances médicales ou biologiques. Leur discours devrait être élaboré en concertation avec les professionnels de santé. Il faut en tout cas prévoir une méthode de validation, afin que les enfants et les jeunes puissent réellement comprendre les risques qu’ils courent.

Le problème est similaire pour les associations d’anciens dépendants. Ces dernières jouent un rôle important dans la guérison des malades, qu’elles accompagnent dans la période cruciale de leur réinsertion dans la vie quotidienne, avec toutes ses douleurs, toutes ses tentations, toutes ses rechutes. Mais leur expérience, pour cruellement riche qu’elle soit, est celle des cas extrêmes. Elle risque de masquer la grande variété des degrés d’addictions et de dédramatiser les dépendances légères ou les simples excès. Or, il suffit d’avoir bu un peu trop, un soir, à une fête étudiante, pour avoir un accident de deux-roues et perdre à jamais son autonomie. Il suffit d’avoir été dépendant au jeu trois mois dans sa vie pour être endetté au point de ne plus avoir la capacité de mener à bien aucun projet.

C’est à ce niveau que la force de conviction du discours est importante. Il ne s’agit pas seulement de décrire ce que l’on a vu ou vécu, il s’agit aussi de faire comprendre ce qu’une addiction fait au corps et à l’esprit, de trouver les mots justes pour convaincre un public qui se croit invulnérable du fait de sa jeunesse.

Madame la ministre, votre plan « Santé des jeunes » insiste à juste titre sur la nécessité de changer les représentations. Les campagnes publicitaires, les messages que vous envisagez sont utiles, mais encore faut-il s’assurer que le message sera délivré aux élèves dès leur plus jeune âge. Comment pensez-vous en garantir l’efficacité ?

Le deuxième point est lié aux addictions sans produit. Certaines sont anciennes, comme la dépendance au jeu dont souffrait déjà Dostoïevski, mais la technologie moderne en a modifié les comportements : le pari en ligne rend le jeu de hasard plus accessible.

M. Alain Gournac. C’est vrai !

M. Nicolas About. Il n’est plus besoin de se déplacer, d’entrer dans un casino ou sur un champ de courses, ni même d’avoir à soutenir le regard des habitués et du patron du bar-tabac qui reçoit les paris du PMU et distribue les jeux de La Française des Jeux. Il n’y a donc plus d’encadrement social, aussi faible soit-il.

Le rapport au jeu se transforme également. Chaque année se développent de nouveaux jeux, qui s’alignent progressivement sur le modèle de la machine à sous, celui des sensations fortes sans réflexion aucune, celui de la montée d’adrénaline et du résultat immédiat qui donne envie, s’il est négatif, de se refaire et, s’il est positif, de continuer.

Tout cela est conçu pour plaire et faire pratiquer le plus possible. On comprend facilement comment chacun peut glisser vers la dépendance. Le Gouvernement a, je crois, demandé des études épidémiologiques sur le risque lié au jeu. Madame la ministre, quels en sont les résultats ? Comment envisagez-vous de lutter contre le caractère désormais plus fortement addictif du jeu d’argent et la cohorte de ruines financières et morales qu’il traîne avec lui ?

Parallèlement au jeu d’argent, une nouvelle forme d’addiction, le jeu vidéo, suscite désormais des inquiétudes chez tous les parents, qui n’ont pas toujours les moyens d’en maîtriser la consommation par leurs enfants. Le plus souvent, Dieu merci !, ceux-ci délaisseront, l’âge venu, leur écran d’ordinateur pour d’autres conquêtes. (Mme la ministre sourit.) Tout cela est dans l’ordre de la nature ! Certains psychanalystes font même valoir que maîtriser la complexité des jeux vidéo est un réel moyen d’acquérir des compétences et des connaissances.

Ne noircissons donc pas l’engouement pour les jeux vidéo, mais ne soyons pas non plus aveugles aux risques qu’ils comportent. En effet, si la plupart des usagers continuent de faire la différence entre monde réel et monde virtuel, tous ne la font pas, et certains se livrent dans la vraie vie aux actes commis impunément et sans dommage dans l’imaginaire des jeux.

Comme pour toute addiction, il faut, pour devenir dépendant aux jeux vidéo, un terrain et la rencontre avec un produit ou un comportement qui prendra progressivement le contrôle.

L’addiction aux jeux vidéo n’est pas plus dangereuse qu’une autre forme d’addiction. Elle ne l’est pas moins non plus, et elle inquiète avec raison des parents qui craignent d’avoir introduit dans leur foyer, avec les nouvelles technologies, un danger supplémentaire pour leurs enfants.

Il faut pouvoir répondre scientifiquement à cette angoisse et le faire de manière facilement accessible. Un numéro d’appel national permettant aux parents de faire part de leurs inquiétudes et d’obtenir les premiers éléments de réponse serait particulièrement utile. Madame la ministre, face à ce nouveau problème, qu’envisagez-vous de faire ?

Enfin, le troisième point est technique, mais d’importance, car il est la cause du flou relatif dans lequel se déroulent nos débats. En effet, faute d’études épidémiologiques d’ensemble, nous ne connaissons pas le nombre exact de personnes touchées par les addictions en France, contrairement à nos voisins britanniques, par exemple, qui effectuent un suivi régulier et systématique du phénomène addictif au sein de la population.

Nous avons besoin d’un outil synthétique scientifiquement rigoureux et susceptible de guider notre action. La question du financement de la recherche liée à l’élaboration de cet outil n’est pas simple, je le sais. De même, il n’est pas aisé de financer des études partielles, ce qui entraîne des choix pouvant paraître paradoxaux : j’en veux pour illustration le fait, surprenant, que le financement d’études sur l’addiction soit assuré par La Française des Jeux et le PMU ! (Rires.) Comment améliorer cette situation, madame la ministre ?

La politique contre les addictions, contre le phénomène d’autodestruction qui semble parfois s’être emparé de notre société, est centrale en matière de santé publique. Elle revêt parfois l’aspect du mythe de Sisyphe, toute esquisse de victoire se soldant par une nouvelle rechute ou une difficulté inattendue. Mais l’action énergique du Gouvernement et de votre ministère me donne un espoir.

Bientôt peut-être, comme cela commence à être le cas pour le tabac et l’alcool, l’image de plaisir ou d’évasion que véhiculent à tort les autres substances toxiques et les différents comportements addictifs laissera-t-elle progressivement la place à une vision plus exacte de la réalité ? C’est en tout cas mon souhait, mes chers collègues. (Applaudissements.)

M. le président. La parole est à Mme Marie-Thérèse Hermange. (MM. René Garrec, Alain Gournac et Henri Revol applaudissent.)

Mme Marie-Thérèse Hermange. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, lorsque nous rencontrons sur notre route l’un de ces « accros » à un type d’addiction, notre premier reflexe est parfois de fuir.

Aujourd’hui, cher Nicolas About, en nous proposant ce temps de réflexion, vous faites appel à notre sens des responsabilités pour ne pas fuir le débat, comme vous ne l’avez pas fui, madame la ministre, lorsque vous avez déclaré, le 22 mai dernier, que « la lutte contre les conduites addictives était une priorité de santé publique ». Cette priorité est d’autant plus nécessaire que les pratiques addictives interviennent à hauteur de 30 % dans les cas de mortalité précoce et évitable, et qu’elles ont par ailleurs des conséquences ne se résumant pas exclusivement au secteur sanitaire, puisque les domaines économiques, sociaux et humains sont largement concernés : déstructuration des familles, perte de productivité, accident du travail en entreprise, développement d’économies souterraines.

Dans ce contexte, la mise en place du plan 2007-2011 de prise en charge et de prévention des addictions est d’une importance capitale, rejoignant en cela les conclusions du rapport de l’Académie nationale de médecine, élaboré en 2007 et préconisant une politique ambitieuse de prévention et de prise en charge des addictions ordonnée autour de cinq objectifs : sensibiliser l’ensemble de la population française aux problèmes posés par les conduites addictives et développer leur prévention ; faciliter l’accès aux soins, la prise en charge mais aussi la réinsertion des personnes souffrant d’addiction ; offrir à tous des soins de qualité ; former l’ensemble des professionnels des champs sanitaires et sociaux concernés ; enfin – c’est un point trop souvent oublié –, développer l’innovation par une recherche performante.

Mais ne pas fuir nos responsabilités, c’est d’abord écouter, c’est ensuite comprendre d’où provient la pratique des addictions, c’est également entendre et diffuser ce que nous disent les chercheurs, c’est aussi faire le bilan de nos politiques, c’est enfin être humble et faire confiance.

Écoutons d’abord les jeunes, population particulièrement vulnérable touchée par le fléau de la drogue – pour plus de concision, madame la ministre, c’est l’exemple de cette addiction que j’ai choisi de prendre –, à travers les propos relatés par le docteur Xavier Pommereau dans son remarquable livre intitulé Quand l’adolescent va mal.

« J’ai tout essayé. C’était la vraie défonce que je cherchais…Puis j’ai plaqué mon apprentissage. Maintenant j’essaie de décrocher, je replonge et ainsi de suite. C’est la came ou moi. » Ainsi s’exprime Joachim, dix-neuf ans, accro à l’héroïne.

Stéphane, quant à lui, énonce son état de manque de la sorte : « Je la hais celle qui m’a mis au monde. Je la hais de me tenir par les tripes, parce que chaque fois que je décide de me barrer de chez elle, j’y reviens, espérant qu’elle me remettra d’aplomb. »

« Je suis habitée par l’héro », reconnaît Esther. « C’est elle qui habite à ma place, c’est elle qui dicte ma loi. Moi je la suis, je n’ai pas le choix. »

Quant à Jean-François, dix-sept ans, voici ce qu’il dit : « Tous les week-ends c’est pareil, mon père bricole dans le garage, ma mère fait le jardin ou repasse le linge. Personne ne m’adresse la parole. Moi, j’ai besoin de déconnecter. Alors je me barre avec mes copains pour nous caraméliser : on mélange des trucs bien cognés et je m’arrange pour rentrer chez moi bien défoncé. »

En nous proposant, cher Nicolas About, de prendre un temps de débat sur les addictions qui se nomment alcool, drogue, jeux, c’est quelque part à tous les Joachim, Stéphane, Esther, Jean-François et les autres que notre assemblée veut aujourd’hui s’adresser.

Mais essayons de comprendre d’où provient la pratique des addictions.

Xavier Pommereau, psychiatre, homme auquel Jacques Chaban-Delmas avait fait confiance lorsque, voilà une vingtaine d’année, ce médecin bordelais lui proposait d’ouvrir au sein du CHU de Bordeaux une unité médico-psychologique – c’était révolutionnaire à l’époque – et de créer le centre Abadie, dont je vous recommande la visite, madame la ministre, Xavier Pommereau, disais-je, s’exprime ainsi : « Quels que soient leur facteurs déclenchants, la plupart des situations de détresse observées à cet âge témoignent d’une souffrance familiale partagée, tue ou cachée. Graves ou minimes, de tels éclats révèlent la présence de braises familiales jamais éteintes qui, si l’on n’y prend pas garde, peuvent incendier les relations. De telles tensions, ajoute-t-il, prennent évidemment un relief particulier lorsqu’elles réveillent des traumatismes bien réels, qu’il s’agisse d’abandon, de violence ou d’abus sexuel. Mais elles deviennent extrêmes lorsque l’atmosphère familiale se charge de menaces intruses et que l’indistinction des rôles ou des générations confine au flou des limites, et donc à l’insécurité absolue. Mal dans leur être, ils sont mal dans leur peau, et leur corps propre est le théâtre d’affrontements et d’agissements paradoxaux. »

Ainsi, mes chers collègues, pour dire le manque, le vide de lien, de sens et d’amour, ils s’injectent ce qu’ils n’ont pas pu internaliser par la voie de représentations psychiques. Ils s’injectent donc alcool, drogue, médicaments, jeux, toute pratique qui les fera passer du trop au pas assez, et du pas assez au trop, toujours à la recherche de ce qui manque au cœur de la plénitude.

C’est la raison pour laquelle il convient non seulement de faire de la prévention, mais aussi d’œuvrer en guérissant les structures ayant une fonction éducative – la famille et l’école – ou rééducative, en donnant une véritable noblesse au secteur médico-social. En quelque sorte, il faut agir pour prévenir la prévention.

Ne pas fuir nos responsabilités, c’est aussi, d’une part, écouter ce que disent les chercheurs et, d’autre part, faire le bilan de nos politiques en la matière.

Écoutons tout d’abord les chercheurs. Participant la semaine dernière aux travaux de la commission Addictions de l’Académie nationale de médecine et écoutant un exposé relatif à la neuropharmacologie de la cocaïne, j’ai été profondément bouleversée par les propos tenus tant par M. Bruno Giros, chercheur à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, l’INSERM, que par le docteur Karila, psychiatre à l’hôpital Paul-Brousse. En les entendant, j’ai pris pleinement conscience du fait que la plupart des addictions, et notamment la cocaïne, au-delà des troubles psychiques et somatiques allant des problèmes ORL jusqu’à des crises d’épilepsie, avaient des conséquences irrémédiables sur le système nerveux, notamment par leur action sur la dopamine : être accro à la cocaïne, c’est être attrapé pour la vie au niveau de ses réseaux synaptiques.

J’en profite, mes chers collègues, pour vous signaler une étude publiée lundi 9 juin sur le site de la revue américaine PLoS Medicine, étude qui corrobore ce constat. En effet, une équipe de chercheurs des instituts nationaux de la santé des États-Unis, les NIH, a découvert que les anomalies neurologiques et comportementales constatées chez des enfants dont la mère a consommé de la cocaïne pendant sa grossesse sont dues au stress oxydatif induit par cette drogue.

Aussi, au moment où nous débattons du rôle et de la mission du Parlement, je vous propose de réunir l’ensemble des chercheurs et professionnels concernés au niveau national et international pour, autour de vous et avec vous, madame la ministre, lancer un appel, un cri d’alerte afin de sensibiliser l’ensemble de la population française sur les conséquences irrémédiables de ces pratiques. Il en va de notre mission d’information. Il s’agirait de délivrer à la fois un diagnostic et son ordonnance, signée par tous les « sachants » en la matière, en direction de la population française. Compte tenu du fait que, en Europe, 13 % de la demande de soins en addictologie est induite par la prise de cocaïne et que 4,5 millions de personnes déclarent avoir consommé cette substance au cours de la dernière année – l’augmentation est de un million en deux ans –, ce pourrait être un bon moyen, au moment où la France va prendre la présidence de l’Union européenne, d’impulser une prise de conscience et une action adéquate au niveau européen.

Mais notre mission d’information se doit aussi de faire le bilan de nos politiques et de connaître les mesures concrètes et tangibles mises en œuvre ou étudiées pour lutter contre les addictions, afin d’évaluer si ces mesures sont à même d’apporter une réponse adaptée.

Dans ce contexte, madame la ministre, j’aimerais que vous nous précisiez comment s’effectuera le renforcement du maillage des structures existantes et si l’ensemble des schémas régionaux d’organisation sanitaire, les SROS, contiendront bien un volet « addictologie » s’appuyant sur trois pôles complémentaires cohabitant ensemble : un volet ville d’intervention de premier niveau, un volet médico-social médicalisé et un volet hospitalier.

Pouvez-vous nous indiquer, par ailleurs, si les équipes de chaque centre de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie seront systématiquement renforcées, afin d’être toutes effectivement pluridisciplinaires et de continuer à comporter les postes de soins médico-sociaux adéquats ?

Quelles dispositions comptez-vous prendre pour revaloriser les équipes travaillant dans les CHU sur les addictions, dans le cadre du schéma de réorganisation sanitaire que vous prévoyez de soumettre prochainement à notre assemblée ?

Qu’en est-il, également, de la situation dans les structures pénitentiaires ? On sait bien, en effet, que les circuits de la drogue ne s’arrêtent pas aux portes des prisons. Comment les personnes dépendantes  sont-elles prises en charge ? Le travail de soin et d’accompagnement qui leur est destiné a-t-il été renforcé ?

Enfin, madame la ministre, s’agissant des addictions relevant du secteur de l’audiovisuel – jeux vidéo, pornographie –, les instances concernées ont-elles été réunies et, dans l’affirmative, quelles sont leurs préconisations ?

Mais par-delà les plans, quels qu’ils soient, nous devons aussi faire preuve d’humilité, tout en faisant confiance à la jeunesse et à sa capacité de résilience. Les réponses exclusivement structurelles seront toujours insuffisantes.

En effet, nous avons tous ici, quel que soit notre regard sur la vie, une certitude : la souffrance exprimée par les addictions est de l’ordre d’un « je ne sais quoi » de plus ample et de plus complexe que la maladie, quelque chose de plus profondément enraciné dans l’homme, qui soulève la question du « pourquoi ». C’est une question sur la cause, sur la raison et, en même temps, sur le sens.

Cette souffrance ne trouve sa place ni dans les plans, ni dans les statistiques, ni dans les études épidémiologiques générales et impersonnelles. Cette souffrance-là, que ressentent tous les Joachim, Stéphane, Esther et Jean-François, attend des réponses en termes d’écoute humaine authentique, car ces jeunes sont confrontés à une vie qui leur offre plus de confort, peut-être, mais aussi moins de tendresse.

Nous voulons dire notre reconnaissance aux hommes et aux femmes qui, chaque jour, chaque nuit, écoutent celles et ceux, désespérés, qui les appellent, ces hommes et ces femmes qui, pour nous relayer, posent des actes d’amour. 

Aux jeunes à qui, avec nos plans et nos statistiques, nous semblons sans doute bien pauvres face à leurs souffrances, nous voulons, au travers de nos stratagèmes institutionnels, dire ceci : « Réfléchissez un instant ! Écoutez !  Aux différentes époques et dans des sens variés, le bon grain a toujours crû en même temps que l’ivraie, et l’ivraie en même temps que le bon grain. Qui ne peut admettre la nécessité de brûler l’ivraie en bottes pour faire éclore le bon grain enfoui dans le grenier ? N’est-ce pas la clef de toute histoire humaine ? »

Seuls, avec leur entourage, ou avec l’aide de professionnels, des adolescents en nombre bien plus important qu’on ne le dit parviennent à quitter l’ornière dans laquelle les a précipités tel ou tel accident de parcours. Lorsqu’ils se vivent comme sujets, ces adolescents sortent grandis et fortifiés de cette épreuve.

« C’est drôle, quand j’y pense », dit Olga, vingt ans, aujourd’hui monitrice de voile, « à quinze ans, les seules choses qui m’importaient, c’étaient mes fugues. En fait, j’essayais de naviguer sur un petit dériveur qui n’arrivait pas à franchir la jetée du port. Je ne savais que fixer le phare. Immanquablement, je me précipitais sur les rochers et je retournais à la case départ. Le jour où j’ai décidé de mettre le cap sur le large, j’ai tellement eu peur que j’ai voulu rebrousser chemin. Le voilier a dessalé. J’étais à l’eau. Que faire, sinon tenter de le remettre à flot ? J’y suis parvenue. Depuis, l’Atlantique, ça ne me fait pas peur. »

Comme Olga, à travers ce débat, nous voulons dire à ces jeunes – peut-être bien pauvrement à leurs yeux, mais avec toute l’énergie qui nous anime – qu’ils peuvent s’en sortir. De notre côté, à notre façon et avec nos moyens, nous y mettons en tout cas toute notre énergie et notre volonté. (Applaudissements sur les travées de lUMP et de lUC-UDF, ainsi que sur certaines travées du RDSE.)