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1 janvier 2003 : Tibet : un peuple en danger ( rapport de groupe interparlementaire d'amitié )

 

Tibet : un peuple en danger

Groupe d'information sur le Tibet

Table des matières





COMPOSITION DU GROUPE D'INFORMATION

Président d'honneur :

M. Claude HURIET, Sénateur honoraire, Membre honoraire du Parlement

Président :

M. Louis de BROISSIA, Sénateur de la Côte d'or

Vice-Présidents :

M. Alain VASSELLE, Sénateur de l'Oise

M. Jean-Louis LORRAIN, Sénateur du Haut-Rhin

M. Jean-François HUMBERT, Sénateur du Doubs

M. Bernard JOLY, Sénateur de Haute-Saône

M. Pierre-Yvon TREMEL, Sénateur des Côtes-d'Armor

M. Hubert DURAND-CHASTEL, Sénateur, Représentant des Français établis hors de France

Secrétaires :

M. Philippe NOGRIX, Sénateur d'Ille-et-Vilaine

M. Jean-Pierre PLANCADE, Sénateur de Haute-Garonne

Membres :

Mme Michèle ANDRÉ, Sénateur du Puy de Dôme

M. José BALARELLO, Sénateur des Alpes-maritimes

M. Bernard BARRAUD, Sénateur de l'Allier

M. Maurice BLIN, Sénateur des Ardennes

M. Jean-Guy BRANGER, Sénateur de Charente-Maritime

Mme Yolande BOYER, Sénateur du Finistère

M. Dominique BRAYE, Sénateur des Yvelines

M. Gilbert CHABROUX, Sénateur du Rhône

M. Yvon COLLIN, Sénateur du Tarn-et-Garonne

M. Yves DAUGE, Sénateur d'Indre-et-Loire

M. Paul DUBRULE, Sénateur de Seine-et-Marne

M. Daniel ECKENSPIELLER, Sénateur du Haut-Rhin

M. Jean FAURE, Sénateur de l'Isère

M. André FERRAND, Sénateur des Français établis hors de France

M. Georges GRUILLOT, Sénateur du Doubs

M. Charles GUENE, Sénateur de Haute-Marne

M. Lucien LANIER, Sénateur du Val-de-Marne

M. Jacques LEGENDRE, Sénateur du Nord

M. Serge LEPELTIER, Sénateur du Cher

Mme Valérie LETARD, Sénateur du Nord

M. Philippe MADRELLE, Sénateur de Gironde

M. Louis MOINARD, Sénateur de Vendée

M. Georges MOULY, Sénateur de Corrèze

M. Jacques OUDIN, Sénateur de Vendée

M. Jean-Marc PASTOR, Sénateur du Tarn-et-Garonne

M. Jacques PELLETIER, Sénateur de l'Aisne

M. Jean PEPIN, Sénateur de l'Ain

M. Bernard PLASAIT, Sénateur de Paris

M. Yvan RENAR, Sénateur du Nord

M. Henri REVOL, Sénateur de la Côte D'or

M. Henri de RICHEMONT, Sénateur de Charente

M. Bernard SEILLIER, Sénateur de l'Aveyron

M. Bruno SIDO, Sénateur de la Haute-Marne

M. Jean-Pierre SUEUR, Sénateur du Loiret

M. François TRUCY, Sénateur du Var

CARTE DU TIBET
INTRODUCTION

La question du Tibet, après plus de cinquante années d'occupation par la Chine, conserve toute son actualité en ce début de XXIe siècle. Le groupe d'information sur le Tibet du Sénat a estimé utile de procéder à un bref rappel des faits concernés car, si la figure charismatique du Dalaï Lama est mondialement connue, les circonstances de l'invasion du Tibet sont trop souvent ignorées, ce qui peut alors expliquer une certaine « banalisation » de la cause tibétaine.

Le premier motif d'adhésion à la cause tibétaine demeure le refus de la disparition d'un pays, d'un peuple et d'une culture. Les Tibétains sont un peuple triplement en danger : en danger de mort, en danger d'oubli, en danger de banalisation. Ce processus d'extinction d'une civilisation à part entière, qui est actuellement en cours au Tibet, viendrait réduire irrémédiablement la richesse et la diversité de l'humanité.

Cette disparition programmée est d'autant plus inacceptable que les Tibétains n'y opposent que la non-violence, et qu'elle se déroule sans susciter de réactions officielles des grandes puissances. C'est donc un devoir, pour le Parlement d'un pays libre, de briser le silence des nations sur cette immense tragédie. En l'occurrence, les principes humanistes ne sauraient s'effacer devant les considérations économiques. Nous ne pouvons pas sacrifier les valeurs auxquelles nous tenons, fut-ce pour gagner des contrats ou des marchés.

Par ailleurs, notre pays a une responsabilité et une vocation historique à se porter défenseur des droits de l'homme partout dans le monde. En l'espèce, on peut considérer que la France a contracté une dette morale envers le Tibet, en s'abstenant de réagir lors de l'invasion chinoise de 1949 et lors de la répression de la révolte tibétaine de 1959.

Enfin, la cause tibétaine a, par beaucoup de ses aspects, valeur de paradigme. Le sort du Tibet évoque des thèmes sensibles auxquels le monde doit faire face un peu partout ailleurs : droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, atteintes vitales à l'environnement, destruction du patrimoine traditionnel, transferts de populations, discriminations raciales, persécutions religieuses, atteintes aux libertés individuelles et familiales, etc. sans oublier le strict respect universel des droits de l'homme.

Bref, le Tibet fait office de laboratoire où peuvent être validées les réponses que la communauté internationale aura la volonté d'apporter à des problèmes universels bien concrets. La manière dont les institutions internationales prendront ou non en compte la question tibétaine permettra de jauger leur capacité à assurer le respect des principes qui les fondent.

La diplomatie parlementaire, à laquelle le groupe d'information sur le Tibet du Sénat souhaite contribuer dans la mesure de ses moyens, peut aider à cette prise de conscience de la communauté internationale, en faisant entendre un point de vue intermédiaire entre la raison d'État et les convictions des citoyens.

La démarche adoptée par le présent rapport d'information entend se fonder sur le postulat exposé par le Dalaï Lama lors de son audition au Sénat : « Nous ne demandons pas à ce que l'on prenne parti pour nous. Mais simplement à ce que l'on prenne parti pour la vérité. La force de la vérité se suffit à elle-même ».

I. RAPPEL HISTORIQUE : DE LA COEXISTENCE À L'INVASION

Un bref rappel historique est un préalable nécessaire pour une bonne compréhension de la question tibétaine. En effet, les autorités chinoises cherchent à justifier historiquement leurs prétentions sur le Tibet, en invoquant les liens que celui-ci a entretenus par le passé avec la Chine. A l'inverse, les Tibétains considèrent que ces liens historiques, par ailleurs intermittents, n'ont caractérisé au mieux qu'une forme lâche de protectorat et ne sauraient en aucun cas justifier une revendication de souveraineté.

Le règne pacifique des Dalaï Lama, à partir du XVIIe siècle, a occulté l'époque où le Tibet était un royaume combattant. Mais, si l'on remonte suffisamment loin dans le temps, une longue lignée de rois tibétains a mené une politique expansionniste en direction de la Chine, des cités-Etats de la route de la soie et des royaumes au sud de l'Himalaya. L'empire tibétain atteignit sa plus grande extension territoriale sous le règne de Trisong Detsen (742-797), incluant des peuples Indo-européens, des Turcs et des Chinois. A l'apogée de leur pouvoir militaire, les Tibétains occupèrent même la capitale chinoise, Chang'an, en 763.

A cette époque, les rois tibétains eurent parfois recours à l'alliance matrimoniale comme un moyen politique. En 641, une princesse chinoise fut donnée comme épouse au roi Songtsen Gampo, à la demande pressante de celui-ci. Certains historiens chinois datent de cet événement l'appartenance du Tibet à la Chine. Il faut pourtant en relativiser la portée en précisant que Songtsen Gampo épousa aussi, outre des femmes de clans nobles tibétains, une princesse népalaise.

La diffusion du bouddhisme et son implantation au Tibet ont donné naissance à des lignées religieuses dont l'influence est allée croissant au fur et à mesure que des réseaux de monastères se sont constitués autour d'elles. Certaines ont acquis un rôle économique et même politique d'autant plus important que les grandes familles y avaient souvent des intérêts. Chaque lignée est dirigée par un hiérarque caractérisé par ses qualités spirituelles et ses aptitudes à guider ses disciples.

Dans les premières lignées, le mode successoral le plus fréquent a d'abord été celui d'oncle à neveu. Mais, à partir du XIIIe siècle, le principe de succession à la tête d'une lignée par réincarnation s'est répandu. Il pose le problème de la vacance du pouvoir entre la mort du trulkou (le dignitaire réincarné) et le moment où un nouveau trulkou reprend ses fonctions. Un système de régence est le plus souvent prévu.

Après une période de morcellement qui suivit la fin de l'empire tibétain, le Tibet connut l'hégémonie de la lignée des Sakyapa (XIIIe-XIVe siècles) puis celle de la lignée des Phagmodrupa (XVe-XVIe siècles), avant que ne s'installe durablement au XVIIe siècle la lignée des Dalaï Lama appartenant à l'école des Guélougpa.

Conquis par les Mongols, le Tibet n'a jamais été intégré à leur empire et encore moins à la Chine lorsque ceux-ci y prirent le pouvoir au XIIIème siècle en y installant la dynastie des Yuan.

La complémentarité entre politique et religion est l'une des caractéristiques essentielles de l'histoire tibétaine. Elle s'inscrit dans le cadre de la relation cho-yon, de maître religieux à protecteur laïc, qui reconnaît un pouvoir de protection temporelle à l'empereur et un pouvoir spirituel au hiérarque bouddhiste, qui dépasse les frontières du Tibet pour s'étendre également à la Chine des mongols. Ce lien qui s'est instauré entre les dirigeants religieux tibétains et les empereurs mongols n'a pas été rompu par leurs successeurs, et a été la clef de voûte des relations sino-tibétaines jusqu'à la révolution chinoise de 1911.

En réaction à une invasion du sud du Tibet par les gourkhas du Népal, en 1791, l'empereur mandchou Qianlong dépêche une armée de 15 000 hommes qui aide les troupes tibétaines à refouler les envahisseurs jusqu'à Kathmandou. La victoire tibéto-chinoise et la présence militaire mandchoue donnent alors à l'empereur l'occasion de rappeler sa tutelle sur le Tibet, qui était jusqu'alors restée théorique. Représenté à Lhassa par un amban, ou commissaire, l'empereur établit sur le Tibet une forme de protectorat.

Malgré les réformes mises en train, jamais l'empire ne présente le Tibet comme une portion de son territoire. Son pouvoir s'inscrit dans le cadre administratif tibétain ; les amban, dont le rôle est théoriquement important, ne peuvent exercer leur autorité sans le concours des autorités tibétaines. Pour les officiels de Lhassa, la relation qu'ils entretiennent avec Pékin s'apparente toujours au partenariat, non à la soumission.

Au XIXe siècle, l'empereur devient trop occupé par les crises politiques intérieures et les exigences des Occidentaux : le Tibet n'est plus une priorité pour lui. La qualité des amban en pâtit, et leur présence devient symbolique. Leur médiocrité comme leur ignorance de la langue tibétaine permettent aux gouvernements tibétains qui se succèdent d'agir en toute indépendance. La garnison chinoise est réduite à la centaine d'hommes qui constituent la garde de l'amban.

Durant l'ère coloniale moderne, le Tibet devint une pièce du « Grand jeu » en Asie centrale entre la Russie et le Royaume Uni. Les Britanniques tentèrent d'abord de signer avec la Chine des accords commerciaux concernant le Tibet et reconnaissant la « suzeraineté » de l'une sur l'autre. Mais les Tibétains refusèrent avec constance d'en reconnaître la validité. Il était clair que, en dépit de ses prétentions, la Chine était impuissante à imposer son autorité au Tibet.

Faute de réussir à établir pacifiquement des relations commerciales, le Royaume-Uni se lança en 1904 dans une expédition militaire, conduite par Younghusband, qui balaya aisément toutes les défenses tibétaines jusqu'à Lhassa, que le XIIIème Dalaï Lama dut fuir précipitamment. Les Britanniques signèrent avec le régent la convention de Lhassa qui, outre le versement d'une indemnité de guerre, leur accordait des avantages commerciaux et reconnaissait de facto le Tibet comme politiquement séparé et libre de toute tutelle chinoise. Mais, dès 1906, les Chinois parvinrent à négocier avec les Britanniques le traité de Pékin qui modifia considérablement la convention de Lhassa, tout en affirmant la « suzeraineté » de la Chine sur le Tibet.

En 1910, les troupes impériales pénètrent au Tibet jusqu'à Lhassa. Le Dalaï Lama se réfugie en Inde, à Darjeeling. L'amban exerce le pouvoir et tente de mettre en oeuvre des réformes, avec un succès mitigé.

Dès qu'éclata la première révolution chinoise, en 1911, et que fut instaurée la République, le Dalaï Lama profita de l'opportunité pour proclamer l'indépendance du Tibet. Dans sa proclamation, il rappelait l'historique des liens de maître religieux-protecteur laïc qui avaient régi les relations sino-tibétaines depuis les Yuan, et ses protestations auprès de l'empereur mandchou qui avait voulu y substituer des liens de subordination. L'amban et la garnison chinoise furent expulsés.

Dès lors, tous les critères classiques de la souveraineté étatique de facto furent satisfaits par le Tibet : un territoire défini, une population et un gouvernement y exerçant l'autorité et habilité à entretenir des relations internationales. Même si, faute d'expérience des relations internationales, les Tibétains ne firent pas reconnaître cette indépendance en envoyant des messages aux grandes puissances, ils ont entretenu des relations avec leurs voisins immédiats : l'Inde britannique puis indépendante, le Népal, le Bhoutan, la Chine nationaliste. En 1947, à la conférence panasiatique réunie à New-Delhi, les délégués du Tibet siégèrent avec leur drapeau parmi les délégations de trente deux nations.

A peine proclamée la République populaire de Chine, en 1949, le régime communiste, victorieux des nationalistes, se fixa comme objectif la «libération » du Tibet : libération de « l'impérialisme occidental » et libération de son « régime réactionnaire ». En octobre 1950, 40 000 hommes franchissent le Yangtsé qui délimite le Tibet de la Chine. Malgré une résistance pugnace, les 8 500 Tibétains des forces armées ne peuvent guère s'opposer à l'avancée des troupes chinoises.

Le Gouvernement de Lhassa se tourne vers les Nations-Unies, mais, dans le contexte d'extrême guerre froide de 1949 (la Chine venait de s'impliquer en Corée, suscitant des menaces de guerre atomique) elle ne réussit pas à s'y faire entendre. Les grandes puissances avaient leurs propres problèmes de décolonisation et l'Inde de Nehru, donnant le ton sur l'affaire tibétaine, préféra faire primer l'amitié entre l'Inde et la Chine, illusion dont elle se berça jusqu'à la guerre sino-indienne de 1962.

Alors que l'armée chinoise continue sa progression, le XIVème Dalaï Lama, bien qu'il soit encore mineur, est intronisé à la tête de l'État tibétain. Ses délégués signent à Pékin « l'accord de libération pacifique du Tibet », dit accord en dix-sept points, qui organise juridiquement l'annexion du Tibet par la Chine. Négocié sous la menace de la force armée, cet accord est dépourvu de valeur au regard du droit international.

Entre 1950 et 1959, l'entretien des troupes d'occupation et les premières mesures de collectivisation des terres entraînent un début de famine. Le travail forcé est instauré pour la construction, meurtrière, de routes stratégiques. La répression religieuse commence à partir du « Grand bond en avant » (1958). La résistance armée à l'occupation chinoise se renforce dès 1956 dans les marches orientales du Tibet, le Kham et l'Amdo.

Le 17 mars 1959, la crainte d'un enlèvement du Dalaï Lama par les autorités chinoises provoqua le soulèvement de Lhassa, qui fut brutalement réprimé par l'armée chinoise. Le Dalaï Lama s'enfuit, sous la protection des résistants du Kham, jusqu'en Inde où il obtient l'asile politique.

II. UNE OCCUPATION PUIS UNE COLONISATION EXTRÊMEMENT BRUTALES

L'invasion chinoise du Tibet s'est accompagnée d'actes de violence de masse et de massacres à grande échelle, même si le décompte des victimes et l'inventaire des exactions commises ne fait pas - comme souvent dans ce genre de conflit - l'unanimité.

Selon des chiffres communément admis, l'insurrection de Lhassa en 1959 a été réprimée pendant trois jours et trois nuits, opposant 20 000 tibétains à 40 000 soldats chinois. Il y eut 4 000 prisonniers et 2 000 à 10 000 morts. Les arrestations et les exécutions sommaires se sont multipliées longtemps après les événements.

L'occupation chinoise fit en quelques années des dizaines de milliers de morts de plus, non seulement fusillés mais battus à mort, brûlés vifs, noyés, mutilés, étranglés, pendus, enterrés vivants, écartelés et décapités, au point qu'après avoir étudié de nombreux témoignages concordants, la Commission internationale des juristes, ONG ayant statut consultatif auprès de l'ONU, a estimé dans son rapport officiel de 1960 que, selon elle, la Chine perpétrait un génocide au Tibet.

En 1959-1961 le « Grand bond en avant » provoqua au Tibet comme ailleurs en Chine une famine qui fit des dizaines de milliers de victimes.

En 1966 éclata la « Révolution culturelle », qui atteignit le Tibet au mois d'août : 20 000 gardes rouges à Lhassa se livrent à toutes les déprédations et se combattent en factions rivales. Toute pratique religieuse est interdite et l'éradication des monastères est entreprise. Sur un total de 592 000 moines et nonnes, plus de 110 000 sont torturés et mis à mort et 250 000 défroqués de force. Les objets cultuels en métaux précieux sont pillés et fondus. En 1970, les premières communes populaires sont créées. La collectivisation est achevée en 1975. La population tibétaine est soumise à des séances de rééducation d'une violence extrême, allant jusqu'à des exécutions sommaires.

Pendant toutes ces années, la résistance armée à l'occupation chinoise perdure, qui fait aussi son lot de victimes au combat.

Pour les autorités tibétaines en exil, le nombre total des victimes de ces événements dépasserait 1,2 millions de personnes, pour une population de 5 à 6 millions. Ces statistiques macabres, pour être contestées par certains historiens chinois, amènent néanmoins à admettre que la colonisation du Tibet a été extrêmement brutale. Elle a évidemment et profondément menaçé la survie de la culture tibétaine : certains ont pu à cet égard estimer qu'il y aurait une forme de « génocide culturel ».

Il y a eu une période de repentir officiel des dirigeants chinois pendant la période d'ouverture relative qui a suivi la mort de Mao en 1976, jusqu'au massacre de la place Tian Anmen en 1989. Le premier à reconnaître les erreurs commises au Tibet fut le secrétaire général du parti communiste Hu Yaobang pendant une tournée d'inspection en 1980.

En fait, le Tibet se trouve dans une situation coloniale classique. Alors qu'en Occident les Tibétains apparaissent détenteurs d'une haute civilisation, ils passent pour des barbares aux yeux de beaucoup de Chinois, la prétendue arriération de la société tibétaine traditionnelle étant invoquée pour justifier leur oeuvre de colonisation.

Certes, la Chine apporte des éléments positifs en terme d'infrastructures et de développement, mais l'économie est fondée sur des échanges inégaux. L'enrichissement profite presque exclusivement aux colons Han, qui détiennent tous les commerces. A la fin des années 1980, sur les 12 800 boutiques et restaurants de Lhassa, seuls 300 appartiennent à des Tibétains. Par ailleurs, les subventions sont concentrées sur les zones urbaines, où prédominent les colons chinois, aux dépens des zones rurales peuplées de Tibétains.

La colonisation peut prendre des formes subtiles. Le meilleur exemple est la demande formulée par les autorités chinoises auprès de la Banque mondiale pour financer un programme d'aide aux populations nomades de l'Amdo. Après des pressions internationales fortes, dont des avertissements du groupe d'information sénatorial sur le Tibet et de l'intergroupe Tibet du Parlement européen, Pékin a retiré son dossier, alors même qu'il était quasiment accepté à Washington. La preuve avait pu être apportée qu'il s'agissait d'un programme de sédentarisation de ces nomades, les moins contrôlables des Tibétains en raison de leur mode de vie... et de leur attachement à l'autonomie tibétaine.

L'autonomie de la région autonome du Tibet est un mythe. Le pouvoir de décision final est détenu par le parti communiste chinois régional, dont le premier secrétaire a toujours été un Chinois. Quelle que soit la position qu'occupe un Tibétain dans la hiérarchie, il se trouve toujours doublé par un officiel chinois qui exerce la réalité du pouvoir.

Le Tibet demeure l'une des régions les plus pauvres de la Chine. Environ 70 % de la population tibétaine ne sait ni lire ni écrire, tandis que 50 % des enfants d'âge scolaire ne vont jamais à l'école. Avec un revenu par tête de 40 dollars par an et une espérance de vie de quarante ans, le Tibet se classe au 153ème rang sur l'échelle du développement humain de l'ONU (sur 160 nations).

L'activité économique au Tibet est par ailleurs prédatrice de l'environnement. L'exploitation des ressources en minerais et des ressources hydroélectriques se fait à grande échelle, sans aucune précaution. La déforestation atteint 40 % des surfaces initiales et provoque des inondations. La mise en culture des fragiles prairies a abouti à leur désertification, particulièrement en Amdo.

La population tibétaine subit une acculturation. L'enseignement secondaire et supérieur se fait en chinois. Le bilinguisme officiel dans l'administration est une fiction. Les Tibétains perdent leur culture populaire au contact de celle de la Chine.

Surtout, les Tibétains sont noyés sous un afflux de colons Han, encouragés par des primes d'éloignement, des facilités de logement et d'éducation. Le salaire moyen des colons chinois est 87 % plus élevé que celui qu'ils percevraient en Chine. On estime le nombre de colons à 7,5 millions, dont 2 millions au Tibet central, 2,5 millions en Amdo et 3 millions au Kham, contre respectivement 1,9 million, 800 000 et 3,3 millions de Tibétains. En 1985, des sources officielles chinoises ont fait état d'un objectif d'accroissement de la population au Tibet de 60 millions en trente années. D'ores et déjà, les Tibétains sont minoritaires dans les villes.

La présence militaire chinoise au Tibet s'élève à 500 000 personnes en uniforme. Environ 90 têtes nucléaires y seraient déployées.

Les violations des droits de l'homme au Tibet s'étendent sur une échelle moindre que précédemment, mais perdurent. Elles relèvent de trois grandes catégories :

- les mauvais traitements infligés par la police et par l'armée aux détenus politiques, les parodies de jugements, les exécutions sommaires, la torture en prison ; le taux de mortalité dans les prisons et les camps de travail est estimé à 70 % ; le tiers des prisonniers politiques sont des moines ou des nonnes ;

- les avortements et les stérilisations forcés des femmes dans le cadre du contrôle des naissances, chaque couple n'ayant pas le droit d'avoir plus de deux enfants ;

- la ségrégation entre Han et Tibétains pour l'accès aux emplois et aux fonctions politiques dirigeantes. Les Tibétains n'ont pratiquement aucune chance d'occuper une fonction de responsabilité.

En violation de l'article 13 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, la Chine a imposé une série de règles restreignant la liberté de mouvement des Tibétains à l'intérieur de leur propre pays. Les gens doivent être enregistrés dans un lieu particulier où seul ils sont autorisés à résider. Il faut une permission officielle pour se rendre d'un lieu à un autre, même pour une courte durée. Dans de nombreux cas, des Tibétains ont été expulsés de Lhassa vers leur village de naissance.

Depuis 1979, une liberté religieuse de façade est en vigueur, qui autorise les pratiques rituelles mais continue d'interdire la propagation des enseignements bouddhiques. Le nombre des moines dans chacun des monastères reconstruits est sévèrement contingenté. L'essentiel des sommes destinées à la reconstruction des monastères - en 1976, il n'en restait plus que huit debout sur un total de 6 259 avant l'invasion chinoise - provient de dons privés, et non de fonds publics. La religion tibétaine est dépeinte dans les campagnes officielles comme un mélange de pratiques superstitieuses et de foi aveugle, incompatible avec le matérialisme marxiste. Le but final de la politique chinoise demeure son extinction graduelle et totale.

Cette situation coloniale recouvre des tensions latentes. Des troubles peuvent éclater à tout instant. En 1987, 1988 et 1989 des émeutes opposent à Lhassa des manifestants munis de pierres à la police armée. Le bilan est d'environ 600 morts et la loi martiale est proclamée. La chape de plomb, après une période d'ouverture relative, est retombée sur le Tibet. Des actes de protestation surviennent de manière sporadique encore aujourd'hui, qui débouchent sur des incarcérations politiques.

III. L'ÉCHEC DU DIALOGUE TIBÉTO-CHINOIS

Le choix de la négociation avec les autorités chinoises a été fait par le Dalaï Lama depuis le début. C'est ainsi que, jusqu'en 1959, il a accepté l'accord en 17 points signé en 1950, bien qu'il ait été négocié sous la contrainte de la force armée, et s'est efforcé de l'appliquer de manière loyale, bien qu'il n'ait jamais été respecté par la Chine.

D'un coté, l'accord autorisait l'entrée des forces armées chinoises au Tibet et donnait compétence au gouvernement chinois pour diriger les relations extérieures du Tibet. De l'autre côté, l'accord garantissait que la Chine ne modifierait pas le système politique existant au Tibet, que le peuple tibétain bénéficierait de l'autonomie régionale et que ses croyances religieuses du peuple tibétain seraient respectées. Les réformes ne seraient introduites qu'après consultation des dirigeants tibétains et sans contrainte.

Autre signe de son désir de dialogue, le Dalaï Lama a également accepté de se rendre à Pékin en 1953 pour y rencontrer le Président Mao. Ce dernier chercha à le convaincre que l'annexion serait profitable au Tibet, mais dévoila le fond de sa pensée en lui confiant que la religion était un poison.

Le dialogue entre le Dalaï Lama et les autorités chinoises s'est bien sûr trouvé interrompu après le soulèvement de Lhassa en 1959 et la longue répression qui s'en est suivie, jusqu'à la fin de la « Révolution culturelle » en 1976. Une première délégation conduite par Gyalo Thondup, frère aîné du Dalaï Lama, s'est rendue à Pékin en 1979. Deng Xiaoping assura à cette occasion que tout pouvait être discuté, excepté l'indépendance complète du Tibet.

Suite à ce premier contact, trois délégations tibétaines ont pu se rendre sur place en 1979 et 1980, suivies d'une quatrième en 1985. Celle-ci fut la dernière délégation admise à visiter le Tibet, jusqu'à l'an dernier.

Le Dalaï Lama a repris l'initiative avec ses propositions officielles présentées devant le Congrès américain en 1987 pour un plan de paix en cinq points :

- la transformation du Tibet en une zone de paix démilitarisée ;

- l'abandon par la Chine de sa politique de transfert de populations chinoises au Tibet ;

- le respect des droits de l'homme et des libertés au Tibet, le peuple tibétain devant être libre de déterminer lui-même son avenir dans un esprit d'ouverture et de réconciliation ;

- la restauration et la protection de l'environnement naturel du Tibet et l'abandon par la Chine de son programme de stockage de déchets nucléaires au Tibet ;

- l'ouverture de négociations franches sur le statut futur du Tibet et les relations entre les peuples tibétains et chinois.

Les autorités chinoises rejetèrent ces propositions, en accusant le Dalaï Lama d'élargir le gouffre qui les séparait.

En 1988, devant le Parlement européen (voir annexe II), le Dalaï Lama reprit les cinq points de son plan de paix mais en les assortissant d'une concession de taille : l'abandon de la revendication d'indépendance pour une forme d'association entre le Tibet et la Chine, qui resterait maîtresse des relations extérieures du premier. Cette concession pragmatique fut difficilement acceptée par une bonne part de son peuple.

En réponse à cette annonce, les autorités chinoises firent savoir qu'elles étaient prêtes à discuter, mais récusèrent la composition de la délégation ainsi que le lieu - Genève - proposés par le Dalaï Lama. Sur ces bases, des négociations ont été engagées épisodiquement, soit par l'envoi de délégations tibétaines à Pékin, soit par le biais de contacts entre le Bureau du Tibet et l'ambassade chinoise de New-Delhi.

Pour leur part, les autorités chinoises réduisent la question tibétaine à celle du statut personnel du Dalaï Lama. Elles se déclarent prêtes à l'accueillir de retour au Tibet, à condition qu'il leur fasse allégeance.

Décidée en 2002, effective en 2003, l'arrivée au pouvoir de M. Hu Jintao qui dirigea la Région Autonome du Tibet d'une main de fer à la fin des années 80 jusqu'en 1992 ne semble pas avoir apporté à ce jour de grands changements pour les Tibétains. Certes, on a pu enregistrer avec satisfaction la libération anticipée, après de longues années de détention, de quelques prisonniers d'opinion emblématiques comme Takna Jigme Sangpo ou Ngawang Sangdrol, ainsi que quelques réductions de peines concernant notamment deux religieuses membres du groupe des dix de Drepung. Dans le même temps, néanmoins, on a assisté à la condamnation à mort de Tenzin Delek Rinpoché, figure très populaire de la région de Kanze et de Lobsang Dhondhup au terme d'un procès expéditif suivi de l'exécution de ce dernier, malgré les protestations de l'Union européenne et du gouvernement américain. Dans cette même région, la destruction partielle du centre d'enseignement bouddhiste de Serthar, en 2001, avait déjà profondément marqué les esprits.

C'est dans ces conditions, qu'à l'automne 2002 et à la fin du printemps 2003, deux délégations de représentants de Sa Sainteté le Dalaï Lama ont pu se rendre en Chine et au Tibet, où elles ont été accueillies avec courtoisie par les autorités. Bien que les attaques publiques contre le Dalaï Lama, accusé de rechercher l'indépendance de son pays, se poursuivent dans la presse chinoise, le gouvernement tibétain en exil, dirigé par le Pr. Samdhong Rinpoché, a décidé d'adopter une politique de retenue et a demandé à ses partisans d'en faire autant. L'espoir demeure d'une possible visite du Dalaï Lama en Chine, sous la forme d'un pèlerinage aux lieux saints du bouddhisme, permettant d'amorcer un dialogue tant attendu.

Le temps presse en effet, car l'urbanisation à outrance, renforcée par la mise en chantier d'une voie ferrée de Golmud à Lhassa, ainsi que la construction de nombreuses autoroutes encourage l'installation d'une population chinoise au Tibet, aggravant les menaces qui pèsent sur l'identité culturelle, religieuse et sociale des Tibétains et sur l'environnement de la région.

IV. L'ORGANISATION DE LA COMMUNAUTÉ TIBÉTAINE EN EXIL

Nombreux sont les Tibétains à avoir suivi le Dalaï Lama sur le chemin de l'exil. La communauté tibétaine à l'étranger s'élève à environ 130 000 personnes réparties dans 16 pays, mais concentrées à 85 % en Inde.

Une aide multiforme lui est fournie par l'Inde, renforcée par l'aide internationale du Haut Commissariat pour les Réfugiés et de l'Union européenne, ainsi que de nombreuses ONG.

La question tibétaine ne peut donc être traitée comme une simple divergence interne à la Chine et au Tibet, mais comme un réel problème international.

Réfugié à Dharamsala, sur les contreforts de l'Himalaya, le Dalaï Lama met très vite en place un ministère de la Culture et de la religion. Tous les grands monastères sont reconstitués en exil. La seconde priorité est l'éducation. Dès 1960 le gouvernement indien ouvre des collèges d'enseignements secondaires dotés d'une administration autonome, la Central tibetan schools administration. Aujourd'hui, 26 000 jeunes tibétains sont scolarisés en Inde et le gouvernement tibétain en exil consacre 65 % de son budget à l'éducation. En 1960 également est créé un ministère de l'Intérieur qui veille à l'adaptation des réfugiés et doit gérer la cinquantaine de camps disséminés à travers l'Inde, en collaboration avec les autorités indiennes et les autorités internationales.

Innovation majeure, le Dalaï Lama introduit la démocratie dans les institutions de la communauté tibétaine en exil. En 1961 une constitution provisoire est adoptée, qui proclame la séparation des pouvoirs. Ses fondements sont ceux de toute démocratie : égalité des citoyens devant la loi, élections libres et pluralisme politique. L'Assemblée des députés du peuple peut, à la majorité des deux tiers, confier les pouvoirs du Dalaï Lama à un Conseil de régence.

D'abord nommés par le Dalaï Lama, le gouvernement, ou kashag, et le Premier ministre sont désormais élus par l'Assemblée des députés du peuple tibétain. Celle-ci est à l'image de la diaspora. Elle compte 10 députés pour chacune des trois grandes provinces (Tibet central, Amdo et Kham), 2 députés pour chacune des cinq grandes écoles religieuses, 2 députés pour l'Europe et 1 député pour l'Amérique. Une Cour suprême de justice est aussi mise en place.

Cette démocratisation est la meilleure réponse du Dalaï Lama aux Chinois qui l'accusent de viser, en prônant l'autonomie du Tibet, la restauration de son pouvoir personnel. Le Dalaï Lama a fait des déclarations répétées selon lesquelles, aussitôt que le Tibet aura retrouvé sa liberté grâce à un accord avec la Chine, il renoncera à tout pouvoir temporel pour ne plus assumer qu'une forme d'autorité spirituelle.

Le Dalaï Lama s'inquiète également de sa succession, qui est traditionnellement un moment de vulnérabilité dans l'histoire du Tibet puisqu'il faut d'abord identifier, puis assurer l'éducation de sa réincarnation. C'est l'une des raisons pour lesquels il souhaite mettre en place des institutions démocratiques élues non soumises à ce genre d'avatars. A terme, on se dirigerait vers une laïcisation des institutions politiques tibétaines.

V. L'ACTION DIPLOMATIQUE INTERNATIONALE

La Commission internationale des juristes fut saisie de la question tibétaine dès mai 1959. Cette organisation non gouvernementale ayant un statut consultatif auprès du Conseil économique et social de l'ONU rédige un premier rapport qui montre que le Tibet était un État indépendant de fait avant 1950 : il était formé d'un territoire, d'une population et d'un gouvernement libres de toute immixtion étrangère. Selon ce rapport, la Chine aurait violé l'accord en 17 points et se serait rendue coupable de génocide aux termes de la Convention pour la prévention et la répression de génocide adoptée par les Nations unies en 1948. Un second rapport a été publié après enquête.

En septembre 1959, le Dalaï Lama en appelle à l'ONU avec l'espoir que l'organisation prenne enfin une position claire face à la Chine. Grâce au soutien de l'Irlande, de la Malaisie et de la Thaïlande, le Tibet a cette fois gain de cause. Le 21 octobre, l'Assemblée générale adopte une première résolution où elle se déclare gravement préoccupée et consciente de la nécessité de préserver les droits élémentaires des Tibétains.

En 1960, après la publication du second rapport de la Commission internationale de juristes, le Dalaï Lama lance un second appel à l'ONU. Pour la deuxième fois, l'Assemblée générale vote une résolution constatant la violation des droits de l'homme et des règles internationales et mettant la Chine en demeure de les respecter.

Le 18 décembre 1965, l'ONU vote une troisième résolution dénonçant la violation continuelle des droits fondamentaux des Tibétains. L'Inde, qui jusqu'alors s'était toujours abstenue sur la question tibétaine, l'a votée. Mais le silence de la République populaire de Chine n'entraîne aucune mesure de coercition de la part des États membres de l'ONU.

Depuis, le débat s'est déplacé de l'Assemblée générale à la Commission des droits de l'homme à l'ONU. En 1991, une résolution a été adoptée dans cette enceinte exprimant une inquiétude au sujet de la violation persistante des droits de l'hommes et des libertés au Tibet. Mais depuis, la question des droits de l'homme au Tibet n'a pas pu être inscrite à l'ordre du jour au cours de ces dernières sessions. Faut-il y voir l'influence grandissante de la Chine ?

Aucun pays n'a reconnu le Gouvernement tibétain en exil, même si quelques États sont favorables à l'adhésion du Parlement tibétain en exil à l'Union interparlementaire. Mais, en France, le ministère des Affaires étrangères et le Président de la République portent une attention particulière à la question tibétaine.

L'action diplomatique des autorités tibétaines en exil repose essentiellement sur le Dalaï Lama. Celui-ci, après une première période de repli en Inde, a multiplié les visites auprès des chefs d'État et de Gouvernement : les présidents américains George Bush puis Bill Clinton, le premier ministre britannique John Major, le président tchèque Vaclav Havel, le président allemand Richard von Weizsaecker, le roi et la reine de Norvège, etc.

Consécration de ce sacerdoce, le prix Nobel de la paix est attribué au Dalaï Lama en 1989. C'est le couronnement de sa longue et patiente politique d'opposition à la Chine. Il s'agit d'un encouragement pour tous les Tibétains qui refusent la violence et croient encore en une solution de paix.

Souvent moins timorés que les Gouvernements, les Parlements apportent un franc soutien à la cause tibétaine. Le Congrès américain a obtenu l'institution d'un coordinateur spécial pour le Tibet au département d'État et a adopté en septembre 2002 un Tibetan Policy Act qui officialise le soutien apporté au peuple tibétain par le gouvernement des Etats-Unis et définit les conditions que devront satisfaire les projets de développement au Tibet pour bénéficier de l'aide au développement américaine.

Au Parlement européen, un intergroupe Tibet oeuvre activement pour que la question tibétaine reste constamment à l'ordre du jour au sein de l'Union européenne. Cet intergroupe est l'auteur de nombreuses résolutions, telle celle du 6 juillet 2000 appelant l'Union européenne à reconnaître le gouvernement tibétain en exil si, dans un délai de trois ans, une négociation n'est pas engagée entre celui-ci et les autorités chinoises sous l'égide du Secrétaire général des Nations unies (voir annexe I). Une autre résolution demande la désignation d'un représentant de l'Union européenne pour le Tibet, à l'instar du coordinateur spécial pour le Tibet instauré par le gouvernement américain.

En France, un groupe d'études sur le Tibet est créé à l'Assemblée nationale en juillet 1990. Au Sénat, une Association pour les amitiés franco-tibétaines est créé en 1994, qui devient groupe d'information en 2000. Ce groupe d'information auditionne des personnalités tibétaines, dont le Dalaï Lama (voir annexe IV), dépose régulièrement des questions écrites ou orales sur la situation au Tibet, intervient à l'occasion des sessions de la Commission des Nations unies pour les droits de l'Homme, publie des tribunes dans la presse, entretient des contacts avec le ministère des affaires étrangères etc. Le groupe d'information sénatorial travaille régulièrement avec l'intergroupe Tibet du Parlement européen, avec qui il partage une communauté de vue sur les actions à mener auprès des autorités nationales, des institutions européennes et de la communauté internationale (voir annexe III).

VI. QUE FAIRE ?

La situation du Tibet apparaît donc grave. Même s'il demeure des motifs d'espérer, la colonisation chinoise porte jour après jour des atteintes irrémédiables aux fondements mêmes de la civilisation tibétaine.

Le salut ne peut venir que d'une évolution interne à la Chine. En effet, une Chine sincèrement démocratisée ne pourrait faire autrement qu'accorder au Tibet une large autonomie qui permettrait à celui-ci de s'épanouir dans la spécificité de sa culture.

Est-il réaliste d'espérer une telle évolution ? Elle semble aujourd'hui peu probable. Mais, après tout, les pays baltes ou, plus récemment, le Timor oriental, montrent l'exemple de pays qui semblaient tombés dans les oubliettes de l'histoire et qui ont pu recouvrer leur indépendance après des décennies d'annexion.

En attendant, que peut faire un groupe d'information comme le nôtre pour le Tibet ? La diplomatie parlementaire ne peut pas s'appuyer sur des rapports de force, qui demeurent la prérogative des exécutifs. Le rôle d'un Parlement est de parler, de contribuer à renouer les fils du dialogue entre Tibétains et Chinois. Dans cette optique, les actions possibles pourraient être les suivantes :

1. Faire de la pédagogie, en rappelant pourquoi la question tibétaine nous concerne tous, en tant qu'emblème des droits de l'homme et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

2. Encourager activement toute forme de dialogue entre l'administration tibétaine dirigée par le Dalaï Lama et le gouvernement chinois, pouvant mener à une solution pacifique respectueuse de l'identité et des droits des Tibétains. Encourager également la naissance d'un dialogue entre la société civile chinoise et la diaspora tibétaine dans le but de dissiper préjugés et erreurs véhiculés par un demi-siècle de propagande.

3. Parler franc aux autorités chinoises, notamment en soutenant en toute occasion les prisonniers politiques tibétains et en réclamant de façon incessante leur libération.

4. Demander la nomination d'un médiateur pour le Tibet dans l'Union européenne, notamment pour conduire le « dialogue critique » avec la Chine par-delà les présidences tournantes de l'Union.

5. Confédérer les initiatives pro-tibétaines des parlements nationaux de l'Union européenne autour du Parlement européen.

6. Contribuer à dégager une majorité à la Commission des droits de l'homme de l'ONU pour évoquer sérieusement la situation au Tibet.

7. Prendre position en faveur d'une reconnaissance du Gouvernement tibétain en exil, afin de lui donner plus de poids dans les négociations avec les autorités chinoises.

8. Prôner l'adhésion, au moins comme observateur, du Parlement tibétain en exil à l'Union interparlementaire.

CONCLUSION

Les parlementaires français, européens, américains, engagés depuis longtemps dans le soutien à la cause tibétaine n'ont jamais livré un simple combat frontal contre une Chine coloniale, expansionniste, ou notoirement violente à l'égard des Tibétains.

Les faits relatés dans ce rapport, décrits dans d'innombrables et magnifiques livres, dépeints par des journalistes courageux et opiniâtres, démontrent suffisamment l'évidente douleur d'un peuple dont la culture, la civilisation, la langue, la religion sont l'un des biens les plus précieux de l'humanité du XXIème siècle. Laisser disparaître dans l'oubli, dans l'indifférence, dans la banalisation et souvent dans la violence cachée par les hauts murs d'une prison, le Tibet non-violent serait un crime contre l'humanité, contre l'espérance.

Aucun homme, aucune femme, épris de liberté ne peut tolérer un jour de plus que soit confiné et étroitement surveillé, dans un lieu de Chine tenu secret depuis juillet 1995, le jeune Gendhun Choekyi Nyiama, reconnu par Sa Sainteté le XIVème Dalaï Lama comme la réincarnation du Xème Panchen Lama. Son seul crime, qu'expie également sa famille, est d'avoir été reconnu, lui qui n'avait rien fait. Il avait six ans au moment de sa disparition.

A cette époque, plus de 300 parlementaires français ont présenté à l'opinion mondiale Gendhun Choekyi Nyima comme le plus jeune prisonnier politique du monde, et l'ont adopté comme leur filleul. Un parrain, une marraine, ont des devoirs sacrés envers un enfant escamoté au profit d'un candidat nommé par le gouvernement chinois. Cette parodie de cérémonie religieuse permit de découvrir que les plus hautes autorités d'un régime communiste, selon lequel « la religion, c'est l'opium du peuple », n'hésitent pas à usurper quand bon leur semble les fonctions de dignitaires religieux.

Les parlementaires français, européens, américains qui soutiennent avec ardeur et honneur la cause tibétaine n'ont jamais été des « boute-feu », des « nihilistes » des « plus royalistes que le roi ». Suivant naturellement les recommandations du Dalaï Lama, ils soutiennent l'ouverture d'un dialogue entre Pékin et Sa Sainteté. Quelle admiration devons-nous avoir pour un homme, chef spirituel et temporel, dont le peuple est humilié, battu, emprisonné et qui interdit toute violence en retour à l'égard des Chinois ! Et qui ne professe jamais de haine, mais enseigne amour, compassion et pardon !

Le Tibet coûte très cher à l'image de la Chine dans le monde. Le bon déroulement des Jeux Olympiques de Pékin en 2008 ne pourra pas faire l'économie d'une information sereine, pour tous les médias du monde, sur l'occupation du Tibet, sur sa déforestation, sur le stockage de déchets nucléaires, etc.

Amis de la Chine, nous pressons les autorités chinoises de changer de politique au Tibet. L'heure de vérité approche. La Chine est entrée, à part entière et légitimement, dans le concert des nations. Elle ne peut plus ignorer le monde, celui qui s'étend au-delà des frontières de « l'Empire du Milieu ».

Devoir d'ingérence, comme le plaidait en son temps Bernard Kouchner ? Oui, bien évidemment, car la question tibétaine ne concerne pas que les réfugiés tibétains en exil, mais aussi la Chine toute entière ainsi que l'Inde, soit au total plus de deux milliards d'être humains directement concernés. Au delà, elle ne concerne pas que l'Asie, mais aussi les défenseurs des droits de l'homme sur tous les continents.

La diplomatie parlementaire doit respecter le rôle prééminent de la diplomatie d'Etat, mais elle doit demeurer la « vigie encombrante » de l'expression d'un peuple.

ANNEXE I : RÉSOLUTION DU PARLEMENT EUROPEEN DU 6 JUILLET 2000

Le Parlement européen,

Vu ses résolutions antérieures sur le Tibet,

A. considérant l'absence de progrès dans le dialogue UE-Chine sur les droits de l'homme ;

B. considérant que le 7 juillet 2000, la Banque mondiale doit statuer définitivement sur son soutien au projet de réduction de la pauvreté en Chine occidentale ;

C. rappelant que le Tibet a été envahi et occupé en 1949 et en 1950 par les forces armées chinoises ;

D. rappelant que si l'Accord en 17 points, signé à Pékin sous la contrainte par les autorités tibétaines, sanctionnait l'annexion du Tibet à la République populaire de Chine, il garantissait également la pleine autonomie du Tibet et, en particulier, la pérennité de son système politique et le plein respect de la liberté religieuse ;

E. rappelant la révolte de Lhassa contre l'occupation du régime de Pékin, du 10 mars 1959, qui a provoqué la mort et l'emprisonnement de milliers de Tibétains, ainsi que l'exil du Dalaï Lama et de dizaines de milliers d'autres Tibétains ;

F. rappelant l'institution en 1965 de la Région Autonome du Tibet (TAR) par les autorités de Pékin et considérant qu'aucune autonomie réelle n'existe dans cette région depuis l'occupation du territoire par la Chine ;

G. rappelant les tentatives réitérées de relancer le dialogue avec les autorités de Pékin, faites par le Dalaï Lama, par le biais notamment du Plan en 5 points présenté devant le Congrès américain en 1987 et de la proposition de Strasbourg présentée devant le Parlement européen en 1988 ;

H. préoccupé de constater que la Chine ne s'est aucunement montrée disposée à participer à un dialogue en vue de négocier l'avenir du Tibet ;

I. rappelant l'attribution en 1989 du Prix Nobel de la Paix au Dalaï Lama et l'appel lancé par ce dernier à la communauté internationale afin que celle-ci puisse favoriser un règlement pacifique du problème tibétain ;

J. rappelant la transformation en 1992 du Tibet en zone économique spéciale et le transfert massif de colons chinois au Tibet qui s'en est suivi et qui a transformé en quelques années les Tibétains en minorité dans leur propre pays ;

K. considérant que le projet de réduction de la pauvreté en Chine occidentale qui a été proposé peut conduire à la réinstallation des Chinois d'origine ethnique dans les zones tibétaines et peut constituer une violation de la politique de la Banque mondiale concernant les populations indigènes, les transferts de population involontaires et l'environnement ;

1. demande au Conseil, à la Commission et aux États membres de tout mettre en oeuvre afin que le gouvernement de la République populaire de Chine et le Dalaï Lama négocient un nouveau statut du Tibet qui garantisse une pleine autonomie des Tibétains dans tous les secteurs de la vie politique, économique, sociale et culturelle, avec les seules exceptions de la politique de défense et de la politique étrangère ;

2. invite les gouvernements des États membres à examiner sérieusement la possibilité de reconnaître le gouvernement tibétain en exil comme légitime représentant du peuple tibétain si, dans un délai de trois ans, les autorités de Pékin et le gouvernement tibétain en exil ne sont pas parvenus à un accord sur un nouveau statut pour le Tibet par le biais de négociations organisées sous l'égide du Secrétaire général des Nations unies ;

3. demande à la Commission et au Conseil d'inviter instamment la Banque mondiale à suspendre la décision concernant le projet de réduction de la pauvreté en Chine occidentale et à vérifier tous les effets que ce projet pourrait avoir sur l'équilibre ethnique, culturel et social du Tibet ;

4. demande instamment à la Banque mondiale de publier le rapport et la recommandation du groupe d'inspection sur le projet de réduction de la pauvreté en Chine occidentale avant le vote du Conseil des gouverneurs de la Banque mondiale ;

5. charge sa Présidente de transmettre la présente résolution au Conseil, à la Commission, aux gouvernements et aux Parlements des États membres, aux gouvernements et aux Parlements des pays candidats à l'adhésion, au Président et au Premier ministre de la République populaire de Chine, au Dalaï Lama ainsi qu'au gouvernement et au Parlement tibétains en exil.

ANNEXE II : DISCOURS DU DALAÏ LAMA DEVANT LE PARLEMENT EUROPÉEN
LE 24 OCTOBRE 2001

Madame la Présidente,

Mesdames et Messieurs les Députés,

Mesdames et Messieurs.

C'est un grand honneur pour moi de prendre la parole devant le Parlement Européen. Je crois que 1'Union européenne constitue la démonstration éloquente qu'une co-existence solidaire et pacifique entre des nations et des peuples différents est possible. Pour quelqu'un comme moi, qui crois fortement dans la nécessité d'établir une meilleure compréhension, une plus étroite coopération et un plus grand respect entre les diverses nations du monde, c'est une profonde source d'inspiration. Je vous remercie de votre aimable invitation. C'est pour moi le signe encourageant de la véritable sympathie et de 1'authentique intérêt que vous portez au destin tragique du peuple tibétain. Je m'adresse à vous aujourd'hui en tant que simple moine bouddhiste, instruit et élevé dans la voie de nos plus anciennes traditions. Je ne suis pas expert en science politique, mais néanmoins 1'étude et la pratique du bouddhisme que j'ai poursuivies tout au long de ma vie, ainsi que ma responsabilité et mon engagement dans la lutte non-violente que mène le peuple tibétain pour sa liberté, m'ont conduit à des expériences et m'ont suggéré des réflexions que je voudrais partager avec vous.

Il est évident que la communauté humaine a atteint un point critique de son histoire. Le monde d'aujourd'hui nous oblige à accepter 1'idée que 1'humanité dans son ensemble ne forme qu'un seul tout. Par le passé, des communautés ont pu penser qu'elles étaient fondamentalement séparées les unes des autres. Mais aujourd'hui, comme viennent de nous l'apprendre les tragiques événements des États-Unis, ce qui survient dans une région du monde en affecte bien d'autres. Le monde devient de plus en plus interdépendant. Dans ce nouveau contexte, il est clair que 1'intérêt de chacun dépend du respect de l'intérêt de tous. Si l'on ne développe pas, si l'on ne met pas à l'oeuvre ce sentiment de responsabilité universelle, notre avenir même sera en danger.

Je crois fortement que nous devons développer consciemment un plus grand sens de la responsabilité universelle. Nous devons apprendre à agir non seulement pour nous-mêmes, pour les nôtres ou pour notre propre pays, mais également pour le bien de l'humanité toute entière. La responsabilité universelle est la meilleure des bases pour construire à la fois notre bonheur personnel et la paix mondiale, pour définir un usage équitable de nos ressources naturelles et, dans l'intérêt des générations à venir, pour donner à l'environnement l'attention qu'il réclame.

De nombreux problèmes et conflits mondiaux naissent parce que nous avons perdu de vue ce caractère humain qui nous relie les uns aux autres comme les membres d'une même famille. Nous avons tendance à oublier qu'en dépit de leur diversité de race, de religion, de culture, de langue, d'idéologie, etc., les peuples sont égaux dans leur désir fondamental de paix et de bonheur : tous nous voulons être heureux et aucun d'entre nous ne désire souffrir. Nous nous efforçons du mieux que nous pouvons de réaliser nos désirs. Cependant, même si nous faisons en théorie l'apologie de la diversité, bien souvent en pratique, nous ne la respectons pas, malheureusement. En fait, notre incapacité à tenir compte des différences devient la cause majeure des conflits entre les peuples.

C'est un fait particulièrement attristant de l'histoire humaine que des conflits s'élèvent au nom de la religion. Aujourd'hui même, des gens sont tués par un mauvais usage de la religion et par l'encouragement du fanatisme religieux et de la haine, des communautés sont détruites et des sociétés déstabilisées. Mon expérience personnelle m'a appris que le meilleur moyen de vaincre les obstacles par la voie de l'harmonie et de la compréhension entre les religions était d'instaurer un dialogue avec ceux qui ont foi en d'autres traditions. Je vois cela se manifester sous bien des formes. En ce qui me concerne, par exemple, mes rencontres dans les dernières années 60 avec Thomas Merton, moine trappiste aujourd'hui disparu, m'ont apporté beaucoup. Elles ont été à la source de la profonde admiration que je porte aux enseignements chrétiens. Je ressens aussi comme des moments extrêmement forts le fait de m'être trouvé parmi des représentants de diverses religions et de m'être joint à eux pour une prière en commun, comme en 1986, lors du rassemblement d'Assise, en Italie. Le Sommet pour la Paix mondiale aux Nations Unies qui, l'an dernier, réunit responsables religieux et guides spirituels fut également un moment d'une grande importance. Mais il est nécessaire que de telles initiatives soient plus nombreuses et fréquentes. Quoiqu'il en soit, il est nécessaire que des initiatives de cet ordre se multiplient. Pour ma part, afin de témoigner du respect que je porte aux autres traditions, je me suis rendu en pèlerinage à Jérusalem, le lieu saint de trois des grandes religions du monde, ainsi qu'en différents lieux de pèlerinage hindous, musulmans, chrétiens, jaïns et sikhs, en Inde comme à l'étranger. Durant les trois dernières décennies, j'ai rencontré de nombreux responsables religieux appartenant à différentes traditions et j'ai débattu avec eux de l'harmonie et de la compréhension entre les religions. De tels échanges sont l'occasion pour les fidèles de découvrir que l'enseignement d'une autre tradition peut être source d'inspiration spirituelle au même titre que leur foi, et dispenser des conseils d'ordre moral tout aussi valables. Ainsi devient-il clair qu'indépendamment des points de doctrine et de quelques autres différences, les principales religions du monde, dans leur ensemble, aident les gens à se transformer et à devenir des êtres humains accomplis. Toutes mettent en évidence l'importance de l'amour, de 1a compassion, de la patience, de la tolérance, du pardon, de l'humilité, de la discipline, etc. Dans le domaine de la religion aussi, nous devons donc faire nôtre le concept de pluralité.

Dans le contexte de la mondialisation naissante, toutes les formes de violence, dont la guerre, sont des moyens tout à fait inadaptés pour résoudre les conflits. La violence et la guerre ont toujours fait partie de notre histoire. Autrefois, il y avait des vainqueurs et des vaincus. Mais, aujourd'hui, si un conflit mondial devait avoir lieu, il n'y aurait plus aucun vainqueur. Nous devons donc avoir le courage et le discernement de réclamer un monde sans armes nucléaires et, à long terme, sans armée nationale. Depuis les terribles attaques qui ont eut lieu aux États-Unis, la communauté internationale doit tout tenter pour que cet événement horrible et odieux serve à développer un sens de la responsabilité à l'échelle du monde permettant que prévale l'usage du dialogue et de la non-violence pour résoudre les différends.

Le dialogue est la seule façon raisonnable et intelligente de résoudre les différends et les conflits d'intérêts, entre les hommes comme entre les nations. Promouvoir une culture de dialogue et de non-violence pour l'avenir de l'humanité est un devoir auquel la communauté internationale ne saurait se soustraire. Il ne suffit pas, pour les gouvernements, d'approuver le principe de la non-violence ; encore faut-il accompagner cette approbation d'une action adaptée, susceptible de la soutenir et de l'encourager. Si l'on veut que la non-violence l'emporte, il faut mettre en oeuvre des mouvements non-violents dotés de moyens aptes à leur assurer le succès. Certains disent du vingtième siècle qu'il aura été un siècle de guerre et de sang. Je crois que le défi qui nous est lancé aujourd'hui est de faire du nouveau siècle un siècle de dialogue et de non-violence.

Par ailleurs, dans le règlement des conflits, nous manquons trop souvent de bon sens et de courage. Nous n'accordons pas l'attention qu'il faudrait aux événements générateurs de conflit potentiel quand ils n'en sont encore qu'à leur début. Une fois que les circonstances ont évolué jusqu'à atteindre une très lourde charge émotionnelle chez les populations ou les communautés, il est extrêmement difficile, sinon impossible, d'éviter que la situation explose. Le cas s'est répété maintes et maintes fois. Nous devons donc apprendre à détecter les signes avant-coureurs de conflit et avoir le courage de traiter le problème avant qu'il n'ait atteint son point critique.

Je reste convaincu que la plupart des conflits entre les hommes peuvent trouver leur solution dans un dialogue authentique, mené dans un esprit d'ouverture et de réconciliation. C'est la raison pour laquelle, dans ma recherche d'une solution au problème du Tibet, je n'ai cessé de préconiser le dialogue et la non-violence. Dès le début de l'invasion du Tibet, j'ai tenté de travailler avec les autorités chinoises afin de parvenir à une co-existence pacifique sur la base de conditions mutuellement acceptables. Même lors du soit-disant « Accord en dix-sept points pour la Libération Pacifique du Tibet » que nous avons été forcés de signer, j'ai essayé de travailler avec les autorités chinoises. Après tout, par cet accord, le gouvernement chinois reconnaissait la singularité et l'autonomie du Tibet et s'engageait à ne pas imposer le système chinois au Tibet contre notre volonté. Pourtant, en violation de cet accord, les autorités chinoises ont appliqué de force sur les Tibétains leur idéologie rigide et si éloignée de nos traditions, montrant ainsi le peu de respect dans lequel elles tenaient notre culture, notre religion et nos habitudes de vie particulières. De désespoir, le peuple tibétain s'est levé contre les Chinois. A la fin de l'année 59, j'ai dû fuir le Tibet afin de pouvoir continuer à servir le peuple tibétain.

Depuis ma fuite, c'est-à-dire depuis plus de quatre décennies, notre pays est soumis au dur contrôle du gouvernement de la République Populaire de Chine. Les destructions et les immenses souffrances humaines infligées à notre peuple sont bien connues aujourd'hui et je ne veux pas m'appesantir sur ces tristes et douloureux événements. La pétition en 70 000 signes que le dernier Panchen Lama a adressée au gouvernement chinois demeure un document historique dénonçant la politique draconienne et les actions de la Chine au Tibet. Le Tibet reste aujourd'hui un pays occupé, opprimé et qui subit la force, la peur et la souffrance. Malgré quelques progrès réalisés en matière de développement et d'économie, il est toujours confronté au problème fondamental de sa survie. De graves violations des droits de l'homme sont perpétrées à travers le Tibet, qui résultent bien souvent de la politique de discrimination raciale et culturelle menée par les occupants. Ce ne sont 1à que les symptômes et les conséquences d'un problème plus profond. Les autorités chinoises voient dans la spécificité de la culture et de la religion du Tibet une menace séparatiste. Le résultat de cette politique délibérée est qu'un peuple tout entier, sa culture et son identité particulières se trouvent menacés d'extinction.

J'ai conduit la lutte des Tibétains pour leur liberté selon la voie de la non-violence. J'ai constamment recherché une solution mutuellement acceptable au problème tibétain par le biais de négociations conduites dans un esprit de réconciliation et de compromis avec la Chine. C'est également dans cet esprit que j'ai proposé officiellement, en 1988, ici-même, à Strasbourg, en ce même Parlement, que s'ouvrent des négociations, dans l'espoir qu'elles servent de base à une solution du problème du Tibet. C'est intentionnellement que j'avais choisi le Parlement Européen comme forum pour présenter les idées devant servir de cadre aux négociations, car je tenais à souligner qu'une union authentique ne peut se faire qu'avec le bon vouloir de tous et l'assurance que chacune des parties concernées en tirera bénéfice. L'Union européenne en est l'exemple clair et convaincant. D'autre part, nous savons trop bien qu'un pays ou une communauté, aussi uni soit-il, court le risque de se diviser en deux ou en plusieurs entités quand la confiance vient à manquer, quand les intérêts de chacun ne sont pas pris en considération et qu'on utilise la force pour faire régner sa loi.

Ma proposition, connue par la suite sous le nom d'« Approche de la Voie du Milieu » ou celui de « Proposition de Strasbourg », prévoit que le Tibet jouisse d'une authentique autonomie dans le cadre de la République Populaire de Chine. Non pas d'une autonomie sur le papier comme celle qui nous fut imposée voilà cinquante ans par l'Accord en 17 points, mais d'une autonomie véritable où le Tibet serait doté d'un gouvernement véritable, composé de Tibétains pleinement responsables de la conduite des affaires intérieures, telles que l'éducation des enfants, les questions religieuses, la culture, l'environnement, ô combien précieux et fragile au Tibet, et l'économie locale, Pékin conservant la charge des affaires étrangères et de la défense. Cette solution aurait rehaussé grandement l'image de la Chine aux yeux de l'étranger. Elle aurait contribué à consolider sa stabilité et son unité - deux priorités essentielles pour Pékin - tout en assurant aux Tibétains le respect de leurs droits fondamentaux et de leurs libertés et en préservant à la fois leur civilisation spécifique et le fragile environnement du Plateau tibétain.

Depuis lors, nos relations avec le gouvernement chinois ont connu bien des hauts et des bas. A mon grand regret, j'ai le devoir de vous informer que la solution du problème tibétain n'a fait aucun progrès, et ce, en raison du manque de volonté politique manifeste des dirigeants chinois pour s'attaquer sérieusement à la question. Les initiatives et les ouvertures que j'ai persisté à mener depuis des années en vue d'engager les dirigeants chinois dans la voie du dialogue, sont demeurées sans réponse. En septembre dernier, je leur ai communiqué, par l'intermédiaire de l'ambassade de Chine à New Delhi, notre désir d'envoyer une délégation à Pékin, chargée de remettre un résumé détaillé de mes propositions sur le problème du Tibet, et d'expliquer et débattre des points soulevés dans ce mémorandum. Je faisais notamment savoir que des rencontres en tête à tête devraient parvenir à dissiper les malentendus et à surmonter la méfiance. J'exprimais ma profonde conviction qu'une fois cela accompli, une solution mutuellement acceptable au problème du Tibet pourrait alors être trouvée sans trop de difficulté. Mais, à ce jour, le gouvernement chinois refuse de recevoir ma délégation. Il est manifeste que l'attitude de Pékin s'est durcie de façon significative, comparé aux années 80 où six délégations de Tibétains issus de la communauté en exil avaient été reçues. Pékin peut bien donner toutes sortes d'explications à propos des communications entre le gouvernement chinois et moi-même, pour ma part je tiens à déclarer clairement ici que le gouvernement chinois refuse toujours de parler aux représentants que j'ai nommés pour cette tâche.

Que les dirigeants chinois n'aient pas donné de réponse positive à mon « Approche de la Voix du Milieu » conforte le peuple tibétain dans son soupçon que le gouvernement chinois ne voit nullement l'intérêt d'une quelconque co-existence pacifique. De nombreux Tibétains, convaincus que la Chine est résolue à assimiler et à absorber de force le Tibet, réclament l'indépendance et critiquent mon « Approche de la Voix du Milieu ». D'autres sont partisans d'un référendum mené au Tibet, arguant que si les conditions à l'intérieur du Tibet sont bien celles décrites par les autorités chinoises et que les Tibétains y vivent pleinement heureux, il ne devrait pas être difficile d'organiser un plébiscite au Tibet. J'ai moi-même toujours défendu l'idée que la décision finale concernant l'avenir du Tibet devait être laissé au peuple tibétain, comme le Pandit Jawaharlal Nehru, Premier ministre de l'Inde, l'a déclaré le 7 décembre 1950 au Parlement indien : « ... En ce qui concerne le Tibet, la dernière voix à se faire entendre doit être celle du peuple tibétain, et de personne d'autre. »

Même si nous rejetons avec force l'usage de la violence pour la défense de notre liberté, nous avons sans aucun doute le droit d'explorer toutes les autres options politiques valables. En tant que loyal défenseur de la liberté et de la démocratie, j'ai incité les Tibétains de l'exil à suivre le processus démocratique. Aujourd'hui, les réfugiés tibétains sont parmi les rares communautés en exil à avoir instauré les trois piliers de la démocratie : les pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif. Cette année, nous avons accompli une autre grande avancée sur la voie de la démocratisation en élisant le président du Gouvernement tibétain au suffrage populaire. Le Gouvernement et son président élu ainsi que le Parlement composé également de députés élus assumeront ensemble, en tant que représentants légitimes du peuple, la responsabilité des affaires courantes de la communauté tibétaine. Quant à moi, je considère comme un devoir moral à l'égard des six millions de Tibétains de continuer à travailler avec les dirigeants chinois à la solution du problème tibétain. En tant que libre porte-parole du peuple tibétain, je continuerai à oeuvrer jusqu'à ce qu'une solution soit trouvée.

En l'absence de réponse positive de la part du gouvernement chinois aux ouvertures que je propose depuis des années, il ne me reste d'autre alternative que de lancer un appel à la communauté internationale. Il est clair maintenant que, seuls, les efforts accrus, concertés et solides de la communauté internationale persuaderont Pékin de modifier sa politique à l'égard du Tibet. Même si les réactions du côté chinois sont négatives dans l'immédiat, ce qui est à prévoir, je demeure convaincu malgré tout que l'expression du soutien et de l'intérêt des nations à notre cause sont essentiels à la mise en place d'un climat susceptible d'aboutir à une solution pacifique du problème tibétain. Je reste, pour ma part, fidèle au processus du dialogue. J'ai la ferme conviction que le dialogue et le désir de regarder en toute honnêteté et clarté le Tibet dans sa réalité actuelle, peuvent conduire à une solution mutuellement avantageuse et que celle-ci contribuera à la stabilité et à l'unité de la République populaire de Chine et assurera au peuple tibétain le droit de vivre dans la liberté, la paix et la dignité.

Chers frères et soeurs du Parlement Européen, je me considère comme le libre porte-parole de mes compatriotes captifs, hommes et femmes. Il est de mon devoir de parler en leur nom et place. Je ne le fais pas guidé par un sentiment de colère ou de haine à l'égard de ceux qui portent la responsabilité de l'immense souffrance de notre peuple, de la destruction de notre terre, de nos foyers, de nos temples et monastères et de notre culture. Ce sont, eux aussi, des êtres humains qui luttent pour trouver le bonheur et ils ont droit à notre compassion. Je parle pour vous faire connaître la triste situation dans laquelle se trouve mon pays aujourd'hui et les aspirations de mon peuple, parce que la vérité est la seule arme que nous possédions dans notre lutte pour la liberté. Aujourd'hui, notre peuple, ainsi que le riche héritage culturel qui constitue notre singularité et notre identité nationale sont menacés d'extinction. Nous avons besoin de votre soutien pour survivre, en tant que peuple et en tant que culture.

Au vu de ce qui se passe à l'intérieur du Tibet, au vu de la répression croissante, de la destruction constante de notre environnement et du travail de sape systématique de la culture et de l'identité du Tibet, la situation pourrait sembler sans espoir. Pourtant je persiste à croire que l'actuelle tendance vers la mondialisation conduira la Chine à plus d'ouverture, de liberté, de démocratie et de respect des droits de l'homme. Aussi grande et puissante soit-elle, la Chine, qui fait partie du monde, devra tôt ou tard suivre la tendance à la mondialisation et il ne lui sera pas possible, à long terme, d'échapper à la vérité, à la justice et à la liberté. L'engagement solide, et fondé sur des principes communs, qui lie le Parlement européen à la Chine va accélérer le processus de changement déjà amorcé. Le problème tibétain étant étroitement lié à ce qui se passe en Chine, je crois qu'il y a là une sage raison d'espérer.

Je tiens à remercier le Parlement européen pour sa persévérance à diffuser ce qui touche à la lutte non-violente des Tibétains pour leur liberté. Votre sympathie et votre soutien ont toujours été pour tous les Tibétains, ceux de l'intérieur comme ceux de l'exil, une source d'inspiration profonde et un encouragement. Les nombreuses résolutions prises par le Parlement Européen sur le problème du Tibet ont beaucoup aidé à faire la lumière sur la situation critique dans laquelle se trouve notre peuple et à éveiller à la cause du Tibet la conscience publique et les gouvernements d'Europe et du monde. La résolution du Parlement réclamant la désignation spécifique d'un représentant de l'Union européenne pour le Tibet représente pour moi un encouragement tout particulier. Je suis convaincu que l'application de cette résolution permettra à l'Union européenne non seulement de promouvoir la nécessité d'une solution pacifique et négociée au problème tibétain, et cela de façon plus solide, efficace et créative, mais aussi de fournir un soutien si d'autres besoins légitimes du peuple tibétain se faisaient entendre, y compris, les voies et les moyens de défendre la spécificité de notre identité. Cette initiative sera également un signal fort adressé à Pékin, il lui montrera que l'Union européenne est déterminée à encourager et à favoriser une solution au problème tibétain. Je ne doute pas que vos constantes manifestations, preuves de votre intérêt et de votre soutien à la cause du Tibet, produisent à long terme un impact positif et contribuent à créer un climat politique susceptible de conduire à un dialogue constructif sur cette question. Je vous demande de continuer à soutenir notre cause dans cette période difficile de l'histoire de notre pays.

Je vous remercie de m'avoir offert l'opportunité de partager mes pensées avec vous.

Merci.

ANNEXE III : RÉSOLUTION DE LA CONFÉRENCE PARLEMENTAIRE SUR LE TIBET DES 14 ET 15 NOVEMBRE 2002

Les participants à la Conférence parlementaire européenne sur le Tibet, comprenant des membres du Parlement européen et des Parlements nationaux des États membres de l'Union européenne, des États candidats et de la Confédération helvétique, des représentants de groupes de soutien au Tibet et d'ONG, rassemblés à Bruxelles les 14 et 15 novembre 2002 pour débattre de la situation au Tibet, à l'unanimité :

A. déplorent la poursuite des violations des droits du peuple tibétain par le gouvernement de la République populaire de Chine (RPC) ;

B. saluent les efforts assidus de Sa Sainteté le Dalaï Lama et du gouvernement du Tibet en exil pour éviter le recours à la violence et trouver une solution politique pacifique à la tragédie du Tibet ;

C. saluent de tout coeur la reprise des contacts entre le gouvernement de la République populaire de Chine et les envoyés de S.S. le Dalaï Lama en Chine et au Tibet au mois de septembre 2002 ;

D. saluent la libération de quelques prisonniers politiques tibétains dont, cette année, Takna Jigmé Sangpo et Ngamang Sangdrol ;

E. félicitent M. Hu Jintao pour sa nomination au poste de Secrétaire général du Parti communiste chinois et lui demandent instamment de prendre sans tarder des mesures décisives pour résoudre le problème sino-tibétain par la négociation ;

F. réaffirment l'importance du respect absolu des droits humains du peuple tibétain et, en particulier, de l'exercice du droit du peuple tibétain à l'autodétermination ;

G. se félicitent de l'invitation qui a été faite à S.S. le Dalaï Lama de s'adresser au Parlement européen le 24 octobre 2001 et saluent le discours qu'il a prononcé et les propositions qu'il a formulé à cette occasion ;

H. expriment l'inquiétude que suscite l'absence d'une politique européenne sur le Tibet cohérente et déterminée, visant à assurer le respect des droits du peuple tibétain et à promouvoir un règlement politique du problème sino-tibétain ;

I. déplorent que le dialogue entre l'Union européenne et la République populaire de Chine sur les Droits de l'Homme n'ait toujours pas d'effet positif notable sur la situation au Tibet ;

J. sont convaincus de l'importance de garantir la paix et la stabilité au Tibet et dans les régions avoisinantes ainsi que des dangers que représenterait un échec en la matière pour l'ensemble de la région et au-delà ;

K. sont convaincus de surcroît que l'Europe ainsi que les gouvernements et Parlements nationaux peuvent et doivent élaborer une politique déterminée qui vise à apporter une solution politique rapide et durable au problème sino-tibétain ;

L. rappellent les résolutions du Parlement européen du 15 janvier et du 11 avril 2002 demandant au Conseil et à la Commission de nommer un Représentant spécial de l'Union européenne pour le Tibet ;

M. notent avec une grande satisfaction que le détenteur d'un poste similaire au sein du gouvernement des États-Unis, le coordinateur spécial des États-Unis pour le Tibet, à contribué à inspirer au gouvernement des États-Unis une politique proactive et cohérente vis-à-vis de la Chine et du gouvernement du Tibet en exil en ce qui concerne le Tibet ;

N. sont hautement conscients de l'impact positif du travail du Coordinateur spécial des États-Unis pour le Tibet ;

O. rappellent la résolution du Parlement européen du 6 juillet 2000 envisageant de reconnaître formellement le gouvernement du Tibet en exil comme représentant légitime du Tibet et du peuple tibétain si aucun accord entre le gouvernement de la RPC et le gouvernement du Tibet en exil sur un nouveau statut du Tibet, acceptable par le peuple tibétain, n'était pas conclu d'ici le 6 juillet 2003 ;

P. rappellent les résolutions récentes votées par des Parlements nationaux, dont la résolution sur le Tibet adoptée par la Chambre des députés italien, le 9 octobre 2002 ;

Q. sont convaincus de l'importance d'adopter une position de principe dans les rencontres multilatérales, et en particulier aux Nations unies, sur la situation au Tibet et notamment sur la situation des Droits de l'Homme ;

R. sont tout autant persuadés que la poursuite d'actions, notamment la présentation de résolutions sur la situation au Tibet devant la Commission des Droits des L'Homme de l'Organisation des Nations unies, n'est en rien incompatible avec la tenue d'un dialogue sur les Droits de l'Homme avec la République populaire de Chine et pourrait même contribuer à ce que ce dialogue produise des effets.

En conséquence, nous :

I. prions instamment le Conseil et la Commission de l'Union européenne de mettre en oeuvre les résolutions susmentionnées du Parlement européen sur le Tibet et de nommer sans délai un Représentant spécial sur le Tibet, en prenant modèle, dans la mesure qui convient, sur la fonction similaire assumée par le Coordinateur spécial des États-Unis pour le Tibet, et en donnant au Représentant spécial le mandat d'aider les États membres de l'Union européenne aussi bien que les États qui aspirent à le devenir à élaborer et à mettre en oeuvre une politique consistante sur le Tibet, visant à promouvoir dans un avenir proche des négociations sérieuses en vue d'une solution juste et durable compte tenu de la gravité de la situation au Tibet ;

II. appelons l'Union européenne et tous les gouvernements européens à saisir toutes les occasions qui se présentent d'exercer de fortes pressions sur le gouvernement de la République populaire de Chine pour qu'il mette à profit la reprise des contacts avec les représentants de S.S. le Dalaï Lama afin d'aller de l'avant et s'engage immédiatement dans des négociations sérieuses et sincères afin de trouver une solution politique juste et définitive ;

III. appelons le Parlement européen et les Parlements nationaux des pays européens à prendre les mesures qui conviennent en vue de la reconnaissance du gouvernement du Tibet en exil comme représentant légitime du Tibet et du peuple tibétain si, d'ici le 6 juillet 2003, aucun accord politique satisfaisant établissant un nouveau statut du Tibet n'a été conclu entre le gouvernement de la RPC et le gouvernement du Tibet en exil ;

IV. appelons l'Union européenne à passer régulièrement en revue les résultats de son dialogue sur les Droits de l'Homme avec la RPC, conformément aux critères convenus, et à établir un secrétariat permanent responsable de la conduite effective de ce dialogue à l'avenir ;

V. prions instamment tous les gouvernements européens ainsi que le Conseil et la Commission de l'Union européenne de réévaluer leur manque d'initiative récent en vue de faire adopter des résolutions par la Commission des Droits de l'Homme de l'ONU sur la Chine et sur le Tibet, et de présenter et soutenir activement de telles résolutions lors de la prochaine session de la Commission et des sessions suivantes et, tout particulièrement, de demander que la Troïka européenne joue un rôle déterminant à cet égard en 2003, 2004 et 2005 ;

VI. appelons l'Union européenne et les gouvernements des États européens à soulever la question du droit du peuple tibétain à l'autodétermination au troisième comité de l'Assemblée générale des Nations unies lors de sa prochaine session et des sessions suivantes ;

VII. exigeons la libération par la République populaire de Chine de tous les prisonniers politiques tibétains, dont le Panchen Lama, Gedhun Choekyi Nyima, âgé de 13 ans, en captivité depuis 1995 ;

VIII. demandons au Parlement européen, aux Parlements nationaux, à la Commission européenne et au Conseil de prendre des mesures pour observer avec attention si le traitement réservé aux Tibétains par les autorités de la RPC est modifié par le privilège accordé à la Chine d'accueillir les Jeux olympiques en 2008 et, si aucune amélioration substantielle n'est constatée, d'appeler la famille olympique et ses représentants, dont le CIO, à prendre des mesures appropriées ;

IX. nous engageons à poursuivre résolument notre action au sein de nos corps législatifs, du Parlement européen et des Parlements nationaux, aussi bien que dans nos relations avec les gouvernements nationaux et régionaux, et avec les organisations internationales, sur tous les points exposés dans la présente déclaration et à nous tenir mutuellement informés de chaque progrès et réaction à cet égard jusqu'à la prochaine conférence parlementaire européenne sur le Tibet, qui aura lieu dans un an.

ANNEXE IV : AUDITIONS DU GROUPE D'INFORMATION

Audition de Sa Sainteté le Dalaï Lama
Mardi 26 septembre 2000

M. Claude Huriet, sénateur de Meurthe-et-Moselle, Président du groupe sénatorial d'information sur le Tibet :

Votre Sainteté, mes chers collègues, mes chers amis, Mesdames, Messieurs. Au nom de mes collègues, présidents et membres des groupes d'études sur le Tibet, tant à l'Assemblée nationale qu'au Sénat, je souhaite vous dire le plaisir et l'honneur que nous ressentons à vous accueillir une nouvelle fois au Sénat.

Nous sommes plus de 250 parlementaires, à l'Assemblée nationale et au Sénat, à nous être engagés, souvent de longue date, en faveur du soutien au peuple tibétain et à Votre Sainteté. Cet engagement ne s'est jamais démenti.

Je suis également heureux de vous accueillir au nom du Président du Sénat, M. Christian Poncelet, qui m'a chargé de vous remettre ce message dont je vais, avec votre autorisation, vous donner lecture.

« Absent de Paris du fait d'engagements contractés de longue date, je ne suis pas en mesure de vous accueillir personnellement au Palais du Luxembourg, comme j'avais été heureux et honoré de le faire le 9 décembre 1998, lors des commémorations, au Sénat, du cinquantième anniversaire de la Déclaration des droits de l'Homme.

J'ai donc demandé à mes collègues et amis, le Président et le Président délégué du groupe d'information sur le Tibet, M. Claude Huriet, sénateur de Meurthe-et-Moselle, questeur du Sénat, et M. Louis de Broissia, sénateur de la Côte d'Or, de vous souhaiter, au nom de tous les membres du groupe, de tous les amis du Tibet au Sénat et de l'ensemble de nos collègues sénateurs, comme en mon nom personnel, la très cordiale bienvenue au Sénat. Notre assemblée parlementaire est la maison de la démocratie et de la liberté ; elle s'honore donc d'y recevoir le défenseur des droits de l'Homme que vous êtes.

Mes collègues vous diront que je soutiens votre engagement courageux en faveur des libertés fondamentales, notamment de la liberté religieuse, et des droits du peuple tibétain au respect de son identité et de ses traditions. Vous pouvez être assuré de trouver au Sénat, comme parmi la majorité des Français, l'attention, la sympathie et même l'appui nécessaires, pour contribuer à vous soutenir dans votre démarche de paix.
»

Votre Sainteté, vous êtes devant le Parlement français, répondant à son invitation, pour la quatrième fois depuis 1990. Les parlementaires qui vous accueillent sont à vos côtés et aux côtés du peuple tibétain. Ils l'ont manifesté, en 1996, en lançant l'Appel des parlementaires français pour le Tibet qui avait recueilli, à l'époque, plus de 340 signataires. Nous avons, voici quelques mois, lancé une nouvelle démarche à laquelle nos collègues répondent très nombreux, le Manifeste 2000 des parlementaires français pour le Tibet.

Je voulais, au nom de tous, vous exprimer nos sentiments d'admiration, notre respect, mais aussi notre amitié fraternelle. Vous incarnez en effet, Votre Sainteté, à nos yeux, les trois vertus nécessaires à l'équilibre de notre monde : la non-violence, l'esprit de paix et la volonté de dialogue ; la simplicité et la sagesse. Nous sommes sensibles à cette image que vous incarnez, l'entente, la volonté de dialogue et de paix. J'en vois un signe tout à fait évident dans le fait que les différentes démarches que j'ai évoquées tout à l'heure ont recueilli les signatures de nombreux parlementaires, et de parlementaires de toute sensibilité politique. C'est donc autour de votre personne et du peuple tibétain que cette entente entre les différentes composantes de la vie démocratique française a pu se manifester. C'est un exemple - hélas ! - trop rare pour ne pas être souligné. Le témoignage de simplicité que vous nous apportez devrait inspirer mon propos qui n'est pas, vous le sentez bien, un discours d'accueil, mais un propos très libre, très chaleureux et très sincère. Quant à la sagesse que vous incarnez au degré suprême, vous allez nous en apporter une nouvelle preuve à travers vos réponses à la question essentielle dont nous allons débattre cet après-midi : pourquoi aider le Tibet ? (Applaudissements)

M. Richard Cazenave, député de l'Isère, Président du groupe d'études parlementaire sur les problèmes du Tibet :

Votre Sainteté, mes chers collègues, Mesdames et Messieurs, je voudrais, après Claude Huriet, vous dire quel bonheur est le nôtre de vous accueillir ici, au Sénat, mais au nom des deux assemblées. Et de le faire pour la première fois en tant que Président du groupe Tibet puisque les autres fois où j'ai eu le plaisir de vous rencontrer, c'est Louis de Broissia, qui continue, ici, d'être le fervent animateur de nos groupes communs, qui le présidait à cette époque. C'est vous dire que nous avons là, à l'Assemblée nationale et au Sénat, des parlementaires qui, de longue date et très nombreux - puisque, mes collègues pourraient en témoigner, nous sommes le groupe d'études le plus important de l'Assemblée nationale -, se sont engagés et sont décidés à poursuivre, à vos côtés, la longue marche vers la liberté au Tibet, vers le respect de l'identité culturelle, vers les objectifs politiques que vous vous êtes assignés, et que nous partageons.

Nous avons, ces derniers mois, multiplié les initiatives. Nous avons rencontré quelques succès - Louis de Broissia pourra en parler -, nous avons aussi rencontré des échecs et des questions fondamentales sur l'attitude qui devrait être celle de notre pays face à la Chine. Des questions nombreuses sur le « dialogue critique » et ses résultats - que nous ne manquons pas d'ailleurs de poser régulièrement parce que chaque semaine un ou plusieurs députés interpellent les autorités et l'exécutif de notre pays sur ces questions -. Bref, nous sommes portons des succès, des échecs, des interrogations. Peut-être la réponse est-elle dans le livre de M. Claude Arpi qui a écrit un livre magnifique « Tibet, le pays sacrifié » et qui nous rappelle la phrase de Malraux disant « le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas ». Nous voulons voir là un point de rencontre avec un thème fort de votre présence ces deux semaines en France, qui est celui de l'éthique, et d'une éthique pour le nouveau millénaire. C'est dire si, au delà du combat pour le Tibet, nous avons le sentiment, en réalité, de mener un combat pour les droits de l'homme. Face à ce nouveau millénaire, devant ce monde de globalisation, de mondialisation, qui s'ouvre à nous peu-être que, plus largement, la réponse positive aux attentes du Tibet constitue la voie à suivre pour que ce millénaire soit celui des hommes et non celui des machines, celui du respect des identités, celui de la paix. (Applaudissements)

M. Louis de Broissia, sénateur de la Côte d'Or, Président délégué du groupe sénatorial d'information sur le Tibet :

Messieurs les Présidents, Votre Sainteté, pourquoi aider le Tibet, dans un contexte de mondialisation, à la veille d'un nouveau millénaire ? Lorsque, avec Jean-Michel Belorgey, en 1989, à l'Assemblée nationale, nous nous posions la question, le contexte était différent. La Chine était différente ; le Tibet existait encore. Nous sommes d'abord heureux, Votre Sainteté, d'avoir contribué à l'éveil des parlements du monde, puisque les Suédois, les Allemands, le Parlement européen, le Congrès américain, etc., ont suivi l'exemple français. Aujourd'hui les 160 signataires des deux assemblées du Manifeste 2000 pour le Tibet, montrent l'exemple et traduisent la sensibilité de nos électeurs, du peuple français.

Les questions que nous pourrions nous poser à propos du Tibet, car elles se bousculent dans notre tête, seraient dès lors : le Tibet vis-à-vis de la Chine d'aujourd'hui, vis-à-vis de l'Inde d'aujourd'hui, vis-à-vis du monde d'aujourd'hui pose-t-il un problème simplement géostratégique, environnemental - car il est le berceau des grands fleuves d'Asie -, ou est-ce simplement une situation classique de perte d'autonomie d'un peuple vis-à-vis de sa langue, de sa culture, de sa religion ? Pourquoi faut-il aider le Tibet ? Je le dis au passage, - le Président de Villepin le sait, et je lui rends un hommage particulier - le groupe sénatorial est un groupe qui est favorable à la cause tibétaine et qui n'est hostile à aucun peuple. Nous souhaitons simplement dire la vérité, constamment et inlassablement parce que, nous avons, nous, encore le pouvoir de le faire.

Nous avons subi, comme le disait Richard Cazenave, un succès - les parlements du monde se sont mobilisés, la Banque mondiale n'a pas donné suite à un projet concernant les hauts plateaux tibétains -. Nous connaissons un échec : les parlementaires, parrains du XIème Panchen-Lama, ne l'ont pas revu depuis 5 ans, ni lui, ni ses parents, malgré nos démarches à l'Ambassade de Chine.

Aujourd'hui, Votre Sainteté, la question est simple. Les médias, - très présents ici et que je salue - rendent compte fidèlement, en France, depuis quelques semaines, depuis quelques mois, depuis quelques années, de la situation du Tibet. Beaucoup de pages vous sont consacrées ainsi qu'à votre engagement, à votre peuple. Mais est-il encore temps d'aider le Tibet ? (Applaudissements)

M. Claude Huriet :

Votre Sainteté, vous venez d'être interpellé - amicalement, vous le savez bien - afin que vous apportiez des éléments de réponse à cette question qui nous hante. Non pas tant, faut-il aider le Tibet ? - car nous ne serions pas là si nous n'en n'avions pas la volonté -. Mais, davantage, comment pouvoir poursuivre nos efforts, tout en conservant l'espoir que ces efforts atteindront finalement, un jour, leur objectif ?

Sa Sainteté le Dalaï-Lama : (Traduction)

Aujourd'hui, j'ai la grande joie de rencontrer, mes amis, membres de l'Assemblée nationale et du Sénat, et je vous remercie de l'occasion qui m'est donnée de discuter avec vous. Cela fait de nombreuses années que nous nous connaissons, maintenant. Aujourd'hui, il s'agit donc d'une sorte de réunion entre vieux amis. C'est la sensation chaleureuse que j'ai eue en revenant ici. Vous exprimez la chaleur humaine, des sentiments qui viennent vraiment de votre coeur, et, ce, avec force. Et cela me réjouit grandement. Car, s'il y a une chose dont je suis vraiment convaincu, c'est que la tendresse, l'affection, l'altruisme entre les êtres humains, sous la forme d'interdépendance, est quelque chose d'essentiel. Si l'on abandonnait cette notion de tendresse, il n'y aurait plus moyen de concilier des points de vue différents. C'est par le respect, la tendresse mutuelle qui est inhérente à l'être humain, que l'on peut résoudre ces questions. En l'absence de tendresse, la moindre différence finit par creuser un fossé infranchissable qui nous sépare. Lorsque, souvent, je donne des conférences publiques, j'essaie de mettre en valeur la nécessité de promouvoir les valeurs humaines. En ce qui vous concerne, je ressens ce sentiment d'intimité et d'affection mutuelle et je crois qu'il n'est pas nécessaire de promouvoir plus avant les valeurs humaines. Vous les détenez. J'en suis très heureux et voudrais vous remercier à nouveau.

En ce qui concerne le problème du Tibet, je dis toujours que c'est une cause qui est fondée sur la justice. Ainsi, lorsqu'on parle de la cause du Tibet, faut-il en parler de façon authentique, véridique. Ce n'est pas la peine d'exagérer, ce n'est pas la peine de faire de la désinformation - il n'y a rien à cacher non plus -. La force de la vérité suffit simplement pour s'intéresser à la cause du Tibet.

Dans un monde où se développent les connaissances, la science, l'intérêt pour la religion et la politique, lorsque la situation au Tibet est connue, naît d'ailleurs naturellement une certaine sympathie, un désir d'aider. Je ne cherche pas que les gens qui manifestent ce soutien, cette sympathie, prennent partie pour le Tibet ou contre quelqu'un d'autre. Ce qu'il faut c'est prendre partie pour la vérité, pour la justice. Ce n'est pas pour le Tibet en lui même qu'il faut prendre partie. Je crois à cet égard que les médias ne devraient pas se contenter de parler uniquement des événements spéciaux ou dramatiques qui s'y passent, mais plutôt rendre compte de la situation telle qu'elle perdure au Tibet. Encore une fois, la nécessité de maintenir une information sur le Tibet doit être basée sur la situation telle qu'elle est véritablement, sur la réalité. Pour ma part, je me sens encouragé lorsque je sais que cette justice et cette vérité sont reconnues et que c'est sur cette base que l'on m'offre du soutien. Cela renforce mon courage.

Les membres du Sénat et de l'Assemblée nationale que vous êtes avez été élus par le peuple. Donc, en fait, vous représentez les sentiments d'un très grand nombre d'êtres humains, de citoyens français. Et à travers vous, c'est aussi à eux que je m'adresse.

En ce qui concerne la raison pour laquelle nous devons nous intéresser au Tibet, il s'agit d'une question très importante. Pour moi, le premier point, c'est que l'on doit s'y intéresser simplement au motif de la justice et de la vérité. Cela devient donc une question de morale, d'éthique. Lorsque l'on parle de la société humaine, la vérité, la justice doivent être en toute occasion soutenues. Parfois, il arrive que, sous la force des événements ou de la contrainte, la vérité puisse se perdre et le mensonge prédominer. Mais, ce n'est pas la situation d'une communauté dans son ensemble. Si le mensonge triomphe à la suite de l'activité d'un certain nombre d'individus, je pense que c'est une grande perte et un problème pour la terre tout entière.

Au Tibet, il y a en outre un grand problème concernant l'environnement. Il serait en conséquence éminemment souhaitable que des experts puissent étudier et comprendre qu'il existe dans ce pays, situé en très haute altitude, un équilibre naturel très délicat, très fragile, qu'il est primordial de préserver. Si l'on détruit cet équilibre délicat des hauts plateaux du Tibet, je crois qu'il y aura des répercussions dramatiques dans tous les pays environnants : des changements climatiques et des catastrophes naturelles liées à ces changements climatiques. Voilà une autre raison pour laquelle la question du Tibet est importante.

Le Tibet se trouve également entre les deux nations les plus peuplées du monde que sont l'Inde et la Chine avec lesquelles il entretient des liens depuis longtemps. S'agissant de ces liens, l'idéal, bien sûr, serait qu'il y ait des relations harmonieuses de confiance mutuelle avec l'Inde et la Chine. Cela ne concerne pas seulement ces trois pays, mais tous les pays alentours. Si ces deux grands pays sont en paix, c'est un facteur capital pour la paix mondiale. La situation actuelle au Tibet fait au contraire qu'un très grand de troupes chinoises se trouvent en face d'un autre grand nombre de troupes indiennes, et c'est là un facteur d'instabilité.

Une autre raison d'aider le Tibet, c'est que la culture bouddhique tibétaine est extrêmement ancienne. Or, au regard de l'évolution actuelle de la planète, je crois que la culture tibétaine peut apporter des bienfaits à l'ensemble du monde, et en particulier à la Chine car la tradition bouddhique n'y est pas étrangère. Aujourd'hui, d'ailleurs, en Chine, il y a beaucoup de gens qui s'intéressent au bouddhisme de manière générale, et plus particulièrement au bouddhisme tibétain. De ce fait, si le bouddhisme tibétain et la culture qui lui est associée peuvent être préservées au Tibet, cela ne constitue pas seulement un bienfait pour 6 millions de Tibétains mais pour tous les peuples du monde et en particulier pour le peuple chinois. Si l'on regarde l'intérêt mondial, je crois vraiment que la culture et la philosophie bouddhistes contribuent, à leur niveau, aux bienfaits dans le monde. Cela m'apparaît clairement et cela a aussi à voir avec la question des droits de l'homme.

Donc, sous tous ses aspects, bien que le Tibet soit un pays isolé, lointain, élevé, avec une faible population, sa situation engendre des répercussions qui touchent à beaucoup d'autres aspects dans le monde. Est-ce que cette réponse satisfait à vos questions ? (Applaudissements)

M. Claude Huriet :

Merci beaucoup Votre Sainteté pour les éléments de réponse que vous nous avez apportés. Je vais demander maintenant à mes collègues si ils ont quelques questions concises, précises, à vous poser. J'insiste sur cette exigence car votre temps est compté. Vous êtes très sollicité en France, comme partout où vous allez, et vous avez un rendez-vous important avec M. le Président de l'Assemblée nationale. Vous pensez bien, Mesdames, Messieurs, que dans le climat actuel il n'est pas question que le Sénat apparaisse comme ayant retardé Sa Sainteté le Dalaï-Lama pour sa rencontre avec le Président de l'Assemblée nationale. Nous tenons trop à avoir des relations de qualité entre les deux assemblées. Ensuite, pour un temps sans doute limité, les journalistes auront également la possibilité, si mes collègues en sont d'accord, de vous interroger.

M. Xavier de Villepin, sénateur représentant les Français établis hors de France :

Votre Sainteté, je voudrais vous poser une question sur les équilibres démographiques au Tibet. Avez-vous l'impression que la Chine veuille changer ces équilibres et qu'elle cherche à diminuer le poids des Tibétains pour les remplacer par des Chinois ?

Sa Sainteté le Dalaï-Lama :

Au regard des quarante dernières années, si l'on considère les grandes villes tibétaines, il y a maintenant moins de Tibétains que de Chinois. Les Tibétains sont donc minoritaires dans les villes. Pour le reste, il existe par exemple un programme de développement des régions occidentales de la Chine. Il est important, bien sûr, d'apporter un progrès matériel à ces régions qui sont nettement moins développées que d'autres - il y a de bonnes raisons à vouloir le faire et, en tant que Tibétain, je ne peux que m'en réjouir -. Cependant, sur la base de notre expérience, nous constatons que les progrès qui ont été réalisés jusqu'à maintenant au Tibet n'ont pas permis de promouvoir l'éducation tibétaine, ni que les Tibétains reçoivent plus d'informations. Sur cinquante ans, il y a en effet eu très peu d'efforts faits en matière d'éducation et de formation professionnelle pour les Tibétains. Si l'on prend la ville de Lhassa, on constate un progrès en terme de richesses, mais tout vient de Chine et des commerçants chinois. Ainsi, au regard de cette expérience, le développement de l'Ouest de la Chine aurait pour résultat un nouveau transfert de population, une colonisation et un apport de colons chinois considérables. Dans certaines régions de l'Est du Tibet, dans la région du Kham, les Chinois parlent de développement mais construisent des villes complètement neuves dans lesquelles il y a très peu de Tibétains. C'est une situation qui draine de plus en plus de Chinois et, que ce soit intentionnellement ou non, le résultat en est qu'une sorte de génocide culturel se perpétue au Tibet. De surcroît, du point de vue de l'environnement et de l'écologie, il faut faire extrêmement attention à cette idée de développer l'Ouest de la Chine. Le risque est de détruire totalement l'équilibre écologique très fragile du Tibet et d'y provoquer des catastrophes.

M. Jean-Pierre Plancade, sénateur de Haute-Garonne :

Je voudrais poser à Sa Sainteté une question relative à l'attitude des États à l'égard de la Chine, attitude qui est plus souvent déterminée par l'intérêt économique que par le sens des droits de l'homme. C'est la raison pour laquelle je souhaiterais avoir votre avis sur ce comportement, notamment s'agissant de ce que l'on peut considérer comme ce droit universel que sont les droits de l'homme.

Sa Sainteté le Dalaï-Lama :

La Chine est un immense pays et, bien sûr, il est nécessaire de se relier à la Chine avec sagesse, de faire preuve de discernement. Il est essentiel que la Chine fasse partie de la communauté mondiale. On ne doit pas isoler la Chine. Si la Chine s'intègre à la communauté mondiale, c'est dans l'intérêt du monde entier. Or, l'intégration de la Chine dans le courant mondial se fait principalement par le biais de l'économie. Donc ces liens économiques sont nécessaires. Pourtant ce que je dis souvent à mes amis c'est que, certes il faut que ce développement économique prenne place, mais en même temps il ne faut pas négliger le problème des droits de l'homme, le problème de l'environnement et, dans le cas du Tibet, la liberté de pratiquer le bouddhisme et la nécessité de protéger la culture tibétaine. D'ailleurs, dans la constitution chinoise, les droits à l'égard de cette liberté religieuse sont théoriquement garantis. Il faudrait que tout cela soit mis en pratique dans la réalité. Il est nécessaire que les gouvernements soient fermes et clairs sur ces questions. C'est, du point de vue de ma sagesse qui est toute petite, mon idée. Mais, vous qui avez une grande sagesse, qu'avez-vous à me conseiller ? (Sourires)

M. Claude Huriet :

Qui veut répondre ? (Sourires)

M. Robert Del Picchia, sénateur représentant les Français établis hors de France :

Votre Sainteté, je n'ai pas beaucoup de sagesse, et certainement encore moins que vous, mais je voudrais aller dans le sens de mon collègue et vous poser une question sur la Chine. Vous avez des amitiés et du support un peu partout dans le monde. En voilà une preuve, ici. Est-ce qu'en Chine même, vous avez des supports, un lobby ? Est-il exclu d'envisager qu'à l'avenir il y ait un mouvement, en Chine même, en faveur de vous même et du Tibet ?

Sa Sainteté le Dalaï-Lama :

Il y a eu, à l'intérieur de la Chine, depuis une quinzaine d'années, de très grands changements. Aujourd'hui, on ne peut plus arrêter les connaissances ni l'information en Chine. Grâce à cela, la réalité concernant la situation au Tibet devient mieux connue à l'intérieur même de la Chine. Chez les intellectuels, les professeurs, les artistes, les étudiants, on voit ainsi naître un intérêt croissant à l'égard des problèmes du Tibet. Nombre de Chinois observent que le Tibet recherche ce sentiment de liberté démocratique et reconnaissent qu'il a beaucoup souffert pour cela. De la même façon, ils commencent à comprendre que le Tibet possède une culture et une tradition uniques et à apprécier la valeur de cette culture. Je crois que, si une telle attitude se maintient à long terme, cela constituera une très bonne nouvelle. Cela étant, il est difficile de faire du lobbying en Chine. Ici, nous connaissons la liberté, mais si nous nous essayions à faire du lobbying en Chine ce serait beaucoup plus risqué.

M. Pierre-Yvon Trémel, sénateur des Côtes d'Armor :

Votre Sainteté, depuis quelques années est apparue une notion assez nouvelle en matière de relations internationales, celle du droit d'intervention humanitaire, du droit d'ingérence. L'adoption de cette notion amène les organisations internationales à intervenir dans certains pays - nous les connaissons -, mais pas dans d'autres où, pourtant, on constate des exactions qui sont tout à fait avérées. J'aimerais savoir comment vous analysez cette différence de comportement ?

Sa Sainteté le Dalaï-Lama :

Il y a quinze ou vingt ans, je constatais déjà que les gens étaient très émus par les violations des droits de l'homme en Union soviétique, mais beaucoup moins en Chine. Il semblait qu'il y avait, en quelque sorte, deux poids deux mesures s'agissant de différents êtres humains. Je pense qu'en matière de droits de l'homme, on ne peut pas faire de différence entre les êtres humains, on ne peut pas faire de différence entre les religions, entre les gens qui ont plus ou moins de connaissances, entre ceux qui sont riches ou pauvres. Les droits de l'homme sont les mêmes pour tout le monde. En ce qui concerne les interventions dans les affaires intérieures d'un pays, je souligne parfois que lorsqu'il y a des inondations, des tremblements de terre, et que l'on vient apporter une aide, on ne dit pas qu'il s'agit d'une ingérence dans les affaires intérieures. Lorsqu'il y a des difficultés, des souffrances, des tragédies, il n'y a plus de frontières nationales. La priorité, c'est de soulager ces souffrances et ces tragédies. De la même façon, la violation des droits de l'homme cause de grandes souffrances aux êtres. Et ce n'est pas comme les catastrophes naturelles pour lesquelles l'homme n'a aucune responsabilité. Les violations des droits de l'homme, la discrimination raciale ou autre, sont des catastrophes, des souffrances qui sont produites par les êtres humains. Les mêmes êtres humains peuvent donc les résoudre et il faut s'appliquer à le faire. Lorsqu'on a un véritable ami, il faut savoir lui révéler ses défauts. C'est une très bonne chose. C'est une preuve d'amitié. Si notre ami fait des choses inconvenantes et qu'on lui dit que c'est parfait, on n'est pas vraiment sympathique à l'égard de cet ami.

M. Claude Huriet :

Belle leçon que chacun pourrait méditer.

M. Hubert Durand-Chastel, sénateur représentant les Français établis hors de France :

Votre Sainteté, il y a eu récemment à New York une grande réunion de leaders religieux, pour la paix. Vous n'y étiez pas invité et vous n'avez pas pu y participer. C'est extrêmement regrettable car le moyen d'influer sur la Chine, c'est précisément de le faire d'une manière internationale. N'y aurait-il pas intérêt à provoquer d'autres réunions similaires, dans d'autres villes, dans lesquelles vous pourriez vous exprimer pour peser un peu sur l'opinion actuelle de la Chine ?

Sa Sainteté le Dalaï-Lama :

Tout d'abord, parmi un millier de représentants de toutes les religions, qu'il y en ait un de plus ou de moins, cela ne change pas grand chose. Il aurait fallu demander l'opinion de tous ceux qui se sont réunis dans cette rencontre du Millénaire. Cela étant, une telle réunion de représentants religieux pour la paix dans le monde devrait être renouvelée. Il ne suffit pas qu'il y ait un événement auquel on accorde beaucoup de publicité si, après, il n'y a pas de suite. En 1986, à Assise, il y avait eu une telle réunion autour d'un très grand nombre de religions présentes dans le monde. J'ai dit à Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II que c'était une excellente initiative, mais ce serait une très bonne chose de la renouveler. C'est mon idée.

M. Christian Kert, député des Bouches-du-Rhône :

Votre Sainteté, tout à l'heure vous avez fait référence à l'évolution des mentalités de certains Chinois. Est-ce que cette évolution vous paraît conduire les autorités chinoises à revoir leur position sur le projet d'un statut pour le Tibet ? Et, je suppose respectueusement, Votre Sainteté, que, comme Martin Luther King vous faites des rêves. Est-ce que vous pourriez nous dire quel est le statut dont vous rêvez pour le Tibet ?

Sa Sainteté le Dalaï-Lama :

On constate de très grands changements en Chine si l'on compare la Chine d'aujourd'hui avec celle d'il y a vingt ou trente ans. Ces changements doivent se poursuivre et personne, à mon avis, ne pourra s'y opposer. Pour leur part, les difficultés du Tibet ne sont pas nées d'une guerre civile ou issus de catastrophes naturelles ; je dis parfois, en plaisantant à moitié, qu'elles proviennent d'invités qui n'ont pas reçu une invitation en règle, et qui sont arrivés avec des armes pour dire aux Tibétains comment ils devaient marcher, comment ils devaient dormir, comment ils devaient manger, tout ce qu'ils devaient faire. En conséquence, je crois qu'il existe une étroite relation entre une amélioration au Tibet et tout changement qui surviendrait en Chine. Les changements en Chine ne peuvent donc qu'apporter des bienfaits au Tibet. Si l'on parle de la Chine elle même, en dépit du fait que ce soit une très grande et puissante nation, elle fait partie du monde. La République populaire de Chine doit donc avancer en harmonie avec le reste du monde. Elle doit s'adapter à la façon dont évolue le monde entier. Elle ne peut pas suivre un chemin complètement différent. C'est pourquoi, à longue échéance, j'ai un grand espoir.

Quant à mon rêve personnel, c'est d'atteindre à l'état de Bouddha. A un autre niveau, un de mes rêves est celui d'un monde totalement désarmé, un monde où il y aurait plus de compassion dans la société humaine. Pour le Tibet, enfin, je rêve d'une vraie liberté et, sur les bases de cette liberté, que soit préservée la culture bouddhique tibétaine tout en continuant de bénéficier du progrès matériel de la Chine. Trois rêves, cela fait vraiment trop... (Sourires)

M. Claude Huriet :

Je propose maintenant, dans les minutes qui nous restent, que les journalistes puissent poser quelques questions précises et concises. Je pense que Sa Sainteté voudra bien y répondre.

France 3 :

Jacques Chirac doit se rendre en Chine prochainement. Je voudrais savoir quel message vous aimeriez qu'il transmette aux dirigeants chinois à propos de la situation au Tibet. Plus généralement, je voudrais savoir si la position politique de la France à l'égard du Tibet vous semblait plutôt favorable, ou plutôt timide par rapport à ce qui s'y passe.

Sa Sainteté le Dalaï-Lama :

Le Président Chirac est quelqu'un qui connaît la situation au Tibet, qui a de la sympathie pour la cause du Tibet et je sais qu'il a exprimé cette sympathie et parlé de la cause du Tibet lorsqu'il est allé en Chine. J'ai la conviction qu'il soulèvera cette question à nouveau lors de sa prochaine visite. Mais à quel point pourra-t-il le faire et agir ? A quel point le Gouvernement français peut agir ? Je crois que cela dépend de beaucoup de causes et de circonstances. Ce qui est important, c'est que beaucoup de gens manifestent de la sympathie pour le Tibet. Donc, je crois que les gouvernements doivent continuer à montrer qu'ils sont concernés par le sort du Tibet, et montrer également que cela apportera des bienfaits à la Chine elle même de résoudre ce problème. Ce serait un bienfait mutuel ; il me semble que ce serait très important de faire comprendre cela aux Chinois.

Radio France Internationale (section chinoise) :

Le Gouvernement chinois vous accuse souvent de séparatisme. Quelle est votre conception exacte de l'avenir du Tibet ? Envisagez-vous l'indépendance ou une cohabitation avec la Chine ?

Sa Sainteté le Dalaï-Lama :

C'est bien connu : ma position est extrêmement claire. Je ne demande pas l'indépendance. Je demande une véritable autonomie.

Agence France Presse :

Lors de votre dernier passage à Paris, il avait été révélé qu'il y avait des contacts indirects entre votre communauté et les dirigeants chinois via un homme d'affaire tibétain établi à Hong-Kong. Est-ce que ces contacts ont débouché sur quelque chose récemment ?

Sa Sainteté le Dalaï-Lama :

A l'automne 1998, tous ces canaux de communication ont été fermés. Et ils ne sont plus opérants. Cependant, le Gouvernement chinois, comme il le dit, ne veut pas rompre complètement et pour toujours toute relation avec moi. De mon côté, le dialogue que je veux engager doit porter sur le sort des 6 millions de Tibétains et non sur ma situation personnelle. Il dépend entièrement du peuple tibétain que l'institution même des dalaï-lamas demeure ou non dans le futur. J'ai déclaré cela très clairement depuis 1969 déjà. En ce qui concerne mon propre avenir, le jour où nous retournerons au Tibet, avec un certain degré de liberté, j'abandonnerai tous mes pouvoirs légitimes ainsi que mon autorité au gouvernement tibétain local. Ce gouvernement local tibétain devra être un gouvernement élu démocratiquement. (Applaudissements)

Télévision finlandaise :

Votre Sainteté, quel effet a produit la fuite du Karmapa Lama parmi les Tibétains et, selon vous, sur les dirigeants chinois ?

Sa Sainteté le Dalaï-Lama :

Si l'on se place du point de vue des réfugiés, cela fait maintenant plus de quarante ans que nous sommes en Inde et que toutes les traditions spirituelles du Tibet, toutes les Écoles, essaient de préserver le Dharma sous tous ses aspects. Dans cette préservation de la culture bouddhique tibétaine, nous avons obtenu des résultats très satisfaisants, et tout ceci en terre d'exil. En ce qui concerne Karmapa Rinpoché, il s'agit d'un grand Lama du Tibet - de la tradition Karma Kamtsang (Kagyu)- et le fait qu'il ait pu s'échapper et rejoindre l'Inde est très bénéfique au regard de cet objectif de préserver la tradition du bouddhisme tibétain. Le Gouvernement chinois est très irrité par le fait que le Karmapa ait fui le Tibet. Deux ans auparavant, un Lama important de la région de l'Amdo, Agya Rinpoché, de même qu'un autre grand Lama du Nord est du Tibet, ont également fui. Cela eut pour conséquence que la répression et le contrôle à l'égard des autres Lamas restés au Tibet se sont considérablement aggravés. Maintenant ceux-ci connaissent de plus en plus de difficultés. Ces Lamas doivent donc réfléchir à leurs responsabilités lorsqu'ils veulent rester ou quitter le Tibet. Aujourd'hui la plupart des grands Lamas, la plupart des réincarnations, ont des gardes du corps. Mais est-ce pour les protéger ou pour les empêcher de partir ?

M. Vincent Milleret, Le Yak enchaîné :

J'aurai une question plus particulière à l'attention des sénateurs dans la perspective de la visite de M. Chirac en Chine. Est-ce que celui-ci ne pourrait pas demander à rencontrer personnellement le Panchen-Lama dont on est sans nouvelles depuis maintenant cinq ans ?

M. Claude Huriet :

C'est une proposition qu'au nom des parlementaires nous pouvons lui adresser. Mais, nous tenons à préciser, Louis de Broissia, Richard Cazenave et moi même, que les actions que nous menons depuis des années, nous les avons toujours engagées et poursuivies après contact, tant avec le Gouvernement à travers le ministre des Affaires étrangères, qu'avec le président de la République. Il ne faudrait pas que quiconque ait le sentiment que cette « diplomatie parlementaire », pour reprendre une expression récemment utilisée par les deux présidents des assemblées du Parlement français, se situe en marge ou en opposition de la diplomatie gouvernementale. Elle élargit l'expression démocratique et nous sommes tout à fait prêts à demander une audience au président de la République avant qu'il ne se rende en Chine - sans pouvoir bien sûr vous dire le contenu de l'entretien et encore moins les suites que le président de la République voudra bien y apporter -. Mais cette démarche est tout à fait dans le droit fil du travail que les groupes parlementaires ont engagé de longue date en faveur du Tibet.

M. Louis de Broissia :

Chaque fois que nous avons rencontré le conseiller diplomatique du président de la République ou le conseiller diplomatique du Premier ministre, nous leur avons exprimé notre préoccupation de la disparition du Panchen-Lama et de sa famille. Lorsque, députés et sénateurs, nous avons rencontré récemment l'Ambassadeur de Chine, nous lui avons demandé à rencontrer le Panchen-Lama. Et lorsque nous sommes invités en Chine, ce qui nous arrive encore, nous demandons d'abord à rencontrer le Panchen-Lama. (Applaudissements)

M. Claude Huriet :

Il nous faut conclure. Avant de laisser aux photographes de presse, que je remercie de leur coopération, totale liberté pour agir, je voudrais préciser que l'audition à laquelle vous avez assisté sera intégralement diffusée sur la chaîne parlementaire Public Sénat - je tiens à remercier le Président Elkabach et toute son équipe de l'attention qu'ils ont prêtés à cet événement -. L'audition devrait faire également l'objet d'une publication au titre des rapports des groupes d'amitié du Sénat et elle a vocation à être «en ligne » dès que le groupe d'information sur le Tibet ouvrira sa page sur le site internet du Sénat. Nous allons maintenant procéder à la remise à Sa Sainteté du Manifeste 2000 des parlementaires français pour le Tibet. A la date d'hier, 164 députés et sénateurs en étaient co-signataires, mais les signatures continuent d'arriver d'heure en heure et je pense que nous atteindrons les 200 signataires - ce qui n'est pas un objectif démesuré -.

Votre Sainteté, je vous remets, au nom des parlementaires français, ce nouvel engagement pour soutenir à la fois votre action en faveur de la paix, de la dignité et de la liberté des hommes, mais aussi, à travers votre personne, le peuple tibétain.

M. Claude Huriet remet à Sa Sainteté le Dalaï-Lama un exemplaire du Manifeste 2000 des parlementaires français pour le Tibet. (Applaudissements).

Audition du professeur Samdhong Rinpoche
Président du Parlement tibétain en exil
Mardi 17 octobre 2000

M. Claude Huriet :

Nous sommes très heureux d'accueillir aujourd'hui un homologue tibétain, parlementaire comme nous, en la personne du Professeur Samdhong Rinpoché, président de l'Assemblée des députés du peuple tibétain.

Monsieur le Président, cette audition est, pour nous, l'occasion de vous informer des activités de notre groupe d'information, pour vous, de mieux nous faire connaître le Parlement tibétain en exil siégeant à Dharamsala et, pour nous tous, d'étudier les échanges possibles entre l'assemblée que vous présidez et le Sénat.

Le 26 septembre dernier, avec nos collègues députés, nous avons eu l'honneur d'accueillir au Sénat sa Sainteté le Dalaï Lama. Cette audition a été un grand moment dans l'histoire du Parlement français, qui est engagé depuis de nombreuses années en faveur du peuple tibétain. Vous avez des amis très attentifs chez les parlementaires français, qui ont pris position très clairement contre l'oppression chinoise, et qui demeureront aux côtés des Tibétains lorsque leur rêve d'un retour à la liberté se réalisera.

Je précise que le compte rendu de votre audition d'aujourd'hui figurera dans un rapport d'information, qui sera le premier rapport parlementaire officiellement consacré au Tibet.

Je salue également la présence à vos côtés de Mme Tinlay Dewatshang, députée élue par la communauté tibétaine d'Europe, qui pourrait devenir, si vous en êtes d'accord, l'intermédiaire privilégiée entre notre groupe d'information et votre assemblée.

Ma première question portera sur l'évolution de la situation depuis 1996, date de votre première visite à l'Assemblée nationale.

Pr. Samdhong Rinpoché :

Je vous remercie de me recevoir au Sénat, c'est pour moi un honneur d'être ici. Je n'ai pas eu l'occasion de revenir en France depuis ma première visite en 1996, et j'ai saisi l'opportunité de ce court séjour pour avoir des contacts aussi nombreux que possible avec le Gouvernement et le Parlement français.

Le peuple français et ses représentant élus ont soutenu fermement les Tibétains dans leur juste cause. Ce soutien est pour nous très encourageant, et nous donne confiance pour l'avenir. J'espère qu'il se maintiendra jusqu'à ce que les Tibétains retrouvent leur liberté, dans une relation amicale avec les Chinois.

Mes collègues et moi-même sommes très conscients du travail que votre groupe d'information a accompli. Vous avez signé des appels, reçu le Dalaï Lama et de nombreuses autres délégations tibétaines. Tout cela est, pour nous, très important et je veux vous dire, au nom du Parlement tibétain en exil, combien nous apprécions votre merveilleuse action.

Le Tibet est occupé militairement par la Chine communiste depuis 1951. Au cours de ces cinquante années, le peuple tibétain a subi la torture et un génocide culturel, qui continue encore aujourd'hui. Nous ne serons satisfaits que lorsque le peuple tibétain se sentira à nouveau chez lui dans les frontières du Tibet.

Entre 1951 et 1959, nous avons sincèrement essayé de coopérer avec les Chinois, dans le cadre de « l'accord en 17 points ». Malheureusement, ces efforts ont échoué. Le soulèvement de la population de Lhassa en 1959 a entraîné la fuite du Dalaï Lama et de 100 000 Tibétains. La répression féroce qui a suivi s'est prolongée dans la révolution culturelle.

La période 1959-1970 a été la plus noire pour les Tibétains, au cours de laquelle 1,2 million d'entre eux sont morts. Notre responsabilité, à nous Tibétains de la Diaspora, est de conserver vivantes la culture tibétaine et la lutte politique.

M. Claude Huriet :

Ma deuxième question portera sur le Parlement tibétain en exil. Comment est-il constitué ? Comment fonctionne-t-il ? Quelle coopération vous paraît souhaitable entre le Parlement tibétain et le Parlement français ?

Pr. Samdhong Rinpoché :

Depuis que le Dalaï Lama a fui le Tibet en 1959, son souci constant a été de démocratiser la société tibétaine. Le Gouvernement tibétain traditionnel, tel qu'il a été établi au XVIIe siècle, en 1642, n'était pas démocratique, même s'il n'était pas non plus totalitaire.

Le Dalaï Lama, dès son accession au pouvoir à l'âge de 16 ans, n'a pas été satisfait de cet héritage politique, et s'est déclaré favorable à la démocratie. Malheureusement, le Tibet a été envahi par les Chinois avant qu'il puisse mettre en oeuvre les réformes qu'il souhaitait.

Lorsque le Dalaï Lama est arrivé en Inde en 1959, l'une des premières choses qu'il a faites, alors qu'il y avait tant d'autres urgences, a été de lancer la démocratisation. Dans un discours fondateur, il s'est adressé en 1960 aux réfugiés tibétains pour leur annoncer qu'il souhaitait qu'un corps électoral fût constitué, symbole de la démocratie future pour le Tibet. Une première assemblée de 12 membres a prêté serment dès le 2 septembre 1960, qui est depuis commémoré comme le « jour de la démocratie » par les Tibétains.

En 1963, le Dalaï Lama a promulgué une Constitution pour le Tibet futur, qui instaure un système parlementaire. Mais, faite pour le Tibet futur, nous n'avons jamais été en situation de la mettre en application jusqu'à aujourd'hui.

Le premier Parlement tibétain en exil était élu pour trois ans. Cette durée a été ensuite portée à cinq ans. Mais, lors des 10ème élections en 1990, le Dalaï Lama n'était toujours pas satisfait du fonctionnement d'une démocratie dont les Tibétains n'avaient pas l'expérience. Car il s'agit du cas bien particulier d'une démocratisation imposée d'en haut, et non d'en bas comme il est d'habitude.

Trois mois après les 10ème élections, le Dalaï Lama a dissous à la fois le Parlement et le Gouvernement tibétains, et convoqué une grande réunion de 300 délégués de la communauté tibétaine en exil. Il en est ressorti une Charte spéciale pour les Tibétains en exil, distincte de la Constitution du Tibet futur. Cette Charte pour le Gouvernement en exil a été ratifiée un an plus tard, en 1991.

D'après la Constitution ratifiée en 1991, l'Assemblée des députés du peuple tibétain se compose de 43 représentants élus et de 3 personnalités qualifiées désignées par le Dalaï Lama. Cette assemblée exerce le pouvoir législatif, oriente et contrôle la politique du Gouvernement, qui procède d'elle et non plus du Dalaï Lama. C'est la plus haute autorité politique tibétaine.

Le Parlement élit le Gouvernement tibétain en exil, ou Kashag, qui est responsable devant lui et peut être renversé à la majorité simple des députés. Le Dalaï Lama reste le chef de l'Etat, mais le Parlement peut lui retirer ses responsabilités politiques à la majorité des deux tiers et nommer un Conseil de régence.

Le Parlement supervise la Commission électorale, la Commission de nomination des fonctionnaires du Gouvernement tibétain en exil, ainsi que la Commission judiciaire. En effet, la communauté tibétaine en exil relève des juridictions indiennes ou népalaises en matière pénale, mais la Commission judiciaire tibétaine intervient dans les camps de réfugiés pour les autres matières.

La répartition des 46 membres du Parlement tibétain en exil est la suivante : 10 députés élus pour chacune des trois grandes régions du Tibet (U-Tsang, Amdo et Kham), 2 députés élus pour chacune des 5 principaux ordres religieux tibétains, 2 députés élus pour la communauté tibétaine d'Europe, 1 député élu pour la communauté tibétaine d'Amérique du Nord, et 3 personnalités qualifiées.

M. Claude Huriet :

C'est la première fois que nous avons un exposé aussi clair des institutions tibétaines. Conformément aux propos constants du Dalaï Lama, la démocratisation est en marche. Je donne la parole à ceux de mes collègues qui souhaitent vous poser des questions.

M. Louis de Broissia :

Monsieur le Président, j'avais déjà eu le plaisir de vous accueillir lors de votre visite à l'Assemblée nationale en 1991.

Le maintien de contacts avec la Chine me paraît indispensable. Or, le Dalaï Lama nous a dit lors de son audition qu'il n'en a plus depuis plusieurs années. L'Assemblée des députés du peuple tibétain a-t-elle des relations avec le Parlement chinois ? Les parlementaires français pourraient-ils servir de pont entre les deux ?

Pr. Samdhong Rinpoché :

Nous n'avons aucun contact ni avec le Gouvernement ni avec le Parlement chinois. Mais nous avons des relations avec le Parlement de Taïwan. Nous avons aussi reçu à Dharamsala des délégations des Parlements suisse, lituanien et japonais.

Jusqu'à présent, l'accès à l'Union Inter Parlementaire nous a été refusé. Un groupe de neuf Parlements membres de l'UIP a pourtant soulevé la question depuis plusieurs années.

Nous serions bien sûr heureux d'avoir plus de relations avec le Parlement français, et je vous invite à venir nous rendre visite à Dharamsala.

M. Hubert Durand-Chastel :

Je souhaiterais avoir une idée plus précise du corps électoral constitué par la communauté tibétaine en exil.

Pr. Samdhong Rinpoché :

Tous les Tibétains en exil, qui sont au nombre de 130 000 environ, ont le droit de vote. Leur taux de participation aux élections varie entre 62 % et 74 %.

M. Claude Huriet :

Cette rencontre a été très intéressante. Nous avons découvert le fonctionnement du Parlement tibétain en exil, et vos responsabilités de président. Nous restons à votre disposition pour développer les liens entre nos deux Parlements. Celle-ci pourrait, si vous en êtes d'accord, prendre d'abord la forme d'un lien, d'une coopération avec les deux députés tibétains représentant la communauté exilée en Europe.

Pour conclure, j'ai l'honneur de vous remettre le Manifeste 2000 des parlementaires français pour le Tibet, dont le premier exemplaire a été remis au Dalaï Lama lors de son audition au Sénat le 26 septembre dernier. C'est un signe tangible de l'engagement constant des parlementaires français pour la cause tibétaine.

Audition de M. Tashi Phuntsok,
Représentant de Sa Sainteté le Dalaï Lama
Mardi 5 février 2002

Les membres du groupe d'information ont tout d'abord assisté à la projection privée du film « Tibet, l'histoire d'une tragédie », de Ludovic Segarra.

Ils ont ensuite procédé à l'audition de M. Tashi Phuntsok, Représentant en France de Sa Sainteté le Dalaï Lama.


M. Taschi Phuntsok :

La question du Tibet n'est pas seulement politique, mais met en jeu la survie d'une partie de l'humanité, d'une culture unique et d'une spiritualité très ancienne.

La position des autorités chinoise a varié au cours des années. Au début, elles ont prétendu que le Tibet faisait partie de la Chine depuis le VIIème siècle, parce qu'un roi tibétain avait alors épousé une princesse chinoise. Mais cet argument «matrimonial » ne tient pas debout.

Les Chinois ont ensuite revendiqué le rattachement du Tibet à la Chine au XIIIème siècle, lors de l'expansion de l'empire mongol. En effet, les Mongols, qui dirigeaient la Chine, exerçaient également une influence sur le Tibet. Pour nous, ce genre de raisonnement n'a pas de valeur, ni légalement, ni historiquement. C'est pourtant un argument qui a été repris récemment par l'ambassadeur de Chine en France dans un interview.

Un autre argument, plus contemporain, est le contraste allégué entre les progrès accomplis depuis 1949 par le Tibet sous direction chinoise, et le régime « féodal, esclavagiste et cruel » qui y régnait précédemment.

Le film que nous venons de voir montre bien les différences entre les Chinois et les Tibétains dans leurs attitudes quotidiennes. Moi-même, je suis né au Tibet, mais je m'en suis échappé avec mes parents après l'invasion chinoise. Je n'ai subi aucune influence chinoise. Si la Chine avait raison en prétendant que le Tibet lui appartient depuis le VIIe siècle, alors force serait de constater que ce lien ancien supposé n'a eu aucun effet, aucune influence.

Voyons quelles sont les réalités d'aujourd'hui. Si le régime chinois est progressiste et démocrate, pourquoi empêche-t-il les gens d'afficher des photos du Dalaï Lama, pourquoi tant de destructions, pourquoi ces contraintes pesant sur le peuple tibétain ?

L'ambassadeur chinois prétend que le taux d'alphabétisation s'est élevé jusqu'à atteindre 85 %. Or, tous les ans des milliers d'enfants quittent le Tibet pour pouvoir bénéficier d'une scolarité. Récemment, des nouvelles inquiétantes pour la liberté de culte nous sont parvenues. Un monastère qui abritait 10.000 moines a été détruit.

En 2001, on recensait 254 prisonniers d'opinion détenus, 35 arrestations nouvelles, et 10 morts sous la torture. N'oublions pas non plus la détention prolongée du Panchen Lama, qui doit avoir 12 ans aujourd'hui. Personne n'a réussi à le rencontrer depuis qu'il a été enlevé par les autorités chinoises.

Le symbole de la résistance du Tibet est le Dalaï Lama, son chef spirituel et son dirigeant politique depuis 50 ans. C'est lui qui a fait le choix de la méthode non violente. Nous sommes convaincus de l'efficacité de cette méthode, même s'il nous faut être patients. Aujourd'hui, la non violence n'est pas à la mode. Mais c'est une forme de résistance très active, très consciente, qui implique beaucoup de courage. Nous sommes sûrs que cette pratique apportera beaucoup de bien à nous-mêmes, aux Chinois et au reste du monde.

Nous avons beaucoup de plaisir à constater que la lutte du Tibet est de plus en plus reconnue par les peuples et leurs représentants. Bien des Parlements nous soutiennent. Nous en appelons aussi au soutien des gouvernements, qui ne sont pas encore très actifs, et de l'ONU. Le peuple tibétain, qui lutte depuis 50 ans dans l'esprit de la Charte de l'ONU, est en droit d'en attendre quelque reconnaissance.

Si les droits de l'homme sont précieux, alors il faut faire un geste. J'en appelle à votre aide, à celle de votre Gouvernement, et à celle de l'Union européenne. Nous demandons simplement que le dialogue avec les Chinois puisse avoir lieu, pour permettre une solution négociée. Le problème dure depuis maintenant très longtemps, il est temps de faire quelque chose.

Je vous rappelle que dans une résolution adoptée en juillet 2000, le Parlement européen a demandé l'instauration d'un coordinateur spécial pour le Tibet, ainsi que la reconnaissance du Gouvernement tibétain en exil si les négociations n'avaient pas lieu dans un délai de trois ans.

Lors de la 58ème session de la Commission des droits de l'homme de l'ONU, qui se tiendra à Genève au mois de mars prochain, la France a un rôle important à jouer. Elle doit prendre une position claire pour que la question du Tibet soit inscrite à l'ordre du jour et discutée.

Laissez-moi vous dire maintenant quelques mots de la santé du Dalaï Lama. Il est sorti de l'hôpital le 2 février et se repose à Bombay avant de retourner à Dharamsala le 9 février. Une retraite de méditation est prévue, et ses déplacements des mois de mars et avril ont été reportés ou annulés. Sa maladie était sans gravité. Simplement, le Dalaï Lama voyage beaucoup et a des programmes trop chargés. Le voilà forcé à prendre du repos.

Enfin, je vous rappelle que le 10 mars est la journée de commémoration du soulèvement national tibétain. Des manifestations sont prévues à Paris et dans d'autres villes françaises.

M. Louis de Broissia :

Je vous remercie. Tous les parlementaires membres du groupe d'information seront sollicités pour des questions écrites et orales, ainsi que pour l'affichage du drapeau tibétain sur les mairies. Nous avons également l'intention d'interroger les candidats à la présidentielle sur la question du Tibet. Je me propose enfin d'écrire à l'ambassadeur de Chine au sujet du Panchen Lama.

Audition de M. Matthieu Ricard
Mardi 8 octobre 2002

M. Louis de Broissia :

J'informe nos collègues qu'une délégation du groupe d'information sur le Tibet du Sénat a été reçue au ministère des Affaires étrangères, pour un petit-déjeuner de travail, auquel participait notamment le directeur Asie. Cela a été l'occasion de faire le point sur la situation du Tibet.

Avec nos interlocuteurs, nous sommes tombés d'accord sur la nécessité de rester en contact et d'échanger de l'information. J'ai rappelé que le groupe d'information n'a pas pour objet de contrecarrer l'action diplomatique de la France. D'ailleurs, nous avons eu confirmation que le Président de la République intervient sur le Tibet chaque fois qu'il a un contact avec les autorités chinoises.

Enfin, nous souhaitons que nos collègues députés reconstituent le plus vite possible leur groupe d'études sur le Tibet, suite au dernier renouvellement de l'Assemblée nationale.

M. Tashi Phuntsok, représentant du Dalaï Lama en France :

Lorsque M. de Broissia nous a parlé de cette rencontre avec des responsables du ministère des Affaires étrangères, nous lui avons fait part de nos souhaits. Nous sommes notamment très attachés à l'idée d'instaurer un coordinateur européen pour la question tibétaine.

Nous avons pu constater que la position de la France sur le Tibet n'a pas varié, et nous nous en trouvons rassurés. Je remercie tous les parlementaires français pour leurs actions, qui permettent de faire avancer la cause tibétaine.

Je profite de l'occasion pour vous apporter quelques nouvelles sur la santé du Dalaï Lama. Il se porte bien, et les examens de contrôle médical faits à Bombay ont confirmé que son indisposition ne recouvrait pas de problème grave. Il devrait se rendre bientôt en Allemagne, puis en Autriche pour y dispenser ses enseignements aux bouddhistes d'Europe.

M. Matthieu Ricard :

Depuis quelques années, je me rends tous les étés au Tibet pour y conduire des projets humanitaires. La situation sur place est complexe et variée, selon les aspects considérés et selon les lieux.

Le contraste principal se trouve entre la région autonome du Tibet et les autres régions tibétaines, telles que le Kham et l'Amdo, qui sont incluses dans les provinces chinoises limitrophes : Xingai, Sichuan, Guangzhou, Hunan. Cette distinction explique d'ailleurs que les autorités chinoises, lorsqu'elles parlent du Tibet, ne parlent que du tiers du Tibet historique. Il est possible d'intervenir plus discrètement dans ces régions périphériques pour des projets humanitaires, tels que des écoles, des dispensaires ou des monastères.

Au Tibet central, la surveillance policière est bien plus grande. Il y a des caméras dans les rues de Lhassa, et des indicateurs partout, dans les administrations, les écoles, les universités et les monastères. Il y est bien sûr interdit de manifester pour l'autonomie du Tibet. Les étrangers ne peuvent pas loger chez l'habitant, et cette interdiction est valable pour les tibétains venant d'autres régions. Il faut payer pour pouvoir loger un parent. Les projets présentés par des associations étrangères sont refusés.

Dans les régions tibétaines périphériques, il est possible de promouvoir la construction de monastères, de centres de retraite, de cliniques, d'orphelinats, d'hospices. Il faut éviter les relations avec le pouvoir central, mais il est possible d'agir avec les autorités locales. Cette situation permet une certaine renaissance de la culture tibétaine traditionnelle.

Pour autant, ces centres ne doivent pas devenir trop florissants. En juillet 2001, 3 000 nonnes ont été expulsées et 1 800 habitations détruites par l'armée. De nouveau, en septembre 2002, 700 nonnes ont été expulsées. Il s'agit des premières destructions de monastères depuis la révolution culturelle.

Dans la vie de tous les jours, on assiste à des changements inquiétants. L'afflux des colons chinois est favorisé par les chantiers des routes et des voies ferrées, où l'on travaille jour et nuits. Les autorités chinoises construisent au Tibet des autoroutes manifestement surdimensionnées, qui présentent vraisemblablement un intérêt stratégique. On pourrait ainsi imaginer qu'elles soient utilisées en cas de besoin comme pistes d'atterrissage. La multiplication des voies d'accès au Tibet permet aux Chinois de renforcer leur contrôle.

Un autre phénomène est celui des villes-champignons. La construction de la ville est concédée à un promoteur, puis les boutiques sont mises en vente auprès de commerçants chinois, souvent musulmans. Près de 250 villes nouvelles ont ainsi poussé dans la régions autonome du Tibet, dans lesquelles tous les restaurants, tous les commerces sont tenus par des Chinois.

Les réfugiés tibétains ont su faire preuve d'initiative en Inde, où ils sont parfois devenus plus riches que la moyenne des Indiens. Mais les Tibétains demeurés dans leur patrie sont souvent des nomades dépourvus de capital, vivant d'une économie non monétaire. Il n'y a pas non plus d'éducation digne de ce nom dans les vallées retirées. Tout ceci rend impossible l'émergence d'une élite tibétaine.

Le Dalaï Lama s'est fixée deux priorités pour les Tibétains demeurés au pays : développer l'éducation jusqu'à l'université, améliorer la santé, alors que la mortalité infantile demeure forte. Le Gouvernement chinois suit en la matière la politique de l'aveugle. Il a déclaré à l'OMS que la tuberculose et la lèpre étaient éradiquées du Tibet : en conséquence, les cas de ces deux maladies qui persistent à se déclarer ne sont pas reconnus. Les médicaments nécessaires demeurent inaccessibles, et les traitements doivent être faits en secret.

Les autorités chinoises veulent sédentariser les nomades. Ceux-ci sont employés sur les chantiers. Une loi récemment votée est très préoccupante, dans la mesure où elle n'autorise chaque famille de nomades à ne posséder que 5 bêtes par personne, alors qu'il faut au minimum 200 à 300 bêtes par famille. Actuellement, 50 % de la population tibétaine est nomade et a réussi, en reconstituant son cheptel, à retrouver une certaine prospérité.

L'éducation se fait principalement en chinois. Pourtant, certaines circulaires officielles locales prônent l'encouragement de la culture tibétaine. La propagande chinoise s'adresse aux réfugiés tibétains en Inde et au Népal, en leur promettant de l'argent et un logement s'ils reviennent au Tibet en reniant le Dalaï Lama et en restituant leurs papiers de réfugiés. Mais ceux qui ont tenté l'aventure en attendent toujours le bénéfice promis.

Les réfugiés passent par le Népal, au rythme de 2 000 à 3 000 par an. Mais depuis cette année, il existe un accord entre les Chinois et les Népalais, qui renvoient désormais les réfugiés appréhendés à la frontière. Ils se trouvent alors incarcérés pendant un mois, et battus. S'ils récidivent, la peine de prison est alors plus longue.

Indéniablement, le développement économique existe au Tibet, et le niveau de vie général augmente. Les routes goudronnées constituent un réel progrès. Mais le projet de développement du Tibet relève surtout de l'exploitation : ce pays dispose des premières ressources hydroélectriques du monde, la déforestation y est de 40 % depuis l'invasion et explique l'accroissement des inondations en Chine.

Il y a une relative libéralisation dans les régions périphériques, où la photo du Dalaï lama peut être affichée. Le seul espoir réside dans la détermination du peuple tibétain à maintenir son identité traditionnelle. La civilisation tibétaine pourrait sans doute fleurir à nouveau s'il y avait un élément de démocratisation en Chine.

Audition de M. Tashi Phuntsok
Représentant de Sa Sainteté le Dalaï Lama
Mardi 21 janvier 2003

M. Louis de Broissia :

Je salue la présence parmi nous de notre collègue Alain Vasselle, qui doit bientôt évoquer la situation au Tibet dans le cadre d'une question orale avec débat sur le respect des engagements internationaux en matière de droits de l'homme.

J'ai également le plaisir de vous annoncer que le groupe d'études sur le Tibet de l'Assemblée nationale est reconstitué, et que M. Lionel Lucas en a été élu président.

Avant de projeter le documentaire clandestin sur la destruction du monastère de Serthar, je voudrais faire un rapide bilan des activités du groupe d'information sur le Tibet l'an dernier. Nous nous sommes réunis à quatre reprises :

- mardi 5 février 2002 : audition de M. Tashi Phuntsok et projection du film « Tibet, histoire d'une tragédie » ;

- vendredi 5 juillet 2002 : conférence de Mme Jetsun Pema, soeur cadette du Dalaï Lama et projection du film « Un peuple en exil » ;

- mardi 1er octobre 2002 : le bureau du groupe a été convié à un petit-déjeuner de travail au ministère des Affaires étrangères ;

- mardi 8 octobre 2002 : audition de M. Matthieu Ricard et projection du film « Un peuple en exil ».

En novembre 2002, notre groupe a été convié à participer à la conférence parlementaire sur le Tibet, organisée chaque année par M. Thomas Mann, président de l'intergroupe Tibet du Parlement européen. J'ai adressé à ce dernier un message lui confirmant notre communauté de vue, et notre soutien aux résolutions sur le Tibet votées par le Parlement européen.

Je suis intervenu auprès de M. Dominique de Villepin afin d'appeler son attention sur la situation des prisonniers politiques au Tibet, et notamment des deux religieux tibétains récemment condamnés à mort.

Nous souhaitons mener une action de sensibilisation auprès des parlementaires européens français, afin de les inciter à rejoindre l'intergroupe Tibet du Parlement européen.

A l'issue de cette année, nous sommes déçus de constater que le gouvernement chinois souffle en permanence le froid et le chaud. Nous pensons que la volonté chinoise d'engager des négociations reste à prouver.

* *

*

Projection du documentaire sur la destruction du monastère de Serthar.

M. Tashi Phuntsok :

Nous avons été très heureux de pouvoir accompagner les activités du groupe d'information sur le Tibet en 2002, qui sont très utiles pour notre pays.

D'après ma propre expérience, je peux vous assurer que votre action est importante ; et je veux remercier les parlementaires français qui soutiennent la cause du Tibet. Depuis un an, nous accompagnons la création d'un groupe analogue au Parlement portugais, à qui nous donnons en exemple l'action des deux groupes parlementaires français sur le Tibet.

Bien entendu, nous souhaitons que ces actions continuent de se développer. Nous saluons l'élection de M. Lionnel Lucas à la présidence du groupe d'études sur le Tibet de l'Assemblée nationale, et nous espérons que le nombre des députés qui le rejoindront sera important.

En ce qui concerne le film que nous venons de voir, vous pouvez vous demander pour quelle raison il est diffusé plus d'un an après les faits. Mais c'est tout simplement parce que les informations filtrent difficilement du Tibet vers l'extérieur. Il s'agit d'images tournées clandestinement.

La destruction du monastère de Serthar est exemplaire. Mais le système du quota de moines et de nonnes ne date pas d'hier, avec son cortège d'expulsions et de destructions, et il demeure toujours d'actualité.

Malheureusement, la destruction du monastère de Serthar n'a pas été achevée en 2001, mais s'est poursuivie au moins jusqu'en décembre 2002. Les destructions seraient encore en cours.

C'est un exemple qui démontre que les autorités chinoises visent à atteindre l'identité spirituelle du peuple tibétain : tous les lieux de culte, tous les religieux, tous les érudits sont considérés comme des dangers. La religion est considérée comme un problème.

Officiellement, le monastère a été détruit à la fois pour des raisons d'hygiène et parce que le nombre des moines dépassait le nombre admis. Les effectifs doivent être réduits de 6 000 à 1 400 moines, et 3 000 à 600 nonnes.

Je voudrais par ailleurs vous faire part de certaines évolutions depuis notre précédente réunion.

Le problème le plus urgent a été celui de la peine de mort prononcée contre deux religieux tibétains. Des actions et des pétitions ont été lancées dans le monde. Nous avons reçu plusieurs lettres d'appui des autorités françaises, notamment du Président de la République, du Premier Ministre et du Président du Sénat. Les sentences capitales pourraient être commuées. Mais cela demeure à confirmer. Ces campagnes sont utiles, la mobilisation des opinions est efficace.

Des émissaires du Dalaï Lama se sont rendus en Chine et au Tibet. Notre Premier ministre avait demandé en attendant la suspension des manifestations de protestation à travers le monde, ce qui notamment a permis à Jian Zemin d'effectuer sans contestations son dernier voyage officiel aux Etats-Unis. Nous n'observons pour l'instant aucune évolution des autorités chinoises suite à ces contacts. Mais nous espérons que ces échanges pourront continuer.

Le Dalaï Lama vient de terminer un grand programme d'enseignements et d'initiations en Inde. Près de 200.000 personnes en ont bénéficié, dont certains Tibétains venus exprès du Tibet, du Bouthan, du Népal et du Sikkhim. Les problèmes de santé du Dalaï Lama sont surmontés, et il viendra en France du 10 au 18 octobre 2003.

M. Louis de Broissia :

Je salue les efforts des chaînes de télévision et des journaux français qui continuent de programmer des émissions et de publier des articles consacrés au Tibet. J'ai demandé à France Télévision de bien vouloir programmer le film « Un peuple en exil », que nous avons visionné récemment.

M. Jean-Paul Ribes, président du Comité de soutien an Peuple tibétain :

Je voudrais évoquer le cas de Ngawang Sangdroll, cette jeune prisonnière qui a été finalement libérée en octobre 2002 après 10 ans de prison. Elle se trouvait alors dans un très mauvais état de santé, et ne pouvait plus marcher.

Nous avons demandé qu'elle puisse être soignée soit au Tibet, soit en France. Notre ambassade a proposé de l'héberger. Mais le gouvernement chinois a refusé de la laisser sortir. Elle vit depuis enfermée chez sa soeur à Lhassa et ne reçoit pas de véritable traitement. Sa maladie empire.

J'ai alerté les autorités françaises, qui continuent à réclamer sa venue en France. C'est un signal de la mauvaise volonté de la Chine. Pour l'instant, nous espérons encore une évolution de sa position, et ne voulons pas médiatiser l'affaire.

Plus généralement, nous souhaitons la libération de tous les prisonniers d'opinion au Tibet, ainsi que la cessation de l'interdiction de l'image du Dalaï Lama et des insultent qui lui sont adressées dans la presse. Cette dernière stratégie est d'ailleurs inefficace, puisque la plupart des Chinois respectent le Dalaï Lama en dépit de tout.

Le Premier Ministre, Samdhong Rinpoché, a averti que si aucune évolution ne se fait jour, il donnerait pour consigne un retour à une vaste campagne mondiale contre une Chine qui n'aurait pas su saisir sa chance.

M. Louis de Broissia :

Il nous faut montrer plus de détermination face aux autorités chinoises et rappeler que l'heure de vérité sera l'ouverture des jeux olympiques de Pékin.

Une meilleure coordination entre les diverses associations pro-tibétaines me paraîtrait souhaitable.

M. Jean-Paul Ribes :

Sur ce point, il y a une réelle amélioration. Nous assistons aujourd'hui à un rapprochement entre des associations qui s'étaient un peu éparpillées.

Audition commune par le groupe d'études de l'Assemblée nationale et le groupe d'information du Sénat de M. Takna Jigmé Sangpo
Mardi 25 mars 2003

MM. Lionnel Luca et Louis de Broissia, Présidents des groupes de l'Assemblée Nationale et du Sénat :

C'est avec plaisir que nous accueillons Monsieur Takna Jigmé Sangpo, accompagné d'une délégation présidée par Monsieur Tashi Phuntsok, Représentant officiel de Sa Sainteté le Dalaï Lama. Nous sommes émus de recevoir un homme qui a subi tant d'épreuves, à l'image de ce que subit le peuple tibétain, et qui a témoigné d'une résistance pacifique aussi longue au nom d'une idée simple : la liberté. Evoquant la visite de Päldèn Gyatso, il y a deux ans, nous souhaitons par cette nouvelle audition faire savoir au peuple tibétain combien son combat pacifique retient l'attention dans les deux chambres du Parlement français.

Monsieur Takna :

Au Tibet, les libertés sont absentes, les droits de l'homme sont bafoués. Pendant 37 ans, j'ai été emprisonné, torturé, humilié, privé de droits. Mon corps est un témoignage de tout ce qu'il y a de souffrances, de tortures. Tout a commencé en 1964 : le Tibet, depuis longtemps envahi, subit alors des atrocités, des destructions culturelles et humaines massives. L'ex Panchen Lama avait rédigé un réquisitoire contre la Chine, les « 70 000 caractères » ; celui-ci a donné lieu à des réunions obligatoires de discussion. Je n'ai pas voulu suivre la version officielle, j'ai dit que je respectais le Panchen Lama et que ce qu'il disait n'était pas erroné. Au cours d'une session d'autocritique, je fus interrogé, battu, afin de me faire avouer que le Panchen Lama avait tort. Tout était fait pour que le Tibet devienne chinois. Au contraire, j'ai dénoncé toute cette mise en scène comme illégale, inhumaine, inimaginable.... Surnommé le « petit Panchen Lama », je fus arrêté et condamné à trois ans de prison.

A cette époque, les assistants du Panchen Lama étaient divisés en trois catégories :

- les résistants les plus virulents étaient enfermés dans la prison de Sangyip, dans des cellules totalement obscures ;

- d'autres résistants étaient condamnés aux travaux forcés ;

- les derniers étaient laissés libres mais obligés de porter le chapeau noir des gens jugés dangereux.

Après trois années de travaux forcés, j'ai été relâché et forcé de porter le chapeau noir, devenant pendant deux ans « prisonnier dans la société ». Puis, j'ai été accusé d'inciter des proches à passer des documents en Inde et emprisonné dix ans de 1970 à 1980, avec interrogatoires, lavage de cerveau, tortures... dix années suivies de trois années de travaux forcés dits « réforme par le travail ». Relâché et mis sous surveillance, j'ai néanmoins collé des affiches à Barkhor (la vieille ville de Lhassa). Le 1er septembre 1983, je suis de nouveau condamné à 15 ans de prison.

En 1987, des manifestations anti-chinoises ont lieu à Lhassa. En prison, nous avons eu vent de ces manifestations: Estimant qu'il nous appartenait de prendre en charge notre sort, j'ai persuadé mes co-détenus de manifester notre solidarité avec les personnes du dehors. Ma peine a été prolongée de cinq ans.

Si mes peines ont été ainsi prolongées, c'est que je n'ai pas voulu rester passif, même en prison.

En 1991, alors que la Chine voulait montrer au monde qu'elle s'ouvrait, j'ai appris que des personnes étrangères devaient visiter la prison. J'ai creusé un petit trou dans le mur de ma cellule et j'ai pu crier au moment où les visiteurs passaient, dans les quelques mots d'anglais que j'avais appris pour cela et aussi en chinois : « Indépendance pour le Tibet ! Chinois, hors du Tibet ! ». J'ai été battu presque jusqu'à la mort, placé en cellule d'urgence de 2 mètres sur 2 mètres , sans toit, avec un simple filet, alors que la température était de - 17°, - 20° de janvier à avril, plus de quatre mois. Finalement, ma peine a été augmentée de huit années. Ce n'est que plus tard que j'ai appris que les visiteurs venaient de Suisse.

Au total, j'ai subi trente deux années de prison ferme et cinq ans de réforme par le travail. Ma peine devait s'achever en 2011.

Pour résumer, le peuple tibétain n'a pas de voix, nous ne pouvons pas nous laisser écraser par les Chinois. Tout le Tibet subit cette oppression.

Durant mes périodes d'emprisonnement et de travail forcé, il fallait fendre des rochers, niveler des montagnes, transporter des pierres... C'était très dur pour des détenus très affaiblis. Certains en sont morts. En 1975, je suis devenu aveugle, tant j'étais faible... plongé dans une solitude terrible, je ne pouvais plus travailler. Malgré de multiples requêtes, je n'ai reçu aucun soin. On me disait: « C'est ton sort ! II est impossible de t'emmener à l'hôpital, pour des raisons de surveillance ». Seul dans ma cellule pendant 5 ans, aveugle, je n'avais que mes doigts pour sentir le niveau d'eau dans mon verre.

Les autorités chinoises sont très fortes pour rédiger des rapports sur le respect des droits de l'homme. Mais ces dispositions ne sont pas appliquées aux Tibétains

En 1980, j'ai été brièvement relâché, des amis m'ont fait soigner et j'ai retrouvé une vue très imparfaite de l'oeil gauche. En Suisse, en 2002, j'ai guéri de l'oeil droit. En 1996, j'avais demandé à un ophtalmologue tibétain collaborateur d'obtenir des soins d'un médecin humanitaire, mais cela me fut refusé.

Plusieurs centaines de personnes sont mortes de faim, de faiblesse, sous les coups...

Pendant plusieurs mois, j'ai été enchaîné au niveau des jambes. J'ai eu aussi des menottes qui incluaient les bras et le torse, tellement serrées que mes doigts sont devenus d'immenses ballons. Il est inimaginable qu'il soit possible à un homme de faire subir tant de souffrances à un autre homme, et ce n'est pas seulement du passé.

En 2001, je fus tellement malade, que les Chinois furent obligés de m'admettre à l'hôpital. J'ai protesté contre les soins douteux que je recevais. Ce fut l'occasion de nouvelles tortures à l'hôpital même : sur la poitrine nue, on plaça des bocaux avec des ferrures entrant dans la chair... Les soignants semblaient heureux de me voir souffrir... Dans cet hôpital de Sera, deux prisonniers d'opinion sont morts, faute de soins.

En 1998, dans notre prison, le 1er Mai, il faut célébrer la fête du Travail, la gloire de la Mère Patrie. Les prisonniers ont refusé de saluer le drapeau chinois. Les gardiens ont tiré, il y eut des blessés, certains sont morts.

Il y a encore 200 prisonniers d'opinion connus au Tibet, davantage en réalité. Je remercie les gouvernements et les Parlements qui ont fait des campagnes d'opinion pour qu'ils soient libérés. Ces campagnes sont efficaces.

C'est pourquoi je suis ici. Je vous invite à accroître et à renforcer vos actions, afin que les négociations en cours entre le Dalaï Lama et la Chine aboutissent, que l'autodétermination du Peuple Tibétain soit reconnue, que le choix de Pékin pour organiser les Jeux Olympiques de 2008 serve, dans toute la période de préparation, à mener des actions pour que les droits de l'homme soient respectés au Tibet.

M. Takna, en réponse à diverses questions :

Dans le Tibet oriental, la présence de nombreux colons a permis aux Chinois de devenir majoritaires, mais pour l'ensemble du Tibet, la population est composée de 50 % de Tibétains et de 50 % de Chinois. Les autorités chinoises donnent des chiffres différents : 5,8 millions de Tibétains, 7,5 millions de Chinois, mais elles y incluent les militaires. Leurs chiffres sont très douteux... On compte 130 000 Tibétains hors du Tibet, dont 100 000 sont en Inde. 85 000 ont pu suivre le Dalaï Lama lors de son exil.

Pendant toute ma détention, je n'ai jamais su qu'il y avait des personnes engagées dans le monde dans la lutte pour les droits du Tibet. Les détenus sont des personnes de non-droit. Je n'ai reçu aucun courrier.

Ce qui m'a fait tenir si longtemps : la seule force de ma détermination, la certitude que ma cause était juste et vraie : j'étais sûr que la vérité viendrait un jour à la lumière. Je devais résister, puisque la vérité devait émerger un jour ! Et puis, j'aime mon pays. Même si les Chinois répètent sans cesse que les Tibétains ne sont qu'une des 55 minorités qui habitent la Chine. Or ce n'est pas du tout la même chose. Le Tibet a une culture, une histoire, un art, un calendrier... Nous ne sommes pas une des 55 minorités inventées par les Chinois.

A la question de savoir quelles actions concrètes les parlementaires peuvent mener en faveur des Tibétains, M. Takna répond :

Toutes les actions que vous avez menées, parlementaires, associations, personnes individuelles, ont été efficaces : d'autres et moi-même ont été libérés. Depuis 1997-1998, les conditions de vie dans les prisons se sont améliorées.

Je n'ai pas de conseil à vous donner. Deux éléments sont importants :

- Faire reconnaître que le Tibet est sous occupation. C'est un fait depuis 50 ans. Il faut qu'il soit reconnu ;

- La liberté est très importante. Les Tibétains sont traités comme des sacs. L'absence de liberté nous empêche de garder notre culture. L'autodétermination est naturellement due au Peuple Tibétain. Je sais que le Dalaï Lama négocie. Il y aurait un statut d'autonomie dans le cadre de la République chinoise. Mais il convient d'être très clair car s'il n'y a pas une vraie liberté, organisée, nous serons écrasés. Il n'y a pas de vraie règle du jeu pour les Tibétains, donc pas de liberté. Même les cultivateurs et les nomades tibétains ont été trompés par les Chinois. Les négociations actuelles doivent aboutir à des accords concrets : Que l'on reconnaisse le gouvernement tibétain en exil !