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Réunion de la délégation pour l'Union européenne du mardi 21 octobre 2003





Économie, finances et fiscalité

 

Audition de M. Jean-Claude Trichet, Gouverneur de la Banque
de France, à la veille de sa prise de fonctions à la tête de
la Banque centrale européenne (*)

M. Hubert Haenel :

Monsieur le Gouverneur, peut-être devrais-je dire aussi « Monsieur le Président » puisque la commission des Finances du Sénat et la délégation pour l'Union européenne ont souhaité non seulement entendre le Gouverneur de la Banque de France, l'expert des questions économiques et monétaires, mais aussi le futur responsable de la Banque centrale européenne. Vous êtes appelé - officiellement depuis quelques jours - à occuper ce poste dès le mois prochain. À ce titre, vous présiderez le Conseil des Gouverneurs et le Directoire de la Banque centrale européenne (BCE), c'est-à-dire les organes qui définissent et mettent en oeuvre la politique monétaire de la zone euro. C'est un rôle fondamental... et même trop important aux yeux de certains qui ne manquent pas de s'élever contre les pouvoirs d'une structure qui, estiment-ils, échappe à tout contrôle démocratique.

Monsieur le Gouverneur, votre présence aujourd'hui devant nous est une première réponse à cette critique et montre, s'il en était besoin, l'intérêt que vous portez au dialogue avec les élus. Je m'en réjouis et souhaite profiter de l'occasion que vous nous offrez pour recueillir votre point de vue sur certaines questions qui sont au coeur de nos préoccupations.

Je dirais que certaines sont d'ordre institutionnel et s'adressent directement au futur président de la BCE : quels doivent être, selon vous, le rôle et le statut de la BCE ? Au-delà de sa mission de gardien de la stabilité des prix, ne devrait-elle pas soutenir les politiques économiques pour contribuer à la croissance et à l'emploi ? Comment s'assurer que la BCE soit soumise à un contrôle démocratique correspondant à l'importance de son rôle ? Enfin, puisque nous sommes dans le domaine institutionnel, je ne peux pas ne pas vous demander votre sentiment sur la meilleure gouvernance économique pour la zone euro, notamment au regard des propositions de la Convention.

Une deuxième série de questions se rapportent à l'actualité et s'adressent à l'économiste, à l'observateur privilégié de la conjoncture : la reprise dans la zone euro est-elle pour bientôt ? Quelles seront les conséquences de l'élargissement et, notamment, parmi les nouveaux États, quels sont ceux qui vous paraissent susceptibles d'adhérer à l'euro dans les meilleurs délais ?

Enfin, je crois me faire le porte-parole de plus d'un sénateur en vous interrogeant sur le pacte de stabilité : est-il adapté à des périodes de ralentissement de la croissance ? Sans faire du « keynésianisme » à outrance, une réduction drastique des déficits français et allemand, comme le souhaitent certains de nos partenaires, n'aurait-elle pas des conséquences néfastes pour ceux-ci ? Le budget européen alimente considérablement les finances publiques de certains pays qui, sans eux, n'auraient pas une situation aussi flatteuse que celle affichée par le chiffre du déficit budgétaire ; dès lors, sans entrer dans le débat stérile sur les soldes nets, on peut se demander si la règle brute des 3 %, applicable à tout le monde, n'est pas trop rigide compte tenu des différentes situations au regard du budget européen, par exemple entre l'Espagne et l'Allemagne.

Ces questions et observations, Monsieur le Gouverneur, ne prétendent pas à l'exhaustivité et ne préjugent pas des questions que nos collègues ici présents ne manqueront pas de vous poser à l'issue de votre exposé introductif.

M. Jacques Oudin :

Au nom de Jean Arthuis, qui préside actuellement la commission des finances et qui nous rejoindra dans quelques instants, je veux vous dire combien nous sommes heureux qu'un Français prenne la présidence de la Banque centrale européenne, même s'il l'assurera comme européen et non comme Français. C'est un grand honneur pour notre pays.

Vous allez avoir à affronter trois défis : d'abord celui de la croissance, l'Europe restant à la traîne alors que les États-Unis s'envolent et que l'Asie tient un rang très élevé ; ensuite celui de l'ampleur des déficits publics des États - des États et non des régions ou de l'Europe ; enfin celui des réformes que tous nos pays doivent mettre en oeuvre pour surmonter les blocages structurels qui pèsent sur la croissance.

M. Jean-Claude Trichet :

Je me suis toujours réjoui, ces dix dernières années, du fait que le Sénat de la République a prévu dans la loi de la Banque de France cette capacité de demander à tout moment d'entendre le Gouverneur pour qu'il s'explique sur sa politique monétaire ou sur la conjoncture. Les contacts permanents que nous avons eus ont été infiniment précieux pour la Banque de France.

Les objectifs qui sont donnés à la Banque centrale européenne - comme d'ailleurs à la Banque de France et à l'ensemble des banques centrales nationales de la zone euro - ont été longuement discutés au moment de la négociation du traité de Maastricht et de la loi sur la Banque de France en 1992 et 1993. Le raisonnement des négociateurs et de ceux qui ont ratifié ces décisions - les parlements ou les peuples - a été le suivant : l'objectif de la stabilité monétaire ne vise pas à satisfaire une position orthodoxe ; il répond au constat que cet objectif est bon pour la croissance et la création d'emplois et qu'il est même une condition nécessaire - mais non suffisante - de la croissance et de la création d'emplois.

En effet, la confiance dans la stabilité de la monnaie permet de minimiser les taux d'intérêt de marché dans un système ouvert où la concurrence entre les monnaies et entre les instruments financiers est totale. Dans le cas français, ce raisonnement a été vérifié, puisque, juste avant la création de l'euro, nous étions parvenus à avoir les taux d'intérêt de marché à dix ans les plus bas d'Europe, plus bas que les taux allemands et à égalité avec ceux des Pays-Bas. En outre la consommation des ménages, qui dépend beaucoup de la confiance qu'ils ont dans leur monnaie, est un facteur important de croissance directement fonction de la préservation de leur pouvoir d'achat, donc de la faible inflation. Faible inflation veut dire aussi faible progression des coûts unitaires de production, donc maintien et préservation de la compétitivité des entreprises essentielle pour la croissance. Il n'y a donc pas contradiction entre stabilité monétaire et croissance et création d'emplois, mais complémentarité et même relation nécessaire.

Dès lors, on pourrait se demander pourquoi les États-Unis ont fixé trois objectifs afférents à leur politique monétaire : la stabilité des prix, la croissance et la création d'emplois. En réalité, le président de la Réserve fédérale pourrait vous dire comme moi que la stabilité des prix est une condition nécessaire de la croissance et de la création d'emplois. Le Parlement américain a voulu être aussi précis que possible en dressant la liste des objectifs dont la stabilité des prix facilite l'obtention, sans fixer pour autant des objectifs contradictoires entre lesquels la Réserve fédérale aurait à arbitrer. D'ailleurs il n'est pas vraisemblable qu'une grande démocratie puisse confier à une institution composée de personnalités non élues et indépendantes du pouvoir politique le soin d'arbitrer entre croissance et création d'emplois d'un côté et stabilité monétaire de l'autre. Seule une autorité politique, la Maison-Blanche ou le Congrès, pourrait disposer de ce pouvoir, si tant est qu'il y ait à arbitrer entre ces deux objectifs.

En fait le raisonnement américain n'est pas éloigné du raisonnement européen. Et quand j'évoque le raisonnement européen, je ne pense pas seulement à la zone euro. La Grande-Bretagne, par exemple, donne à sa banque centrale le seul objectif de la stabilité des prix, ce qui ne semble pas lui nuire en matière de croissance ou de création d'emplois. Dans beaucoup de pays en développement, le concept adopté aussi par la politique monétaire britannique - celui du « ciblage direct de l'inflation » - est d'ailleurs considéré comme assez bien adapté : il confie à la Banque Centrale l'objectif premier de la stabilité des prix et seulement celui-là.

La stabilité est une condition nécessaire, mais elle n'est naturellement pas la condition suffisante à elle seule pour obtenir croissance robuste et création d'emplois soutenue. Je dois ajouter que le Conseil des Gouverneurs a clarifié récemment le concept de la politique monétaire de la Banque centrale européenne. Pour lui, la stabilité des prix correspond à une évolution de l'inflation de moins de 2 %, mais près de 2 % ; l'ancrage des anticipations d'inflation à long terme, par exemple pour les obligations indexées sur l'évolution des prix à long terme, a évolué, depuis la création de l'euro, entre 1,7 et 2 %. Nous n'avons pas l'obsession de l'inflation zéro ou de l'inflation aussi basse que possible. Nous pensons qu'il faut assurer la stabilité des prix dans une perspective qui est à la fois de court-moyen (18 mois) et aussi de long terme. Nous n'avons pas de complaisance à l'égard de la déflation puisque nous sommes satisfaits d'une inflation en dessous de 2 %, mais proche de 2 %.

Pour arrêter ses décisions, le Conseil des Gouverneurs s'appuie sur deux piliers : d'une part, l'ensemble des indicateurs avancés d'inflation à dix-huit mois, comme le fait la Federal Reserve ; d'autre part, l'évolution de l'agrégat monétaire M3 qui est corrélée à l'évolution des prix à long terme, indépendamment de ses fluctuations à moyen terme. Nous devons en effet nous préoccuper, non seulement des taux d'intérêt à court terme, mais aussi de bien ancrer les anticipations de taux d'intérêt à long terme (de l'ordre de dix ans), voire de très long terme, puisque certains États émettent des obligations à trente ans.

S'agissant du contrôle démocratique de la Banque centrale européenne, comme d'ailleurs de l'ensemble des banques centrales nationales, celui-ci me semble en Europe au moins aussi grand qu'aux États-Unis. Je serai demain bien sûr aussi présent auprès du Parlement européen que l'était mon prédécesseur : et le président de la BCE est aussi fréquemment auprès du Parlement que le président de la Réserve fédérale auprès du Congrès des États-Unis. Si l'image projetée est différente, cela est dû exclusivement, me semble-t-il, au fait que l'Europe a des frontières linguistiques que les États Unis n'ont pas.

En outre, toutes les décisions de la BCE étant prises collégialement et chaque gouverneur ne disposant que d'une voix, indépendamment de la taille de son pays, chaque membre du Conseil des Gouverneurs peut venir expliquer de manière complète les décisions de la BCE devant son parlement national ; car les contacts avec le pouvoir législatif sont organisés en Europe au niveau à la fois des institutions européennes et des parlements nationaux, contrairement aux États-Unis où les contacts sont essentiellement assurés au niveau fédéral.

Les contacts avec l'exécutif sont également fréquents et sans doute beaucoup plus forts en Europe qu'aux États-Unis, puisque le président de la Banque centrale européenne invite à chaque Conseil des Gouverneurs, deux fois par mois, le président de l'Eurogroupe - qui est le représentant de l'exécutif européen - et le Commissaire compétent - qui est le représentant de l'administration européenne responsable devant le Parlement européen - alors que, aux États-Unis, ni la Maison-Blanche, ni le secrétaire d'État au Trésor ne participent aux réunions de l'Open Market Committee. Le président de l'Eurogroupe et la Commission ont donc une parfaite connaissance des raisonnements de la Banque centrale européenne, comme c'était d'ailleurs le cas en Allemagne et en France. Et la réciprocité existe, puisque le Gouverneur de la BCE participe aux réunions de l'Eurogroupe et qu'il a la possibilité de faire connaître les analyses du Conseil des Gouverneurs de la BCE.

La transparence de la BCE doit également être totale avec l'opinion publique, comme avec les agents économiques et les marchés, car, en dernière analyse, dans une grande démocratie, une institution politiquement indépendante est responsable devant l'opinion publique elle-même. C'est ainsi que nous rendons publique, depuis le 1er janvier 1999, notre appréciation de la situation et les raisons pour lesquelles nous baissons ou augmentons les taux d'intérêt, alors même que les autres Banques Centrales ne le faisaient que cinq à six semaines après leurs décisions. Nous avons eu raison : maintenant plus aucune banque centrale dans le monde ne prend une décision de politique monétaire sans l'expliquer immédiatement, au moins succinctement.

La seule critique qui nous est parfois faite en matière de transparence est liée à notre prudence s'agissant des votes nominatifs sur nos décisions de politique monétaire. En ne les divulguant pas nous voulons marquer que l'entité pertinente de décision est le Conseil des Gouverneurs et que nos décisions ne sont pas une addition de décisions individuelles. Nous ne voulons pas non plus donner prise à des interprétations ou à des gloses absurdes qui seraient tirées des différentes nationalités présentes autour de la table du Conseil.

En réalité chacun d'entre nous au sein du Conseil des Gouverneurs est un expert qui vote en fonction, non pas de considérations nationales, mais de l'intérêt supérieur de trois cents millions d'Européens.

S'agissant de la gouvernance économique en relation avec les travaux de la Convention sur l'avenir de l'Europe, je suis perplexe. Tout le monde dit, en France, qu'il faut plus d'exécutif européen, plus de gouvernance économique. Mais la France s'est-elle montrée, dans les faits, si désireuse d'être réellement gouvernée par un « gouvernement économique européen » ? Un gouvernement économique européen aurait-il estimé que les « trente-cinq heures » était une excellente idée ? Je crois le contraire. De même pour les déficits budgétaires. C'est pourquoi je vois une certaine contradiction entre la revendication permanente française de vouloir plus de « gouvernement économique », et l'invocation fréquente, qui est d'ailleurs multipartisane, des exceptions diverses.

Il reste évidemment, que nous avons vraiment besoin d'une meilleure coordination des gouvernements de la zone euro dans le domaine économique. Nous partageons un destin commun avec la monnaie commune ; la politique monétaire unique constitue un ciment extrêmement fort qui devrait progressivement nous conduire à mettre en place un niveau adéquat de coopération et de coordination économique. Nous en sommes loin ! Toute grande décision de politique économique devrait pouvoir être prise en concertation pour vérifier qu'elle est bien « euro compatible ».

En matière de conjoncture, la Banque de France a observé des signes de reprise après un an de stagnation ; dans notre dernière enquête de conjoncture, les réponses des chefs d'entreprise laissent à penser que la croissance serait de 0,5 % au quatrième trimestre 2003 par rapport au troisième trimestre, soit 2 % en croissance annualisée. On constate également une remontée de la confiance en Allemagne et en Italie, mais les signaux sont encore contradictoires d'un mois sur l'autre.

Les raisons de cette croissance ralentie tiennent d'abord aux cycles économiques qui n'ont pas disparu. C'était une erreur monumentale de croire que la nouvelle économie permettrait de supprimer les fluctuations économiques. Ensuite notre taux de croissance potentielle est modeste : sans doute légèrement plus de 2 %. Ce potentiel pourrait être plus élevé si des réformes étaient mises en oeuvre. C'est facile à dire. C'est beaucoup plus difficile à faire. Et, dans une grande démocratie, l'arbitrage entre plus de protection et de sécurité pour ceux qui ont un emploi, d'une part, et plus de croissance et de création d'emplois, d'autre part, est en dernière analyse le choix du peuple souverain lui-même.

Il n'est pas inéluctable que l'Europe connaisse une croissance plus faible que les autres zones économiques : d'autres ensembles continentaux ont connu ce même problème et y ont répondu avec des réformes structurelles pour retrouver une croissance forte. Le Conseil européen de Lisbonne de mars 2000 a parfaitement exposé les raisons du retard de croissance de l'Europe et les réformes qu'il conviendrait de mener.

Il faut sans doute encore plus de pédagogie pour faire comprendre à notre opinion que le monde change très vite et que, si nous ne changeons pas nous-mêmes, nous passerons à côté des grandes occasions qui nous sont offertes pour avoir plus de prospérité et plus d'emplois.

M. Marcel Deneux :

Il me semble qu'il existe une différence importante entre l'Europe et les États-Unis, c'est la variation du cours du dollar. Que pensez-vous du cours actuel de la monnaie américaine alors qu'elle peut varier brusquement comme l'ont montré les accords du Plazza ? Quelles conséquences tirez-vous de l'absence du mécanisme de la dévaluation, mécanisme qui, en son temps, a été un système de régulation efficace ? Quel jugement portez-vous sur le cours actuel de la monnaie chinoise ainsi que sur le solde de la balance des transactions courantes des États-Unis ? Que pensez-vous enfin de la progression continue du taux d'épargne des Français et de ses conséquences sur le moteur de la croissance qu'est la consommation ?

M. Xavier de Villepin :

S'agissant de la gouvernance économique, j'ai le sentiment que ceux qui croient en l'Europe seraient sensibles, à l'occasion des prochaines consultations européennes, à une meilleure coopération économique dans la zone euro. L'impression qui prédomine est que l'Europe attend la reprise des autres continents et qu'elle n'est pas en mesure, par elle-même de changer le cours des choses. Quant à la reprise, ne risque-t-elle pas d'être moins forte que prévue en raison des déséquilibres de l'économie américaine (déficit de la balance commerciale équivalent à 5 % du PIB et augmentation importante du déficit budgétaire) ?

M. René Trégouët :

La communication qui vient des États-Unis en matière monétaire semble être d'une autre nature que celle qui s'exprime en Europe. En quoi pourriez-vous faire évoluer les choses, de sorte qu'il n'y ait plus de mauvaises interprétations des déclarations du Président de la BCE ?

M. Jean Bizet :

Peut-on imaginer que la reprise européenne ne soit plus un jour à la remorque de la reprise américaine ? Les problèmes structurels, dont souffre cruellement la France, sont-ils la seule explication à cette situation ? Par ailleurs existe-t-il une étanchéité totale entre la BCE et la Banque européenne d'investissement (BEI) ? Il me semble en effet indispensable, pour retrouver une certaine influence, que nous puissions investir dans des domaines très innovants où nous avons pris du retard vis-à-vis des États-Unis.

M. Yves Fréville :

Comment s'articule la politique de change - s'il en existe une en dehors des marchés - avec les objectifs de politique monétaire de la BCE ? Le change influe naturellement sur les prix par l'inflation importée et les taux d'intérêt jouent sur les changes. Par ailleurs, dans une zone aussi diversifiée que la zone européenne, peut-on tenir compte des disparités de prix entre les pays dans l'adoption des décisions de politique monétaire ?

M. Aymeri de Montesquiou :

Vous avez établi une corrélation entre croissance et stabilité monétaire, mais les « Trente Glorieuses » ont ignoré la stabilité monétaire. S'agissant des taux d'intérêt, l'endettement semble aussi avoir une influence sur la croissance. Dans un autre ordre d'idée, votre témoignage sur la représentation dans le Conseil des Gouverneurs de chaque banque nationale ouvre quelques horizons pour la composition de la Commission européenne.

Beaucoup d'entre nous ont affirmé sur les estrades que la création de l'euro générerait une croissance et des emplois ; or il semble que ce ne soit pas le cas si on fait une comparaison avec les trois pays qui n'ont pas adhéré à l'euro. Cela signifie-t-il que notre situation serait pire sans l'euro ou bien que l'euro n'est qu'une commodité pour les entreprises et pour ceux qui voyagent, sans avoir véritablement d'incidences sur la croissance et l'emploi ?

M. Philippe François :

Je m'interroge toujours sur les raisons pour lesquelles la Bourse française est toujours à la remorque de la Bourse américaine, voire la Bourse japonaise. Pensez-vous que la BCE ait un rôle à jouer sur ce terrain ?

M. Lucien Lanier :

Dans ses pages économiques, le journal Le Monde a décrit plusieurs scénarii de reprise économique aux États-Unis, avec une Europe à la traîne du fait d'un surcroît d'épargne et de prudence de la part des ménages. Par ailleurs, la recherche, qui est partout dans un triste état, ne pourrait-elle pas faire l'objet d'une relance collective en Europe si une volonté s'exprimait en ce sens ? Pourrez-vous avoir une quelconque influence sur ces investissements innovants ?

M. Jean Arthuis :

L'audition de Jean-Claude Trichet, qui résulte d'une heureuse initiative de la délégation pour l'Union européenne, est sans doute sa dernière comme Gouverneur de la Banque de France avant sa prise de fonction comme président de la Banque centrale européenne, fonction qui ne lui permettra plus de s'exprimer devant les parlements nationaux.

Votre nomination à ce poste, Monsieur le Gouverneur, est une cause de fierté pour la France, et la reconnaissance de notre compétence internationale. Nous saluons votre autorité, votre compétence. Vous serez ainsi la personnalité la plus élevée en grade dans les institutions européennes, la BCE étant une institution d'essence fédérale. Comment allez-vous faire pour trouver un gouvernement économique à votre hauteur et permettre à l'Europe de développer un policy mix, qui mette en synergie le levier monétaire et le levier budgétaire ?

Comment et dans quels délais imaginez-vous enfin possible la réussite de cette synergie ? Réussite qui sera constatée le jour où nous n'attendrons plus la croissance de l'extérieur et des États-Unis, mais le jour où l'Europe sera capable de générer elle-même sa propre croissance ?

M. Jean-Claude Trichet :

Sur les relations de change, un consensus s'est manifesté lors de la réunion du G7 de Dubaï sur le fait que certaines monnaies asiatiques devraient être ré-appréciées progressivement et de manière ordonnée

Nous sommes dans un système de changes flottants sur le plan mondial depuis l'explosion du système de Bretton Woods. C'est donc la loi de l'offre et de la demande qui fait fluctuer les monnaies sur le marché. Mais nous avons le même souci des deux côtés de l'Atlantique d'agir de manière responsable et de coopérer étroitement le cas échéant.

Les déficits de plusieurs balances des paiements courants dans le monde atteignent des niveaux impressionnants, qui ne sont pas soutenables dans une perspective de long terme ; mais ce constat est fait régulièrement depuis les années 80 sans que l'on ait encore observé, au contraire, une évolution plus favorable. Il est évidemment très souhaitable d'arriver à une réduction progressive de ces très grands déficits pour créer les conditions d'une stabilité convenable de l'économie mondiale.

Une meilleure gouvernance économique est une nécessité, et cette question relève de la responsabilité des exécutifs et non de la BCE. Nous pourrions et nous devrions aller plus loin qu'actuellement dans la coopération et la coordination des politiques économiques, même si, en France, je l'ai déjà dit, nous sommes quelque peu contradictoires entre notre demande de « gouvernement économique » et notre réserve à l'égard de ce que ce « gouvernement économique » pourrait nous imposer.

Sur la communication de la BCE, je dirai simplement qu'elle a été de qualité au cours de ces dernières années et que c'est maintenant reconnu. J'ajouterai que la BCE s'adresse simultanément à 12 cultures différentes dans neuf langues différentes tout en parlant aussi au reste du monde, à New York, à Tokyo et à Londres en particulier. Ceci ne doit pas être oublié.

Le différentiel de croissance entre l'Europe et les États-Unis tient aussi en partie au fait que, en ce moment, ces derniers privilégient plus la croissance que nous ne le faisons et qu'ils privilégient sans doute moins la protection et la sécurité que nous. Nous sommes dans des univers conceptuels très différents, mais ce constat ne doit pas nous empêcher de mettre en oeuvre des réformes audacieuses si nous voulons être conséquents dans notre volonté de retrouver une croissance forte.

Je ne crois pas que le succès des « Trente Glorieuses » repose sur une monnaie faible. D'abord parce que la monnaie n'a pas toujours été faible pendant cette période, souvenons-nous du redressement monétaire et financier mené à bien par le Général de Gaulle. Ensuite parce que les années allemandes équivalentes, dans un contexte de monnaie stable, ont été encore plus glorieuses que les nôtres. Enfin, précisément, parce que la période de monnaie très stable entre 1958 et 1969 a été, pour la France, une longue période particulièrement brillante sur le plan économique. En réalité, la France n'est pas attachée à la monnaie instable ; sa monnaie a été très stable pendant tout le XIXe siècle, puis entre les deux guerres mondiales, et, après la seconde guerre mondiale, pendant deux longues périodes (1958-1969 et 1987 à aujourd'hui), entrecoupées de deux périodes d'instabilité. Les « Trente Glorieuses » ont été elles-mêmes le résultat, pour l'essentiel, d'une « réforme structurelle » majeure, celle du transfert massif d'une très grande partie de la population agricole vers le monde de l'industrie et des services.

Ce qui est nouveau, avec l'euro, c'est une plus grande sécurité des investisseurs qui, dans l'espace européen, sont désormais à l'abri des crises monétaires, des troubles de changes. Mais pour la relation avec le dollar, nous restons dans la même situation d'instabilité qu'avant l'euro. Quant aux trois pays européens qui sont en dehors de l'euro, leur succès s'explique largement en Grande-Bretagne, comme en Suède et au Danemark, par des réformes structurelles et pas du tout par des politiques monétaires qui seraient plus « accommodantes » que les nôtres. D'ailleurs la livre sterling a été constamment plutôt surévaluée que sous-évaluée par rapport à l'euro et ses taux d'intérêt ont été constamment plus élevés que les nôtres. Quant au Danemark, il suit la même politique monétaire que la BCE.

En matière de recherche, je suis convaincu qu'il faut s'engager de manière résolue car l'effort de la France et celui de l'Europe sont insuffisants. Il est clair que nous avons un important retard qui se creuse, non seulement vis-à-vis des États Unis, mais aussi probablement du Japon. Les États Unis, en particulier, s'appuient à la fois sur leur effort militaire, qui comprend une énorme poussée technologique, et sur une considérable immigration de scientifiques de haut niveau venant de Chine, d'Inde et de l'ensemble de l'Asie.


Cette réunion s'est tenue en commun avec la commission des Finances, du Contrôle budgétaire et des Comptes économiques de la Nation.