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Séance du 1er octobre 2011 (compte rendu intégral des débats)

compte rendu intégral

PRÉSIDENCE DE M. PAUL VERGÈS

président d’âge

M. le président. La séance est ouverte.

(La séance est ouverte à quinze heures.)

1

Installation du bureau d’âge

M. le président. J’invite les six plus jeunes sénateurs présents à venir siéger au bureau pour y remplir les fonctions de secrétaire d’âge :

– Mme Cécile Cukierman ;

– M. Christophe Béchu ;

– M. Richard Tuheiava ;

– M. Thani Mohamed Soilihi ;

– Mme Frédérique Espagnac ;

– M. Luc Carvounas.

2

Ouverture de la session ordinaire de 2011-2012

M. le président. En application de l’article 28 de la Constitution, la session ordinaire de 2011-2012 est ouverte.

3

Liste des sénateurs proclamés élus

M. le président. J’ai reçu communication de la liste des sénateurs proclamés élus le 25 septembre 2011.

Acte est donné de cette communication

4

Allocution de M. le président d’âge

M. le président. Mes chers collègues, mesdames et messieurs, j’adresse mes sincères et chaleureuses félicitations à l’ensemble des sénatrices et sénateurs nouvellement élus.

En tant que doyen d’âge, je salue la benjamine de notre assemblée, notre amie Cécile Cukierman.

À vous tous, je souhaite la bienvenue dans la Haute Assemblée où se sont écrites de grandes pages de l’histoire de France, où se sont illustrés des hommes tels que Victor Hugo, Georges Clemenceau ou Victor Schœlcher.

L’histoire de la chambre haute, c’est l’histoire de la France, une histoire pleine de contradictions, faite de parts d’ombre et de lumière. Mais ce sont les valeurs républicaines que nous devons faire vivre, ces valeurs pour lesquelles beaucoup d’entre nous ont donné leur vie et auxquels je pense en cet instant. En tant que cadet de la France libre du général de Gaulle, que j’ai rejoint à Londres à dix-sept ans, j’ai une pensée particulière pour les anciens du maquis de Scévolles, dans la Vienne, où je fus parachuté en 1944.

Je n’oublie pas non plus, en tant que sénateur de l’outre-mer, originaire de l’île de la Réunion, que c’est à un sénateur, Victor Schœlcher, que nous devons l’abolition de l’esclavage. Comment ne pas avoir aussi une pensée pour Gaston Monnerville, compatriote de la Guyane, homme noir et président du Conseil de la République, puis du Sénat, de 1947 à 1968 ?

En disant cela, mon intention n’est pas de donner une importance démesurée à l’histoire. Mais au moment de l’installation du Sénat, nous devons avoir conscience de la continuité historique dans laquelle nous nous inscrivons. Dès demain, en effet, nous serons appelés par l’action et par les exigences du présent auxquelles nous devrons répondre.

Aujourd’hui, nous éprouvons le sentiment de vivre au Sénat un moment exceptionnel de l’histoire de la Ve République. En cet instant, nous ressentons tous, dans cet hémicycle, le cœur battant de la démocratie, de la démocratie prête à se renforcer. Nous voyons se dessiner l’espoir d’un Sénat à l’avant-garde des changements attendus.

La situation que nous connaissons, partout en France et dans les collectivités de l’outre-mer, l’exige : crise multiforme – sociale, économique et financière – se traduisant par l’augmentation du chômage et de la pauvreté, la baisse du pouvoir d’achat, la détérioration des services publics, notamment dans l’enseignement et la santé. Toutes les catégories sociales sont fragilisées, les jeunes comme les personnes âgées, les catégories les plus défavorisées comme les classes moyennes. C’est toute la cohésion sociale de notre société qui est mise en cause. Ce mécontentement général est annonciateur d’un profond désir de changement.

Le seul combat qui vaille, c’est le service aux Français dans les réponses à l’extraordinaire complexité des problèmes qui se posent à nous. Cela suppose que nous soyons capables, au-delà de nos différentes sensibilités, de porter notre regard au-delà de l’immédiat. Cela suppose, mes chers collègues, que nous soyons toujours en mesure de discerner les courants profonds qui modifient l’état du monde.

En tant que Réunionnais, ma vision politique tient compte tout à la fois de la situation géographique de la Réunion et du continent africain auquel cette île appartient, de la France à laquelle elle est intégrée par la volonté populaire des Réunionnais depuis 1946, et de l’Europe dont la France est un État membre.

Il faut ajouter à cela l’océan Indien qui baigne les rivages de la Réunion, un océan où se joue, de l’Afrique à l’Asie, la plus grande poussée démographique de l’histoire humaine.

Je pense aussi à mes compatriotes qui vivent dans les Caraïbes ou dans l’Atlantique Nord, à ceux qui font partie de l’Amérique du Sud, comme la Guyane, ou encore à ceux qui vivent dans le Pacifique.

La position géographique de tous ces territoires les met au cœur de ce qui sera la marque du siècle qui s’annonce : l’espace, comme les océans qui occupent plus de 70 % de la surface de la planète. À ce titre, ce que nous appelons « l’outre-mer » doit être au cœur des préoccupations de nos compatriotes continentaux.

Outre ces données géographiques, j’ai constamment à l’esprit les évolutions économiques, sociales, culturelles et politiques qui caractérisent notre siècle. Nous assistons à des changements qui affectent tout l’environnement à la fois naturel et culturel de l’humanité.

En ayant ce double point de vue global, dans le temps et dans l’espace, nous pouvons dire que, comme l’ensemble du monde, la Réunion est façonnée par un phénomène qui domine déjà le siècle et qui portera en lui des changements nous concernant tous.

En 1946, la Réunion comptait environ 240 000 habitants. Aujourd’hui, elle en comprend plus de 800 000, et sa transition démographique s’achèvera dans quinze ans, avec une population de quelque un million d’habitants.

Ce phénomène, aux conséquences économiques et sociales déjà visibles, est le phénomène fondamental de l’histoire de l’humanité.

Ainsi, l’Institut national d’études démographiques, l’INED, a déjà annoncé que la population mondiale atteindrait ce mois-ci le chiffre de 7 milliards. Dans quatre décennies, nous serons 9,5 milliards, soit une augmentation de 2,5 milliards en seulement quarante ans.

En 1950, la population totale de la planète était de 2,5 milliards, et cela à l’issue d’une évolution qui s’est déroulée sur des centaines de milliers d’années. Or, en soixante ans, la population mondiale a augmenté de 4,5 milliards. Et, dans quatre décennies, soit six mandats de sénateur, la seule augmentation de la population sera égale au nombre total d’humains que comptait la planète en 1950. Ces chiffres sont éloquents.

On peut dire, je crois, que ce phénomène est la plus grande révolution de l’histoire humaine. Cette transition démographique, nous la vivons actuellement et nous en vivrons tout au long de ce siècle les conséquences sur les plans économique, social, culturel et politique.

Au XVIIIe siècle, Saint-Just considérait que le bonheur était une idée neuve en Europe. Trois siècles plus tard, ce sont les peuples de la terre qui affirmeront que l’égalité est une idée neuve dans le monde.

Au cours de la même période, un autre phénomène planétaire nourrit notre réflexion. Il s’agit du réchauffement de la planète avec ses effets innombrables : fonte des glaciers, montée du niveau des océans et acidification de ces derniers, sécheresse, raréfaction de la ressource en eau, intensification des phénomènes climatiques violents, diminution des ressources naturelles, menaces de disettes et de famines, risque d’une sixième extinction des espèces.

Allons-nous pouvoir maîtriser l’aggravation de ce phénomène ?

Dans moins de trois mois, non loin de la Réunion, à Durban, en Afrique du Sud, se tiendra la grande conférence internationale sur le climat. Allons-nous pouvoir donner une suite positive au protocole de Kyoto ?

Nous vivons également, avec ce que l’on appelle « la mondialisation », l’explosion des capacités productives de l’ensemble des pays du monde, ce qui accentue les conséquences de la transition des économies nationales et régionales vers une économie mondiale, faisant émerger un nouvel ordre économique.

Au-delà de ce phénomène, le monde entier se pose cette grande question : comment maîtriser la situation de crise économique que nous vivons, et que nous continuerons de vivre ? Comment et quand y parviendrons-nous ?

Enfin, notre siècle est marqué par l’ampleur des découvertes scientifiques et des innovations techniques, ainsi que par la rapidité de leur mise en œuvre, ce qui bouleverse profondément nos sociétés.

Tous ces phénomènes – explosion démographique, changement climatique, mondialisation, rapidité d’application des découvertes – interagissent à un rythme qui pose un problème fondamental, celui du temps. Comment faire face à ces phénomènes simultanés, durables et planétaires ?

Mes chers collègues, si je vous livre cette vision du monde, c’est que notre siècle, à la différence des précédents, sera le théâtre du jeu de ces forces profondes et durables.

Il faut faire face. Or aurons-nous le temps de relever tous ces défis sans changer aussi notre conception du monde ?

En dernière analyse, il s’agit de ne plus faire dépendre des richesses épuisables de la planète la vie, ou la survie, de 9,5 milliards d’êtres humains. Nous n’avons pas de planète de rechange. Or, jusqu’ici, notre croissance a été construite grâce à des matières non renouvelables.

Le philosophe français Michel Serres nous avertit : nous sommes face à un défi aussi important pour notre survie que celui de la révolution néolithique.

Allons-nous faire surgir une nouvelle civilisation ? En effet, ce qui doit changer, c’est l’attitude de l’être humain dans son environnement et sa culture.

Si j’ai évoqué tous ces sujets, c’est que, à côté de cette vision d’avenir incontournable, se pose la question des besoins immédiats de la population.

Je partage le dilemme des élus nationaux : comment affronter l’urgence des problèmes présents sans jamais perdre de vue l’inscription de ces derniers dans un contexte qui, déjà en évolution, s’étendra sur tout le siècle ?

Il s’agit de faire face à l’immédiat sans abandonner la vision d’avenir qui s’imposera, en bien ou en mal, à notre propre action.

En ce sens, je mesure la responsabilité considérable des élus nationaux, qui sont confrontés à la vie quotidienne des Français et qui doivent tenir compte de l’avenir des générations existantes ou à naître. Jamais les femmes et les hommes politiques n’ont eu devant eux une telle responsabilité, car les problèmes qu’ils ont à résoudre sont au cœur de tous les changements planétaires.

En conclusion, j’émets le souhait que nous parviendrons tous à remplir la tâche qui nous attend, pour aujourd’hui et pour demain. (Mmes et MM. les sénateurs se lèvent et applaudissent longuement.)

5

Élection du président du Sénat

M. le président. L’ordre du jour appelle le scrutin pour l’élection du président du Sénat.

J’ai été saisi des candidatures de M. Jean-Pierre Bel, de M. Gérard Larcher et de Mme Valérie Létard.

Conformément à l’article 3 du règlement, cette élection a lieu au scrutin secret à la tribune.

Pour être élu au premier tour, un candidat à la présidence du Sénat doit recueillir la majorité absolue des suffrages exprimés.

Si la majorité absolue des suffrages exprimés n’a pas été acquise au premier ou au deuxième tour de scrutin, au troisième tour, la majorité relative suffit.

Je vous rappelle que les délégations de vote sont admises, mais que le délai limite pour leur transmission est expiré depuis treize heures quarante-cinq.

La liste des délégations de vote régulièrement adressées à la présidence a été remise à Mmes et MM. les secrétaires afin qu’ils puissent procéder au contrôle.

Les sénateurs qui ont reçu une délégation pourront venir voter soit à l’appel de leur nom, soit lorsque le nom du délégant sera appelé.

Il va être procédé à l’appel nominal de nos collègues en appelant tout d’abord ceux dont le nom commence par une lettre tirée au sort ; il sera ensuite procédé à un nouvel appel des sénateurs qui n’auront pas répondu au premier appel de leur nom.

Je vais tirer au sort la lettre par laquelle commencera l’appel nominal.

(Le sort désigne la lettre W.)

M. le président. Mes chers collègues, lors de votre passage à la tribune, les bulletins devront être remis sous enveloppe au secrétaire qui tient l’urne.

Pour vous permettre d’aller retirer les bulletins de vote, le dispositif traditionnel a été mis en place dans la salle des conférences : c’est là que les bulletins ont été déposés et sont désormais à votre disposition.

La séance est suspendue pour dix minutes.

(La séance, suspendue à quinze heures vingt-cinq, est reprise à quinze heures quarante.)

M. le président. La séance est reprise.

Le scrutin pour l’élection du président du Sénat est ouvert.

Il sera clos quelques instants après la fin de l’appel nominal.

Huissiers, veuillez commencer l’appel nominal.

(Il est procédé à l’appel nominal.)

M. le président. Le premier appel nominal est terminé.

Il va être procédé au nouvel appel.

(Le nouvel appel a lieu.)

M. le président. Personne ne demande plus à voter ?...

Le scrutin est clos.

J’invite Mmes et MM. les secrétaires d’âge à se rendre dans la salle des conférences pour procéder au dépouillement public du scrutin.

La séance est suspendue pendant l’opération de dépouillement du scrutin.

(La séance, suspendue à seize heures quarante, est reprise à dix-sept heures dix.)

M. le président. La séance est reprise.

Voici le résultat du premier tour du scrutin pour l’élection du président du Sénat :

Nombre de votants : 347

Bulletins blancs ou nuls : 5

Nombre de suffrages exprimés : 342

Majorité absolue : 172

Ont obtenu :

M. Jean-Pierre Bel : 179 voix ; (Mmes et MM. les sénateurs du groupe socialiste, du groupe CRC-SPG et du groupe RDSE se lèvent et applaudissent longuement. – Nombre de sénateurs de l’Union centriste et de l’UMP se lèvent et applaudissent également.)

M. Gérard Larcher : 134 voix ; (Mmes et MM. les sénateurs du groupe UMP et de l’Union centriste se lèvent et applaudissent vivement. – Nombre de sénateurs du groupe socialiste, du groupe CRC-SPG et du groupe RDSE se lèvent et applaudissent également.)

Mme Valérie Létard : 29 voix. (Mmes et MM. les sénateurs de l’Union centriste et quelques sénateurs de l’UMP applaudissent. – Plusieurs sénateurs du groupe socialiste et du groupe RDSE applaudissent également.)

M. Jean-Pierre Bel ayant obtenu la majorité absolue des suffrages exprimés, je le proclame président du Sénat. (Mmes et MM. les sénateurs du groupe socialiste, du groupe CRC-SPG et du groupe RDSE se lèvent et applaudissent longuement. – Plusieurs sénateurs de l’Union centriste et de l’UMP se lèvent et applaudissent également. – M. Jean-Pierre Bel va saluer M. Gérard Larcher.)

Conformément à l’article 1er du règlement, j’invite M. Jean-Pierre Bel à venir prendre place au fauteuil de la présidence.

(M. Jean-Pierre Bel remplace M. Paul Vergès au fauteuil de la présidence.)

PRÉSIDENCE DE M. Jean-Pierre Bel

6

Allocution de M. le président du Sénat

M. le président. Mes chers collègues, hier, dans cet hémicycle, nous avons vécu un moment fort, solennel et grave en célébrant avec Robert Badinter et Pierre Mauroy le trentième anniversaire du vote par le Sénat de la loi portant abolition de la peine de mort.

Et pourtant, quelques jours auparavant, un homme a été exécuté – « assassinat prémédité », aurait dit Albert Camus. Cela doit nous amener à comprendre que nos combats ne cesseront jamais et que notre Sénat doit être en première ligne dans la lutte pour la dignité, et, comme l’a dit Robert Badinter, être « le phare qui éclaire les voies de l’avenir ». Quelle mission exaltante !

Vous comprendrez alors combien je mesure pleinement la confiance que vous venez de m’accorder. Elle constitue pour moi une fierté et un honneur, certes, mais aussi une immense responsabilité.

À cet instant, je veux me tourner vers notre doyen pour lui dire tout le bonheur, tout le plaisir – et je n’oublie pas toute la symbolique – que j’ai eu à le voir présider cette séance d’installation. Cher Paul Vergès, je veux sincèrement vous féliciter de la profondeur de votre allocution.

Les outre-mer sont une des grandes richesses de notre République. Le souvenir de Gaston Monnerville ici même est là pour l’illustrer. Les outre-mer seront un enjeu fort pour le Sénat, et leur prise en compte sera une exigence absolue.

Nous aurons à porter le message d’une République qui reconnaît tous ses enfants, d’où qu’ils viennent et où qu’ils soient. (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste et du groupe CRC-SPG, ainsi que sur certaines travées du RDSE. – Plusieurs sénateurs de l’UMP applaudissent également.)

J’adresse un salut très sincère au président Gérard Larcher, dont nous avons apprécié les qualités et la personnalité tout au long de cette mandature écoulée. (Applaudissements.) Je salue Valérie Létard, candidate pour sa formation.

Je tiens également à dire mon estime au président Christian Poncelet, qui, avant nous, a présidé notre assemblée. Il a toujours su allier gentillesse, humanisme et disponibilité. (Bravo ! et applaudissements.)

M. Christian Poncelet. Merci, monsieur le président.

M. le président. J’ai aussi une pensée pour ces grandes personnalités qui en ce jour quittent le Sénat, parmi lesquelles – vous m’excuserez de ne pouvoir toutes les mentionner – Pierre Mauroy, Robert Badinter, Louis Mermaz, Jack Ralite, Dominique Voynet et Josselin de Rohan, qui fut mon président à la commission des affaires étrangères et de la défense. J’ai une pensée particulière pour notre collègue Guy Fischer. J’adresse un salut fraternel à Claude Estier.

L’exercice des responsabilités publiques requiert pudeur et retenue.

Je veux néanmoins vous dire mon émotion, mon émotion forte au moment de m’installer dans ce fauteuil, qui représente l’une des fonctions les plus éminentes de l’État : émotion d’avoir obtenu votre confiance, d’avoir été élu par mes pairs à la présidence de la Haute Assemblée.

Je veux remercier particulièrement mes amis socialistes, communistes, radicaux de gauche, écologistes, divers gauche, tous ceux qui m’ont accompagné. Je veux également remercier chacune et chacun d’entre vous, quelle que soit votre appartenance politique, quel qu’ait été votre choix à l’heure du vote.

Peut-être vais-je prendre de grands risques en vous disant quelle est également mon émotion en pensant aux miens.

L’histoire de ma famille paternelle, racontée tout au long de mon enfance, ce sont des personnages qui, dans le Tarn, entre Albi et Carmaux, ont connu, côtoyé et, surtout, partagé les combats de Jean Jaurès, le grand Jaurès inspirateur de mon engagement et de mes convictions.

Je pense à mon grand-père maternel, cheminot, mort dans le bombardement de la gare Saint-Charles, à Marseille.

Je pense à mon père, à sa sœur et à ses frères, qui furent très jeunes, dès le début, en première ligne des combats de la Résistance.

Je pense à ma mère, employée des PTT, qui éleva quatre enfants dans notre petit HLM de la Cité Empalot-Daste, à Toulouse.

Je pense à ma femme, qui fait mon bonheur.

Je pense à mes trois filles, Julie, Marie et Alyssa, qui sont la fierté de ma vie.

Je pense à mes maîtres, à ces instituteurs de l’école laïque, à mon grand professeur de la faculté de droit de Toulouse, Jean-Arnaud Mazères, qui le premier me fit une grande confiance.

À l’heure où j’accède à la présidence de la Haute Assemblée, je veux placer mon propos à la fois sous le signe de la République, dont je suis un enfant, et de la promesse républicaine, que nous devons tenir pour les générations futures.

République des territoires, dont nous sommes les représentants, dont nous aimons la douce musique, mais dont nous avons entendu aussi la colère profonde d’avoir été stigmatisés, désorientés, peut-être aussi abandonnés face à leurs immenses difficultés. Mes chers collègues, je sais votre attachement fort aux territoires que vous représentez. Vous connaissez le mien, indéfectible, pour l’Ariège, cette terre qui m’a tout donné et où bat en permanence mon cœur.

Ces territoires font notre fierté ; ils innovent par des politiques volontaristes et modernes en s’ouvrant à la participation des citoyens ; ils sont les moteurs du développement économique par leurs investissements et contribuent à maintenir la vie et les populations.

République laïque bien sûr, dont nous devons chaque jour défendre les principes fondateurs, sans outrance, sans exclusive, sans stigmatisation, pour que chacun trouve sa place au cœur du pacte républicain né de la Révolution française.

République du vivre-ensemble, parce que seule la sérénité peut répondre au fracas du monde, et parce que seul le devoir de responsabilité doit s’imposer à tous.

Je ne serai jamais là pour servir un clan ou une clientèle : c’est contraire à ma vision de la politique et à ma nature. (M. Joël Labbé applaudit.) Mais notre opposition à toutes les injustices, toutes les exclusions, les discriminations, les inégalités, en particulier celles toujours aussi scandaleuses entre les hommes et les femmes, n’en sera pas moins résolue.

Promesse républicaine, parce que aucun peuple ne peut vivre sans l’espoir d’un monde meilleur, sans assurer l’avenir de sa jeunesse.

Espoir dans la République, parce qu’il n’y a pas de fatalité à toujours faire subir la charge des efforts aux mêmes, à voir l’état de la planète se dégrader, le réchauffement climatique, comme l’a si bien dit Paul Vergès ; parce qu’il n’y a pas de fatalité à mettre en péril la survie des espèces et à mettre en danger les générations qui viennent.

Oui, le Sénat doit prendre sa part à la longue marche vers le progrès social ; oui, il doit prendre sa part dans la mutation écologique, qui est devenue une absolue nécessité. (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste et du groupe CRC-SPG, ainsi que sur certaines travées du RDSE.)

Un autre modèle de développement est possible, un autre monde aussi, où la dignité de chacun et l’égalité entre tous ne seront pas de simples incantations.

Aujourd’hui, nous devons prendre conscience de l’extrême gravité de la situation dans laquelle se trouve notre pays en Europe, et l’Europe dans le monde. Mais nous savons que la France doit changer pour continuer à faire entendre sa voix : une voix forte, indispensable et universelle.

Nous ne pouvons envisager une issue positive qu’en restant fidèles à nos valeurs, celles de la justice sociale, mais aussi en avançant sans frilosité vers notre horizon commun, l’Europe, notamment en resserrant nos liens avec les parlements des États qui la composent, avec le Parlement européen.

Servir la République : tel doit être le rôle de notre assemblée.

Nous ne serons pas ici je ne sais quel bastion. Mais, vous le savez, nous allons bâtir une majorité nouvelle composée de sénatrices et de sénateurs socialistes, communistes, radicaux de gauche, écologistes, divers gauche, mais aussi de tous ceux qui se retrouvent dans notre démarche et dans notre volonté de faire vivre le bicamérisme, un bicamérisme rénové, dans lequel l’opposition sera respectée.

Si chacune et chacun d’entre vous a ses convictions, infiniment respectables, sur la meilleure manière d’y parvenir, nous avons une chose en partage : c’est la volonté de servir ; en un mot, d’être utile.

Et nous savons aussi que nous pouvons nous appuyer pour ce faire, ici, au Sénat, sur un personnel de grande qualité, que je veux saluer, comme je salue l’ensemble des personnels du service public qui est l’une des fiertés de la France. (Applaudissements sur l’ensemble des travées.)

Dimanche dernier, les grands électeurs ont voté pour le changement : ils en ont confié la mission à la gauche. Mais ils nous ont tous placés devant une triple responsabilité historique, politique et morale.

Responsabilité historique, parce que, après plusieurs décennies, le Sénat s’est ouvert à l’alternance, que je comprends comme une preuve de maturité démocratique et comme une légitimité renforcée.

Responsabilité politique, parce que les grands électeurs ont exprimé un mécontentement, un véritable malaise, un rejet d’orientations dont ils ne veulent pas.

Responsabilité morale, parce qu’ils ont souhaité un nouveau Sénat.

Nous avons tous entendu l’appel des grands électeurs pour confirmer le Sénat dans son rôle de représentant et de défenseur des libertés publiques, des libertés individuelles, des libertés locales.

Même si cela avait commencé, nous devons changer encore l’image de notre assemblée, souvent caricaturée certes, mais qui se doit aujourd’hui à plus de transparence, plus de modestie. La Haute Assemblée se doit d’aller vers une vraie rénovation démocratique, vers une autre façon de travailler.

Je ne peux égrener en cet instant toutes les propositions concrètes que nous devrons mettre en œuvre pour changer le Sénat. Nous devons en débattre ensemble, dans un cadre collectif. Dans les semaines qui viennent, je mettrai donc en place un groupe de travail auquel je demanderai, à partir d’une lettre de mission précise, de nous remettre des propositions dans un calendrier resserré.

Mais cette attente de changement nous engage, nous le savons.

À nous d’écrire une nouvelle page.

À nous tous, tous ensemble, de donner un nouveau souffle à la décentralisation, si nécessaire pour réformer réellement notre pays.

À nous de réunir rapidement les états généraux des élus locaux pour préparer l’avenir.

À nous de faire vivre l’alternance au Sénat.

À nous d’être les dignes héritiers de Victor Hugo, de Victor Schœlcher, de Georges Clemenceau et de beaucoup d’autres qui nous ont devancés ici, dont François Mitterrand, même si son passage dans cette assemblée fut bref.

Mes chers collègues, je terminerai en revenant sur cette responsabilité qui nous échoit, et plus précisément sur la responsabilité qui est la mienne.

Je sais que la tâche est immense. Je m’y consacrerai sans relâche, avec pour objectif de défendre nos territoires, de faire du Sénat la maison des élus mais aussi celle des citoyens, le lieu privilégié du dialogue et du respect de l’autre, en même temps qu’un lieu de décision et d’action.

Chers amis, chers collègues, à l’heure où une longue route s’ouvre devant nous, permettez-moi de conclure avec le grand poète espagnol Antonio Machado, Caminante, no hay camino :

[…]

Voyageur, le chemin

C’est les traces de tes pas.

C’est tout ; voyageur,

il n’y a pas de chemin,

Le chemin se fait en marchant

Le chemin se fait en marchant

[…]

Toutes et tous, soyez-en sûrs, à partir de cet instant, je n’ai plus qu’une idée en tête : être digne de votre confiance, être digne de la mission qui m’incombe désormais. (Mmes et MM. les sénateurs se lèvent et applaudissent longuement. – M. le ministre chargé des relations avec le Parlement se lève et applaudit également.)