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Compte rendu analytique officiel du 30 juin 2020

SÉANCE

du mardi 30 juin 2020

99e séance de la session ordinaire 2019-2020

présidence de M. Gérard Larcher

Secrétaires : M. Éric Bocquet, M. Yves Daudigny.

La séance est ouverte à 14 h 30.

Le procès-verbal de la précédente séance, constitué par le compte rendu analytique, est adopté sous les réserves d'usage.

Eloge funèbre d'Alain Bertrand

M. Gérard Larcher, président du Sénat . - (Mmes et MM. les sénateurs, ainsi que M. le ministre, se lèvent.) Chers collègues, chère famille d'Alain Bertrand, c'est avec une profonde tristesse que nous avons appris, le 3 mars dernier, la disparition de notre collègue Alain Bertrand, sénateur de la Lozère, qui nous a quittés à l'âge de 69 ans, après avoir mené pendant de longs mois un combat courageux et digne contre la maladie.

Nous étions présents à ses obsèques, le 6 mars à Mende, avec la présidente de sa commission, Sophie Primas, avec le président Jean-Claude Requier et avec d'autres collègues. Ce fut une émouvante cérémonie d'adieux à laquelle ont assisté de nombreux habitants de la Lozère, et nombre de personnalités et d'élus du département.

Le ministre Didier Guillaume, ici présent, lui a rendu un hommage empreint d'affection et de respect.

Alain Bertrand a attaché son nom à « l'hyper-ruralité » - qu'il prononçait avec une pointe d'accent que je ne saurais, moi qui suis du nord de la Loire, reproduire. Il fut l'ardent avocat de l'hyper-ruralité tout au long de ses dix années de mandat sénatorial.

Nous garderons le souvenir d'un collègue particulièrement impliqué sur l'aménagement du territoire et l'agriculture, mais aussi d'un élu de terrain très attaché à son territoire, et d'une personnalité chaleureuse, affable et pleine d'humour.

Né le 23 février 1951 à Saint-Juéry dans le Tarn, Alain Bertrand avait choisi la profession d'inspecteur des domaines, après des études à l'École nationale des finances publiques de Clermont-Ferrand.

La Lozère devint sa terre d'adoption. C'est là qu'il s'engagea en politique. Il devint le premier secrétaire de la fédération départementale du parti socialiste. Il siégea au conseil régional du Languedoc-Roussillon de 1998 à 2011, en fut vice-président, et président de la commission Montagne, élevage, chasse et pêche de 2004 à 2011.

À partir de 2001, il fut aussi conseiller municipal de Mende, puis maire de cette ville de 2008 à 2016 et président de la communauté de communes Coeur de Lozère.

Il fut à l'origine de nombreuses réalisations locales, notamment pour doter l'hôpital de Mende-Lozère des équipements les plus modernes.

En 2011, Il devint le premier sénateur de gauche de la Lozère depuis la seconde guerre mondiale. Réélu en 2017, il se consacra alors à son mandat de sénateur « pour défendre fidèlement les intérêts de toute la Lozère ».

Membre actif de la commission des affaires économiques dont il était vice-président depuis 2014, après avoir été vice-président de la commission des affaires européennes, il intervenait très régulièrement dans les débats sur l'aménagement du territoire et l'agriculture.

Il s'est illustré par son combat pour cantonner la présence du loup dans les seuls territoires inhabitables, étant attaché au pastoralisme et à l'élevage. La proposition de loi sur la création des zones où le loup serait déclaré indésirable fut adoptée ici en 2013. Certaines des dispositions de ce texte furent reprises dans le Plan loup 2013-2017.

En 2017, il fut chargé d'une mission temporaire sur les territoires hyper-ruraux. Il mettait l'accent sur leur situation critique, les jugeant même « au seuil de l'effondrement ».

Il disait qu'il « ne peut y avoir de sous-territoires », pas plus que de « sous-citoyens et de minorités interdites d'avenir au profit, non pas tant de bien-être de la majorité, mais pour le seul respect d'une vision dominante nourrie par les habitudes, les indicateurs et la mécanique des processus de décision ». Selon lui, la solidarité républicaine et la cohésion nationale devaient l'emporter, « en s'appuyant sur un État modernisé et vertébré ».

Il proposait ainsi la création d'un guichet unique de l'hyper-ruralité, un droit à la pérennisation pour les expérimentations efficientes, une règle de « démétropolisation », soit une troisième décentralisation intelligente depuis les métropoles vers les territoires hyper-ruraux. À méditer en ces temps de propositions du Sénat pour une nouvelle génération de la décentralisation. Les travaux d'Alain Bertrand ont permis une prise de conscience au sein de l'exécutif, même si beaucoup reste à faire.

La voix d'Alain Bertrand nous manque. Restons fidèles à son message porté avec grande passion.

Au-delà de sa brillante carrière politique, c'était un bon vivant, amateur de rugby et de football, avec une prédilection pour la pêche. Il fut longtemps président de la Fédération de pêche de son département. Cette activité le plongeait dans la nature riche et diverse de la Lozère et dans la beauté de ses paysages.

Je salue son empathie, sa générosité. Il aimait la Lozère et ses habitants, il s'est engagé sans compter pour les défendre.

À ses anciens collègues des commissions des affaires économiques et des affaires européennes, à ses amis du groupe du RDSE, j'exprime toute ma sympathie.

À sa famille et ses proches, à ses collègues qui lui ont succédé à Mende, je redis que le Sénat continue à prendre part à leur peine.

« Le courage, c'est d'aimer la vie et de regarder la mort d'un regard tranquille... Le courage, c'est d'aller à l'idéal » écrivait Jean Jaurès qu'il admirait tant. Alain Bertrand a sans doute affronté la mort d'un regard tranquille. Et nous sommes certains qu'il est aujourd'hui allé à l'idéal.

M. Didier Guillaume, ministre de l'agriculture et de l'alimentation . - Monsieur le président, mesdames et messieurs les sénatrices et les sénateurs, chère sénatrice Guylène Pantel qui succédez à Alain Bertrand, cher monsieur le maire de Mende, chère madame la présidente du département, et chers parents du sénateur Bertrand : nous étions avec les présidents Requier et Primas le 6 mars pour rendre un dernier hommage à notre ami, aux côtés des « vrais gens », qu'il aimait. Le Gouvernement s'associe, monsieur le président, à votre hommage plein de sincérité et d'amitié.

Alain Bertrand nous a quittés au moment où la France et le monde entraient en confinement. Comment Alain Bertrand aurait-il vécu cette période, lui qui n'aimait rien tant qu'être dehors, au bord des cours d'eau, dans la forêt et la montagne ? Il se serait recentré sur l'essentiel, qui consiste, pour ce genre d'homme, à savoir d'où l'on vient pour comprendre où l'on va.

Tarnais, Alain Bertrand tombe amoureux de la Lozère lorsqu'il y fait un séjour de pêche avec son frère. En 1983, alors que l'ENA lui tendait les bras, il devient inspecteur des impôts à Marvejols, car aucun poste de haut-fonctionnaire ne lui semble pouvoir rivaliser avec une vie en Lozère. Il s'y établit et ne quittera plus ce territoire.

Alain Bertrand aimait raconter qu'après une réunion publique à Mende, il s'était précipité dans une cabine téléphonique pour appeler son père et lui dire qu'il avait rencontré un homme politique exceptionnel, un visionnaire érudit : c'était Georges Frêche, qui deviendra, comme le regretté Christian Bourquin, un ami fidèle.

Je retiendrai deux événements : son courage et sa ténacité pour devenir maire de Mende en 2008, victoire historique, revendiquée par l'actuelle municipalité qui poursuit son oeuvre. Je salue le maire Laurent Suau, réélu au premier tour.

Pour le siège de sénateur, il y eut une bataille frontale avec Jacques Blanc, une bataille d'hommes rusés, d'hommes forts, à l'accent puissant. Âmes sensibles s'abstenir... (Sourires) Je me souviens de son arrivée au Sénat, quand il avait roulé sa cigarette pour la fumer dans la salle des Conférences. Aux huissiers qui s'étaient précipités vers lui, il répondit qu'il venait du plus grand département de France, la Lozère.

Je salue son engagement social et ses idées inépuisables pour donner un nouvel élan à nos campagnes. Qui eût dit que le terme d'hyper-ruralité serait créé au Sénat ? N'oublions jamais les habitants de toute la France.

« À Mende, on n'a pas le Fouquet's mais on a Hyper U ! » affirmait-il. (Nouveaux sourires) Les services publics sont importants dans les territoires.

Il chérissait sa famille, sa fille Sylvie. Il aurait tant aimé connaître son petit-fils Pablo, né un mois avant son décès. Homme simple, généreux, bon vivant, il partageait ce qu'il aimait avec ceux qu'il aimait. Il connaissait tous les cours d'eaux, traquant la truite avec des mouches qu'il fabriquait lui-même. Arpentant les forêts avec son chien, chassant la bécasse et la grive, cherchant cèpes et morilles, il revenait, selon ses mots, « aux sources de la vraie vie ». Il n'y a aucune fatalité pour qui se bat pour une cause juste et noble. Il savait débattre avec tous, car il aimait les gens. Sans empathie et humilité, autrement dit sans humanité, il n'y a pas de vie politique digne.

J'adresse toute ma sympathie au président du Sénat, à ses collègues du RDSE, qu'il aimait tant pour leur liberté de parole et de vote, aux sénateurs, au maire de Mende. J'adresse mes plus sincères condoléances à sa famille.

La République française perd un homme, un grand élu.

M. le président. - Je vous invite à partager un moment de recueillement à la mémoire d'Alain Bertrand. (Mmes et MM. les sénateurs ainsi que M. le ministre observent une minute de silence.)

La séance est suspendue à 14 h 50.

La séance reprend à 15 h 10.