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COMPTES RENDUS DE LA CE COMBATTRE LA RADICALISATION ISLAMISTE


Mardi 28 janvier 2020

- Présidence de Mme Nathalie Delattre, présidente -

La réunion est ouverte à 15 h 05.

Audition de M. Nicolas Lerner, directeur général de la sécurité intérieure (ne sera pas publié)

Cette audition s'est déroulée à huis clos. Le compte rendu ne sera pas publié.

Audition de M. Thomas Campeaux, directeur des libertés publiques et des affaires juridiques au ministère de l'intérieur (ne sera pas publié)

Cette audition s'est déroulée à huis clos. Le compte rendu ne sera pas publié.

La réunion est close à 18 heures.

Mercredi 29 janvier 2020

- Présidence de Mme Nathalie Delattre, présidente -

La réunion est ouverte à 16 h 35.

Audition de M. Médéric Chapitaux, spécialiste de la radicalisation dans le milieu sportif

Mme Nathalie Delattre, présidente. - Nous recevons Médéric Chapitaux, auteur du livre Le sport. Une faille dans la sécurité de l'État, paru en 2016, et doctorant en sciences sociales à l'université de Toulouse III sur le thème de la radicalisation dans le sport.

Depuis quelque temps, la radicalisation en milieu sportif fait l'objet d'une attention renforcée de la part des médias et des pouvoirs publics, alors qu'elle fut longtemps négligée. Dans le cadre de nos auditions, nous avons reçu les députés Diard et Poulliat, auteurs d'un rapport sur la radicalisation dans les services publics, qui ont déjà évoqué ce sujet, sur lequel nous serions très heureux de connaître votre analyse.

Je vous indique que cette audition fera l'objet d'un compte rendu publié.

Je vous rappelle également qu'un faux témoignage devant notre commission d'enquête serait passible des peines prévues aux articles 434-13, 434-14 et 434-15 du code pénal. Je vous invite à prêter serment de dire toute la vérité, rien que la vérité.

Conformément à la procédure applicable aux commissions d'enquête, M. Médéric Chapitaux prête serment.

M. Médéric Chapitaux, spécialiste de la radicalisation dans le milieu sportif. - Je suis très honoré d'être parmi vous pour essayer d'éclaircir ce sujet.

Je travaille sur cette thématique depuis une dizaine d'années. J'ai une double légitimité : j'ai été gendarme pendant quinze ans avant de travailler au ministère des sports, où je me suis occupé de la structuration de la boxe thaï et du kick-boxing dans les quartiers
- j'ai été directeur technique national de cette fédération.

Que nous enseigne l'histoire ? Dès 1995, lorsque débute en France la vague d'attentats islamistes, les liens avec le sport sont d'emblée évidents. L'attentat du RER Saint-Michel avait été perpétré par une équipe dirigée par Boualem Bensaïd, qui était éducateur sportif et fut capitaine de l'équipe de karaté d'Algérie. Khaled Kelkal, qui le secondait, était un spécialiste de musculation. Tous les attentats commis en Europe entre 1995 et 2019 l'ont été, ou presque, par des gens qui viennent du sport. Cela ne signifie évidemment pas qu'il faut fermer les clubs de sport : en aucun cas le sport n'engendre mécaniquement ce type de comportements déviants.

Un constat, donc, sur lequel s'accordent tous les travaux scientifiques sur le sujet - je pense notamment à ceux de Scott Atran et de Marc Sageman : il y a un problème avec le sport. Tous les auteurs des attentats de 2004 et de 2005 en Espagne et en Angleterre ont été recrutés dans des clubs de sport. Entre 2012 et 2016, en France, la totalité des auteurs d'attentats terroristes est passée par des clubs de sport ; 52 % d'entre eux pratiquaient des sports de combat.

Si les scientifiques, Bernard Rougier, Hugo Micheron, Olivier Roy, par-delà leurs désaccords, partagent l'idée qu'il y a un problème dans le sport, il faut enquêter sur les clubs de sport. La vérité est qu'il est plus facile, même pour les services de renseignement, d'enquêter dans une mosquée. Le club de sport a ses propres codes, ses propres règles ; pour y entrer, il faut être du quartier ou du milieu.

Quant à moi, j'ai eu la chance, dans le cadre de mes travaux universitaires, de pouvoir me rendre dans tous les quartiers dits sensibles d'Île-de-France, pour une simple et bonne raison : lorsque je travaillais au ministère des sports, j'avais mis en place un dispositif permettant à tous les jeunes des cités qui souhaitaient se professionnaliser d'avoir accès aux diplômes d'État ; fort de la reconnaissance du milieu et armé d'un regard bienveillant, j'ai ainsi pu pénétrer dans les clubs de sport.

Pourquoi un tel lien entre sport et radicalisation ? Très simplement : tous les groupes terroristes, Daech, Al-Qaïda, le Front islamique du salut (FIS), le Groupe islamique armé (GIA), ont utilisé deux documents que vous pouvez consulter, en anglais, sur internet, intitulés « Comment s'entraîner pour le djihad ». Il y est notamment expliqué que l'adhésion à l'idéologie terroriste islamiste implique de se préparer en pratiquant notamment les sports de combat et la musculation. Et il est même précisé que leur préparation doit se dérouler dans des clubs dont les entraîneurs sont musulmans. La pratique des sports de combat répond donc à une commande « institutionnelle » : elle est conforme à la doctrine.

La première alerte a été lancée par le Conseil de l'Europe en 2010, dans un document intitulé Éthique et sport. Le phénomène de la radicalisation y était relié à trois types d'activité : les sports de combat, la musculation, les sports collectifs. Je citerai également les travaux d'un scientifique qui a vécu la décennie noire algérienne, Youcef Fatès ; il a réalisé, en 2004, une enquête sur les liens entre l'islamisme et le sport entre 1924 et 1995 en Algérie : Il y évoque une véritable stratégie de développement dont sont issus tous les terroristes du FIS et du GIA des années 1990, recrutés en majorité dans le milieu des sports de combat et des arts martiaux.

Aucune nouveauté, donc, dans ce phénomène : simplement un déni des pouvoirs publics.

Le danger majeur, aujourd'hui, n'est pas la radicalisation dans les clubs de sport ; ce sont les éducateurs sportifs recruteurs qui posent problème. Les chefs des services de renseignement, lorsque je les ai rencontrés, m'ont donné un chiffre : en 2018, 12,5 % des personnes fichées au fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) étaient suivies par le biais du sport, ce qui n'est pas insignifiant, d'autant qu'il faut prendre en compte l'impact de ces éducateurs sur les enfants dont ils ont la charge. Comment peut-on ficher quelqu'un pour radicalisation terroriste - le fichage S signifie atteinte à la sûreté de l'État - et le laisser exercer des fonctions pédagogiques avec une carte bleu blanc rouge délivrée par la préfecture de département ? Il y a là une faille énorme.

Si cet éducateur, lors d'un contrôle de police de la route, est contrôlé positif au cannabis, on lui retirera son autorisation d'exercer. S'il est fiché S par les services de renseignement, en revanche, cela n'apparaîtra pas dans le bulletin B2 de son casier, et il pourra continuer d'exercer son activité, avec un blanc-seing étatique. De plus en plus d'éducateurs sont concernés, et il est impossible de les détecter. C'est là un point aveugle de l'action publique, dont l'impact, dans les quartiers sensibles notamment, est considérable.

J'illustre mon propos : j'ai connaissance du cas d'un éducateur sportif exerçant en Île-de-France, fiché S au plus haut niveau, c'est-à-dire par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Dans son club, où vous pouviez le rencontrer tous les soirs, il faisait figure d'exemple en termes d'action culturelle et de mixité : tout allait bien. Mais, en tant que responsable des gymnases de la ville, il y avait accès librement ; à ce titre, il a pu entraîner dans les locaux du club de la collectivité concernée, pendant plus de deux ans, entre 4 et 6 heures du matin, les membres du groupe Forsane Alizza, dont le fameux Willie Brigitte, qui est mort en zone irako-syrienne après avoir notamment combattu à Tora Bora, écopé de 8 ans de prison et rejoint Daech.

Autre exemple, dans ma région d'origine : celui de la filière de Vesoul, en Franche-Comté - un jeune fils de militaire, plusieurs fois champion de France, est parti avec douze jeunes des clubs de natation et de boxe locaux.

Autre danger : la communautarisation, qu'il ne faut pas confondre avec la radicalisation. Le communautarisme a toujours existé dans le sport - dans mon département d'origine, les Portugais de Dole avaient une équipe de football. Ce phénomène existe partout ; ça ne signifie pas une menace pour la nation. En revanche, il faut combattre le communautarisme idéologique ou religieux qui se déploie à travers le sport.

Un exemple d'un tel communautarisme, phénomène bien distinct de celui du terrorisme, mais qui peut cristalliser les passions : dans le sud de la France, un club de football qui porte le nom de Maccabi, de confession israélite donc, a demandé auprès du district de ne plus jouer entre le vendredi soir et le samedi soir. Dans la foulée, les jeunes des clubs de ce département rural, plutôt catholiques, ont demandé à ne pas jouer le dimanche matin. Et les musulmans, eux, ont décidé qu'ils ne joueraient pas le vendredi après-midi, au moment de la grande prière. Bilan : on arrête de faire du sport.

Nos anciens, le baron Pierre de Coubertin notamment, avaient envisagé ce problème en créant la règle 50 de la charte olympique, qui impose la neutralité dans le sport. Aujourd'hui, en France, une seule fédération, celle de football, a repris ce principe de neutralité en tête de ses statuts. Les autres sports forment un véritable patchwork fédéral, pourtant sous délégation du ministère des sports. Certaines fédérations autorisent le port de signes cultuels dans le cadre de la pratique sportive, d'autres non : toutes n'apprécient pas de la même manière la portée des valeurs de la République.

J'en viens à une autre notion : le choix d'autoriser certaines pratiques s'explique parfois par le clientélisme politique, sachant que, dans certaines villes, des quartiers entiers sont tenus par les sportifs. L'erreur fondamentale a été de croire, après les événements de 2005 - j'étais encore gendarme à l'époque -, qu'il suffisait d'investir massivement dans les infrastructures et que le sport était un facteur automatique d'intégration. Le sport n'intègre pas par lui-même ; ce sont les éducateurs qui utilisent le sport pour intégrer. Résultat : des lieux très performants du point de vue des infrastructures, mais complètement isolés du point de vue de l'encadrement républicain.

Abdelkader Merah a ainsi expliqué, lors de son procès, que le lieu de sa radicalisation avait été le city-stade du quartier des Izards. Près de chez moi, les responsables d'une communauté de communes m'expliquaient récemment qu'ils n'avaient plus accès au city-stade. Dans le sud du pays, deux clubs de fitness et de danse, dont le public était presque exclusivement féminin, partageaient une infrastructure sportive avec un club de boxe ; les professeurs de boxe ont mis la pression sur les femmes au motif qu'elles étaient insuffisamment habillées. Le maire a fini par décider de transférer les deux clubs « féminins » vers une autre infrastructure. Le lendemain matin, les membres du club de boxe avaient privatisé la salle communale en y changeant les serrures. On me demande ce qu'il faut faire ; mais je ne suis pas serrurier...

Je pourrais multiplier les exemples. Hier, à Bordeaux, je suis intervenu auprès de 80 présidents de comités départementaux, à l'invitation de la préfecture. J'y expliquais que si l'on appliquait les directives du Gouvernement, il faudrait fermer quantité de clubs communautarisés, purement et simplement. Ce problème a partie liée avec l'islamisme, mais aussi avec l'ultradroite - je pense au club de boxe identitaire lyonnais, L'Agogé. Les services de l'État ont mis quatre ans pour arriver à le fermer, et le dossier n'est toujours pas clos, parce que l'association relève de la loi de 1901, qui autorise toutes sortes de déviances par rapport aux lois de la République. En l'espèce, le seul motif qui a conduit à la fermeture de la salle de boxe, c'est un extincteur mal placé !

Aujourd'hui, donc, nous sommes face à une vraie difficulté : les personnes qui sont fichées au FSPRT ou fichées S ne sont ni identifiées ni identifiables dans le cadre du face-à-face pédagogique avec nos enfants. La priorité d'un éducateur sportif doit être de sécuriser la pratique sportive et morale des enfants qu'il a à sa charge ; il est donc inconcevable qu'on laisse exercer des éducateurs sportifs déviants.

Je ne parle pas de religion, et c'est bien volontaire : dans mes travaux de sociologie, j'aborde le sujet par le prisme des interactions.

Aujourd'hui, un nombre incalculable de clubs s'approprient le business du « Muslim Fit », créé par un jeune Toulousain : un marché existe. Ce n'est pas illégal ! De la même façon, un nombre incalculable de clubs sont réservés aux femmes. Pour ne pas être stigmatisés, ces clubs affichent une mixité de façade, mais proposent des horaires strictement séparés. Que les femmes fassent du sport, c'est bien ; mais, dans de telles conditions, je ne vois pas l'intérêt !

Dans les départements, les clubs sont en souffrance. Autre exemple : celui d'un club de football du sud-est de la France, qui était dirigé par une femme ; à la fin de la saison sportive, une assemblée générale est organisée, une motion de défiance est votée, des élections se tiennent, la présidente sortante est battue. Que constate-t-on ? Que les cinq personnes qui ont pris le contrôle du club sont fichées S ; après une saison, l'équipe féminine a disparu et le club est étiqueté « barbus ».

Une expérience personnelle : je reçois, un beau jour, l'appel d'un éducateur. La mairie, me dit-il, stigmatise son club comme un club de barbus. Je lui rends visite et consulte les statuts et le règlement intérieur du club. Que lis-je ? « Article 1er : le port du caleçon est obligatoire sous la douche. Article 2 : les prières collectives sont encouragées sur le terrain et dans le vestiaire. Article 3 : l'alcool est interdit dans le club-house. » Je lui livre mon verdict : « oui, ton club est un club de barbus », suscitant son incompréhension. Je lui rappelle le principe de neutralité, qui figure dans le règlement de la fédération française de football. Il me répond que les membres du club ont voté ce règlement à l'unanimité en assemblée générale. Je l'invite à imaginer ce qui se passerait si mon fils venait jouer au football dans son club, et évoque un détournement éducatif du sport. Il concède que j'ai raison, mais qu'aucun « Gaulois » ne vient jamais habiter dans le quartier, et que les membres du club sont tous musulmans.

Depuis, le règlement intérieur a changé ; cela ne signifie pas que les pratiques, elles, ont changé. En France, on produit des normes à la pelle, mais on oublie de vérifier comment, sur le terrain, elles sont appliquées. Si nous ne sommes pas plus vigilants, nous allons au-devant d'énormes difficultés - je le dis pour nous, mais surtout pour les générations à venir.

Dernier point : la politique publique. Je sais bien qu'il est toujours difficile d'observer comment les choses se passent au coeur de la machine étatique. Mais il se trouve que je dirige un organisme de formation formant aux diplômes professionnels du ministère des sports. Dans le cadre de ma thèse, j'ai postulé, au nom de mon organisme, à différents appels d'offres, et j'en ai remporté un certain nombre. Je suis donc à la fois observateur et acteur.

Que constate-t-on ? Qu'y compris au sein du Gouvernement, personne n'est vraiment d'accord. Je me suis entretenu avec les équipes du Premier ministre, du ministère des sports, des collectivités territoriales : j'ai pu me rendre compte que certains, en interne, ne mettaient pas beaucoup d'entrain à appliquer les orientations de politique publique qui sont décidées. Ce sont les éducateurs de terrain, au sein des clubs, qui en souffrent, pas les politiques ! N'oubliez pas que la plupart des acteurs du monde du sport sont en souffrance, à cause du conflit générationnel qui y règne, mais aussi parce qu'ils manquent d'outils juridiques.

Je prends l'exemple du port du voile dans la pratique sportive. On prétend l'interdire au nom de l'hygiène et de la sécurité. Or on note que la fédération française d'escalade autorise le port du voile dans les compétitions sur mur artificiel. Quid des mousquetons et des prises ? Pour l'hygiène et la sécurité, on repassera... La fédération de badminton vient, elle, d'interdire le port du voile.

Et pourtant, il suffirait d'appliquer la règle 50 du Comité international olympique. Nous allons accueillir les jeux Olympiques, et nous sommes incapables de respecter la charte olympique et d'adopter une position claire ! Ce n'est pas faire injure à une religion, quelle qu'elle soit, que de faire appliquer une stricte neutralité. C'est simplement permettre à chacun de pratiquer son sport dans le respect des règlements en vigueur.

Malgré ce que je viens de vous dire, je suis très optimiste : le monde sportif peut tout à fait résoudre un certain nombre de problèmes de manière simple. Je vais vous citer cinq préconisations qui vont dans ce sens.

Il faut tout d'abord appliquer la règle 50, nous venons d'en parler.

Il faut ensuite empêcher l'activité des éducateurs sportifs recruteurs : si une personne est fichée, à quelque titre que ce soit, elle ne doit pas être autorisée à exercer de telles fonctions. Rappelons-nous que les attentats de Christchurch en Nouvelle-Zélande et de Halle en Allemagne ont été commis par des personnes recrutées dans des clubs de sport et qui étaient éducateurs sportifs dans la boxe.

Il faut également fermer les clubs déviants et montrer que les règles sont effectivement appliquées. À ma connaissance, seuls trois clubs ont été fermés pour ce motif, tous les trois à Marseille, l'un de foot, l'autre de sport de combat et le dernier de musculation. Aujourd'hui, les préfets ne sont pas en capacité d'appliquer la loi, parce que l'agrément ne dépend pas d'eux - le rapport de l'Assemblée nationale a également abordé ce sujet. Le ministère des sports s'arc-boute sur une loi de simplification de 2015 qui a prévu que ce sont les fédérations qui attribuent les agréments par délégation. Or cette procédure peut être très facilement détournée, ne serait-ce qu'en s'affiliant à plusieurs fédérations. Il faut donc redonner aux préfets le pouvoir d'attribuer les agréments, ce qui permettra une publicité des décisions lors du retrait de l'agrément - ce sera un signal fort adressé à la population et à l'ensemble des acteurs.

Par ailleurs, les fonctionnaires de terrain ne peuvent plus contrôler les clubs, puisque depuis 2015, la loi de simplification a allégé les obligations déclaratives des associations et a supprimé la déclaration d'établissement des activités physiques et sportives. Le ministère bloque toute évolution sur ce sujet, parce qu'il estime qu'il faut modifier à nouveau la loi, si l'on veut changer les choses.

Enfin, il faut repenser l'application de la loi de 1901 et l'adapter à notre temps. J'estime que ce n'est pas tellement la loi de 1905 qui pose problème, mais plutôt celle de 1901 sur les associations. Par exemple, il me semble que, pour éviter le repli identitaire et la communautarisation et redonner de la démocratie interne, il faut fusionner les clubs.

Ces mesures qui sont relativement simples permettraient, en une ou deux saisons, de régler le problème dans le monde sportif. Le bénéfice serait double : sécuriser le sport et les générations futures.

Mme Nathalie Delattre, présidente. - Votre exposé est convaincant et je partage votre analyse sur les lois de 1905 et de 1901. Ce n'est pas tant la loi de 1905 qui pose problème que celle de 1901, parce qu'aujourd'hui la différence entre une activité culturelle et une autre cultuelle est particulièrement ténue. Notre commission d'enquête travaille d'ailleurs sur ce sujet.

Pour éviter que certains individus réussissent une forme de putsch dans des clubs sportifs, vous évoquez l'idée de regrouper les clubs. Comment le faire en pratique ? Par exemple, doit-on créer des clubs départementaux avec des sections communales ? Les maires s'intéressent beaucoup à ces questions.

En ce qui concerne la Charte olympique que la fédération du football a inscrite comme référence, mais qu'elle est loin d'appliquer, comment organiser les contrôles pour être certain que les règles sont réellement appliquées sur le terrain ? Je fais un peu le parallèle avec ce qui se passe parfois dans les trafics de drogues : la police ou la gendarmerie sait ce qui se passe, mais laisse tranquilles les petits poissons pour espérer en attraper de plus gros ensuite... Je ne suis pas du tout certaine que ce système fonctionne, puisque nous assistons à de graves dérives en matière de drogues. En tout cas, la même logique n'est-elle pas à l'oeuvre dans le monde sportif ? Écarter les personnes fichées empêcherait-il vraiment de pêcher de plus gros poissons ?

M. Médéric Chapitaux. - En ce qui concerne le regroupement de clubs, je peux vous donner l'exemple de l'ASM, club de Michelin à Clermont-Ferrand. Évidemment, c'est un cas particulier en raison de la taille de la structure - le budget est de 11 millions d'euros et 146 éducateurs sportifs y travaillent. J'ai travaillé pour ce club et nous avons abouti à la conclusion qu'il fallait modifier l'article 1er de ses statuts. S'il est demandé à tous les clubs du même territoire de faire de même, il sera facile d'identifier ceux qui ne le veulent pas... Le véritable problème en France, c'est que personne n'a le courage de fermer une association qui relève de la loi de 1901 ; finalement, on autorise les déviances et on les laisse perdurer ! Des solutions locales existent pourtant.

Sur la charte olympique, comme les procédures réglementaires et administratives prévues pour fermer un club sont complexes, les préfectures utilisent des outils autres comme les Codaf, c'est-à-dire des motivations liées à l'hygiène et à la sécurité, ce qui n'est pas du tout satisfaisant. Pourtant, il faut absolument fermer les clubs déviants.

En ce qui concerne le principe de neutralité, le législateur a défini un certain nombre d'obligations pour l'école. Pourquoi ne pas faire pareil pour le sport ? Pourquoi une jeune fille qui fait de l'EPS à l'école est protégée par ce principe et ne l'est plus quelques heures après ou le lendemain, lorsqu'elle pratique la même activité sportive à l'extérieur, parfois avec le même éducateur qui est aussi professeur ? Il n'y a aucune raison de faire une différence sur les obligations à respecter et il faut absolument renforcer dans le sport le principe de neutralité. Les députés Éric Diard et Éric Poulliat ont mentionné ce problème, mais rien ne bouge.

Par ailleurs, j'estime qu'il revient évidemment aux services de renseignement de surveiller des cibles, mais on ne doit laisser personne endoctriner des gamins ! C'est aux éducateurs d'empêcher les dérives. Une difficulté importante, c'est que les services de renseignement sont compartimentés et qu'ils ne veulent pas échanger d'information avec les éducateurs ou le monde sportif.

Récemment, j'ai assuré une formation dans un département : les services de la jeunesse et des sports ont demandé la liste des clubs communautarisés ou radicalisés, mais on n'a pas voulu la leur donner... Comment peuvent-ils agir, quand ils doivent attribuer des financements ?

Je vous donne un exemple plus précis : de nombreux mineurs de 10 à 13 ans d'Île-de-France sont partis faire de la boxe thaï en Thaïlande, l'affiche de promotion de ces stages parlait de « respect des préceptes religieux » et montrait le coran ; en regardant les vidéos faites par ces enfants, on se rend compte qu'après les cours de boxe, la salle se transforme en une école coranique et qu'ensuite les enfants « se distraient » en s'entraînant à des progressions tactiques au paintball... Je n'ai pas encore tous les éléments, mais je suis prêt à parier que ces stages ont reçu un financement public dans le cadre de la politique de la ville ! Or il s'agit clairement d'un détournement éducatif et c'est une inquiétude majeure.

Un dernier exemple qui pose un grave problème : deux entraîneurs de foot de Lagny-sur-Marne ont été incarcérés en 2018 et le maire n'était au courant de rien...

Mme Jacqueline Eustache-Brinio, rapporteure. - Je vous remercie d'avoir replacé la question dans son contexte historique, parce que dans les années 1990, des jeunes, en particulier des convertis, partaient déjà au Yémen et en Afghanistan et on savait bien qu'ils fréquentaient telle ou telle salle de boxe... Tout le monde le savait, mais personne ne disait rien !

En ce qui concerne les jeux Olympiques, je peux vous dire que beaucoup de femmes - j'en fais partie - se mobilisent, depuis un certain temps maintenant, au sujet de la Charte et de son article 50. Paris doit montrer l'exemple ! Le comité d'organisation doit agir.

De manière générale, il existe un problème de lien entre les mondes sportif et politique. Il est faux de dire que les élus ne savent pas ce qui se passe : ils savent très bien que des tapis de prière sont dépliés avant les matchs à tel endroit. Personne ne dit rien là non plus ! On nous dit que c'est parce que la population de ces clubs provient d'une même origine ; certes, mais il n'en reste pas moins que nous sommes en France, pays laïc. On a laissé entrer la religion dans le monde sportif et on a fermé les yeux. Je suis désolée de dire qu'on sait où les Tchétchènes qui ont commis des attentats s'entraînaient. Nous ne devons pas nous leurrer. Pour autant, il ne faut pas non plus dramatiser : les enfants qui font du sport ne sont pas tous soumis à cet environnement et ne vont pas tous devenir des terroristes.

Ce qui nous manque aujourd'hui, c'est la parole du monde sportif. Les fédérations et les ligues ne disent rien et ne bougent pas ! Pourtant des choses peuvent être faites : j'ai par exemple travaillé avec Patrick Karam, vice-président de la région Île-de-France, sur la rédaction d'une charte de la laïcité et nous pouvons tout à fait imposer de telles chartes aux clubs sportifs. Il faudrait aussi supprimer tout argent public pour ces clubs déviants, mais c'est le préfet qui doit jouer un rôle en la matière. Je suis d'ailleurs d'accord avec vous sur la question de l'agrément.

Ne pensez-vous pas qu'il serait intéressant d'imposer aux villes, là où c'est nécessaire, la création de commissions municipales d'évaluation de la radicalisation qui regrouperaient régulièrement, sans être de manière trop fréquente pour éviter la réunionite, l'ensemble des acteurs concernés, dont les responsables sportifs ? Cela permettrait sûrement de responsabiliser tout le monde vis-à-vis de cet enjeu.

M. Médéric Chapitaux. - Je partage votre analyse. Le ministère a publié un guide intitulé « Sport et laïcité » qui est contraire au règlement des fédérations sportives, pourtant souveraines sur le territoire national. Dans un article publié récemment dans Le Parisien, un fonctionnaire du ministère des sports déclare qu'il n'est pas grave de porter un voile lors d'un match de foot. Mais la Fédération française de football, à laquelle l'État a délégué le rôle de fixer le règlement, interdit le port du voile. Il faut avoir une cohérence !

L'attentat de Trèbes me touche beaucoup. Le colonel Beltrame s'entraînait à la boxe dans le club où Redouane Lakdim pratiquait la musculation. Ils s'étaient donc forcément croisés. Le club en question n'a toujours pas été contrôlé. Personne n'en parle, et personne ne parle du jeune professeur qui a dû quitter la métropole parce qu'il était menacé par des gens de Trèbes.

La mesure 23 du plan de prévention de la radicalisation du Premier ministre prévoit la sensibilisation des directeurs des sports des collectivités territoriales - l'Association nationale des directeurs et intervenants des installations et des services des sports (Andiss) y est nommée. Ces derniers ont été convoqués à l'Unité de coordination de lutte antiterroriste (Uclat), mais ils ont refusé de participer. Comment des directeurs des sports peuvent-ils refuser d'appliquer une politique publique ?

Mme Sylvie Goy-Chavent. - Votre exposé était passionnant. Dans le département dont je suis élue, une ville m'a signalé de gros problèmes dans un quartier où se trouvent une mosquée, une école coranique, un club de musculation, un club d'entraînement au tir, et un club de foot communautaire. J'ai indiqué la situation au préfet, mais rien n'a été fait. Je m'interroge sur la volonté de l'État de remédier à ce genre de problème. Qu'attend l'État ?

M. Médéric Chapitaux. - L'État attend de la compétence. Il est aujourd'hui plus facile pour les services de renseignement de pénétrer dans une mosquée que dans un club de sport. La discipline la plus radicalisée est la lutte, qui est sous le contrôle des Tchétchènes.

Nous manquons tous de courage citoyen pour faire appliquer les règles de vivre-ensemble dans notre société. Il suffit d'appliquer la règle 50 de la charte olympique. Nous produisons des circulaires et des normes, mais les textes sont inapplicables ou ils ne sont pas appliqués.

Par exemple, dans le plan d'action contre la radicalisation et le terrorisme (Part) de Manuel Valls en 2016, la mesure 45 portait sur le sport. C'était de l'enfumage, car cette mesure était inapplicable. Il s'agissait de retirer l'agrément aux clubs déviants, alors que l'agrément n'existait plus depuis le 1er janvier 2015. Je ne peux pas croire que les services juridiques du ministère des sports dormaient ce jour-là ! Il faut dire les choses clairement, car certains gamins courent le risque d'être endoctrinés.

Mme Catherine Troendlé. - Les collectivités territoriales ont investi dans des infrastructures sportives. Or les maires ne contrôlent plus assez les statuts, les règlements et les budgets des clubs sportifs locaux auxquels ils accordent des subventions. Pensez-vous que les collectivités territoriales pourraient élaborer une sorte de cahier des charges qui permettrait aux maires de faire une lecture rapide de ces documents ?

M. Médéric Chapitaux. - C'est la mission du réseau de l'Andiss ou, à défaut, du conseiller sport du département.

Concernant la radicalisation, je ne crois pas au national du fait de ce que j'appelle la « consanguinité sportive ». C'est avec le réseau de l'Andiss qu'il faut faire ce contrôle de légalité au niveau local. Vous disposez des outils nécessaires et vous êtes mieux renseignés que les fédérations pour le faire.

Je ne pense pas qu'il faut cesser de subventionner les associations. Il faut au contraire les accompagner, ou alors il faut assumer de fermer le club.

Un autre problème est que les associations ont tous les droits. Vous parliez de formation. Dans le cadre des formations que j'organise, je suis référencé à la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi (Direccte), par DataDock et bientôt par Qualiopi. Or je suis en concurrence sur des marchés publics avec des associations qui n'ont rien de tout cela. Il ne faut pas avoir peur des gens qui proposent des modules de formations à partir du moment où ils respectent les chartes de qualité qui émanent des travaux parlementaires.

Mme Nathalie Delattre, présidente. - Je vous remercie.

Audition de M. Mohamed Louizi, essayiste

Mme Nathalie Delattre, présidente. - Nous recevons maintenant M. Mohamed Louizi, que je remercie d'avoir accepté notre invitation. Monsieur, vous avez publié plusieurs ouvrages et chroniques dans lesquels vous témoignez notamment de votre passage chez les Frères musulmans.

Ce groupe représenterait aujourd'hui en France plusieurs milliers de personnes et aurait pour objectif la prise du pouvoir. Certains des experts que nous avons auditionnés ont insisté sur le fait que ce projet n'avait aucune chance de se réaliser. D'autres ont pointé le risque qu'ils font peser sur les Français de confession musulmane en s'immisçant dans l'organisation de la religion, en particulier de ce que l'on appelle l'islam de France.

Votre témoignage sur ce que sont les Frères musulmans, sur leur mode de recrutement et sur leur influence, nous intéresse donc particulièrement.

Je rappelle qu'un faux témoignage devant notre commission d'enquête serait passible des peines prévues aux articles 434-13, 434-14 et 434-15 du code pénal. Je vous invite à prêter serment de dire toute la vérité, rien que la vérité.

Conformément à la procédure applicable aux commissions d'enquête, M. Mohamed Louizi prête serment.

M. Mohamed Louizi, essayiste. - Je vous remercie pour ce travail d'utilité publique que vous menez dans un moment crucial pour la République française. Le monde traverse une période très compliquée, tant sur le plan sécuritaire que climatique. J'estime que les questions démocratique et climatique sont à placer au même niveau.

Je suis arrivé en France en novembre 1999. J'avais alors 21 ans et je venais poursuivre mes études. J'ai été approché par les Frères musulmans au Maroc dès l'âge de 13 ans, un âge où l'on est facilement entraîné par les activités proposées à une jeunesse laissée pour compte. À l'époque, il n'y avait que la famille, l'école, la mosquée et la rue. Le week-end, nous étions dans la rue. Je ne suis pas issu d'une famille riche. Mon père était imprimeur, puis, après un accident de la vie, un licenciement abusif, il est devenu chauffeur de taxi à Casablanca.

Dans ce contexte, des gens ont cru intéressant de proposer à cette jeunesse des activités supposées les aider à ne pas tomber dans le décrochage scolaire ou la drogue. Il s'agissait de sport, de camps de vacances. Tout était gratuit. Cela commençait par un contact convivial dans un match, puis on nous proposait de boire ou de manger quelque chose, pour enfin nous inviter dans une mosquée du quartier.

Les moyens d'approcher les cibles de l'islamisme sont divers : donner un peu d'argent, acheter des médicaments, un pantalon... Pour quelqu'un qui n'a jamais reçu de cadeau de sa vie, cela représente beaucoup.

Plus tard, on me dira que tous les jeunes qui sont en train de dealer de la drogue sont loin du droit chemin, de la voie du prophète, de l'exemple des compagnons. Les personnes qui me prennent en charge semblent avoir réussi socialement, ce sont des instituteurs, des commerçants.

Une fois cet attachement sentimental établi, on invite l'enfant à apprendre quelques versets du Coran. Chaque semaine, l'interprétation des textes prend plus de temps que la lecture des versets. Dans chaque quartier, des cellules se forment ainsi autour d'un instructeur et de quelques enfants. Puis nous partons en vacances au bord de la mer, gratuitement. Imaginez la joie d'un enfant qui n'a jamais quitté Casablanca !

La deuxième année, on nous apprend que le prophète a dit que celui qui guide quelqu'un vers le droit chemin aura une rétribution. On nous demande alors d'inviter un ami, de préférence un élève brillant.

La troisième année, on cible certains enfants de manière beaucoup plus assidue. On leur propose la lecture de certains livres, notamment de Qaradawi et d'Hassan al-Banna.

En 1996, la confrérie décide de proposer à quelques-uns - trois ou quatre sur une cinquantaine de personnes - de lui prêter allégeance. On flatte mon ego, on me propose de canaliser mon énergie dans un cadre un peu plus organisé. Tel fut le processus d'endoctrinement, en tout cas pour moi.

On prête allégeance comme dans une société secrète. Ce sont les Frères musulmans qui vous choisissent au terme d'un processus de cooptation. On est alors relié à une transcendance, à Dieu lui-même. Tous les droits et devoirs découlent de ce lien à Dieu. Parmi les piliers de l'allégeance, on compte l'obéissance, le djihad, l'effort. On exécute les ordres, sans chercher d'excuse ou de prétexte.

En outre, cette allégeance a pour conséquence de ne plus se sentir lié à sa patrie
- pour moi à la nation marocaine. On appartient à quelque chose qui la transcende : l'Oumma islamique. Tant que je ne reçois pas d'ordre de ma direction, je n'ai aucune opinion sur les actions entreprises, ou les propos tenus par le roi du Maroc. Mais, lorsque le guide-suprême des Frères musulmans donne un ordre, même si celui-ci se trouve dans un autre pays comme l'Égypte, le Qatar ou encore en Turquie, sa parole est sacrée.

Je me souviens qu'en 1997/1998, Laurent Gerra devait se produire à Casablanca. Je ne le connaissais pas. Toutefois nous avons reçu l'ordre de boycotter son spectacle car les responsables des Frères musulmans au Maroc nous disaient qu'il est « juif et sioniste qui défend Israël ». Nous avons empêché l'organisation de ce spectacle. Nous avons exécuté cet ordre, sans réfléchir.

J'ai prêté ma première allégeance aux Frères musulmans marocains en 1996. Je suis arrivé en France en 1999, et moins d'une semaine après mon arrivée, j'ai été approché par les Frères musulmans, à savoir l'UOIF. De manière très concrète, du Maroc je suis arrivé en bus qui m'a posé à côté de la Gare Lille-Flandres le samedi soir. Le vendredi suivant j'ai fait la connaissance des Frères musulmans locaux dans une salle de prière qu'ils tenaient à la Cité scientifique à Villeneuve d'Ascq, au coeur de l'Université de Lille 1. L'imam était frère musulman. La connexion était faite. Je n'étais plus dépaysé.

Mme Jacqueline Eustache-Brinio, rapporteur. - Quand avez-vous quitté les Frères musulmans ?

M. Mohamed Louizi. - Le premier contact que j'ai eu avec les Frères musulmans en France date de novembre 1999. On m'a proposé dans l'année de rejoindre l'UOIF. Toutefois, je n'avais pas l'autorisation de mon responsable à Casablanca. J'ai dû attendre l'été, mon retour à Casablanca et l'obtention de son autorisation pour rejoindre cette organisation. J'ai prêté allégeance à l'UOIF l'année d'après, et y suis resté jusqu'en octobre 2006. J'étais président de l'association des étudiants musulmans de France-Lille ainsi que secrétaire administratif de l'association cultuelle de la mosquée de Villeneuve d'Ascq (AAEC) et vice-président chargé de la culture de son association culturelle (ACEV).

Mme Jacqueline Eustache-Brinio, rapporteur. - Qu'est-ce qui vous a fait quitter les Frères Musulmans ? À quelles difficultés avez-vous été confronté ?

M. Mohamed Louizi. - J'ai quitté les Frères musulmans principalement en raison d'une rupture idéologique et du concept de non-violence. Ce cheminement s'est fait entre 2004 et 2006. Le 4ème pilier de l'allégeance aux Frères musulmans est le djihad armé. On le retrouve dans « l'épitre des enseignements » écrite par Hassan Al-Banna et traduite en français par Médiacom, société frériste. Hassan Al-Banna consacre au djihad armé un chapitre entier dans ses épîtres : « L'épître du djihad » que j'ai traduite intégralement dans Pourquoi j'ai quitté les Frères musulmans. Or, au Maroc, la question de l'usage de la force pour opérer un changement de la société ne se posait pas. En effet, les Frères musulmans marocains, à la suite de l'assassinat d'un cadre socialiste, Omar Benjelloum, en 1975 et sous la pression étatique et populaire, ont été obligés de se prononcer en faveur de la solution pacifique, et de prendre leur distance avec la violence. Certes, certains éléments contredisent les discours, mais de manière générale, la question de la violence pour changer les choses au Maroc ne se pose pas. J'ai donc été étonné de découvrir en France, lors de l'étude de ces épîtres la place qu'occupe le djihad armé dans les esprits. Par ailleurs, je suis tombé sur un livre que j'avais ramené avec moi depuis le Maroc, écrit par un auteur syrien, Jawad Saïd, intitulé Doctrine du premier fils d'Adam : la problématique de la violence dans l'action islamiste et publié, pour la première fois, en 1966. Ce livre prône la non-violence au sein du monde arabe. D'ailleurs son auteur est parfois surnommé « le Ghandi du monde arabe ». Les Frères musulmans ont combattu ce livre. Ils l'ont marginalisé. Mais l'année 1966 a également été marquée par l'exécution en Égypte de Sayyid Qutb, théoricien du djihad armé et auteur de Jalons sur la route, une référence pour les djihadistes. Le monde arabe était donc face à un choix : le recours au djihad armé ou la non-violence et le progrès. Nous avons débattu de ce sujet au sein de l'UOIF en 2003 et 2004, en vain.

Mme Sylvie Goy-Chavent. - Qui finance les Frères musulmans en France ? Quels moyens utiliser pour lutter efficacement contre leur propagande ?

M. Mohamed Louizi. - Une petite partie de leur financement vient des membres ordinaires de la confrérie. Ils doivent en effet verser 2,5 % de leur salaire mensuel à la confrérie. Cela passe à 5 % lorsque vous vous élevez au sein de l'organisation. Enfin, lorsque vous êtes un moudjahidine, il n'y a plus de « plafond » de versement. La confrérie peut prendre l'ensemble de vos revenus. À cela s'ajoutent les sources de financement étrangères. Leurs provenances varient en fonction des décennies et sont plurielles. Ainsi, alors que les Émirats arabes unis combattent aujourd'hui les Frères musulmans, avant 2014, ils participaient à leur financement. Il en est de même pour l'Arabie Saoudite qui était également un financeur. Le Qatar a toujours aidé les Frères musulmans. Le livre de Christian Chesnot et Georges Malbrunot, intitulé Qatar Papers le montre. D'ailleurs, ils n'ont présenté dans leur livre qu'une petite partie de l'ensemble des documents qu'ils ont pu collecter. J'ai participé à la conception du projet de la mosquée de Villeneuve D'Ascq. Dans plusieurs articles de La Voix du Nord datant de cette période, le président de cette mosquée expliquait que celle-ci était financée à 100 % par des fidèles français : 80 % des fonds proviennent de fidèles du Nord, et 20 % de fidèles se trouvant sur le reste du territoire français. Or, le livre Qatar Papers montre que cette affirmation est fausse : quelques millions d'euros viennent de la Qatar Charity. Je pense également que le Koweït a participé de manière officieuse au financement des Frères musulmans en France.

Vous m'interrogiez sur les moyens de combattre leur propagande islamiste. J'ai publié chez Fondapol une note intitulée Libérer l'islam de l'islamisme, dans lequel je fais plusieurs propositions. Certaines sont symboliques comme la ratification par les imams d'une charte républicaine. Mais l'une des recommandations me tient particulièrement à coeur : la protection de la jeunesse. Il est anormal que les Frères musulmans soient financés par l'argent public pour payer les salaires d'un certain nombre d'établissements privés dits musulmans. Or, dans les faits on est en présence d'une école privée d'idéologie islamiste. J'ai en tête au moins trois établissements scolaires : le lycée Averroès à Lille, le lycée Ibn Khaldoun à Marseille et le lycée Al Kindi à Lyon. Xavier Bertrand vient de supprimer les subventions pour le collège-lycée Avérroès (45 000 euros). C'est un premier pas. Mon avocat et moi-même avions essayé d'obtenir les résultats du rapport d'inspection de l'académie de Lille réalisée au lycée Avérroès, en 2015. Personne n'y a accès.

Il me semble également important de renforcer la traçabilité et la surveillance des flux d'argent étrangers. En outre, en ce qui concerne le CFCM, il faut abolir la règle de la représentativité au mètre carré. Cela donne une prime à la construction de mosquées cathédrales - c'est-à-dire à ceux qui bénéficient de financements extérieurs - qui obtiennent ainsi plus de délégués.

Mme Nathalie Delattre, présidente. - Nous avons bien compris à votre parcours que le processus d'embrigadement était très individualisé. Vous-même avez exercé des responsabilités vis-à-vis de la jeunesse, des étudiants notamment, et fait preuve de prosélytisme. Avez-vous un ordre de grandeur du nombre de jeunes vers lesquels vous avez mené des actions prosélytes ? Depuis votre départ des Frères musulmans, avez-vous pu reprendre contact avec ces jeunes ? Comment arrivez-vous à faire prendre conscience de la dérive frériste ? Est-ce difficile ? Aviez-vous des objectifs de prosélytisme par an ?

M. Mohamed Louizi. - Nous n'avions pas d'objectifs chiffrés. Le but était de trouver la perle rare. Cela pouvait prendre deux ou trois ans. Nous pouvions approcher trois étudiants, comme dix étudiants. J'estime de 1 000 à 1 500 frères musulmans en Europe - je parle des membres de la confrérie ayant prêté allégeance, pas des sympathisants, dont presque 800 en France. Lorsque j'ai quitté la confrérie en 2006, nous étions à peu près 600.

Je vous ai indiqué le rôle qu'a joué le chapitre sur le djihad armé dans mon départ des Frères musulmans. Cette réflexion m'a animé pendant trois ans. L'élément déclencheur de mon départ a été un débat que j'ai organisé à l'université de Lille 1 sur le recours à la violence. Un intellectuel musulman syrien qui participait à ce débat a expliqué qu'en démocratie, l'État disposait d'un monopole de la violence, du recours à la force. Lorsqu'un citoyen a un problème, c'est vers l'État qu'il doit se tourner pour résoudre celui-ci. L'État doit garantir le droit. Or, les Frères musulmans n'ont pas d'attachement à l'État - mais à la Oumma islamique - et ne le reconnaît en tant qu'institution, ainsi que ses valeurs, que lorsque cela lui est favorable. Amar Lasfar et deux de ses lieutenants ont assisté à ce débat. Cette manifestation a illustré pour moi le double discours des Frères musulmans : le discours public prônant la non-violence et celui moins pacifiste tenu au sein de la confrérie.

Deux autres personnes ont quitté les Frères musulmans en même temps que moi. Je me suis alors rendu compte du fonctionnement sectaire de cette confrérie, et de la forte pression sociale et familiale qu'elle exerçait. Par exemple, on a exigé de ma femme qu'elle divorce au motif que j'étais devenu apostat. Cela signifie que les Frères musulmans considèrent leur idéologie égale à celle de l'islam. Pour eux, quitter les Frères musulmans revient à quitter l'islam. Heureusement que je vivais en France... À partir de ce moment-là, tout se referme autour de vous. Par exemple, sur les quelque trois cents numéros enregistrés dans le répertoire de mon téléphone, seuls deux étaient encore en contact avec moi.

En mars 2007, j'ai décidé d'ouvrir un blog intitulé « écrire sans censures ! ». Auparavant j'intervenais sur un forum un peu communautaire appelé mejliss.com. Je garde des captures d'écran témoignant d'un déversement de haine. Il était impossible de débattre avec ces personnes. Toutefois, je me suis dit qu'au nom de l'éthique - car j'avais entraîné des personnes vers les Frères musulmans -, je devais témoigner. J'ai écrit douze articles d'une série intitulée Mosquée dans la cité : réalités et espoirs. Je raconte l'intérieur de la confrérie, de la direction d'une mosquée - en prenant celle de Villeneuve d'Ascq en exemple -, les tractations idéologiques qui s'y passent et la production du discours. J'en conclus à chaque fois que cette idéologie est mortifère. De 2007 à 2015, j'ai publié 250 papiers de blog. Au soir du 7 janvier 2015, je vois Amar Lasfar indiquant sur CNews que l'islam est la religion de la paix. C'est peut-être vrai, mais ce n'est pas l'islam des Frères musulmans. J'ai décidé de changer ma manière d'expliquer. Au début, je m'attaquais à l'idéologie. Désormais, je donne des noms de personnes et d'associations, pour expliquer comment le réseau s'organise. Peut-être que ce réseau ne prendra jamais le pouvoir en France. Toutefois, cela n'est pas important pour lui : il suffit qu'il prenne le pouvoir de l'autre côté de la Méditerranée et qu'il forme un noyau dur ici en infiltrant des sociétés, des partis politiques, des entreprises, des associations, des clubs de sport... Cela suffit largement. Depuis 2015, aucun journal français n'a osé republier les caricatures de Mahomet. Demandons-nous pourquoi.

Ce matin, j'ai entendu les déclarations de Mme Belloubet disant qu'insulter une religion est une atteinte à la liberté de conscience. C'est incroyable. Les islamistes arrivent à pousser le politique, à le faire reculer sur ce qui fait la sève de la République. Cela devient problématique et dangereux. La France de 1999 et celle de 2020 n'est plus la même ; je le regrette.

Mme Jacqueline Eustache-Brinio, rapporteur. - Nous avons rappelé cet après-midi à la ministre qu'il n'y avait pas en France d'atteinte à la liberté de conscience lorsque l'on critique une religion. Votre parcours est intéressant. Vous avez écrit un livre intitulé La République chez elle, l'Islam chez lui. On peut le généraliser à toutes les religions. Le ministre de l'intérieur m'a indiqué cet après-midi, pour nuancer les propos de la ministre de la justice, que l'État devait protéger les religions. Je ne suis pas sûre que ce soit son rôle. L'État doit-il protéger les religions ? Ne doivent-elles pas se protéger seules ? Que pensez-vous de l'AMIF (Association musulmane pour l'islam de France) puisque le président de la République veut s'appuyer sur celle-ci pour bâtir un islam de France ? Cela fait plus de dix ans que l'État français a pris l'initiative d'organiser la religion musulmane. De manière provocante, le meilleur moyen ne serait-il pas de dire que l'État n'a pas à s'en occuper ? Pourquoi s'acharner à vouloir organiser un culte alors que l'on n'y arrive pas ?

M. Mohamed Louizi. - Mon premier livre est sous-titré « Retour éclairé vers un islam apolitique ». Qu'est-ce qu'un islam apolitique ? J'ai donc écrit un deuxième livre : Plaidoyer pour un islam apolitique, immersion dans l'histoire des guerres des islams. J'estime que c'est une chance que la République ne fasse rien et laisse aux croyants faire ce travail de critique, de sape des fondations de l'islam politique. L'État n'a pas à dire ce qui est la bonne ou la mauvaise foi. Cela ne le regarde pas. Si l'État veut intervenir dans la gestion, qu'il transforme le CFCM en un syndic de copropriété des murs et meubles des mosquées. Tout ce qui est foi, conception philosophique ou pratiques religieuses ne le regarde pas. Dans cet islam politique, tout le corpus politique est contraire à l'islam tel que je le comprends. Je pense aux mutilations génitales ou à la viande halal. En 2003, l'État a décliné un certain nombre de sujets comme le halal ou les carrés confessionnels dans les cimetières. Dans un islam apolitique, il n'y a pas de place pour un carré musulman. Comment des organisations islamistes peuvent-elles prôner le vivre-ensemble mais exiger, en même temps, de l'État le mourir-séparé ? Ce n'est pas qu'une question juridique. Il y a quelques jours, se tenait à l'Élysée le 30ème anniversaire de la signature par la France de la Convention internationale des droits de l'enfant. Comment peut-on accepter en 2020 que des pratiques religieuses ancestrales restent pratiquées comme l'excision et la circoncision ? Ce débat existe entre les intellectuels arabes et musulmans. Pourquoi en France n'aurait-on pas le droit d'aborder ces questions ? L'État n'a pas à s'immiscer dans les débats internes à la religion, dans la critique de la religion. Il faut que l'État rappelle la liberté de conscience. C'est son devoir, mais qu'il laisse les fidèles de la religion mener le combat d'idées nécessaires pour sortir cet islam ancestral de l'impasse. Notre foi n'a aucun problème avec la modernité, la science, avec l'autre ou avec l'universel. Elle se conjugue à tous les temps mais à condition qu'elle ne définisse pas la loi, le contenu des assiettes, ne délimite pas les carrés pour les musulmans et les non-musulmans, comme pour prolonger dans l'au-delà la division islamiste du monde entre Dãr al-Islam (domaine de l'islam), d'un côté, de Dãr al-Harb (domaine de la guerre), de l'autre.

La déclaration de Mme Belloubet s'inscrit dans un processus. Ce n'est pas une phrase sortie de son contexte. Je souhaite évoquer le document rédigé par l'institut Montaigne en juillet 2016 intitulé « L'islam français, le connaître et l'organiser ». Ce document n'a jamais été publié. Quand je l'ai rendu public, Hakim el-Karoui ne l'a pas contesté, au contraire, il a certifié son authenticité sur mon compte Twitter. Il explique en des termes clairs le projet de l'AMIF, qui vise aussi « l'aggiornamento de la loi 1905 », avant même l'élection du Président de la République. S'en suivra un premier rapport de l'institut Montaigne, en septembre 2016, intitulé « Un islam français est possible ». Puis, deux ans plus tard, en septembre 2018, un deuxième rapport « La Fabrique de l'islamisme ». Entre deux, Hakim El Karoui va publier en janvier 2018 son livre L'islam, une religion française. Tout cela participe à créer un mouvement comme s'ils bénéficiaient de l'aval de l'État pour agir. Or, ils n'ont aucune légitimité. C'est un think tank. Ce n'est pas une assemblée élue. Ils peuvent faire des propositions, mais encore faut-il qu'elles soient conformes au cadre constitutionnel, à l'histoire de la France, à l'avenir auquel nous aspirons tous. Or, ce n'est pas le cas. Dans mon livre La République chez elle, l'islam chez lui, j'explique les liens entre l'institut Montaigne et le Qatar, je reviens sur plusieurs points factuels, pour expliquer que le projet de l'AMIF est favorable à l'islam politique, et notamment aux Frères musulmans. On a demandé à un certain nombre de Frères musulmans de se détacher de la confrérie pour ne pas faire tâche d'huile. Je pense à Tareq Oubrou et Mohamed Bajrafil. On veut nous vendre ce projet comme une solution. Or, ce n'est pas une solution, mais un danger.

La réunion est close à 18 h 40.