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Les réunions de la délégation du Sénat pour l'Union européenne

31 mai 2000


Relations extérieures - Politique étrangère et de sécurité commune

Audition de Monseigneur Jean-Louis Tauran, Secrétaire du Saint-Siège pour les relations avec les Etats

- réunion en commun avec la commission des affaires étrangères et élargie aux membres du groupe sénatorial France - Saint-Siège

 


Relations extérieures

 

Audition de Monseigneur Jean-Louis Tauran, Secrétaire du Saint-Siège pour les relations avec les Etats

Compte rendu sommaire

Mgr Jean-Louis Tauran :

Mon propos se voudrait un témoignage sur la spécificité du service que le Saint-Siège se propose d'offrir à la communauté des nations. S'adressant au corps diplomatique venu lui présenter ses voeux, le 9 janvier 1995, le pape Jean-Paul II précisait " la raison d'être " du Saint-Siège au sein de la communauté des nations : " être la voix qu'attend la conscience humaine, sans minimiser pour cela l'apport des autres traditions religieuses ".

Il est important de préciser d'emblée que le sujet qui entre en contact avec les acteurs de la vie internationale n'est pas l'Eglise catholique comme communauté de croyants, ni l'Etat de la Cité du Vatican -minuscule Etat-support qui assure avec un minimum de corps la liberté spirituelle du pape-, mais bien le Saint-Siège, c'est-à-dire le pape et la curie romaine, autorité spirituelle et universelle, centre unique de communion. Un sujet souverain de droit international, de caractère religieux et moral.

Il est intéressant de relire l'histoire pour découvrir que la représentation pontificale est née dans un contexte ecclésial : la célébration des conciles oecuméniques, donc avant même que les papes disposent d'un véritable pouvoir temporel. Bien avant l'emploi du titre, l'expression " nonce apostolique " au sens moderne du terme (c'est-à-dire muni de lettres de créances pour l'Empereur de Constantinople Théodose et d'une lettre de pouvoirs auprès de la hiérarchie locale, représentée par le Patriache Marcien), remonte en 453, à la fin du concile de Chalcédoine, en la personne de Julien de Cos. Par la suite, des évêques locaux représenteront le pontife romain et c'est vers la fin du IXème siècle que l'on assistera à la naissance des Légats que Rome enverra vers les différentes nations pour leur permettre d'avoir une plus grande marge de manoeuvre que le clergé résident, à l'égard des autorités civiles locales.

Avec le XVIème siècle la vie internationale connaît une mutation substantielle : l'Etat-nation fait son apparition. Il acquiert une personnalité propre et bien définie. Il n'hésite pas à s'affronter de manière de plus en plus violente avec ses voisins. Et la diplomatie s'adapte à cette nouvelle réalité : à l'agent secret qui intrigue succède l'agent informateur qui se fait connaître et tâche d'obtenir la confiance. Les princes adopteront la formule que la République de Venise avait mis au point avec ses comptoirs en Orient. On voit donc le représentant diplomatique arriver avec éclat, avoir son hôtel et sa chancellerie. Les papes vont aussitôt s'adapter à la situation et s'inspirer eux aussi du modèle vénitien. Ainsi apparaissent les premières nonciatures, ayant à leur tête un archevêque venant de Rome : 1500 à Venise et Paris ; 1513 à Vienne. Il est intéressant de noter l'intuition qu'eurent les papes en fondant en 1701 la première " Académie diplomatique " pour former des ecclésiastiques à leur tâche de représentants pontificaux. Depuis trois siècles, elle fonctionne encore dans le palais Severoli, piazza della Minerva, qui la vit naître !

Les rapports en provenance de ces nonciatures, contrairement à la légende, traiteront surtout de questions religieuses. Après la Réforme, les diplomates pontificaux eurent à s'occuper des intérêts spirituels de l'Eglise dans le cadre de la Contre Réforme initiée par le Concile de Trente en 1545. Souvent ils auront aussi à défendre la liberté de l'Eglise contre les prétentions des princes. Ils veilleront aussi au respect des normes canoniques. La diplomatie pontificale sera toujours un instrument technique dont les papes se serviront pour assurer -et si besoin défendre- les droits des Eglises locales. Cela n'empêchera pas le Saint-Siège de participer aussi aux négociations de paix, notamment au XVIIème et XVIIIème siècle : Munster, Osnabrück, paix des Pyrénées, paix d'Aix La Chapelle, traité d'Utrecht, de Radstatt ou même d'organiser la résistance contre les Turcs. Si, après le Traité de Westphalie et plus encore au XVIIIème siècle avec l'invasion répétée des Etats pontificaux, l'action diplomatique pontificale s'estompe quelque peu, le Congrès de Vienne de 1815 lui redonnera tout son lustre. Il est intéressant de noter que la reconnaissance singulière qui sera accordée alors au pape (qui à cette époque est également un souverain temporel) sera motivée par le fait qu'il est essentiellement le chef spirituel de l'Eglise catholique, comme le soulignera avec clarté Talleyrand qui présentera au comité de rédaction du Congrès une motion, approuvée d'ailleurs sans difficulté : " par égard aux principes religieux et aux puissances catholiques (Autriche, France, Espagne et Portugal), ils consentent à ce qu'il ne soit rien innové quant au pape " (il s'agissait de la préséance de droit du représentant pontifical). Ce que la communauté internationale a pris en considération c'est la Papauté, une puissance morale sui generis : voilà ce qui émerge de cette rapide rétrospective historique.

Des événements successifs vont le confirmer : entre 1870 et 1929 (création de l'Etat de la Cité du Vatican), alors que les papes seront dénués de toute souveraineté temporelle, ils continueront à exercer le droit actif et passif de légation. Comme l'a écrit Jean Gaudemet : " l'épreuve fut la preuve " !

Jamais, au moins depuis le haut Moyen-Age, personne n'a contesté la légitimité internationale du Saint-Siège, ni les soviétiques hier, ni les chinois aujourd'hui.

Aujourd'hui, justement, que dit le Saint-Siège aux 172 pays qui entretiennent des relations diplomatiques avec lui ou aux organisations internationales gouvernementales auprès desquelles il a accrédité un observateur ou un représentant ?

1. Il rappelle, en toute circonstance, la priorité de la personne humaine et de ses droits à tous les stades de sa vie biologique. Il rappelle aussi que tous doivent avoir les mêmes possibilités en matière de sécurité, de travail et de culture. Non pas parce que l'Etat concéderait de tels droits, mais parce qu'ils sont inhérents à la personne humaine et universels. Parmi ces droits innés et fondamentaux, le Saint-Siège accorde évidemment une importance particulière à la liberté de conscience et de religion, expression de la dimension spirituelle de la personne humaine. Un droit tellement fondamental que le pape Jean-Paul II aime à répéter que, quand il est nié ou mis en péril, ce sont toutes les autres libertés et droits qui sont aussi niés ou menacés. Cette insistance sur la priorité de la personne humaine nous permet aussi de signifier à nos interlocuteurs que l'homme demeure toujours l'objet et la fin de toute l'activité politique.

2. Un autre point, cher à la diplomatie pontificale, est la promotion de la démocratie. Vous connaissez tous la part que le pape a pris dans l'évolution des sociétés du centre et de l'est de l'Europe vers la démocratie ! Selon l'enseignement social de l'Eglise, démocratie veut dire participation des citoyens aux choix de société, possibilité de sanctionner les gouvernants et solidarité, chacun étant responsable de tous. Le pape a souvent répété aussi que, pour être vraiment féconde, la démocratie doit reposer sur des valeurs proprement humaines. Je me permets de citer l'encyclique " Centesimus annus " : " Une démocratie authentique n'est possible que dans un Etat de droit et sur la base d'une conception correcte de la personne humaine... S'il n'existe aucune vérité dernière qui guide et oriente l'action politique, les idées et les convictions peuvent être facilement exploitées au profit du pouvoir. Une démocratie sans valeurs se transforme facilement en un totalitarisme déclaré ou sournois, comme le montre l'histoire ".

3. Refuser la guerre et sauvegarder la paix. Voilà encore un domaine où les diplomates du Saint-Siège ont été particulièrement actifs. L'intérêt manifesté envers le processus de paix au Moyen-Orient, la médiation papale pour résoudre le différend qui opposait l'Argentine et le Chili au sujet de la zone australe ou encore la parole de Jean-Paul II, au moment de la guerre du Golfe en 1991 : " la guerre, une aventure sans retour " et le conseil donné lors de l'opération de l'OTAN au Kosovo : " il n'est jamais trop tard pour négocier " sont autant de témoignages à cette culture de la paix dont le Siège apostolique s'est fait souvent l'apôtre durant le siècle qui s'est à peine conclu.

Dans toutes ces circonstances, le pape et ses collaborateurs ont eu à coeur d'inviter les parties à privilégier le dialogue et la négociation, seuls instruments dignes de l'homme pour résoudre les inévitables conflits entre personnes ou nations. Cela suppose que l'on prenne soin de regarder l'autre, de comprendre ses aspirations et son histoire personnelle et collective, que l'on progresse sur le chemin d'un désarmement qui soit autre chose que l'équilibre de la terreur, que l'on réfléchisse avec responsabilité sur le commerce des armes. Voilà pourquoi le Saint-Siège, puissance désarmée s'il en est, a adhéré au traité de non prolifération des armes nucléaires à Moscou, en 1971, à la convention d'interdiction de armes chimiques ici même à Paris, en 1993, ou encore à la convention bannissant les mines antipersonnel à Ottawa, en 1997.

4. Enfin, le Saint-Siège ne manque jamais une occasion pour manifester son estime et sa confiance dans le droit international. Nous sommes, en effet, en possession aujourd'hui d'un patrimoine juridique tout à fait remarquable, fruit d'ailleurs d'amères et tragiques expériences de l'histoire des hommes. Je pense par exemple aux textes fondateurs de l'ONU, du Conseil de l'Europe, de l'Organisation de la Sécurité et la Coopération en Europe. On peut aussi mentionner des concepts nouveaux comme le droit d'" intervention humanitaire " ou l'élaboration des " droits des minorités ". Le Saint-Siège est d'avis que, si le droit avait été appliqué par tous, bien des crises auraient été et seraient évitées. Seule une application rigoureuse du droit en toutes circonstances permettra d'éviter que les plus faibles soient victimes de la mauvaise volonté, de la violence et des manipulations des plus forts. Il faut absolument que la force de la loi prévale sur la loi de la force !

Si nous pensons à la contribution que le Saint-Siège s'est efforcé d'offrir pour aider à mettre un terme aux crises et à la violence en Afrique, au Moyen-Orient, en Amérique latine, en Asie ou en Europe, on peut facilement énumérer les convictions qui ont guidé les papes et leurs collaborateurs : la violence ne résoudra jamais les conflits entre personnes et groupes humains : la violence engendre la violence ; si l'on sacralise la race, la religion ou un parti politique, on en arrive rapidement à la logique de la tribu et de la loi du plus fort ; on ne peut pas affirmer ses droits et les défendre en piétinant ceux de ses frères en humanité ; tous les hommes sont membres d'une même famille, fils d'un même père et, de ce fait, aucune nation ne sera jamais en mesure d'assurer sa propre sécurité et le bien-être de son peuple en s'isolant des autres.

Le temps est venu de conclure. J'aimerais avoir été suffisamment convaincant pour laisser apparaître la " diplomatie pontificale " comme un " service de la conscience ", pour reprendre l'expression du pape Jean-Paul II citée au début de mon intervention. Et j'achèverai mon propos en laissant la parole, une fois encore, au pape. N'est-il pas après tout le premier agent diplomatique du Saint-Siège ? Nous sommes le 10 janvier de l'an 2000. Devant plus de cent diplomates venus lui présenter leurs voeux, Sa Sainteté arrive à la fin de son discours et affirme : " La vie prend corps dans nos choix quotidiens. Et les responsables politiques, parce qu'ils ont le rôle de gérer " la chose publique ", peuvent par leurs options personnelles et par leurs programmes d'action orienter des sociétés entières vers la vie ou vers la mort. C'est pourquoi les croyants, et les fidèles de l'Eglise catholique en particulier, considèrent de leur devoir de participer activement à la vie publique des sociétés dont ils sont membres. Leur foi, leur espérance et leur charité constituent des énergies supplémentaires et irremplaçables pour que non seulement ne manquent jamais le souci de l'autre, le sens de la responsabilité et la défense des libertés fondamentales, mais aussi pour faire percevoir que le monde et notre histoire personnelle et collective sont habités par une présence. Je revendique donc pour les croyants une place dans la vie publique parce que je suis convaincu que leur foi et leur témoignage peuvent rassurer nos contemporains souvent inquiets et sans repères, et que, malgré les échecs, la violence ou la peur, ni le mal ni la mort n'auront le dernier mot ".

Le Saint-Siège au service des hommes et des nations, pour les aider à cheminer ensemble sur les sentiers de la vie et de l'espérance, telle est dans le fond la motivation qui est à la base de la présence et de l'action du Saint-Siège sur la scène internationale. Ceux qui d'entre vous ont une certaine familiarité avec le christianisme n'en seront pas surpris : le chrétien ne croit pas à la fatalité de l'histoire. Il sait qu'avec l'aide de Dieu, l'homme peut changer la trajectoire du monde !

M. Hubert Haenel :

Monseigneur, je souhaiterais connaître, en ma qualité de président de la délégation pour l'Union européenne, votre appréciation sur les enjeux que représentent pour l'Union les prochains élargissements et la réforme institutionnelle. Je souhaiterais, en particulier, des précisions sur les attentes de la diplomatie vaticane vis-à-vis de la prochaine présidence française -notamment au regard de la préparation de la future charte des droits fondamentaux-, et sur la position du Saint-Siège à l'égard de plusieurs questions liées à l'actualité européenne : la déclaration de M. Joshka Fisher sur l'avenir institutionnel de l'Europe, les conditions d'un rapprochement entre l'Europe et les Balkans, la possible intégration de la Turquie à l'Union et, enfin, la confrontation des valeurs occidentales avec l'islam.

Mgr Jean-Louis Tauran :

S'il n'appartient pas au Saint-Siège d'apporter des solutions techniques, il lui revient en revanche de faire valoir certaines convictions. Je rappellerais que Pie XII était favorable à la constitution, en Europe, d'une entité juridique supérieure aux égoïsmes nationaux. Paul VI avait, pour sa part, souligné que l'Europe devait être vécue avant d'être définie sur le plan institutionnel. Par ailleurs, la participation du Saint-Siège à la Conférence sur le sécurité et la coopération en Europe (CSCE) fut une occasion privilégiée de rappeler la position de l'Eglise sur les évolutions du continent européen et a permis, en particulier, d'obtenir, dans le cadre de la déclaration de Vienne de 1978, la reconnaissance de la liberté religieuse. Pour le pape Jean-Paul II, convaincu de la nécessité de l'élargissement, l'Europe doit respirer " avec deux poumons ", l'Orient et l'Occident, mais la construction européenne ne doit pas effacer l'histoire particulière de chaque nation ; le pape considère que les racines chrétiennes de l'Europe font partie de son identité et que l'Union européenne ne saurait se réduire à un seul marché.

Je considère que le discours de M. Joshka Fisher a posé les vrais problèmes auxquels l'Union européenne est confrontée.

Concernant la situation dans les Balkans, je reviens d'une mission en Bosnie-Herzégovine, où j'ai pu constater que les populations civiles souhaitaient coexister dans la paix. Le retour des réfugiés constitue une priorité, même s'il se heurte aujourd'hui à de nombreuses difficultés liées notamment aux destructions subies par le pays. La reconstruction de l'économie constitue désormais une étape indispensable après la réparation des dommages causés aux infrastructures. Les accords de Dayton ont malheureusement pris acte de la situation résultant du nettoyage ethnique, mais il n'y avait sans doute pas d'alternative à ce règlement de paix. Je voudrais insister sur l'action exemplaire de l'Eglise catholique, qui s'efforce de favoriser la réconciliation. Je pense que le statu quo dans cette région perdurera tant que les forces internationales resteront sur place. Il est désormais essentiel de développer, à travers l'éducation des jeunes, une culture de la paix.

M. Jean Chérioux, Président du groupe sénatorial France-Saint-Siège :

Je voudrais obtenir des précisions sur la position de l'Eglise vis-à-vis des pays en développement, notamment sur le problème de la dette, ainsi que votre appréciation sur l'évolution du Timor oriental.

Mgr Jean-Louis Tauran :

Le Vatican plaide pour une remise partielle et un rééchelonnement de la dette, tout en insistant sur la nécessité d'une bonne utilisation de l'aide apportée par les bailleurs de fonds. L'Eglise considère la mondialisation comme un fait et la liberté économique comme une orientation positive, même si celle-ci devrait être équilibrée par l'élaboration de normes internationales inspirées par la justice et la solidarité. A cet égard, je pense qu'il est nécessaire de favoriser le transfert des connaissances vers les pays en développement et d'encourager une plus grande ouverture des marchés des pays riches.

L'intervention de la communauté internationale au Timor oriental a été positive, mais celle-ci doit désormais prendre en considération l'attachement des Timorais à leur culture et leurs valeurs propres et leur aspiration à devenir les artisans de leur propre indépendance.

M. Daniel Hoeffel :

Si les valeur humanistes et spirituelles ont été les principes fondateurs de la construction européenne, l'Union européenne parait aujourd'hui davantage reposer sur des considérations économiques et techniques ; l'Union s'interroge sur ses valeurs et les moyens de mobiliser de nouveau l'opinion en sa faveur. Peut-on concevoir une Europe solide sans la fonder sur un véritable système de valeurs ?

Mgr Jean-Louis Tauran :

Je partage ces préoccupations. Je tiens à rappeler l'importance du message culturel délivré par les Européens, notamment à travers l'action des missionnaires dans le monde entier, et je tiens à souligner qu'il ne peut y avoir une Europe sans âme. Je regrette l'affaiblissement de l'enseignement de l'histoire dans nos écoles, discipline essentielle dans la formation de la jeunesse.

M. Aymeri de Montesquiou :

Je souhaiterais savoir si la violence peut constituer un juste recours lorsque toutes les tentatives pacifiques pour résoudre un conflit ont été épuisées. Par ailleurs, je voudrais connaître l'appréciation que porte le Vatican sur l'avenir de la Palestine. Enfin, je me demande si le prosélytisme peut être considéré comme une forme de " violence douce ".

Mme Danielle Bidard-Reydet :

Ma question porte sur le statut de la ville de Jérusalem qui constitue une capitale spirituelle, mais aussi temporelle, revendiquée comme telle par les Israéliens et les Palestiniens. Je considère qu'un règlement de paix doit reposer sur la reconnaissance de la dignité de tous les peuples et je souhaite connaître la position du Saint-Siège sur cette question.

Mgr Jean-Louis Tauran :

L'Eglise a toujours reconnu la légitime défense, mais elle s'interroge sur les conséquences de la guerre compte tenu des capacités de destruction que permettent les armements modernes. Jean-Paul II lui-même a souligné que la guerre était souvent à l'origine d'autres conflits. Si le Saint-Siège n'a jamais condamné l'intervention de l'OTAN au Kosovo, la guerre n'apparaît pas le moyen le plus efficace de résoudre les différends entre Etats.

Concernant la situation au Proche-Orient, l'égalité des droits entre les peuples doit prévaloir. La communauté internationale ne pourra jamais reconnaître la légitimité de la possession de territoires acquis par la force. Si la question du statut de Jérusalem doit être réglée, dans sa dimension territoriale, dans le cadre d'une négociation bilatérale entre Palestiniens et Israéliens, elle doit être traitée, dans sa dimension spirituelle, dans un cadre associant la communauté internationale, appelée à se porter garante d'un statut juridique international sur la base du " corpus separatum " reconnu par la résolution 121 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui consacre le caractère unique et sacré de cette ville. A ce propos, les sanctuaires de Jérusalem ne doivent pas être considérés comme des musées, mais comme des lieux sacrés insérés dans des communautés humaines.

M. Pierre Biarnès :

Quelles sont actuellement les relations entre l'Eglise et la Chine ?

Mgr Jean-Louis Tauran :

Le Vatican s'efforce de rétablir le lien avec une église schismatique, soutenue par le pouvoir en place, et une église fidèle à Rome et condamnée à une certaine clandestinité. A cet égard, si la nonciature a été transférée à Taiwan, le Saint-Siège est prêt à rétablir sa représentation à Pékin dès que les conditions le permettront. Je regrette toutefois qu'il n'y ait pas de contacts suivis avec les autorités de la Chine continentale, mais il faut convaincre ces dernières que la désignation d'évêques par le pape ne constitue en rien une ingérence dans les affaires intérieures de leur pays. Si le Président Jiang Zhemin n'est pas hostile à une évolution, son entourage ne montre guère de volonté d'ouverture ; en tout état de cause, ce dossier, qui concerne quelque 11 millions de catholiques, ne constitue pas une priorité pour la Chine. Enfin, les autorités chinoises ordonnent des évêques plutôt jeunes -dont la formation intellectuelle et la personnalité morale paraissent du reste difficilement contestables- de sorte qu'une normalisation ultérieure avec le Vatican, pourrait conduire en fait à une légitimation du clergé en place.

M. Xavier de Villepin :

Je souhaiterais vous poser deux questions. La première sur l'évolution des liens entre chrétiens et musulmans et la seconde sur le problème du désarmement.

Mgr Jean-Louis Tauran :

En ce qui concerne la première question, il convient de se montrer prudent sur ce sujet, dans la mesure où la dimension théologique, pourtant indispensable, du dialogue n'a pas encore été abordée. De plus, la diversité des sensibilités au sein de l'islam, constitue un élément de complexité supplémentaire.

Sur la seconde question, je vous répondrai que le Vatican souhaite un désarmement effectif, car le principe de la dissuasion, fondé sur l'équilibre des forces, ne peut constituer qu'une étape dans ce processus.