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France-Israël : Regards croisés sur l'innovation technologique

8 juin 2018 : France-Israël : Regards croisés sur l'innovation technologique ( rapport de groupe interparlementaire d'amitié )

TABLE RONDE 2 - LA START-UP NATION ET LA FRENCH TECH EN ACTION

Modérateur : Mme Élisabeth LAMURE, présidente de la délégation sénatoriale aux entreprises, sénateur du Rhône

Ont participé à cette table ronde :

M. Stéphane CHOUCHAN, Ambassadeur French Tech Israël, Conseiller du commerce extérieur et directeur pays pour Israël de STMicroelectronics

M. Éric COHEN, fondateur et Président-directeur général du groupe Keyrus

Mme Valérie HOFFENBERG, Présidente du Connecting leaders club

M. Stéphane LASFARGUE, Directeur général du processus d'innovation et du développement durable du groupe Renault

M. Raphaël LAYANI, Directeur des ventes chez Mobileye

M. Jean-David UZAN, Directeur commercial France de Trucknet

Mme Élisabeth LAMURE - Mesdames et Messieurs, après avoir croisé les regards de la France et d'Israël en matière d'innovation, nous allons à présent croiser nos expériences communes.

Je suis entourée de six intervenants qui ont tous des parcours riches et variés. Ils ont en commun d'être engagés sur des projets innovants partagés par les entreprises de nos deux pays.

L'enjeu de cette table ronde est donc de saisir sur le terrain des exemples de partenariats franco-israéliens réussis, et d'imaginer comment nous pouvons encore innover ensemble.

Cette démarche, qui consiste à écouter le terrain pour éclairer l'avenir, est exactement celle de la délégation sénatoriale aux entreprises, que j'ai l'honneur de présider. Cette délégation a été créée en 2014, sous l'impulsion du Président du Sénat. Gérard Larcher a ainsi voulu faire entendre la voix des entreprises au Sénat.

Pour ce faire, nous rencontrons les entreprises là où elles sont, nous les écoutons et nous essayons ensuite d'accompagner leurs souhaits au plan législatif. C'est en quelque sorte la plus-value de cette délégation. Nous écoutons également nos entrepreneurs à l'étranger. Il est en effet instructif de comparer les environnements des affaires.

Je suis ravie de pouvoir accompagner cette table ronde au plus près des entreprises françaises et israéliennes engagées dans des projets communs. Nous avons la chance d'avoir ici des acteurs de cette relation dynamique entre la France et Israël en matière d'innovation.

Je voudrais d'abord donner la parole à ceux qui représentent des entreprises israéliennes qui misent sur la France.

Je me tourne vers M. Layani, qui dirige les ventes chez Mobileye. Mobileye, c'est une success story qui commence en 1999 en Israël. La société est aujourd'hui leader mondial dans le domaine de la vision et de l'intelligence artificielle, de l'analyse des données, ainsi que dans la localisation et le mapping, qui trouvent leur application dans les systèmes d'aide à la conduite de véhicules autonomes. Les produits Mobileye équipent aujourd'hui les véhicules de plus de vingt constructeurs automobiles.

Vous cherchez aujourd'hui à développer des partenariats avec les sociétés françaises dans le secteur de la mobilité, notamment Keolis ou Transdev.

Ma question sera simple : pourquoi la France ? Qu'est-ce qui vous a conduits à chercher des partenariats avec ces deux acteurs français ? Envisagez-vous des partenariats avec d'autres acteurs de la mobilité ?

M. Raphaël LAYANI - Certains d'entre vous connaissent peut-être déjà Mobileye ou ont déjà eu l'occasion de conduire une voiture équipée de notre système d'aide à la conduite, en Israël ou ailleurs.

Mobileye a été créé il y a une vingtaine d'années afin d'aider le conducteur à réduire le risque d'accident. Un capteur positionné sur le pare-brise analyse les dangers de la route et prévient le conducteur. Mobileye équipe aujourd'hui la plupart des véhicules dans le monde.

On peut également installer les systèmes Mobileye sur n'importe quel véhicule en circulation. Il n'est donc pas nécessaire de changer de véhicule pour bénéficier d'une option d'assistance en direct de la conduite.

En Europe, Mobileye compte des équipes en Allemagne et au Royaume-Uni, ces marchés étant historiquement très matures de ce point de vue.

La France apparaît à présent comme l'un des marchés stratégiques pour le développement de Mobileye, pour des raisons très simples : la première, c'est la taille du marché et le nombre très important de véhicules. En outre, les statistiques de sécurité routières révèlent malheureusement un trop grand nombre d'accidents et de victimes. C'est pourquoi nous réalisons aujourd'hui de grands efforts pour aborder le marché français.

Celui-ci se divise en deux. On équipe en premier lieu les flottes de véhicules des entreprises, ainsi que les bus ou les bennes à ordures ménagères avec des systèmes différents de ceux des voitures destinés à détecter les angles morts causés par la taille des véhicules.

Les villes et les opérateurs de transport représentent en second lieu un marché nouveau. La France compte des champions mondiaux dans ce secteur, comme Transdev ou Keolis. Il existe un énorme potentiel sur le territoire.

Mme Élisabeth LAMURE - Avez-vous d'autres partenariats en vue hormis ces deux grandes entreprises ?

M. Raphaël LAYANI - Beaucoup d'autres !

Mme Élisabeth LAMURE - Je me tourne vers M. Uzan, qui va lui aussi nous faire partager son expérience.

Vous êtes directeur commercial pour la France d'une toute jeune société israélienne, Trucknet, plateforme d'échange automatisé entre transporteurs.

L'objet de Trucknet est de mettre en commun les moyens de transport logistiques de marchandises en utilisant le principe du covoiturage. On pourrait presque dire que vous êtes le BlaBlaCar des camions.

La société a été créée en 2013. Pourquoi a-t-elle choisi la France pour commencer son internationalisation ? Est-ce la meilleure porte d'entrée pour accéder au marché européen ? Rencontrez-vous des difficultés pour comprendre ou pénétrer l'écosystème français ?

M. Jean-David UZAN - Nous avons décidé de nous implanter dans un premier temps sur le marché français après avoir été sélectionnés par le gouvernement israélien, par l'intermédiaire de notre président, Hanan Friedman, pour représenter Israël à la COP 21.

Notre solution est en effet bonne pour l'environnement puisqu'elle permet de réduire le nombre de camions sur les routes en optimisant les transports. Afin d'éviter que les camions roulent à vide après avoir livré leur chargement, nous avons développé un système permettant à toutes les sociétés de transport d'entrer en contact avec des clients par le biais de notre plateforme.

M. Manuel Valls nous a apporté tout son soutien, ainsi que M. Mounir Mahjoubi. Ceci nous a permis de rencontrer Business France et d'ouvrir des portes sur le marché français. Grâce à l'engouement de la France pour la technologie et l'environnement, le marché était prêt à accueillir notre solution.

D'autres pays nous ont également contactés pour développer notre solution, mais le feeling que nous avons ressenti nous a donné envie d'avancer dans cette direction, qui est apparue comme la meilleure solution pour nous.

Mme Élisabeth LAMURE - Qu'en est-il par rapport au marché européen ?

M. Jean-David UZAN - La France n'est pas leader en matière de transport en Europe, mais elle fait partie des très grosses structures. Nous travaillons avec 45 000 sociétés de transport, soit 4 millions de camions.

Le marché français est parfait pour développer le marché européen. Israël est en effet la start-up nation, et nous savons que la France a très envie d'être derrière nous. C'est la raison de tous ces partenariats avec Israël. Nous avons estimé possible de percer sur le marché français. Nous n'aurions peut-être pas eu autant de soutien de la part d'autres gouvernements.

Mme Élisabeth LAMURE - Avez-vous rencontré des difficultés liées à la particularité de l'écosystème français ?

M. Jean-David UZAN - Nous en rencontrons tous les jours en tant que jeune société, car nous avons naturellement des points à perfectionner.

Ces difficultés proviennent du fait que la start-up nation va très vite. Les sociétés françaises ne se sont pas encore adaptées à ce rythme.

On attend donc parfois des réponses qui nécessitent plus de temps, ce qui est normal. Nous avons la chance d'avoir beaucoup de soutiens qui nous font progresser tous les jours.

Mme Élisabeth LAMURE - Merci de souligner ces points forts. Il nous faut maintenant améliorer nos points faibles.

M. Jean-David UZAN - J'espère que nous allons réussir et que l'expérience que nous sommes en train de créer avec Trucknet et le Gouvernement français va permettre à d'autres sociétés israéliennes de bénéficier de cet écosystème.

Mme Élisabeth LAMURE - Je me tourne vers la partie française et vers M. Chouchan, qui travaille pour STMicroeletronics en Israël depuis plus de dix ans. Cette société est née en 1987 de la fusion du français Thomson Semiconducteurs et de la société italienne SGS.

Elle développe, fabrique et commercialise des puces électroniques. STMicroelectronics est devenue l'un des tout premiers acteurs mondiaux du secteur économique de la production de semi-conducteurs. Votre groupe est partenaire de plusieurs start-up israéliennes et vous venez de fonder à Tel Aviv, en tout début d'année, un programme d'accélérateur de start-up, ST-up.

Pourquoi avoir misé sur Israël ? Qu'attendez-vous du soutien de STMicroelectronics à l'accélération de start-up dans le hardware avec ce nouveau programme ? Que retirez-vous des partenariats déjà noués avec les start-up israéliennes ?

M. Stéphane CHOUCHAN - STMicroelectronics est un fabricant de semi-conducteurs. Ce n'est pas habituel dans le monde des start-up, qui produisent plutôt des logiciels ou autres.

L'ADN de STMicroeletronics est surtout son orientation stratégique, qui fait que l'on est aujourd'hui en phase avec le monde des start-up dans le semi-conducteur et dans l'électronique en Israël. L'internet des objets et la mobilité intelligente sont en effet en adéquation totale avec le portefeuille de compétences de STMicroelectronics.

STMicroelectronics est un des leaders européens du semi-conducteur, avec un chiffre d'affaires de 8,35 milliards de dollars en 2017 et 120 millions de dollars domestiques en Israël, ce qui fait de STMicroeletronics l'un des plus grands acteurs du semi-conducteur en Israël.

Il fallait cependant ouvrir le partenariat à d'autres projets. C'est pourquoi nous sommes allés vers les start-up et d'autres grands groupes.

Nous menons depuis plus de quinze ans des partenariats avec Mobileye ou Valens, mais nous nous sommes également stratégiquement rapprochés de Cisco, Mellanox ou autres. Nous partageons également des projets avec des centres de design. Nous ne sommes en effet pas toujours facilement identifiables. Or les centres de design constituent parfois une aide précieuse dans ce domaine.

Nous menons aussi des partenariats avec les universités, comme le Technion ou l'université de Tel-Aviv. Pour cela, nous détectons des talents, du savoir-faire, des technologies en avance de phase. Il est aisé de miser sur ces secteurs. Il s'agit d'un rapport d'entrepreneuriat et d'un investissement technologique à long terme.

Comment STMicroelectronics gère-t-elle son implantation en Israël ? Ainsi que vous l'avez rappelé, nous y avons ouvert un accélérateur. Les grands groupes et les PME considèrent encore Israël sous un angle qui n'est pas toujours technologique ni économique.

En ce qui nous concerne, il s'agit d'un partenariat technologique. Après avoir ouvert un centre de ventes en 2002 et un centre de recherche et développement en 2012, il nous est apparu logique d'ouvrir un centre d'innovation en 2018.

Les petites start-up ou les groupes innovants ne bénéficient pas toujours d'une entrée chez STMicroeletronics. Convaincre des départements nécessite énormément de temps. Nous favorisons donc l'accès à la technologie, aux centres de recherche et développement, aux unités commerciales, aux manufactures, qui font défaut à la plupart des sociétés israéliennes. Dans le monde du semi-conducteur, cette expertise est d'une grande valeur.

Nous leur offrons surtout un accès direct à notre partenariat stratégique avec les investisseurs ou les grands groupes automobiles ou industriels, ce qui représente pour eux un gain de temps énorme. Nous jouons en quelque sorte le rôle de « grand frère technologique », qui rend possible des projets parfois assez ambitieux du point de vue industriel.

Mme Élisabeth LAMURE - Monsieur Lasfargue, vous travaillez chez Renault depuis vingt ans.

Votre groupe est allié à Nissan, qui figure parmi les constructeurs automobiles intégrant les produits Mobileye dans leurs véhicules, et vous dirigez depuis 2011 le processus de co-innovation que Renault a engagé avec ses fournisseurs. Vous faites partie de l'équipe qui est à l'origine de la création de l'Open Innovation Lab de Renault en Israël.

Comment votre mission au service de l'innovation dans ce grand groupe automobile français vous a-t-elle conduit à vous tourner vers Israël ? Comment envisagez-vous vos relations avec les start-up israéliennes, d'abord sous forme de co-innovation, et peut-être plus tard sous forme de rachat ?

M. Stéphane LASFARGUE - On a reproché aux grands groupes d'être lents en termes de décisions ou de réactions. Le reproche que l'on peut faire aux start-up israéliennes est d'être trop rapides !

Mon rôle chez Renault est de permettre la liaison entre l'interne et l'externe, et d'aider des start-up, des universités ou des entreprises à promouvoir l'innovation.

Je suis chargé de trouver les relais internes pour profiter de ces innovations. Je suis en fait acheteur à mon compte. J'achète les innovations cinq ans à l'avance. Il s'agit d'établir une relation commerciale dans la durée pour être sûr de ne pas perdre la start-up durant le processus. Ce temps est en effet nécessaire pour qu'une innovation s'impose dans le secteur automobile. Il convient donc de contractualiser, même si ce n'est guère aisé. Dès lors, on parle de propriété intellectuelle, d'exclusivité, de communication, chose difficile avec une jeune start-up qui a envie de développer son produit, de se faire connaître, et va dans tous les sens.

On essaye néanmoins de fixer un cadre de co-innovation et de créer quelque chose ensemble. Nous avons besoin des start-up, mais les start-up ont besoin des grands groupes pour progresser.

Pourquoi Renault est-il implanté en Israël ? C'est une longue histoire. Fin 2014, au moment de la grande vague d'innovation, nous avons décidé de nous ouvrir à l'extérieur et de travailler ensemble.

Nous bénéficions déjà d'une expérience dans la Silicon Valley qui remonte à 2009. Cela a également correspondu au développement des besoins en cybersécurité, qui s'accentuent de plus en plus.

Je ne parle pas ici de Mobileye, ni de STMicroelectronics, qui sont des cas particuliers, avec qui il est difficile de ne pas travailler.

Nous avons la chance de bénéficier d'un importateur très dynamique en Israël, Carasso Motors. C'est lui qui nous a ouvert les portes. Nous avons également rencontré beaucoup de gens très ouverts. L'esprit friendly existe en Israël. Nous avons eu accès aux ministères, ce qui a permis de créer une relation sympathique. Avant d'entrer dans la relation commerciale, il faut en effet déjà s'apprécier.

Peu à peu, nous avons amené des experts. Nous avons répondu à des appels d'offres lancés par l'Israël National Authority dans le secteur des transports et par les open labs, que nous avons remportés. Cela a permis de trouver un financement, car les problèmes d'argent existent. Nous avons créé un fonds d'investissement qui permet à Renault, Nissan et Mitsubishi d'investir dans les start-up.

Renault dispose donc d'un faisceau convergent d'opportunités internes. Encore faut-il trouver des relais, mais la dynamique et les liens existent.

Mme Élisabeth LAMURE - Cette collaboration avec Israël était naturelle et évidente pour un grand groupe comme Renault.

M. Stéphane LASFARGUE - Il ne faut pas oublier que nous représentons aussi Nissan et Mitsubishi. La difficulté est de sortir du caractère français et d'intéresser d'autres pays, comme le Japon, par exemple, qui a d'autres opportunités.

Mme Élisabeth LAMURE - L'horizon est large !

Monsieur Cohen, vous avez fondé le groupe Keyrus en 1996. Depuis, vous dirigez ce groupe d'origine française. Vous accompagnez les entreprises dans leur transformation digitale.

Voici quelques années, vous avez ouvert un bureau en Israël. Aujourd'hui, vous disposez de votre propre accélérateur de start-up, le Keyrus Innovation Factory, qui accompagne les grandes entreprises dans leur recherche de technologies innovantes, et qui offre également aux start-up l'opportunité de proposer leurs offres à de grands groupes.

Comment Israël s'est-il imposé comme partenaire pour votre groupe ? Dans quels secteurs voyez-vous des opportunités de partenariats entre groupes français et start-up israéliennes ?

M. Éric COHEN - Notre venue en Israël s'est imposée naturellement. L'entreprise, qui a été créée en 1996, s'est immédiatement positionnée sur l'expertise dans le domaine de la data. On parlait à l'époque de systèmes d'information décisionnels. Aujourd'hui, les technologies permettent de traiter la data de manière massive et multistructurée. On parle à présent de big data, de data science. C'est le vecteur de développement de l'entreprise. Notre culture de l'innovation très forte nous permet, même si nous sommes une entreprise de conseils et de services, d'offrir les dernières technologies à nos clients. Nous sommes reconnus pour cela aujourd'hui.

Au début des années 2000, on s'est plutôt tourné vers l'Amérique du Nord, qui reste une place très importante en termes de veille technologique et de start-up. La Silicon Valley demeure selon moi le leader pour les prochaines années - même si Israël la talonne.

Nous avons d'abord détecté, aux États-Unis et au Canada, un certain nombre d'éditeurs ou de plateformes qui nous ont permis, avec l'arrivée du cloud, d'offrir de nouvelles solutions sur le marché français.

Au fil des années, nous avons répertorié les innovations technologiques susceptibles d'aider nos clients et les entreprises à se transformer. Israël s'est très vite positionné de ce point de vue dans un environnement bouillonnant.

Nous avons décidé de nous y implanter il y a une dizaine d'années afin d'y installer une veille, identifier des partenaires potentiels, notamment dans le domaine du logiciel et des cloud.

Nous nous sommes très vite rendu compte que les « GAFA » étaient déjà présents, avec des centres de recherche et développement et une vraie capacité à tester ces nouvelles technologies, le bassin d'entreprises en Israël étant un bassin de start-up. Ces clients étaient les premiers consommateurs de nouvelles technologies, notamment de big data.

À partir de 2009-2010, nous nous sommes dit qu'il nous fallait une véritable implantation locale en Israël. Nous avons recherché des cibles en vue d'une fusion-acquisition. Nous avons rencontré un certain nombre d'acteurs spécialisés dans le domaine de la data, et nous avons découvert une société assez jeune, créée par trois ingénieurs de l'université de Beer-Sheva, qui avaient eux-mêmes une expérience dans l'industrie militaire et civile. La société proposait à la fois un conseil aux entreprises en matière de nouvelles technologies, mais aussi de la recherche et développement.

En termes de business model, il était intéressant d'avoir une vision du produit et d'être capables de nous démarquer de la concurrence pour gagner de nouveaux projets.

Nous avons investi fin 2011 dans cette société et avons pris le contrôle du capital. Pour moi, il était très important de conserver les entrepreneurs au capital. Ils y sont d'ailleurs toujours.

Keyrus est un groupe international depuis son origine, présent dans une vingtaine de pays. Il compte 3 000 consultants et représente 300 millions d'euros de chiffre d'affaires. Pour cette entreprise, rejoindre le groupe Keyrus lui permettait d'exporter son savoir-faire. Le marché israélien est tout petit. On se tourne donc très vite vers l'international et les États-Unis - même si on commence à s'intéresser à l'Europe.

J'ai très vite proposé de monter un bureau aux États-Unis. Cette société possédait parmi ses clients beaucoup de start-up cotées au NASDAQ. Cela a été une très bonne opportunité pour Keyrus de s'implanter aux États-Unis.

Nous avons également abordé le marché israélien. C'est un marché très intéressant en termes d'innovations. Nous avons commencé à comprendre l'écosystème, très riche, à la fois académique, gouvernemental, etc.

Nous avons beaucoup appris et nous nous sommes attachés à apporter cette connaissance de l'écosystème israélien à nos clients, notamment français. Je rappelle que le siège de l'entreprise est en France, où nous réalisons 40 % de notre chiffre d'affaires, notamment avec de grandes entreprises.

Nous avons commencé en 2014 avec un programme permettant un co-investissement entre le chief scientist israélien et BPIFrance pour financer des projets de co-développement.

Nous avons financé un programme de recherche et développement pour une start-up spécialisée dans le big data et l'analyse prédictive liée au comportement des internautes, qui était très en avance dans ce domaine. Elle a ensuite été rattrapée par Facebook, mais elle est toujours sur le marché.

Ce qui est important pour les start-up, c'est de cultiver la persévérance, apprendre de l'échec et rebondir. Nous l'avons quant à nous vécu à travers cette entreprise et à travers d'autres qui ont connu pas mal de difficultés, mais qui cherchaient à survivre et changeaient de business model.

Nous avons commencé à constituer notre plateforme et à attirer des start-up dans l'écosystème israélien en leur proposant un go to market en Europe - et plutôt en France au départ. Nous avons appelé notre projet Keyrus Innovation Factory - KIF !

Étant présents en France, nous sommes également très à l'aise pour comprendre l'écosystème français, qui s'est bien développé depuis cinq ou six ans. Le Gouvernement a fait beaucoup d'efforts - programmes BPIFrance, CIR.

Contrairement à ce qui se dit, je trouve que la France s'est aujourd'hui considérablement adaptée, même s'il y a encore des choses à faire sur le plan fiscal, les investisseurs et le capital-risque. Certains programmes sont très intéressants et permettent d'aider les entreprises à se développer.

Je le vois tous les jours. Je monte des projets à titre personnel en tant que business angel : les mentalités changent. Un jeune sur deux qui sort des universités ou des écoles a envie de monter sa société. Cela ne veut pas dire qu'il va réussir : on ne sera pas tous entrepreneurs, mais on sent cette dynamique.

Nous sommes un laboratoire d'expériences. Nous essayons également d'amener les entreprises françaises à comprendre l'écosystème israélien, l'idée étant de se nourrir mutuellement.

Le besoin de pragmatisme, l'audace, le mélange des genres, font partie de la mentalité israélienne. C'est ce que l'ancien ambassadeur de France en Israël, Patrick Maisonnave, qualifie de « taroubal », abréviation tirée de trois mots hébreux qui expriment ces différentes notions.

Mme Élisabeth LAMURE - Merci pour cette expression très imagée et pour vos encouragements à l'égard de la France.

Je me tourne vers Mme Valérie Hoffenberg. Nous sommes ravis de la compter parmi nous. Vous présidez le Connecting leaders club. Vous avez créé d'abord et dirigé une société d'import-export, que vous avez cédée en 2000. Vous avez ensuite travaillé plusieurs années dans le domaine politique, vous forgeant ainsi un vaste réseau international que vous avez utilisé pour créer le Connecting leaders club, société de conseils globale pour les dirigeants d'entreprises, les institutions et les États.

Depuis 2015, vous avez étendu vos activités en ouvrant avec Mme Ayelet Gurman la branche israélienne de votre club. Vous êtes donc au coeur des connexions franco-israéliennes, et on sait combien le réseau est déterminant pour faire émerger les projets.

Comment rendre les deux écosystèmes plus ouverts l'un à l'autre ? Dans quelles mesures participez-vous au croisement de ces écosystèmes ? Vos activités vous permettent-elles de nous dire dans quels domaines de nouveaux partenariats franco-israéliens pourraient se nouer autour de l'innovation ? Existe-t-il des domaines plus porteurs que les autres ? La ville intelligente, les biotech, les fintech, les greentech en font-elles partie ?

Mme Valérie HOFFENBERG - Permettez-moi tout d'abord de rendre hommage à votre initiative. Aujourd'hui, énormément d'entreprises travaillent entre la France et Israël, mais ce n'était pas si évident il y a quelques années. Il a fallu l'impulsion politique de différents présidents comme Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron pour inciter les entreprises françaises à travailler avec Israël et les décomplexer. Elles ont hésité à le faire durant de nombreuses années.

Il en allait de même du côté israélien : les entreprises allaient étudier ce qui se passait aux États-Unis, en Asie et dans d'autres pays d'Europe mais ne venaient pas jusqu'alors en France.

Je le dis aux sénateurs présents dans cette salle : tous les voyages que vous pourrez faire sont importants pour resserrer les liens entre la France et Israël. C'est un tremplin pour que les entreprises françaises et israéliennes travaillent ensemble. Je vous encourage à en parler autour de vous.

Oui, le réseau est important. J'ai eu la chance d'être durant quelques années représentante spéciale du processus de paix au Proche-Orient, ce qui m'a permis de lier des contacts tant au niveau gouvernemental qu'au niveau économique. Je dois d'ailleurs dire que le milieu économique israélien a été absolument formidable. Ils ont été pour moi des partenaires précieux lorsqu'il a fallu évoquer les questions de paix avec les Palestiniens.

On ne le sait pas suffisamment, mais beaucoup d'entreprises israéliennes travaillent avec les entreprises palestiniennes pour essayer de créer des conditions favorables à une meilleure économie de part et d'autre de la frontière.

Je fais aujourd'hui beaucoup pour renforcer les relations économiques entre les uns et les autres. Les échanges humains sont fondamentaux. Il est important de bien comprendre les différences de mentalités, de temporalité. Les Israéliens ont peu de temps : à partir du moment où ils vous envoient une offre, ils attendent une réponse dans la semaine et ne comprennent pas s'ils n'en obtiennent pas !

Il faut aussi identifier les bonnes personnes. J'essaye de travailler en amont avec les entreprises pour comprendre leurs besoins et leurs attentes, afin de leur présenter les bonnes personnes.

Comment se reconnaître dans cette multitude d'entrepreneurs et de start-up ? Tous ne sont pas jeunes. Certains ont 70 ans et continuent à innover !

J'encourage les entreprises à venir sur place comprendre les besoins et travailler avec les VC - les Venture Capital - pour comprendre l'écosystème. Le rôle des VC et des incubateurs est essentiel en Israël. Il en existe de très nombreux, qui font un travail remarquable, un peu différent de la Station F que nous connaissons ici. Les VC sont plus petits, mais accompagnent les entreprises depuis le départ jusqu'à l'exit ou la vente à une autre entreprise.

Ils sont là à tous les instants, depuis le départ. Ils savent aussi trouver les investisseurs étrangers, les accompagner à l'international. Israël est un pays minuscule, mais il a créé un nombre de licornes incroyable. La taille ou le marché ne sont donc pas une excuse pour les entrepreneurs français, comme le démontre Israël qui, depuis le premier jour, pense international et scaling.

Le rôle des VC est très important en Israël, comme celui du financement. Certes, en France, beaucoup d'entreprises arrivent à trouver 500 000 euros, 1 million d'euros, voire 2 millions d'euros - le rôle de BPIFrance est crucial de ce point de vue -, mais c'est l'étape d'après qui fait défaut.

Si la French Tech est exceptionnelle, il est absolument anormal de ne pas avoir plus de licornes françaises. C'est sur ce sujet qu'il me semble essentiel qu'il y ait plus de partenariats, d'échanges entre Israéliens et Français.

Je crois qu'Israël a beaucoup à apprendre à la France dans ce domaine. Il faut commencer par établir des partenariats au niveau des universités. Muriel Touaty réalise un travail remarquable avec le Technion. Je pense que toutes les universités doivent essayer de mettre en place des partenariats avec des universités israéliennes pour comprendre comment créer cet écosystème et développer des innovations dès l'université.

J'encourage les sociétés françaises à aller voir ce qui se passe en Israël et à créer des partenariats avec des entreprises israéliennes. C'est souvent ainsi qu'elles auront un accès privilégié aux marchés américain et chinois.

Jack Ma, le dirigeant d'Alibaba, vient de passer trois jours en Israël. Il est resté une journée chez JVP, Jerusalem Venture Partners, et a injecté des milliards dans l'économie israélienne. Nous avons aussi de très bonnes start-up et de très bonnes entreprises françaises, mais elles ne bénéficient pas de la même image d'innovation et de flexibilité que les entreprises israéliennes.

Les partenariats sont aussi un moyen d'obtenir du financement de la part des États-Unis, de la Chine ou de l'Asie. Les fonds d'investissement américains ou asiatiques sont en effet plus attentifs à ce qui se passe en Israël qu'à ce qui se passe en France.

Hutchison Whampoa était venu en France il y a quelques années. BPIFrance avait organisé des rencontres avec des start-up françaises, mais l'entreprise n'avait pas souhaité y investir. Pour elle, ces start-up n'étaient pas assez disruptives et ne possédaient pas la bonne taille pour affronter le monde. Or elle venait d'investir beaucoup d'argent en Israël, où elle avait rencontré beaucoup d'entreprises qui avaient envie de conquérir le monde.

Israël est un pays qui a le rêve pour moteur. Personne ne s'empêche de rêver, et de rêver grand. J'encourage donc les entrepreneurs français à ne se fixer aucune barrière dans leur appétit à conquérir le monde !

Les entreprises israéliennes s'intéressent cependant de plus en plus à la France. Le système israélien incite les entreprises internationales à venir en Israël. Il y a peut-être encore des choses à faire en matière de revenus et d'impôts pour que les entreprises israéliennes aient envie de venir ici.

Les échanges sont importants. J'ai organisé l'an dernier avec BPIFrance et Invest Israël la conférence Innovatech, où l'on a effectué le benchmark entre les entreprises françaises et les entreprises israéliennes dans les secteurs de la mobilité, de la footdtech, l'intelligence artificielle, mais aussi la santé.

Israël investit énormément d'argent dans ce dernier secteur. Dov Moran, fondateur de la clé USB, vient de créer GlucoMe, une start-up israélienne pour les diabétiques, qui fait un travail remarquable. Marius Nacht, fondateur de Check Point, a quant à lui investi près de 100 millions de dollars dans un fonds dédié à la santé.

Israël est très en avance sur toutes les questions de molécules et de santé, et je suis persuadée qu'il y a beaucoup de choses à faire entre la France et Israël à ce sujet.

Enfin, l'intérêt de conférences comme Innovatech est réel : dans quelques mois, Israël sera l'invité d'honneur du Mondial de l'automobile, ce qui est assez incroyable pour un pays qui n'a jamais construit une seule voiture !

Le président du Mondial de l'automobile était présent à Innovatech. Nous avions fait venir une dizaine de start-up de ce secteur. Il a été impressionné et il a décidé qu'Israël serait l'invité d'honneur du Mondial de l'automobile. À cette occasion, le 2 octobre, nous allons faire venir près d'une centaine de start-up israéliennes qui ont déjà répondu présent. Nous avons passé un accord avec Calcalist, principal journal financier israélien, qui couvrira l'événement.

Cela démontre qu'il existe une véritable évolution. Calcalist est très connu en Israël pour ses conférences. Jusqu'à présent, il en couvrait deux à trois par an aux États-Unis. Il en a également couvert une à Londres. Il n'est jamais venu en France. Il a compris que quelque chose est en train de se passer.

Mme Élisabeth LAMURE - Merci pour ce retour d'expérience particulièrement riche. Vous créez à la fois du lien et boostez les entreprises de façon dynamique.

Avant de conclure, je voudrais redonner la parole à M. Chouchan.

En plus de vos activités chez STMicroelectronics, vous êtes conseiller du commerce extérieur français et l'un des ambassadeurs de la French Tech en Israël.

Vous pouvez mettre votre expérience du marché israélien au profit de ces coopérations. Comment contribuez-vous concrètement à la promotion de la French Tech en Israël ?

M. Stéphane CHOUCHAN - La French Tech représente 300 membres actifs et 60 start-up.

J'ajouterai une touche supplémentaire à ce qui a été dit à propos de l'écosystème israélien : ceux qui y évoluent ont un côté rêveur, mais ne redoutent pas l'échec. C'est peut-être un point commun avec les Français.

La French Tech correspond à une initiative de Fleur Pellerin qui remonte à 2013. Emanuel Macron est venu la promouvoir en 2015. Elle a été lancée en mars 2016 en Israël. Il s'agit d'un réseau assez actif d'investisseurs et d'entrepreneurs. Le réseau fonctionne très bien aux États-Unis et en Israël, mais moins en France.

Il ne faut pas avoir peur de pousser les portes, d'échanger les cartes de visite. Démarcher, faire le premier pas, est encore un peu difficile pour un Français. Les Américains n'ont pas peur des réseaux, ils les optimisent, les activent et ne craignent pas de les rendre ensuite monnayables.

L'expérience d'un grand groupe français peut servir à d'autres. J'ai reçu la semaine dernière des délégations de sociétés françaises qui viennent étudier le fonctionnement de STMicroeletronics. À partir du moment où vous avez une valeur ajoutée, un différentiel, on s'approche de vous. On vous identifie comme un maillon fort de cet écosystème.

Nous avons repéré des domaines déjà identifiés, comme la lithographie, la métrologie, l'intelligence artificielle, la data, aujourd'hui considéré comme le nouveau pétrole, la foodtech, la biotech, l'agritech. Le monde des start-up utilise des mots ayant trait au bio : l'écosystème, les jeunes pousses, les incubateurs. Tout tourne autour de la notion du vivant. Il faut conserver ces notions de vivant, d'actif et de productif.

On utilise donc ces réseaux d'acteurs, de professionnels, d'experts, et tout cela fonctionne en écosystème et en village.

Lorsque j'ai créé ST-up, j'ai utilisé l'image d'un village français, avec son boulanger, son charcutier, son fromager. Tous ne cherchent pas à attirer les mêmes clients, mais proposent des solutions complémentaires pour répondre à une demande. Nous sommes quant à nous une des chaînes du maillon innovant. À terme, cet écosystème pourra mettre en réseau des accélérateurs qui seront complémentaires dans le domaine de la technologie et des services pour fournir une solution pérenne à ce que demandent les sociétés.

Le timing d'une start-up est très court. Il faut être très réactif.

Tous ces acteurs - la French Tech, les conseillers du commerce extérieur - qui promeuvent l'image de la France et aident d'autres délégations et d'autres grands groupes français à s'implanter en Israël vont fournir un autre point d'observation à l'écosystème israélien qui, pour nous, est déjà assez bien défini.

Mme Élisabeth LAMURE - Cette table ronde a été l'occasion de faire état d'expériences extrêmement concrètes et dynamiques. C'est ce que nous voulions.

La France doit bousculer sa culture et aller davantage à votre rencontre.

Je voudrais vous remercier pour votre présence et pour tous ces témoignages.

 

Mme Sophie PRIMAS, Présidente de la commission des Affaires économiques,
anime la table ronde n°1

 

Mme Élisabeth LAMURE, Présidente de la délégation sénatoriales aux entreprises,

anime la table ronde n° 2

 

Salons de Boffrand

 

M. Philippe DALLIER,

Premier Vice-président du Sénat,

Président du groupe interparlementaire d'amitié France-Israël