Allez au contenu, Allez à la navigation

Compte rendu analytique officiel du 26 mars 2008

Expérimentation de la gratuité des musées (Question orale avec débat)

Mme la présidente. - L'ordre du jour appelle la discussion de la question orale avec débat de M. Jacques Valade à Mme la ministre de la culture et de la communication sur l'expérimentation de la gratuité des musées.

M. Jacques Valade, auteur de la question. - Depuis le 1er janvier, une expérimentation permet d'accéder librement, pendant six mois, aux collections permanentes de quatorze musées et monuments nationaux. Notre commission a souhaité que le Sénat apporte sa contribution au débat suscité par cette mesure.

À mi-parcours, il ne saurait s'agir de dresser un bilan. Un organisme extérieur est chargé de l'évaluation de la mesure : ce n'est pas seulement une hausse de la fréquentation des sites qui est attendue, mais aussi une évolution de la composition des publics. De ces résultats dépendra l'issue donnée à cette expérimentation. L'évolution du nombre de visiteurs est par ailleurs l'un des critères retenus pour évaluer l'efficacité de l'action du ministère de la culture pour 2008. Ce débat sera l'occasion de préciser le sens que le Gouvernement donne à cette mesure, ses attentes et la façon dont il entend assumer ses implications, notamment budgétaires.

Les établissements concernés -six musées franciliens et huit sites en province- constituent un panel représentatif de par leur localisation, leur thématique ou leur fréquentation. En parallèle, des mesures ciblées sur les jeunes publics sont testées au Louvre qui, depuis 2005, ouvre ses portes gratuitement aux 18-25 ans lors de ses nocturnes du vendredi, ainsi qu'au Musée d'art moderne et aux musées d'Orsay et du Quai Branly.

Cette expérimentation part d'une idée noble et généreuse. S'inscrivant dans la tradition française de « culture pour tous », elle traduit une volonté de partage de notre patrimoine commun : l'objectif est de mettre les chefs-d'oeuvre de nos collections nationales à la disposition du public le plus large, d'offrir à tous l'accès à la beauté et à la connaissance. Cette ambition a toujours été au coeur de nos politiques culturelles.

Les droits d'entrée, institués en 1922 dans les musées nationaux, ont toujours fait l'objet d'exonérations ponctuelles. L'accès gratuit chaque premier dimanche du mois, supprimé en 1990, a ainsi été réintroduit au Louvre en 1996, puis étendu en 2000 à l'ensemble des musées nationaux ; par ailleurs, la loi sur les musées de 2002 a prévu que les droits d'entrée sont fixés « de manière à favoriser leur accès au public le plus large » et que les mineurs en sont exemptés. La plupart des musées ont mis en place des réductions et exonérations pour les enseignants, journalistes, étudiants en écoles d'art, chômeurs ou Rmistes... Plus du tiers des visiteurs des musées nationaux bénéficient déjà de la gratuité.

Certaines collectivités territoriales ont également rendu gratuits leurs musées : tel est le cas de la ville de Paris, des douze musées de l'Isère, de cinq musées de Dijon, de deux musées de Caen et des musées bordelais. Au total, 15 % des musées de France sont gratuits, mais un sur cinq ne propose aucune formule de gratuité.

A l'étranger, l'exemple britannique est le plus connu, mais bien d'autres musées européens proposent différentes formules de gratuité, dans un objectif de démocratisation culturelle.

L'expérimentation part d'un constat : seuls un tiers des Français ont visité au moins un musée dans l'année ; la fréquence des visites augmente en fonction du niveau d'éducation, du capital culturel et du niveau social... Même constat pour d'autres pratiques culturelles telles que la fréquentation du théâtre ou de l'opéra. Le succès populaire d'événements tels que le Printemps des Musées ou les Journées du Patrimoine montre pourtant l'intérêt que les Français portent à leur patrimoine.

Le prix d'entrée au musée, bien que relativement faible en France, serait-il donc une barrière, ne serait-ce que symbolique, pour les publics les plus défavorisés ? Les enseignements tirés des initiatives des locales ou européennes invitent à faire preuve d'un certain scepticisme...

La gratuité ne serait-elle pas une fausse bonne idée dans le domaine de la culture ? Certes, après trois mois de mise en oeuvre, les premières retombées semblent positives : les visiteurs sont en général satisfaits de pouvoir entrer sans payer ; la fréquentation a augmenté en moyenne de 50 à 60 % en janvier, et jusqu'à 130 % au Château d'Oiron, 200 % au musée de la porcelaine de Limoges, 300 % au Palais Jacques Coeur à Bourges -non sans effet sur la sécurité et qualité de l'accueil...

Un délai de six mois semble un peu court pour apprécier la pertinence de la gratuité. Les études mettent en évidence un effet « lune de miel » : dans un premier temps, la gratuité dope la fréquentation, mais son impact à moyen ou long terme est moins évident si rien n'est fait pour attirer et fidéliser les nouveaux publics. Selon le directeur du musée des Beaux Arts de Caen, « une fois l'effet d'annonce passé, la fréquentation a repris son rythme ».

Selon les mêmes études, la gratuité serait secondaire dans la construction du projet de visite ; elle n'a pas permis d'élargir de façon significative les publics mais aurait avant tout suscité des visites plus fréquentes pour les habitués. Mis à part certaines catégories sensibles au prix, comme les jeunes ou les familles nombreuses, le droit d'entrée est donc loin d'être la seule barrière.

La gratuité universelle suscite inévitablement des effets d'aubaine, pour les publics avertis ou les touristes étrangers. Elle peut avoir des effets pervers : ne risque-t-elle pas de déresponsabiliser les visiteurs, de banaliser la visite, voire de dévaloriser la mission de conservation, d'entretien et de valorisation des oeuvres ? Pour parer à cela, les musées britanniques informent les visiteurs du coût du musée et leur proposent de laisser un don.

Une gratuité plus ciblée, laissée à l'appréciation des musées eux-mêmes, ne serait-elle pas plus pertinente et plus conforme à l'équité, qu'une décision imposée et uniforme, de gratuité ? Rien ne se fera sans les responsables des musées : n'oublions pas que les conservateurs de musées britanniques étaient en majorité favorables à la gratuité lorsqu'elle a été généralisée.

Les responsables de musées disent unanimement que l'accompagnement des publics et le renouvellement de l'offre, sont les vecteurs essentiels de l'accessibilité des musées : madame le ministre, comment votre ministère entend-il les aider dans ce sens ?

L'éveil des jeunes à la culture est également indispensable, vous y travaillez activement avec votre collègue de l'Education nationale. Il est certain qu'il faut développer les visites scolaires de musées, c'est par là que l'appétit culturel des jeunes s'épanouira : « Ami n'entre pas sans désir », ce vers de Paul Valéry, inscrit au frontispice du Palais de Chaillot, nous rappelle le primat de cet élan intime vers la culture et le rôle des actions éducatives ! Et ne négligeons pas l'effet d'entraînement des enfants sur leurs familles.

Notre commission a entendu en janvier M. Gross, qui vous a remis un rapport sur le sujet. Elle a également confié à Mme Morin-Desailly un rapport d'information sur la décentralisation des enseignements artistiques. Nous serons très attentifs aux suites données aux annonces du Gouvernement en la matière.

Lors du débat budgétaire, vous avez évalué à 2,23 millions le manque à gagner de la gratuité, que vous vous êtes engagée à compenser intégralement, par redéploiement : pouvez-vous nous apporter des précisions ? Envisagez-vous d'encourager les musées à diversifier leurs ressources ? Vous avez récemment souligné combien l'exigence d'entretien ou de sécurisation des bâtiments et des collections, imposait de très lourdes charges : les moyens suivront-ils ?

Quelle stratégie territoriale la gratuité sert-elle ? Des élus s'inquiètent, y compris au sein de notre commission, car la gratuité peut avoir des conséquences notables sur les ressources des collectivités locales. Les élus ont-ils été consultés pour l'expérimentation ? Le seront-ils pour la reconduction de l'expérience, voire la généralisation ?

Nous attendons des réponses à toutes ces questions. Alors que la gratuité s'étend, dans le secteur de la presse comme avec le téléchargement de musique ou de films sur internet, d'une façon assez peu consensuelle et en favorisant une « culture de la gratuité » aux conséquences imprévisibles, chacun comprendra que l'éventualité d'une gratuité pour tous les musées, méritait un débat ! (Applaudissements à droite et au centre ; M. Renar applaudit aussi)

M. Pierre Fauchon. - En 2004, nous adoptions un texte sur le prêt et le dépôt d'oeuvres d'importance significative par les musées nationaux, aux musées locaux, texte auquel nous avons consacré récemment une question orale avec débat. Vous n'aviez pas pu être des nôtres ce jour-là, madame le ministre, et je ne vous en fais aucun reproche puisque vous accompagniez le Président de la République pour défendre cet excellent projet du Louvre à Abou Dhabi. Cependant, j'ai eu depuis l'occasion de consulter un rapport de votre administration, qui montre que cette loi, adoptée à l'unanimité, n'avait quasiment pas été appliquée, à l'exception près de l'opération « Vingt-deux chefs-d'oeuvre dans vingt-deux régions », lancée par votre prédécesseur et qui était parfaitement conforme à l'esprit de la loi, consistant à déplacer des oeuvres importantes en province, pas seulement les fonds de réserves. Madame le ministre, si vous vouliez bien nous accorder un entretien sur ce dossier, nous vous en serions très reconnaissants !

Sur la gratuité, mon analyse n'aura pas l'ampleur ni l'exhaustivité de celle de la commission, elle sera plutôt celle d'un amateur des salles de musées, auquel ne déplaît pas d'aller voir telle exposition en province, telle autre à l'étranger. La semaine dernière encore en Grande-Bretagne, j'ai pu vérifier sur place les avantages de la gratuité.

Ils sont de deux ordres au moins. Il faut d'abord considérer qu'une dépense de 8 à 10 euros pour entrer au musée, n'est pas bénigne pour bien de nos compatriotes peinant à boucler leurs fins de mois -surtout que pour la sortie en famille, ce coût est accru en proportion. La sortie culturelle passe nécessairement après le bifteck ou le ticket de métro. Aussi est-il choquant que dans un pays développé comme le nôtre, où l'on fait une priorité du développement social et culturel, le prix puisse être une barrière à l'entrée du musée. Ensuite, songez à la file d'attente : j'étais encore au Louvre il y a peu, voir l'exposition « Babylone » sur la Mésopotamie -je garde pour moi les critiques envers ces expositions qui tentent de compacter quatre mille ans d'histoire sous un seul terme, comme si l'on pouvait par exemple présenter comme un tout la politique de César à de Gaulle... (Sourires) Comme « Ami du Louvre » je coupe la file, mais la plupart des visiteurs doivent attendre plus d'une demi-heure, puis encore une autre pour atteindre les oeuvres qu'ils voulaient voir, sans parler de tous ceux qui viennent seulement pour « faire le Louvre ». En d'autres termes, la sortie au musée est encore par trop un rituel, une sorte d'obligation culturelle : la gratuité -c'est le second avantage- transforme cette activité exceptionnelle, en une sortie plus simple, donc plus facile à répéter selon sa motivation du jour, et partant plus féconde. Veut-on voir quelques Chardin ? C'est aussi simple que ça. L'entrée étant gratuite, on se dira moins qu'il faut rentabiliser son billet en regardant tout le musée. La gratuité peut faire de la fréquentation du musée, une forme de loisirs plus régulière, un peu comme peut l'être le sport, la télévision ou la musique. La vie culturelle pourrait en être transformée, d'autant que la sortie au musée est souvent faite en famille, qu'elle est donc conviviale. Aujourd'hui, la vie culturelle est toujours plus dominée par la communication moderne, et avec elle par l'économie marchande, qui finance « la gratuité » de nombreux biens culturels.

Tel est le revers de cette pseudo-gratuité. Il est donc plus important que jamais de faciliter l'accès du plus grand nombre aux oeuvres d'art plastique conservées dans les musées, sources vives de culture et de spiritualité qui font partie du trésor de l'humanité.

A Cardiff, j'ai constaté que les familles se pressaient le jour de Pâques pour visiter les musées -ouverts gratuitement- dans une ambiance nouvelle permettant à chacun de regarder ce qui lui plaisait, le temps qu'il souhaitait. Revenus de Buenos-Aires, des membres de ma famille m'ont dit que les musées y étaient gratuits.

Ces exemples vécus montrent que la gratuité facilite l'accès aux musées et modifie profondément la relation des visiteurs avec les créations des arts plastiques. Faut-il rappeler qu'elles surmontent les barrages linguistiques et culturels pour atteindre la sensibilité de chacun ? Un Chardin ou « Le sacre de Napoléon » parlent directement à l'intimité des visiteurs. Il y a là un moyen très important de communication culturelle et populaire.

Cette opinion est partagée au sein de mon groupe, bien que des interrogations subsistent, sans parler des réserves que susciterait la gratuité des musées locaux. La tapisserie de Bayeux ne peut être concernée ! Il en va de même pour les expositions temporaires, comme celle consacrée à la Mésopotamie, sur laquelle il y aurait tant à dire... (Sourires.)

Poursuivons l'expérience avec confiance ! L'adaptation du public exige un recul de plusieurs années. Tournons notre imagination du monde des guichets vers celui où la gratuité facilite la connaissance des oeuvres d'art.

Par ailleurs, on a constaté en Grande-Bretagne une fréquentation accrue des boutiques de cadeaux ou des cafétérias, sources fort légitimes de revenus, même s'ils sont actuellement modestes en France.

Je souhaite donc vivement que se poursuive l'expérimentation très heureuse engagée par le Gouvernement, dont je le félicite. (Applaudissements au centre à droite)

M. Serge Lagauche. - Vouloir démocratiser l'accès à la culture n'a rien d'une idée nouvelle, puisque les expériences qui se sont multipliées depuis 1981 ont permis à un nombre croissant de nos concitoyens d'accéder au moindre coût à des institutions culturelles et aux pratiques artistiques.

A la notable exception du centre Georges Pompidou, créé en 1977, la situation des musées français avant 1980 était indigne de leurs collections. La France était très en retard sur ses voisins allemands et britanniques, a fortiori sur les États-Unis : on trouvait partout des locaux vétustes, une organisation archaïque, une réalité poussiéreuse.

Un quart de siècle plus tard, chacun mesure l'ampleur de l'effort d'équipement et de modernisation, mais aussi en faveur de l'ouverture à tous les publics. L'impulsion fut donnée par François Mitterrand, à l'origine de grands projets : le Grand Louvre, la Cité des sciences, la Cité de la musique, l'Institut du monde arabe, le musée d'Orsay. Cette impulsion a bientôt été relayée par les collectivités territoriales, qui ont fait appel à des maîtres d'oeuvre de grande qualité. Je citerai Ieoh Ming Peï, Mario Botta et Aldo Rossi. Le succès a dépassé les espérances : nos principales réalisations font désormais référence dans le monde entier. Entre 1988 et 2000, la fréquentation de nos musées a explosé.

Deux décennies de renouveau démontrent que la gratuité n'est pas une fin en soi sans politique assurant la mise en valeur des collections : la démocratisation passe par là, non par la seule politique tarifaire.

Cependant, le coût d'entrée constitue désormais une dépense non négligeable pour qui veut profiter des collections publiques ou privées. L'aménagement des tarifs pleins doit donc nourrir le débat sur ce sujet. Depuis une décennie, les élus en ont pris conscience.

Ainsi, lorsqu'il était candidat à l'élection présidentielle, Nicolas Sarkozy a proposé la gratuité dans les musées, pour un coût estimé entre 150 et 200 millions d'euros. Reprise dans son discours de politique générale par François Fillon, cette idée a été officiellement présentée par Christine Albanel le 23 octobre 2007 pour une « expérimentation » allant du 1er janvier au 30 juin 2008. Cette gratuité concerne quatorze musées français répartis sur l'ensemble du territoire. A Paris, elle est limitée aux seuls visiteurs âgés de 18 à 26 ans, un soir par semaine, de 18 à 21 heures. Il est donc surprenant de faire autant de bruit autour de cette mesure et de la présenter comme novatrice et ambitieuse !

Le 15 décembre 1960, l'Unesco adoptait la Recommandation concernant les moyens les plus efficaces de rendre les musées accessibles à tous. Ce texte reconnaissait la contribution des musées « à la vie intellectuelle et culturelle de la population » et leur « mission éducative permanente ». Il préconisait de « permettre, dans la mesure du possible, l'entrée libre dans les musées » au moins un jour par semaine.

En pratique, la gratuité fait l'objet de nombreuses expérimentations, en France et à l'étranger, selon des formules diverses quant aux publics et aux horaires concernés. Il n'y a donc là aucune politique novatrice dans le secteur culturel.

En France, faisant suite à l'ouverture gratuite de cent monuments nationaux en octobre 1999, Catherine Trautmann, ministre de la culture du gouvernement Jospin, avait ouvert gratuitement vingt-trois musées en Ile-de-France et onze en région le premier dimanche de chaque mois, à partir de janvier 2000. Un an après, la fréquentation moyenne avait augmenté de 46 %. Le plan Sarkozy-Albanel constitue donc une simple extension du plan Trautmann.

Depuis décembre 2001, les collections permanentes des musées de la Ville de Paris bénéficient d'un accès gratuit. Leur fréquentation serait passée de 537 000 visiteurs en 2001 à 761 000 en 2005. Selon une enquête menée par la ville, 73 % des personnes interrogées sont « satisfaites » de cette gratuité, mais 12 % n'en ont pas entendu parler... On estime à 400 000 euros le coût de cette expérience, qui s'applique à la première collection publique de France après celle de l'État. Ainsi, le Petit palais a explosé 1 300 oeuvres pendant cette période.

En province, de nombreuses collectivités territoriales sont extrêmement dynamiques malgré la réduction sévère depuis quelques exercices des crédits d'intervention et des crédits déconcentrés. Ainsi, les moyens destinés au patrimoine diminuent encore de 5 % en 2008. Ne pouvant citer toutes les expériences provinciales, je mentionnerai l'initiative de Dijon dont les collections permanentes bénéficient d'un accès gratuit depuis le 1er juillet 2004.

Au Royaume-Uni, la gratuité est de mise depuis 2001 pour les collections permanentes des musées, dans la fréquentation serait passée de vingt-quatre millions de visiteurs en 1997-1998 à trente-neuf millions en 2006.

Cette hausse doit cependant être relativisée, puisqu'un effet d'aubaine joue les premiers mois. Surtout, la hausse de la fréquentation peut traduire des visites plus nombreuses des publics habituels. La démocratisation ne serait alors qu'un miroir aux alouettes, puisque la gratuité ne favoriserait qu'un public éduqué, issu des catégories socioculturelles favorisées.

Par ailleurs, d'aucuns estiment que le public consommateur de la culture doit savoir que celle-ci a un coût. Acquitter un droit d'entrée participe de cette prise de conscience. Abritant des personnes qui travaillent à la conservation des collections et à la restauration des oeuvres, le musée n'est pas un simple lieu de passage. Sans relancer une polémique récente, je rappelle qu'une certaine vision de la gratuité peut conduire à télécharger illégalement des oeuvres culturelles, l'idée d'un accès gratuit à la culture méprisant alors le droit des auteurs à la juste rémunération de leur travail. La gratuité des musées est donc une arme à double tranchant. On peut légitimement s'interroger sur la pertinence d'une gratuité intégrale.

En revanche, des politiques de gratuité ciblée sont justifiées. Bien sûr, les chômeurs, les étudiants et les seniors doivent bénéficier d'une gratuité générale. On peut aussi favoriser les visiteurs nationaux, dont les collections constituent le patrimoine commun, financé par leurs impôts. Ainsi, les nationaux bénéficient dans de nombreux pays des tarifs préférentiels, voire de la gratuité. Les touristes étrangers constituent 70 % du public fréquentant nos musées.

Les visiteurs étrangers, en effet, ne contribuent pas par l'impôt au fonctionnement des musées. Les exonérer de droit d'entrée reviendrait à subventionner les tour operators !

La gratuité pour des jours ou heures ciblés est pratiquée depuis longtemps par de nombreuses institutions. Mais en l'occurrence, rien n'est prévu dans le budget 2008. L'État renonce à assumer ses responsabilités et l'érosion constante des crédits du patrimoine depuis 2003 ne permet pas d'espérer un financement budgétaire de l'expérimentation. Vous me rétorquerez que les musées nationaux ont accédé au statut d'établissement public à caractère administratif. Or, précisément, cette autonomie les contraint à privilégier la rentabilité au détriment de la démocratisation. Le prix des billets, en particulier pour les expositions temporaires, s'envole : jusqu'à 11 euros à la National Gallery de Londres, 8,50 euros au Quai Branly, 9 euros au Petit Palais ! Tarifs des cafétérias déraisonnables, location d'espaces pour des activités sans rapport avec les collections...

C'est d'ailleurs poussé dans cette logique de rentabilité que Le Louvre a supprimé en 2004 la gratuité pour les enseignants et les artistes, tandis que les étudiants de l'École du Louvre sont sommés de donner quelques heures de leur temps en gardiennage des salles, en contrepartie de l'accès libre. Le visiteur qui économise le prix d'entrée se reporte-t-il sur les produits dérivés vendus par le musée ou sur le restaurant ? Il est très difficile de le mesurer.

La gratuité ne constitue pas une fin en soi. Le coût de cette politique est loin d'être anodin pour l'État et les collectivités ; et d'autres actions culturelles en pâtiront. En outre, les expériences menées depuis plusieurs années ne nous autorisent pas de conclusions hâtives. Néanmoins, s'il fallait s'engager dans cette voie, il conviendrait d'explorer plusieurs pistes : le recours plus large aux nocturnes, la réduction des tarifs pleins, l'instauration de forfaits pour des périodes courtes, etc. Et surtout, l'éducation artistique dès l'école primaire, afin de favoriser un goût précoce pour les arts et les pratiques culturelles. Ces politiques amplifieraient les efforts entrepris depuis une dizaine d'années ici et là en France et constitueraient une réponse appropriée aux exigences formulées par l'Unesco il y a déjà quarante ans. (Applaudissements sur les bancs socialistes)

M. Pierre Bordier. - L'initiative du président Valade nous offre l'occasion d'un débat passionnant. Depuis une vingtaine d'années, on assiste à une « fièvre des musées », qui s'explique tout à la fois par l'essor du tourisme, la modernisation des musées qui ont acquis une nouvelle image, la diversification des activités culturelles, pédagogiques et commerciales, l'organisation d'événements tels que la nuit des musées... En 1985, 9 millions de personnes visitaient les musées nationaux ; elles étaient 15 millions en 2002 et 24 en 2007 ! Cette hausse s'est-elle accompagnée d'une diversification des catégories de visiteurs ? Les analyses de statistiques ont fait tomber bien des illusions ! Il y a intensification du rythme des visites chez les habitués, non conquête d'un nouveau public. La fréquentation par les personnes en difficulté sociale reste désespérément faible, alors que les musées constituent un formidable outil d'éducation populaire et participent à la lutte contre les inégalités, l'exclusion, l'isolement. Comme le disait André Malraux, « le musée est un des lieux qui donne la plus haute idée de l'homme ».

Il faut donc étudier les voies d'une démocratisation culturelle. Je me réjouis que le Gouvernement, conformément au projet présidentiel, cherche à attirer de nouveaux visiteurs vers l'art et la culture. L'expérimentation en cours se justifie au regard des choix effectués par nos voisins : le Royaume-Uni par exemple a rendu ses musées gratuits pour tous.

La gratuité peut-elle suffire à attirer de nouveaux publics ? Quels avantages et quels inconvénients présente-t-elle ? Ne risque-t-elle pas de bouleverser l'équilibre financier des musées ? Peut-on appliquer la gratuité à tous les musées nationaux, qui n'ont pas des taux de fréquentation, un public ou des recettes identiques ? Vous tenez compte de cette diversité en prévoyant un double dispositif : accès totalement gratuit aux collections permanentes de dix musées à Paris et en province ; accueil gratuit des jeunes de 18 à 26 ans, un soir par semaine, dans quatre grands musées parisiens.

Les premiers résultats de l'expérimentation, communiqués en février, montrent une hausse de la fréquentation de 50 % sur les dix musées et de 100 % sur les quatre grands musées parisiens. Mais il est encore trop tôt pour savoir si le public s'est diversifié et pour apprécier les comportements dans la durée. Mais la gratuité le premier dimanche de chaque mois, instaurée au Louvre puis étendue en 2000 à l'ensemble des musées nationaux, n'avait pas suscité d'élargissement des catégories du public. La gratuité ne crée pas l'envie chez ceux qui n'ont pas connu d'expériences satisfaisantes en la matière.

Bref, le problème est plus complexe qu'il y paraît. Pour les plus défavorisés, les populations immigrées ou les jeunes des quartiers difficiles, le musée est un lieu ennuyeux et sans vie, qui appartient à un autre monde. Le musée semble un sanctuaire réservé à ceux qui possèdent une culture artistique. La familiarisation doit donc commencer dès l'école et la France a un lourd retard à rattraper ! L'action que vous menez, madame le ministre, avec M. Darcos -un plan gouvernemental de développement de l'éducation artistique et culturelle- sera sans doute déterminante pour donner l'envie aux jeunes de pousser la porte des musées. Le rapport Gross vous a incités à prévoir des visites de musée par les élèves et un enseignement de l'histoire des arts depuis le primaire jusqu'au lycée. Je vous en félicite.

Pour les adultes, l'action menée par les musées est essentielle : tarifs préférentiels, guides, information des visiteurs, recours aux nocturnes, billets demeurant valables pendant une période déterminée ou donnant l'accès à d'autres lieux culturels, organisation de journées exceptionnelles, etc. En modifiant l'offre, on peut modifier le profil du visiteur.

La gratuité a un coût considérable : étudions toutes les conséquences financières qui en découleraient. Les musées ont des frais importants de conservation, de restauration, de publication, de fonctionnement. Or nous nous trouvons dans un contexte budgétaire contraint. De plus, faut-il laisser échapper les recettes du tourisme ? Il y a aussi la concurrence entre les musées gratuits et ceux dont l'accès restera payant.

Il faut s'interroger également sur le concept même de gratuité. Nous luttons contre le piratage et l'idée, généralisée par internet, que l'accès aux oeuvres culturelles peut être libre et gratuit. Nous expliquons aux jeunes que la diffusion d'une oeuvre musicale ou cinématographique a un coût. Pourquoi adopterait-on un autre discours pour les musées ? Je me réjouis qu'avec l'avis favorable du Gouvernement, notre commission des finances ait demandé la remise d'un rapport dans les neuf mois, associant ainsi les parlementaires à l'analyse des résultats de l'expérimentation. D'ores et déjà, ce débat, aujourd'hui, montre combien la question exige une très large réflexion.

Nous rêvons tous d'attirer un très large public vers les lieux de culture, de donner à tous l'envie de pousser les portes. Madame la ministre, mon groupe salue votre détermination à mener à bien ce projet. (Applaudissements au centre et à droite)

M. Ivan Renar. - Il est essentiel que la représentation nationale se penche sur une question aussi sensible, sans perdre de vue que la plupart des musées français relèvent de la compétence des communes, et donc de leur politique sociale et culturelle.

Qui pourrait se dire opposé à la gratuité, ne serait-ce que pour des raisons de justice sociale ? L'affaire, cependant, est plus complexe. La gratuité est aujourd'hui en vogue dans le domaine culturel, avec des fortunes diverses, qu'il s'agisse de la banalisation des journaux gratuits au détriment de la presse écrite traditionnelle, avec ce qu'elle comporte de menaces pour le pluralisme, ou de l'accès gratuit et hors la loi par téléchargement. N'est-il pas paradoxal, d'ailleurs, de combattre la gratuité sur le net et d'accepter sa banalisation dans d'autres domaines ?

Alors que la billetterie est une ressource essentielle pour les établissements, le Président de la République a souhaité que l'accès aux musées devienne gratuit. Mais on dit que les caisses de l'État sont vides ; et le budget de la culture est soumis à une cure d'austérité... N'est-il pas surprenant que ce qui relève du service public devienne payant, comme l'accès aux soins, alors que ce qui est payant devient gratuit ? N'y a-t-il pas là un renversement confus des valeurs ?

Comment la gratuité est-elle financée ? Dans la presse, par la publicité, c'est-à-dire, in fine, par le consommateur. Il y a toujours quelqu'un, quelque part, pour bourse délier. La gratuité de l'accès aux musées est une idée séduisante, mais elle a un coût ; au-delà d'une hypothétique compensation par l'État, qui va payer ? Il est à craindre qu'on mettra encore une fois les collectivités locales à contribution.

De nombreuses études ont montré que la gratuité seule ne suffit pas à élargir l'accès aux publics les plus profanes ; les professionnels plaident, eux, pour une gratuité ciblée et une politique tarifaire modulée -qui sont d'ailleurs déjà pratiquées ici ou là. Car qui veut-on favoriser ? Les tours opérateurs, les touristes, les habitués, ou de nouveaux publics ? Même gratuit, la visite au musée n'est pas donnée à tout le monde, il n'y a pas que les enfants qu'il faut prendre par la main. L'inégalité sociale va de pair avec la fracture culturelle ; la combattre est affaire de volonté politique. Il faut généraliser l'éducation artistique à l'école, enseigner l'histoire de l'art à tous les niveaux. Un enfant qui n'est pas allé au musée pendant sa scolarité ne le fréquentera pas lorsqu'il sera adulte.

La gratuité n'a aucun sens si elle reste une mesure isolée ; elle sera source d'appauvrissement pour les établissements qui doivent par ailleurs investir sans cesse. On peut craindre une diminution des actions culturelles en direction des scolaires, des Rmistes, des chômeurs, des habitants des quartiers difficiles, actions pourtant essentielles à l'élargissement des publics. La gratuité ne doit pas conduire à banaliser les musées. Celle de l'accès ne suffit pas, encore faut-il envisager la gratuité des visites guidées, des actions qui permettent aux visiteurs de s'approprier les musées.

La gratuité peut doper la fréquentation à court terme ; mais à une éphémère lune de miel, je préfère un mariage au long cours de toutes les populations avec le patrimoine artistique. Les musées appartiennent à tous, ils sont un bien collectif de la Nation. Pour en élargir l'accès, il faut d'abord s'attaquer aux barrières sociales, éducatives, culturelles. Plutôt qu'une solution uniforme, il faut multiplier les formules diversifiées. Il revient aux collectivités locales, en fonction de leurs spécificités, de leur territoire, de leur histoire, d'inventer ces formules, ou d'approfondir les formules existantes. Pourquoi ne pas étendre la gratuité aux expositions temporaires, dont les tarifs ont explosé -y compris au musée du Luxembourg- ou baisser les prix d'entrée ? Cela suppose des moyens supplémentaires que pas plus le mécénat que la marchandisation des produits dérivés n'apportera.

On avait envisagé de vendre une partie des collections publiques, suscitant l'inquiétude légitime des conservateurs. Mais, comme l'a dit M. Jacques Rigaud, un musée n'est pas une entreprise commerciale, c'est un service public ; vendre des oeuvres serait une erreur fatale.

Même s'il n'a pas de prix, le service public a un coût. Plutôt que de généraliser aveuglément la gratuité, mieux vaut encourager des tarifications différenciées selon les publics, conjuguer le qualitatif avec le quantitatif. On ne peut se satisfaire d'une massification sans âme. La qualité des échanges, la transmission des connaissances, le plaisir partagé sont des éléments déterminants. « Voir Naples et mourir », dit-on ; je dirai : voir et visiter le Louvre, et vivre pour tous et avec tous. (Applaudissements à gauche et sur quelques bancs à droite)

Mme Christine Albanel, ministre de la culture et de la communication. - Je remercie le président Valade d'avoir suscité ce débat. La question de la gratuité des musées prend un relief particulier à la veille du cinquantenaire du ministère de la culture et à la lumière des ambitions de l'État. La loi du 4 janvier 2002 a défini les missions des musées -protéger et enrichir le patrimoine, transmettre, aménager le territoire, développer des coopérations européennes et internationales- et a fait d'eux de véritables acteurs de la démocratisation de la culture.

Grâce à la forte implication de l'État et des collectivités locales, les musées ont considérablement évolué. Les Français aiment leurs musées, huit sur dix les admirent, sept sur dix les associent aux idées de plaisir, de détente et d'émotion -reste à convaincre les trois réfractaires... Les musées nationaux ont accueilli 24,5 millions de visiteurs en 2006, plus de 25 millions en 2007. Vecteurs attractifs de l'accès à la connaissance, ils sont devenus plus accessibles sans jamais renoncer à leurs exigences. Ils ont su adapter leurs outils, utiliser les nouvelles technologies, valoriser leurs collections, créer produits dérivés et boutiques, attirer les jeunes -le plan de développement de l'éducation artistique les y aidera davantage. Ce sont des lieux de vie où l'on peut désormais se restaurer ou assister à des spectacles.

La politique tarifaire est un levier essentiel de diversification des publics. Le souci d'équité est à l'intersection de deux enjeux qui peuvent paraître contradictoires, l'accès de tous à la culture et la nécessité pour chaque établissement de développer ses ressources propres. La loi de 2002 a réaffirmé l'objectif de démocratisation et d'ouverture à tous les publics. Dans ce cadre, la gratuité et le tarif réduit sont déjà la règle pour certaines catégories de la population ; des formules d'abonnement permettent de venir et de revenir aux musées de son choix, sans oublier l'ouverture le premier dimanche de chaque mois.

Beaucoup de collectivités territoriales ont décidé d'appliquer des mesures tarifaires similaires, ce dont je me réjouis.

Le principe de la gratuité des musées nationaux a été posé lors de la création du Muséum central des arts par la Convention, qui considérait les confiscations de la Révolution comme une propriété collective et souhaitait ouvrir les musées aux étudiants et aux artistes. Jusqu'aux années 1890, ce principe était le corollaire de l'école laïque et gratuite. Selon Jules Ferry, les enfants et les ouvriers recevaient l'enseignement à l'école, et ils trouvaient l'exemple au musée.

Le débat sur le bien-fondé d'un droit d'entrée dans les musées est né en 1896 avec la création de la Caisse des Monuments historiques, ancêtre de la Réunion des musées nationaux. A la gratuité s'opposait la nécessité de développer de nouvelles ressources pour financer les musées, dépositaires d'un service public. Une commission a alors mené une enquête sur la politique tarifaire des musées européens, qui pour la plupart faisaient payer un droit d'entrée et accordaient la gratuité le dimanche, puis de longs débats parlementaires ont opposé défenseurs de la gratuité et partisans du droit d'entrée. A ces derniers, qui souhaitaient ainsi éloigner les vagabonds, Georges Clemenceau répondit : ces derniers « regardent avec une douloureuse stupeur les toiles que le hasard a mises devant eux. Laissez rêver les pauvres. Ouvrez les portes plus grandes encore, si vous pouvez, au lieu de songer à les fermer ». (M. Pierre Fauchon : « Très bien ! ») Pour d'autres, l'État n'avait pas à prendre en charge les loisirs de la « clientèle cosmopolite de l'agence Cook ».

Le débat a abouti à de nombreuses mesures de gratuité et se poursuit de nos jours. Désormais, la réalisation d'études et d'enquêtes nous permet de mieux en mesurer les enjeux. Ainsi, la Direction des musées de France a commandité en 2004 une enquête portant sur les 1 173 musées de France, suivie d'une étude du Crédoc portant sur les pratiques culturelles de six mille Français de plus de 18 ans.

Les politiques tarifaires actuellement appliquées sont très variées, allant de la gratuité totale à une politique de tarifs réduits ou de gratuité partielle pour certains publics. Les droits d'entrée dans les musées de France sont généralement peu élevés - entre 3 et 10 euros-, surtout si on les compare aux autres institutions culturelles, tel le spectacle vivant. 15 % d'entre eux pratiquent une gratuité totale pour les collections permanentes : il s'agit surtout de structures petites et moyennes, des musées de la ville de Paris et d'autres collectivités territoriales. La gratuité partielle accordée à certains publics ou lors de jours définis est plus fréquente : 21 % des musées la pratiquent un jour par mois. 19 % des musées français sont totalement payants.

Des situations aussi variées ne peuvent que nourrir des débats contradictoires, alimentés par la comparaison avec d'autres pays. Vous avez mentionné les récentes déclarations en faveur de la gratuité des musées britanniques, ainsi que l'annonce dans ce même pays d'une semaine de gratuité en 2008 pour les grandes institutions culturelles subventionnées du spectacle vivant. L'interprétation des chiffres de fréquentation des musées britanniques doit être nuancée. La hausse de fréquentation de 83 % liée à la gratuité annoncée par M. Lagauche n'a concerné que cinq grands musées -le Science Museum, le musée d'Histoire naturelle, le musée des Sciences et d'Industrie de Manchester, un musée zoologique et le musée national de Liverpool. Les autres musées britanniques n'ont enregistré qu'une hausse de fréquentation de 5 %, voire une baisse de 10 à 25 %, notamment pour la National Gallery.

Pour parvenir à l'objectif de démocratisation de l'accès à la culture, il faut donc choisir les bons leviers qui attireront les bons publics. Le Premier ministre, dans son discours de politique générale, a demandé qu'une expérimentation soit menée afin de connaître l'impact du prix sur la fréquentation et la diversification des publics. Un échantillon représentatif des établissements du paysage muséal français a été défini, en tenant compte de la diversité des situations entre les grands musées nationaux, qui connaissent des records de fréquentation, et les établissements plus confidentiels. Il n'était pas possible d'appliquer à tous, arbitrairement, la gratuité totale. Deux dispositifs ont été prévus : le premier prévoyant la gratuité totale pour quatorze musées et monuments nationaux, le second prévoyant la gratuité un soir par semaine pour les jeunes de 18 à 25 ans dans quatre grands établissements parisiens. L'expérimentation, commencée début janvier, se poursuivra jusqu'à la fin du mois de juin. Le suivi de la fréquentation et l'enquête sur les publics ont été confiés à un prestataire extérieur.

L'échantillon des quatorze musées couvrant tout le territoire national comprend des établissements recevant peu de visiteurs étrangers. Le champ chronologique couvert est large puisqu'il va de la préhistoire avec le musée de Saint-Germain-en-Laye jusqu'à l'art contemporain avec le château d'Oiron, en passant par le Moyen Age avec le musée de Cluny, la Renaissance avec Ecouen ou l'Asie avec Guimet. Le contexte local a été pris en compte afin de ne pas créer de concurrence déloyale. Ainsi, le musée Adrien-Dubouché de Limoges a été retenu car le musée municipal de l'Évêché, gratuit, connaît une fréquentation supérieure. A Dijon, le musée Magnin a été sélectionné pour la même raison, les musées municipaux de la ville étant gratuits.

Pour l'expérimentation accordant la gratuité un soir par semaine aux 18-25 ans, le centre Georges Pompidou, le musée du Louvre, le musée d'Orsay et le musée du quai Branly ont été choisis. Le suivi de fréquentation est effectué en interne et une enquête qualitative est lancée en collaboration avec le mastère Affaires publiques de Sciences po Paris.

Nous disposons de premiers chiffres pour la période de janvier à février, durant laquelle la fréquentation dans les quatorze établissements où s'applique la gratuité totale a été de 314 850 visiteurs, soit plus de 65 % par rapport à l'année dernière. Cette augmentation est variable, puisqu'elle n'est que de 20 % au musée Guimet mais atteint 345 % au palais Jacques-Coeur de Bourges -dont la fréquentation n'était, au départ, pas comparable. (M. Pierre Fauchon en convient) La progression est supérieure à la moyenne dans tous les sites dont la fréquentation est inférieure à dix mille visiteurs, tel le musée de la Marine de Toulon qui a connu une hausse de 204 % en janvier. Le musée de l'Air et de l'Espace, déjà fort fréquenté, constitue une exception puisque la progression y est de 139 %.

Les musées à forte fréquentation connaissent des situations variables : le musée de Cluny a bénéficié d'une augmentation de 76 % en février, contre 16 % pour le musée Guimet. Les adultes représentent 65 % des visiteurs et les jeunes de 18 à 25 ans 20 % -54 % au musée de l'Air et de l'Espace. Les familles et les jeunes forment principalement le public le week-end, les scolaires étant présents en semaine. Les visiteurs, parmi lesquels le public de proximité augmente, restent plus longtemps dans le musée et font davantage appel aux audioguides et aux visites-conférences dans certains lieux. Lors des quatre nocturnes parisiennes gratuites, la fréquentation des 18-25 ans par rapport au nombre total de visiteurs a augmenté de 46 à 69 %, mais le nombre des jeunes étrangers, à Orsay notamment, reste à évaluer.

Il serait prématuré de tirer des conclusions avant la fin de l'expérimentation, d'autant plus que, comme l'a signalé M. Renar, il risque d'y avoir un effet « lune de miel » qu'il faut distinguer du mariage au long cours, et les incidences sur la diversification des publics ne peuvent être mesurées aujourd'hui. Le prestataire rendra son rapport fin août.

M. Valade souhaitait connaître le coût direct de cette expérimentation, qui s'élève à 2,22 millions d'euros de pertes de recettes de droit d'entrée, auxquels s'ajoutent les 85 000 euros du coût de l'étude. Conformément à l'engagement du Premier ministre, cette somme affectant le budget du ministère de la culture sera compensée. Comme l'a indiqué M. Valade, certains établissements, tel Cluny, connaissent des ruptures de partenariat ou la défection de certains mécènes qui ne peuvent plus bénéficier de certaines prestations spécifiques, dont la gratuité. La hausse de la fréquentation a en outre des conséquences sur les conditions d'accueil du public et sur le travail des personnels. L'impact de la gratuité sur le chiffre d'affaires est variable, mais n'est nulle part compensé par une augmentation des recettes annexes. Ainsi, le restaurant du musée Guimet a connu une baisse de 8 % de recettes. On constate une réduction du panier d'achat moyen du visiteur dans la boutique, y compris pour les cartes postales, comme si le contexte de gratuité s'appliquait partout. Cette tendance doit être vérifiée.

Aucune solution globale ne s'impose du fait de la grande diversité des situations des musées. A l'issue de cette expérimentation, nous devrons définir une politique des publics ambitieuse, qui déploie un arsenal de mesures tarifaires adaptées.

Je souhaite favoriser la fréquentation des musées par les jeunes publics

Toute décision politique a un coût. Lors de ma communication en conseil des ministres du 30 janvier sur l'éducation artistique et culturelle, il a été décidé d'accorder aux enseignants la gratuité d'accès aux collections permanentes des musées dès la rentrée prochaine. Nous estimons qu'ils représentent de 5 à 10 % de la fréquentation totale. Cette mesure, qui permettra d'encourager la venue des publics scolaires, devrait coûter au budget de l'État au moins 2 millions par an. Il en coûterait de 15 à 25 millions si nous décidions la gratuité pour les musées nationaux pour les 18-25 ans et il en coûterait de même pour la gratuité des musées nationaux tous les dimanches. La gratuité totale des musées aurait un coût de 165 à 200 millions. Dans ce cas, nous devrions revoir radicalement le soutien public aux musées nationaux car, au-delà de la compensation intégrale des recettes, il faudrait assumer le renforcement de l'accueil du public, de la maintenance et de la surveillance.

La gratuité seule ne peut avoir d'effets importants sans recours à une médiation appropriée et le recrutement de personnels formés à cette pratique. Cela fait vingt ans que la fonction de médiateur a été introduite dans les musées et nous devons réfléchir à l'évolution des métiers de l'accueil et de la surveillance. Enfin, toute mesure de gratuité doit faire l'objet d'une campagne de communication afin que les publics les plus éloignés des musées soient incités à s'y rendre. Il nous faudrait aussi développer de nouveaux partenariats avec les collectivités territoriales et l'ensemble des acteurs de la société civile. D'ailleurs, nous avons déjà signé des protocoles d'accord avec les ministères de l'éducation nationale, de la santé, de la justice, du tourisme et les fédérations d'éducation populaire.

Le travail en cours sur la tarification permettra de faire évoluer la perception qu'ont nos concitoyens des musées. Nous appelons en effet de nos voeux une démocratisation culturelle.

La question de la gratuité des musées s'inscrit dans une problématique plus vaste de la gratuité, de la culture. Nous luttons contre le piratage et le téléchargement afin de défendre les droits des auteurs. Si nous décidions la gratuité des musées, il faudrait une volonté politique forte et des moyens budgétaires adaptés. (Applaudissements à droite et au centre)

Le débat est clos.