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Compte rendu analytique officiel du 10 mai 2012

Première table ronde

Mme Françoise Vergès. - Nous écouterons Benjamin Stora, historien à l'INALCO, grand spécialiste de d'Algérie, ayant participé au scénario de nombreux documentaires et de films, et qui a écrit sur les mémoires et l'histoire ainsi que sur le passé colonial de la France. Puis les invités témoins seront, comme chacun des participants, appelés à répondre à deux questions : « Pourquoi est-il important d'intégrer l'histoire coloniale dans le récit national ? » et « Faut-il envisager une commission Vérité et Justice ? » Serons-nous capables de laisser la parole à d'autres, d'écouter avec respect et d'oublier un moment que ce que nous avons à dire est plus important que la parole du voisin... ? Je serai stricte sur les temps de parole : chacun et chacune d'entre vous est invité à contribuer par écrit au débat sur ces questions, et les propositions seront intégrées dans la synthèse finale... (Applaudissements.)

M. Benjamin Stora. - Je suis très heureux d'être ici, la veille de la commémoration de l'abolition de l'esclavage, en particulier parce que les changements politiques récents offrent peut-être des perspectives nouvelles sur le sujet de ce jour.

L'histoire coloniale a longtemps été laissée dans la banlieue de l'histoire de France, la séparation des deux histoires étant sans doute à l'origine de la guerre des mémoires. Or, il y a maintenant une quinzaine d'années, la question coloniale a fait une irruption dans la vie culturelle et politique française, moins du fait des universitaires ou des intellectuels que grâce à des jeunes issus des immigrations post-coloniales qui voulaient comprendre leur quotidien et le vécu de leurs parents. Ont ainsi été remis en débat l'histoire de l'esclavage, celle de la colonisation et de la décolonisation, de nouvelles questions et recherches apparaissant, notamment sur le capitalisme français. La colonisation est apparue ainsi très liée à l'expansion économique, liée aussi à la brutalisation des sociétés, à la violence qui existaient dans les sociétés colonisées ou vivant avec l'esclavage. En outre a été posée la question du racisme ou des persistances des traces, des survivances du racisme, dans les comportements politiques et culturels de la société française.

Et aussi apparue la nécessité d'envisager de nouvelles chronologies de l'histoire française, qu'il va falloir aussi enseigner et transmettre, chronologies presque inconnues, ou décalées qui vont de pair avec la découverte de nouveaux personnages de l'histoire de France qui ont appartenu à l'histoire de la colonisation française. Il ne s'agit plus simplement des grands conquérants ou administrateurs coloniaux, mais aussi et surtout de ceux qui, formés par l'école républicaine française selon les principes de l'égalité, se sont dégagés de la domination coloniale tels que Frantz Fanon, Léopold Sédar Senghor, Ferhat Abbas ou Mohammed V.

Et puis, dans la foulée de cette recherche, est apparue la nécessité d'inventer les nouveaux lieux d'investissement de mémoire qui ont vu le jour depuis cette fameuse loi du 10 mai 2001, inspiration décisive de cette recherche historique. Ces nouveaux lieux d'investigation et de mémoire ont fait débat tels l'important musée de Nantes sur la traite et l'esclavage ou la Cité nationale de l'immigration qui propose des recherches sur l'immigration coloniale et qui proposera à partir d'octobre 2012 une exposition sur l'histoire des travailleurs algériens en France. Et puis, d'autres lieux viendront, suscités par l'appel signé ce matin sur la nécessité de croiser les mémoires autour des histoires coloniales.

Nous sommes donc à un moment de basculement décisif de l'histoire culturelle et politique française, les enjeux étant bien entendu compliqués. Nous pouvons soit mettre l'ensemble de ces histoires particulières, de ces mémoires blessées, à la portée de la société française au sens le plus large, soit fracturer l'ensemble de ces mémoires pour les mettre en concurrence, au risque de dérives, de replis mémoriels qui viseraient à les opposer.

Pour faire en sorte d'éviter ce type de dérives, il ne faut pas moins de connaissance de l'histoire coloniale, mais au contraire plus de connaissance des personnages, des situations, des séquences historiques ou des chronologies ; ce qui implique d'agir selon deux axes. D'abord, par l'enseignement, en agissant sur la formation des maitres, des professeurs de lycée en particulier, qui savent encore trop peu ce qu'a été l'histoire de la colonisation française.

Une autre axe très important dans la fabrication des imaginaires est l'audiovisuel, qu'il s'agisse des télévisions, des grands médias et des grandes radios nationales qui, jusqu'à présent, n'ont toujours pas, à mon sens, pris à bras le corps cette question-là. Il faut donner à connaitre ce qu'est la culture du Sud, au sens large du terme, ces grandes questions culturelles n'ayant pas encore trouvé leur place, si ce n'est de façon ghettoïsée, dans l'audiovisuel français. Les nouvelles autorités politiques auront peut-être l'audace d'initier quelque chose de nouveau dans ce domaine, d'inventer des formes de transmission nouvelles

Une réflexion, certes difficile, doit aussi porter sur la création d'un manuel scolaire spécifique sur l'histoire de la colonisation française, sans attendre que les manuels classiques ne l'intègrent. Il devra être très simple et très accessible aux jeunes générations, et présenter ce qu'a été l'histoire de l'esclavage, de la colonisation et de la décolonisation. Le but est intégrer l'ensemble de ces mémoires blessées dans un nouveau récit républicain renouvelé et enrichi par l'apport des hommes et des femmes qui ont combattu pour que l'égalité devienne une réalité et qu'elle ne soit pas simplement un slogan.

Toutes ces questions qui relèvent de l'univers de la connaissance sont très importantes car, en France, nous discutons des injustices commises, sans passer tout simplement par cette étape préalable de la connaissance de ce qui s'est réellement passé ou de ce qui s'est réellement joué. L'étape de la connaissance nous permettra de sortir du discours de l'anti-repentance qui s'est malheureusement développé depuis quelques années comme une sorte d'écran idéologique permettant de ne pas mesurer ce qu'avait été la réalité de la colonisation et de l'esclavage. C'est après cette étape décisive que se poseront les questions de la vérité et de la justice, et donc de la réconciliation entre nous tous. (Applaudissements.)

Mme Françoise Vergès. - Cette rencontre réunissant des chercheurs, des artistes et des membres d'association, la parole est à Axiom, artiste et porte-parole de l'association AC Le feu.

Axiom. - Je viens d'une cité... Mon père, d'origine marocaine, est venu dans le Nord de la France pour travailler dans les mines, j'ai grandi dans une cité où vivaient essentiellement des Marocains, mais aussi des personnes issues de l'immigration sénégalaise ou ivoirienne, etc. C'est ainsi que j'ai pu appréhender l'histoire diverse des habitants de cette cité et que j'ai, par des choses assez simples telles que l'amitié, l'échange et le langage, pris conscience de la nécessité pour moi d'apprendre quelle était la raison de leur présence. J'ai alors pu comprendre certaines histoires, mais pas tout. Avant d'être militant, je me suis rendu compte de l'ignorance qui entoure notre propre histoire, à nous les descendants d'immigrés, ignorance qui fait dire n'importe quoi, puis faire n'importe quoi, ce qui, dans les quartiers, n'est pas sans conséquence. Et là, il est impératif que l'école joue son rôle.

J'ai compris que si l'on parle d'histoire commune, il ne peut s'agir que de l'histoire française et que l'histoire de l'autre est aussi la mienne. A partir des questions que je me posais sur mon nom, ma couleur de peau, mes origines, les réponses incomplètes de mes parents sur la raison de leur présence et de celle de autres, il a fallu une trentaine d'années pour comprendre, mais c'est ainsi que j'ai appris l'histoire.

Pour moi, la multiculturalité, telle qu'on la vit dans les quartiers, est un fait historique et non un choix de société, ce que les responsables de différents partis et de différentes villes que j'ai rencontrés ne comprennent pas. Si ces cultures sont sur le territoire du fait de l'histoire de France, c'est qu'elles sont françaises et l'on ne peut le nier.

Lors des nombreux colloques et débats auxquels nous participons, la question de l'immigration est très rarement abordée, alors que l'on sait qu'il existe des mécanismes assez récurrents applicables à tous les types d'immigration, y compris lorsqu'on criait « les étrangers dehors ! » dans le Nord, aux mines d'Anzin, en 1882, à propos des Belges. Quant à la situation actuelle des quartiers populaires, elle consiste en une relégation sociale qui est à relier à un traitement colonial. Si les plus jeunes font ce lien, c'est qu'ils ont malgré tout compris en quoi consistait le colonialisme. Ce sentiment de plus en plus partagé est renforcé par la montée de l'islamophobie qui, en tant qu'association, nous pose réellement problème.

En effet, depuis les révoltes - et non les émeutes - de 2005, je dis bien des révoltes car porteuses de revendications sociales, AC Le Feu, lorsqu'elle essaye d'expliquer l'importance du vote, se heurte à la réaction des jeunes qui se demandent pourquoi voter pour des gens qui les traitent comme ils ont traité leurs parents, leurs grands-parents et les colonies.

Il y a donc une urgence à définir ce qu'est l'histoire commune, ce que nous faisons déjà en considérant qu'elle est composer à partir de toutes ces histoires et en encourageant notamment une plus grande représentativité aux élections législatives.

Par la campagne Stop le contrôle au faciès ! , que j'ai lancée, nous avons aussi assigné le ministère de l'Intérieur en justice. Ce n'est pas gagné mais nous voulons dénoncer la façon dont on vit cette relégation en permanence. Quand je vais dans des magasins, habillé comme aujourd'hui, je me fais filer... Tout cela est entretenu par des imaginaires et des propos tenus dans l'espace public. Il est temps que cela cesse et, même si nous sommes soulagés de voir que des universitaires y contribuent, c'est d'abord à nous qu'il revient de mener cette lutte. C'est le sens de notre travail. (Applaudissements.)

Mme Françoise Vergés. - La parole est maintenant à Mme Fatima Besnaci-Lancou, présidente de l'association harkis et droits de l'homme.

Mme Besnaci Lancou . - Notre association est née lors de la préparation d'une loi qui va tous vous faire bondir, celle du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés. A l'époque, nous avions formé un groupe informel de femmes et de filles de harkis pour suivre l'écriture de ce texte, ce qui nous avait amenés à en percevoir un certain nombre de ses travers, notamment l'alinéa 2 de l'article 4, qui a fort heureusement été abrogé, ainsi que de l'article 13. En 2004, ce groupe informel s'est constitué en association pour poursuivre son action, en commençant par la publication d'un communiqué condamnant ces deux articles. J'insiste sur le fait que cette loi a été vécue comme un véritable drame pour les familles de harkis car nous entendons encore aujourd'hui des propos scandaleux qui laissent entendre que nous aurions souhaité une loi rendant hommage au colonialisme. C'est archi-faux, comme en témoignent les nombreuses signatures par des harkis et des enfants de harkis dans les pétitions opposées à cette loi !

J'ai immédiatement accepté de participer à cette table ronde car nous avons toujours en tête cette loi qui a suscité des réactions très fortes de notre part, dans la mesure où elle « reconnaissait » l'oeuvre positive de la colonisation. Comment cela serait-il acceptable pour les harkis alors que tout cela s'est pour eux finalement traduit par un enfermement dans des camps en France ? Si la colonisation française s'est heureusement terminée le 5 juillet 1962, elle a joué les prolongations, pour les familles de harkis, compte tenu de la manière dont elles ont été traitées sur le sol français. On leur a appliqué une gestion coloniale. C'est pourquoi les harkis ont très mal vécu cette loi, ressentie de façon douloureuse et contre laquelle ils se sont élevés. En outre, pendant très longtemps, on a inscrit ce groupe social dans l'histoire de l'Algérie française, en les présentant comme des idéologues voulant maintenir le système colonial. Or ce n'est pas du tout la réalité, les travaux des historiens montrent les motivations multiples et très différentes de l'enrôlement des harkis. Si, pendant des années, les harkis ont ainsi été maintenus dans une mauvaise case de l'histoire, l'on est aujourd'hui heureusement en train de les désenclaver et de les intégrer pleinement à l'histoire de la colonisation française.

Pour répondre aux questions posées, il est important d'intégrer la mémoire et l'histoire des harkis car, comme toutes les autres mémoires de la colonisation, elle fait partie de celle de la communauté nationale. Les mémoires qui ne sont pas portées disparaissent de la mémoire collective, ce qui peut aboutir au communautarisme et au repli sur soi.

Comment lutter contre cela ? Il y a bien sûr la science et la transmission scolaire mais il faut tenir également compte de l'importance des lieux de mémoire, comme le camp de Rivesaltes où ont été aussi enfermés des juifs, des Espagnols, des Indochinois, puis des harkis. Sa transformation en musée mémorial pourrait contribuer à faire connaître et partager cette histoire. Il faut ensuite multiplier des initiatives comme celle d'aujourd'hui et je propose donc que chaque association porteuse de mémoire organise à tour de rôle ce type de rencontres, afin d'échanger et de publier collectivement le fruit de nos travaux. Grâce à cela, j'espère que nous parviendrons à mieux nous connaître et ainsi à mieux vivre ensemble. (Applaudissements.)

Mme Françoise Vergés. - Nous écoutons M. Karfa Diallo, président de la fondation du mémorial de la traite des Noirs de Bordeaux.

M. Karfa Diallo. - C'est une grande émotion pour moi de prendre la parole après la représentante d'une association de familles de harkis car mon père est d'une certaine manière un harki puisque, fils d'Algérien né au Sénégal, il a fait la guerre d'Algérie aux côtés de la France.

Pour ce qui me concerne, juriste, accessoirement écrivain, et président de la fondation du mémorial de la traite des noirs, installée à Bordeaux, je souhaite évoquer à la fois une expérience locale et une expérience internationale menées ces quinze dernières années.

L'expérience locale se déroule à Bordeaux, l'histoire de la traite des noirs et de l'esclavage ayant d'abord été l'histoire de ports négriers, ce qui vaut aussi pour La Rochelle, Nantes, au premier chef, Le Havre et même Marseille.

Il y a quelques semaines nous avons inauguré à Nantes, avec Françoise Vergès, Lilian Thuram, le premier mémorial dédié à l'abolition de l'esclavage, ouvrage fabuleux qui démontre que cette dynamique mémorielle peut être soutenue par les citoyens eux-mêmes, quelles que soient leurs origines. Nous ne pouvons pas construire une société apaisée, si nous ne mettons pas nos mémoires ensemble, si nous ne les faisons pas dialoguer au lieu de les laisser se concurrencer ou se combattre. L'expérience locale à Bordeaux, deuxième port négrier après Nantes, est celle d'un jeune étudiant en droit qui arrive du Sénégal dans les années 90 et qui constate, face à l'histoire de ce crime contre l'humanité, l'amnésie d'une ville demeurée très conservatrice, le seul travail fait sur la traite et le port Bordeaux étant alors le fait d'un Nantais, Eric Saugera. Aujourd'hui encore, bien que les choses aient évolué, aucun universitaire de la ville n'est venu remettre en cause le conservatisme du bourgeois bordelais, ce qui est bien regrettable.

Mais, à partir de 1998, année du 150e anniversaire de l'abolition de l'esclavage, nous avons à la fois engagé un travail pédagogique avec la publication d'une revue, le Triangle d'or, mais aussi des actions revendicatives avec des marches dans les rues de Bordeaux. Les autorités locales ayant petit à petit été convaincues, un certain nombre d'actes symboliques ont été posés, telles que la pose d'une plaque commémorative sur un quai en 2006 ou l'édification, rive droite, d'une stèle dédiée à un héros oublié, Toussaint Louverture. Cet exemple montre la nécessité que les mémoires se conjuguent, puisqu'il était ici question du rôle joué par l'ancienne Saint-Domingue dans l'édification de la société des droits de l'homme en France. Très peu d'enseignants transmettent le fait que les droits de l'homme n'étaient pas universels dés 1789, en raison de l'influence des milieux d'affaires des ports négriers qui ont veillé que la Convention n'abroge pas la traite. Ces droits ne sont devenus universels qu'en 1794 grâce à la révolte haïtienne des esclaves de 1791. La contribution de ces hommes, ces femmes, ces enfants qui, dans le dénuement le plus total, ont pu résister et créer une autre société, est essentielle. C'est la transmission de cette contribution qui fait une mémoire partagée et change véritablement le regard.

Comment engager concrètement cette conversation sur les mémoires ? Faut-il une commission vérité et justice ? Pour notre part, nous souhaiterions aborder le sujet délicat des héritages urbains. En effet, dans les villes portuaires, la signalétique urbaine honore tel capitaine ou tel armateur négrier et, si la loi n'aborde pas la question des réparations, la question se pose tout de même. Une façon de réparer serait en effet d'apposer une plaque explicative permettant de ne pas laisser tout cet honneur à des personnes que nous qualifions aujourd'hui de criminels contre l'humanité.

A propos de l'expérience internationale, la petite association bordelaise étant, en 2006, avec l'aide de Benjamin Stora, Patrick Chamoiseau et Rony Brauman, devenue la fondation du mémorial de la traite des Noirs de Bordeaux, nous avons, à partir de notre action locale, menée un lobbying assez important en Afrique, qui a abouti à ce que le Sénégal soit le premier pays africain à reconnaître, comme la France, l'esclavage et la traite des Noirs comme des crimes contre l'humanité. Ce n'est donc pas une question franco-française et j'appelle à la fois les responsables politiques et les associations à ce que cette reconnaissance puisse intervenir dans les autres pays européens esclavagistes, ainsi que vers les autres pays africains. Ainsi pourrons-nous construire une mémoire partagée, heureuse, permettant de se tourner vers l'avenir, c'est-à-dire vers les questions concrètes de développement et de lutte contre les nouvelles formes d'esclavage. (Applaudissements.)

Mme Françoise Vergès. - A propos de l'intervention de Mme Besnacli-Manocou, je vous renvoie au dernier numéro des Temps modernes où j'ai, pour ma part, beaucoup appris sur des situations difficiles sur lesquelles nous avons des idées préconçues. Karfa Diallo a posé une autre question importante, celle de la réparation.

La parole est maintenant à M. François Durpaire, enseignant à l'université de Cergy-Pontoise dont le dernier ouvrage s'intitule Nous sommes tous la France, essai sur la nouvelle identité française.

M. François Durpaire. - Pourquoi intégrer la mémoire et l'histoire de la traite des noirs, de l'esclavage et de leur abolition ? En intégrant cette année des délégations européennes à ses travaux, le CPMHE a mis en évidence la spécificité française qui fait de cette histoire un présent, puisque les départements d'outre-mer sont français. Dès lors, qu'il ne s'agit pas de pays étrangers, cette histoire ne doit pas être traitée dans des manuels scolaires indépendants ou par des médias spécifiques. La réponse paraît donc simple, les ultra - marins doivent être traités pour ce qu'ils sont, des membres de la communauté nationale.

La seconde question posée porte sur le comment. Tout d'abord, je pense, comme Benjamin Stora, qu'il faut faire pression sur le politique et sur les médias. Certes, nous sommes au Sénat et le 10 mai est mieux traité qu'il ne l'avait été il y a deux ou trois ans, mais hier, pour le 8 mai, on a vu un président de République presque sortant et un président presque entrant et nous verrons demain si nous sommes traités à égalité ou si du chemin reste à faire. De même, si non seulement France Ô et les radios caribéennes, mais aussi les journaux de TF1 et de France 2 ouvrent sur l'évènement, nous pourrons dire que nous sommes traités à égalité.

Ensuite, la question de l'éducation est fondamentale et en particulier celle de la formation des maîtres de l'enseignement secondaire, mais aussi du primaire. Pour donner du sens à tout cela, peut-être faut-il mettre en place une commission pour réécrire, au début du XXIe siècle, ce récit national à l'instar de ce qui a été fait sous la IIIe République. Sans qu'il y ait nécessairement une vision de droite et une vision de gauche, peuvent s'affronter deux conceptions, l'une consistant à dire que la France est issue d'un seul héritage et l'autre estimant que, si l'identité de France, comme celle des autres pays, mérite d'être défendue, celle-ci est plus forte du fait de la pluralité de ses héritages. Il y a le point de vue de Rousseau et des droits de l'homme et puis celui de ces esclaves qui, par leurs souffrances, ont donné corps à l'universalité des droits. (Applaudissements.)

Mme Françoise Vergès. - Comment construire un nouveau récit républicain ? L'enjeu est d'associer « connaissance froide » et « mémoire chaude ».

J'invite à présent M. Ivan Jablonka, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université du Maine et chercheur associé au Collège de France, auteur en 2007 d'un livre intitulé Enfants en exil : transfert de pupilles réunionnais en métropole (1963-1982) qui explore un épisode peu connu de l'histoire coloniale et post-coloniale, dont les chapitres disent quelque chose de profond.

M. Ivan Jablonka. - Je m'exprime ici en tant qu'historien. La migration des enfants réunionnais est parfois décrite comme un scandale, mais c'est d'abord une page d'histoire à ouvrir et regarder en face. Dans les années 1960, la Réunion était une île misérable, bien plus pauvre que sa voisine Maurice, où le chômage était massif et où divers problèmes sociaux sévissaient, comme l'alcoolisme entretenant les violences familiales. Michel Debré, député, voulut s'attaquer à cette crise, qu'il liait à une prétendue surpopulation : ce cocktail explosif risquait d'inciter les Réunionnais à l'indépendance, alors que Michel Debré avait vécu comme un crève-coeur celle de l'Algérie. Il eut l'idée d'organiser la migration en métropole d'une partie de la population : des adultes, qui relevaient du Bureau des migrations intéressant les DOM, mais aussi des enfants. Il fallait d'abord immatriculer ces derniers : 1 600 enfants furent ainsi retirés à leurs parents et confiés à la DDASS dans des conditions frôlant l'illégalité, puis expédiés en métropole. Là, ils connurent ce que j'appelle un « choc métropolitain » : au-delà de la différence de température et de culture, ils firent l'expérience du racisme, se virent éloignés du reste de leur fratrie, et comprirent qu'ils passeraient toute leur enfance et leur adolescence en métropole. Certains subirent une forme moderne d'esclavage, dans des fermes ou auprès d'artisans. Leurs souffrances furent extrêmes : clochardisation, hospitalisation, internement, suicide, délinquance... Soixante départements accueillirent ces enfants : la Creuse, mais aussi le Tarn, la Lozère, le Gers, les Pyrénées-Orientales, etc. Il n'a pas été mis fin à cette politique parce qu'elle avait échoué, mais parce que François Mitterrand est arrivé au pouvoir.

Cette histoire mérite d'être intégrée au récit national, d'abord parce qu'il s'agit d'une politique d'Etat : comme l'Assistance publique au XIXe siècle, les DDASS au XXe étaient départementalisées mais relevaient de l'Etat, étant donné l'importance de la protection de l'enfance. En outre, Michel Debré recevait dans ses ministères, à la Défense par exemple, la correspondance regardant les DOM ; le programme était supervisé par le ministère de la Santé. Cette migration est inséparable de la départementalisation : la loi nationale s'appliquait dans les DOM, et il était permis de transférer un pupille de la nation d'un département à l'autre. Enfin, cet épisode s'inscrit dans l'ère post-coloniale et illustre ses paradoxes : Michel Debré a certes élevé le niveau de vie en Réunion grâce à la généralisation des allocations familiales et à la solidarité nationale, mais il avait une conception autoritaire, proconsulaire du pouvoir, et il a fait des enfants réunionnais des moyens de sa politique. Il ne s'agit pas d'une bavure, mais d'une politique conduite par et pour l'Etat, afin que la Réunion demeurât française.

Comment rendre justice aux victimes ? Et d'abord, de quelle justice parle-t-on ? Des actions contentieuses ont été introduites par des associations et d'anciens pupilles, mais je crains que la faute administrative ne soit prescrite - je ne suis cependant pas juriste. J'entends donc parler de cette justice qui consiste à dire la vérité sur le passé. Les intéressés y ont droit : il faut leur ouvrir les archives de la DDASS de la Réunion, afin qu'ils puissent connaître leur histoire individuelle et familiale et renouer des liens avec leur famille ; les documents pourraient être numérisés. Les historiens aussi réclament la vérité, car l'histoire s'écrit avec des archives ; or il m'a été difficile d'accéder à certains fonds, et on ne m'a pas autorisé à consulter le fonds Michel Debré, le fonds de la DDASS de la Creuse, ni le fonds sur les hôpitaux psychiatriques dans les régions. Y a-t-il une vérité à cacher ? Il n'est pas bon que les historiens fantasment. Enfin, le public a droit à la vérité : il ne s'agit pas d'entretenir la « repentance », mais de nourrir une réflexion collective et officielle. J'appelle de mes voeux un rapport officiel, impartial et de qualité, qui pourrait s'accompagner d'un fonds documentaire. Cette histoire mérite aussi de figurer dans les manuels scolaires, car elle illustre une certaine conception gaullienne du pouvoir, propre en particulier à Michel Debré, selon laquelle l'intendance suivra, c'est-à-dire en l'occurrence les enfants. Elle fait aussi percevoir la violence physique et morale qui régnait dans la France du début des années 1960, et dont des épisodes criminels comme la répression de la manifestation de 1961 ou l'affaire de la station Charonne portent témoignage. Enfin, elle fait réfléchir à l'intégration républicaine, celle des individus et des territoires, porteuse parfois d'une terrible violence morale.

C'est une page douloureuse de notre histoire, non seulement parce que des personnes ont souffert, mais aussi parce qu'un parfum de secret d'Etat, voire de mensonge l'environne. Le rôle de l'historien est de combattre ou du moins de dissiper ces secrets et ces mensonges. (Applaudissements)

Mme Françoise Vergès. - Notre prochaine intervenante est Mme Marie-José Jolivet, anthropologue, directrice de recherche émérite à l'IRD. Elle a récemment dirigé avec Gérard Collomb un ouvrage intitulé Histoires, identités et logiques ethniques. Amérindiens, Créoles et Noirs Marrons en Guyane, qui met en évidence la diversité de la société guyanaise et montre qu'il n'y a pas de sens à parler des « Guyanais » en général, non plus que des « Martiniquais » ou des « Réunionnais ».

Mme Marie-José Jolivet. - Longtemps, l'histoire de la Guyane s'est résumée à celle de la colonisation, des faits d'armes et du bagne. Ce n'est qu'à partir des années 1970 que des historiens, dont moi-même, se sont mis à s'intéresser à l'histoire de l'esclavage. Aujourd'hui, il faut faire l'histoire des Amérindiens et des Noirs Marrons. Les premiers font entendre leur voix depuis une trentaine d'années, je me concentrerai donc sur les seconds. On appelle « grand marronnage » les migrations d'esclaves fuyant sans retour les implantations des colons, migrations qui n'ont pas eu de suite durable en Guyane, mais ont conduit au Surinam à la formation de six groupes sociaux autonomes, installés le long des fleuves qui descendent de l'intérieur amazonien. Quatre d'entre eux sont aujourd'hui implantés en Guyane, comme les Alukus qui, suite à la localisation de la source du Maroni, ont été reconnus officiellement comme relevant de l'administration française en 1891. Quant aux Djukas, leurs terres ancestrales sont au Suriname, mais la mobilité saisonnière les entraîne souvent de l'autre côté de la frontière - et cela depuis la reconnaissance de leur autonomie par le gouverneur néerlandais en 1760. Il y a d'ailleurs eu une guerre civile sur la côte surinamienne entre 1986 et 1992, et beaucoup de Djukas ont émigré sur la rive guyanaise du Maroni, ce qui explique en partie l'expansion démographique dans la région de Saint-Laurent.

Quelle place accorder à l'histoire des Marrons dans celle de l'esclavage et dans le récit national ? En 1998, année du cent-cinquantenaire de l'abolition de l'esclavage, j'ai rencontré en Guyane de jeunes Djukas persuadés que leur société était née en 1848 lors de l'abolition. Leur rappeler leur propre passé, n'est-ce pas un moyen de renforcer leur estime d'eux-mêmes, puisqu'ils ont secoué seuls le joug de l'esclavage ? Rappelons que ce peuple fut longtemps méprisé parce qu'il ne vivait pas selon les normes européennes. Voilà pourquoi il faut enseigner cette histoire à l'école, afin que tous les Guyanais et, plus généralement, tous les Français la connaissent. Vous savez l'ardeur que les Martiniquais ont mise à faire reconnaître la date du 22 mai comme seule significative dans l'histoire de leur libération, car c'est ce jour-là que se sont révoltés ceux qui ne supportaient plus d'attendre l'application des décrets du 27 avril 1848.

On objectera que l'histoire de ces peuples est liée à l'esclavage très brutal pratiqué au Suriname. Elle est d'ailleurs enseignée dans ce pays, même succinctement. Mais ne faut-il pas prendre en compte l'histoire de tous ceux qui vivent aujourd'hui sur le sol français ? Il faut faire converser les histoires diverses des colonisés, et trouver un juste rapport avec celle des colonisateurs. Les Marrons auront ainsi une meilleure image d'eux-mêmes. Mais tout cela suppose un savoir aussi large que possible et des interconnexions. (Applaudissements.)

Mme Françoise Vergès. - Nombreuses sont les mémoires coloniales à faire converger dans un récit national. La parole est à M. Almany Kanoute, président de l'association 83ème avenue, conseiller municipal de Fresnes et co-fondateur du mouvement politique Émergence.

M. Almany Kanoute. - J'ai longtemps subi des turbulences intérieures : Français, on voulait m'imposer une histoire qui n'était pas la mienne, et j'avais le sentiment que les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité n'étaient pas pour moi. La nation doit respecter l'histoire de toutes ses composantes. Il est important d'échanger, de partager. Aujourd'hui encore, je subis et combats les propos et les actes négrophobes, qui m'ont laissé des cicatrices à vif. J'ai écouté attentivement les autres orateurs et j'approuve bien des propositions et des réflexions. Mais j'estime que l'histoire de l'esclavage ne doit pas être racontée à part : ce doit être une histoire commune.

J'ai vécu toute ma vie dans un quartier populaire, et je représente une France que beaucoup d'hommes politiques ont du mal à accepter. La polémique sur les drapeaux brandis place de la Bastille, le soir de l'élection de François Hollande, n'a pas lieu d'être : ces drapeaux font partie de la France.

Voici donc mes propositions. Des anciens doivent continuer à intervenir dans les établissements scolaires, pour parler de l'histoire de la France et d'autres pays. La formation du corps enseignant doit être améliorée. Il faudrait créer un musée d'histoire coloniale et un mémorial de l'indigène, et voter une loi réprimant la négation des massacres liés aux colonisations.

Mon combat est quotidien. Aujourd'hui encore, des Français d'origines diverses subissent des discriminations. Il est important qu'ils s'impliquent, et pas seulement dans le sport ou la musique. Il est temps de se donner la main : on perd son temps en se pointant mutuellement du doigt. Il faut faire vivre enfin les valeurs de rassemblement, d'unité, d'amour. Cela suppose de croiser les mémoires et de poursuivre la réflexion. (Applaudissements)

Mme Françoise Vergès. - Aujourd'hui que nous sommes invités dans les salons de la Présidence du Sénat, par la Délégation à l'outre-mer et en présence de Mme la présidente de la commission de la culture, c'est l'occasion de passer à cette nouvelle étape, celle de l'apaisement.

Mme Marie-Christine Blandin, présidente de la commission de la culture. - Les politiques ont besoin des chercheurs, et vos travaux continueront d'inspirer les politiques publiques. Axiom nous a aussi fait part de son expérience. Lorsque le centre dramatique de Lille a monté en 1995 la pièce Mines de rien de Rachid Boudjedra, qui représente l'errance d'immigrés dans les galeries du métro en la comparant à la vie des Polonais et des Belges au fond des mines, la salle était pleine, et ce fut un moment de mémoires et d'émotions croisées. M. Stora veut que soit revue la programmation audiovisuelle, mais c'est toute la culture qui a un rôle à jouer. Mais quand on promeut la culture de tous, en plus de la culture pour tous, quand on veut prendre en compte la diversité sociale et se tourner vers les banlieues autrement que par la politique de la ville, on se heurte chez certaines élites à des réactions qui feraient croire qu'on veut assassiner Molière.

Françoise Vergès veut concilier connaissance froide et mémoire chaude. C'est d'autant plus nécessaire que nous sommes confrontés à un présent brûlant : 75 % du chocolat - consommé pour moitié en Europe - est produit par des enfants esclaves ; un enfant malien coûte 230 euros. Nos gourmandises ont un prix en sang humain ! De même, la transition énergétique n'est pas un luxe : l'uranium du pays touareg, le pétrole du delta du Niger ne nous parviennent que parce que des dictateurs matent leur population. L'Afrique a besoin d'autre chose ! (Applaudissements)

Mme Christiane Taubira, députée . - Merci au Sénat d'avoir organisé cet événement, et à Mme Blandin d'avoir prononcé ces fortes paroles. Je salue la présence de Mme Catherine Tasca, qui était présidente de la commission des lois de l'Assemblée nationale lorsque fut votée la loi reconnaissant l'esclavage comme un crime contre l'humanité, et qui a animé nos débats avec la douce fermeté qui la caractérise. (La salle applaudit Mme Catherine Tasca.) On entend parler de guerre des mémoires, mais il ne faut pas avoir une vision cloisonnée de l'histoire. C'est l'histoire de l'humanité et de ses difficultés qui m'intéresse ! L'esclavage est un phénomène mondial : le commerce triangulaire a associé trois continents, il a provoqué des bouleversements démographiques, culturels, linguistiques considérables ... Si l'esclavage est un crime contre l'humanité, c'est bien sûr en raison des souffrances individuelles qu'il provoque, mais aussi parce qu'il porte atteinte à l'humanité tout entière. Ne nous contentons pas d'approches locales, changeons de perspective, et nous créerons une nouvelle dynamique.

Ces temps-ci, on parle de la Grèce comme d'un repoussoir. En fait, certains pays d'Europe subissent, ou craignent de subir, le sort que le FMI et la Banque mondiale ont infligé aux pays du Sud pendant vingt ans : les programmes dits « d'ajustement structurel » ont déstructuré les sociétés, contraint les Etats à réduire leurs dépenses dans les domaines de l'éducation, de la santé, de l'aménagement urbain et rural, du soutien aux agricultures vivrières... Le Sud est destiné à anticiper : c'est là que naissent les malheurs du monde, c'est là que les réponses sont trouvées.

Soyons donc conscients que les problèmes qui nous occupent, et les solutions qui peuvent y être apportées, ne sont pas de nature territoriale mais ont une dimension universelle. Rappelons que la France fait partie du monde et doit cesser d'en avoir peur ! (Applaudissements)

Mme Françoise Vergès. - J'invite maintenant à la tribune M. Emmanuel Kasarhérou, conservateur en chef du patrimoine, chargé de mission pour l'outre-mer au Musée du Quai Branly.

M. Emmanuel Kasarhérou. - Je fais entendre ici la voix de l'Océanie, du Pacifique. Je travaille au Quai Branly sur une exposition d'art kanak qui aura lieu en 2013 ; auparavant, j'ai dirigé le musée de Nouvelle-Calédonie et le centre culturel Tjibaou. En Nouvelle-Calédonie, nous connaissons bien le problème des mémoires croisées, car l'archipel est un microcosme qui illustre l'histoire des 150 dernières années. La colonisation y a eu un fort impact sur les populations autochtones, les Kanaks qui veulent que leur existence soit reconnue ; pourtant ils ne méconnaissent pas l'histoire des autres.

L'esprit du centre culturel Tjibaou, l'un des grands travaux de François Mitterrand, c'est d'abord de promouvoir la reconnaissance de la culture autochtone, culture orale qu'il faut préserver, qui prend la forme de mythes et où l'expression obéit à des conditions sociales précises. Les relations entre les Kanaks et la métropole furent longtemps marquées par des violences qui culminèrent lors des violences de la grotte d'Ouvéa en 1988. Mais le centre a aussi pour objet de dépasser cette mémoire douloureuse pour se tourner vers l'avenir. Nous avons travaillé avec les autres communautés, en libérant la parole, en faisant appel aux chercheurs. La méconnaissance du passé interdit de fonder durablement une identité. Il était aussi important de reconnaître publiquement cette histoire, donc d'organiser des expositions, des prises de parole publiques.

Les musées ont un rôle à jouer. Le succès de l'exposition « Exhibitions » au Quai Branly, sur la constitution de l'image du sauvage, montre que l'on peut rendre sensibles à ces questions des gens qui y étaient d'abord peu réceptifs. Il faut identifier des lieux de mémoire, tracer des parcours territoriaux au niveau national comme au niveau local. Des événements permettent de faire participer ceux qui ont vécu des histoires douloureuses. Lors du travail mémoriel sur la spoliation des Indonésiens et des Japonais en Nouvelle-Calédonie lors de la Deuxième Guerre mondiale, nous avons tissé des liens entre les chercheurs et les communautés qui ont vécu les événements. Quant aux artistes, par des voies détournées ils savent aller à l'essentiel. (Applaudissements)

M. Pascal Blanchard. - Pour fabriquer une mémoire commune, il faut des images communes. L'exposition « Exhibitions » montre que, par des images, on peut associer toutes les histoires : elles font sens pour tout le monde, et l'on n'a pas brûlé de voitures devant le musée... Benjamin Stora a parlé de la vertu des films. Je rends hommage à l'Ina qui a enfin entrepris de collecter les images relatives à l'outre-mer de France Ô et RFO, pour les mettre à disposition des chercheurs et des documentalistes. Les images montrent que nous avons une histoire commune ; elles font naître l'émotion, qui crée du sens dans le présent. C'était déjà l'objet de l'exposition « Images et colonies » il y a vingt ans : alors on se moquait de nous... Les images sont un moyen de construire une citoyenneté commune et de dépasser la guerre des mémoires. (Applaudissements.)

Mme Françoise Vergès. - Le récit national français reste encore très hexagonal. Il oublie même l'Europe, alors que la traite des esclaves est une histoire européenne, qui a provoqué des guerres entre la France et les pays voisins. C'est aussi une histoire mondiale. Il a fallu des siècles pour abolir l'esclavage, grâce au courage des esclaves et des abolitionnistes. On a longtemps consenti à l'esclavage, parce qu'il fallait pouvoir consommer du sucre, y compris au sein de la classe ouvrière ; il a fallu déchirer le voile. Cette histoire doit faire partie d'une éducation citoyenne, car elle aide à comprendre le monde et apprend comment lutter aujourd'hui. Ne nous contentons pas de récits étroits, mutilés et mutilants.