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Le Tibet en exil : à l'école de la démocratie

 

INTRODUCTION

Mesdames, Messieurs,

Les membres du groupe d'information sur le Tibet du Sénat sont convaincus que la question tibétaine, avant d'être un problème de droits culturels ou de liberté religieuse, est d'abord une question politique au sens plein du terme.

Loin de se cantonner à une affaire interne de la Chine, la situation du Tibet se présente comme une question de droit international. En effet, derrière la fiction d'une « nation pluriethnique », la Chine est l'héritière de l'Empire du milieu. La démocratisation de l'URSS, qui était également un vaste ensemble colonial continental, s'est accompagnée de la libération des peuples d'Asie centrale que l'empire des Tsars s'était assujettis. Mais aucune évolution comparable ne s'est encore fait jour dans le cas de la Chine, qui ignore le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

L'indépendance de facto du Tibet entre 1911 et 1950 a pourtant été reconnue en 1969 par une Commission internationale de juristes. L'annexion du Tibet par la Chine a été condamnée par deux résolutions de l'ONU en 1961 et 1965. Mais, au-delà de ces protestations formelles, la cause tibétaine n'a pas rencontré de véritable soutien dans la communauté internationale. La Chine a pu profiter jusqu'à aujourd'hui de la politique du fait accompli.

Le Dalaï Lama, qui n'est pas seulement un maître spirituel mondialement connu, mais aussi un leader politique avisé, a pris acte de ce rapport de forces. Aujourd'hui, il ne revendique plus pour le Tibet l'indépendance, mais une autonomie véritable. Ce faisant, il va contre le désir profond d'une partie de son peuple, mais a conscience que seule cette « voie médiane » a une chance d'aboutir un jour.

Certes, une forme d'autonomie est déjà prévue sur le papier pour le Tibet, dans le cadre de la Constitution chinoise. Mais elle est en réalité vidée de son contenu par la mainmise du parti communiste, ainsi que par l'oeuvre de colonisation menée depuis 1950. Derrière les expressions reçues de « libération pacifique du Tibet » et de « réforme démocratique du Tibet » se cache en fait une politique d'assimilation, qui tend à faire disparaître les Tibétains en tant que peuple constitué.

Toutefois, l'âme du Tibet demeure vivante dans la communauté tibétaine en exil. Selon les autorités chinoises, celle-ci réunirait exclusivement des privilégiés de l' « Ancien Régime », des passéistes qui calomnient la Chine et visent à restaurer leur pouvoir d'antan. La meilleure réponse à ces accusations outrancières est évidemment l'organisation démocratique adoptée par les Tibétains en exil.

En effet, lors d'une mission à Dharamsala du 24 avril au 1er mai 2005, une délégation du groupe d'information sur le Tibet du Sénat a eu l'heureuse surprise de découvrir des institutions pluralistes, qui accomplissent une oeuvre remarquable de soutien aux réfugiés et de préservation de la culture tibétaine. Le Tibet en exil s'est résolument mis à l'école de la démocratie.

Le fonctionnement politique de la communauté des Tibétains exilés préfigure ce que serait un Tibet à nouveau maître de son destin, où ceux-ci seraient admis à revenir. Ce serait un véritable ferment démocratique pour une Chine qui s'ouvre au monde et aspire à rejoindre la communauté des nations.

I. LE TIBET D'AUTREFOIS : UNE « THÉOCRATIE FÉODALE » ?

Les autorités chinoises tirent prétexte du caractère non démocratique de la société tibétaine d'« Ancien Régime » pour justifier l'annexion de 1950 et les bouleversements violents qui s'ensuivirent. Bien que cet argument ne soit évidemment pas recevable, force est d'admettre que le Tibet d'autrefois ignorait les principes de la démocratie.

Le régime politique du Tibet d'avant l'invasion chinoise a parfois été qualifié par les observateurs occidentaux, lorsqu'ils en firent la découverte au XIXème siècle, de « théocratie féodale ». Cette société traditionnelle se caractérisait, en effet, par des structures politico-économiques évoquant celles qui existaient en Europe au Moyen-Âge, et notamment par une union des pouvoirs temporel et spirituel.

1. Une religion fortement prégnante

La civilisation tibétaine est toute entière imprégnée de religion. Le bouddhisme venu d'Inde s'est implanté au Tibet à partir du VIIIème siècle, sous la protection des rois qui avaient à l'époque réalisé l'unité du pays. Cela ne s'est pas fait de manière linéaire : après une période de « première diffusion », le bouddhisme a été persécuté et presque éradiqué, avant de connaître une période de « seconde diffusion » qui l'a enraciné définitivement.

Par la suite, l'affaiblissement du pouvoir royal et le morcellement du Tibet en principautés s'est accompagné d'une montée en puissance de lignées religieuses, dont l'influence est allé croissante au fur et à mesure que des réseaux de monastères se sont constitués autour d'elles et qu'elles se liaient aux grandes familles.

Le bouddhisme tibétain est, aujourd'hui encore, organisé en quatre grandes écoles dont certaines se divisent à leur tour en plusieurs branches. Celle des « anciens », ou Nyingmapa, établie dès le VIIIème siècle, réunit les enseignements les plus anciens introduits au Tibet par Padmasambhava. Celle des Kagyupa, « ceux de la transmission orale », est apparue au XIème siècle : Marpa, surnommé le Traducteur, ramena de l'Inde les enseignements de maîtres indiens et les a transmis à son célèbre disciple Milarepa. La lignée Sakyapa, ainsi nommée d'après son monastère d'origine, fut fondée par Khon Kontchok Gyalpo au XIème siècle. Enfin, les Guélougpa, les « vertueux », sont issus de la réforme de Tsongkapa au XVème siècle.

Toutes ces écoles bouddhiques ont peu de différences doctrinales et ne se différencient que par l'accent plus particulier mis sur telle ou telle technique pour accéder à l'« éveil ».

Le bouddhisme tibétain s'est donc organisé autour des monastères. Ceux-ci étaient plus de 6 000 avant 1950, de tailles très variables. On estime que ces établissements religieux ont réuni jusqu'à 20 % de la population du Tibet. Ils n'étaient pas uniquement des lieux de méditation et de transmission du savoir, mais des maillons politico-économiques du système féodal. Des tenures leur ont été concédées, et ils ont repris les droits seigneuriaux sur les hommes et sur les biens. A côté des terres des seigneuries laïques, des domaines formant des seigneuries ecclésiastiques sont apparus, qui percevaient des taxes sur les récoltes, l'élevage et les échanges.

2. L'institution des Dalaï Lamas

C'est au sommet de l'État tibétain que l'emprise de la religion était la plus visible puisqu'il y a eu, à partir du XVIème siècle, un cumul des pouvoirs temporel et spirituel. En effet, les Dalaï-Lamas se sont appuyés sur les Mongols qui dominaient alors le Tibet pour faire triompher l'école Guélougpa, dont ils sont les hiérarques, et asseoir leur pouvoir politique sur l'ensemble du pays. Toutefois, les rivalités religieuses se sont apaisées au fil du temps. Les Dalaï-Lamas se sont faits les protecteurs de toutes les écoles, ainsi d'ailleurs que de la petite communauté musulmane et de la religion originelle des Tibétains, le Bön, qui a perduré par-delà l'implantation du bouddhisme.

Ayant fait voeu de célibat, les Dalaï-Lamas ne pouvaient pas se succéder de manière héréditaire comme des monarques classiques. Mais une continuité encore plus forte était assurée par le principe de réincarnation. Conformément aux croyances bouddhistes, chaque Dalaï-Lama après son décès renaissait dans le corps d'un nouveau né. La difficulté était alors d'identifier cet enfant pris dans la population, au hasard théoriquement, mais pratiquement le plus souvent parmi les grandes familles déjà liées au pouvoir. Une procédure complexe était prévue : indications données par le défunt Dalaï-Lama dans son testament, visions de l'oracle d'Etat, épreuves de reconnaissance par l'enfant pressenti d'objets ayant appartenu à son prédécesseur. Il y avait parfois plusieurs enfants « candidats » à départager.

Ce système impliquait une certaine vulnérabilité entre le moment où un titulaire décédait et celui où son successeur était identifié, puis éduqué jusqu'à sa majorité. En pratique, le pouvoir était alors exercé par des régents, qui en ont souvent abusé dans l'histoire tibétaine. Le régent Sangye Gyatso a ainsi pu garder secrète pendant quinze années la mort du Vème Dalaï-Lama, intervenue en 1682 mais déclarée officiellement en 1696 seulement.

Autre facteur de vulnérabilité, les Dalaï-Lamas étaient dépendants de leurs protecteurs étrangers, d'abord khans mongols, puis empereurs chinois. En effet, la dynastie mandchoue Qing installée au XVIIème siècle sur le trône de Chine intervint en 1720 au Tibet, où elle imposa par la force le VIIème Dalaï Lama face aux mongols Dzungar qui occupaient alors le pays. Ce fut le début de la tutelle chinoise sur le Tibet, concrétisée par la nomination de deux commissaires impériaux, ou amban, et le maintien d'une garnison chinoise à Lhassa. De cette époque date la prétention du gouvernement de Pékin sur les provinces orientales du Tibet, le Kham et l'Amdo, seules les provinces centrales, le U et le Tsang, étant reconnues comme relevant de l'autorité du Dalaï-Lama.

La tutelle chinoise, encore suffisamment forte à la fin du XVIIIème siècle pour repousser en 1791 une invasion du Tibet méridional par les Gourkhas venus du Népal, s'est diluée tout au long du XIXème siècle. Les garnisons furent réduites au rang d'escortes pour des amban qui n'exerçaient plus d'influence effective sur les affaires tibétaines. Au début du XXème siècle, après avoir assisté impuissante à l'expédition britannique de 1904, La Chine tenta de renforcer militairement son autorité sur le Tibet mais, à la chute de la dynastie Qing en 1911, le XIIIème Dalaï-Lama proclama officiellement l'indépendance de son pays.

3. Le servage

Les autorités chinoises dénoncent l'organisation sociale qui prévalait au Tibet avant la révolte de 1959 et glorifient la « réforme démocratique » intervenue depuis. Selon elles, « avant 1959, on avait pratiqué le servage féodal caractérisé par l'union du gouvernement et de la religion et par la dictature des bonzes et des aristocrates. Les masses de serfs n'avaient guère de droits de l'homme. Les propriétaires de serfs, tels que les fonctionnaires du gouvernement local, les aristocrates et les bonzes de la couche supérieure possédaient la totalité des terres, des prairies, des forêts, des montagnes, des rivières et le gros du cheptel. Les serfs, qui représentaient plus de 90 % de la population du Tibet, subissaient le même sort que celui des esclaves noirs travaillant dans les plantations au sud des Etats-Unis à l'époque. Les propriétaires de serfs pouvaient les vendre, les acheter, les transférer, les céder en cadeau, s'en servir pour payer des dettes, les échanger, les humilier et les maltraiter à leur gré(1(*)) ». 

Effectivement, la plupart des Tibétains étaient attachés, par documents écrits, à la terre sur laquelle ils habitaient, et au seigneur ou au monastère qui possédait cette terre. Les taxes, nombreuses et variées, étaient versées en argent ou en nature, et s'accompagnaient de corvées. Toutefois, les paysans avaient une identité légale : s'ils avaient des devoirs, ils avaient également des droits. Les seigneurs, laïcs ou religieux, n'avaient pas le droit de modifier le montant des taxes dues par un serf, ni les dimensions de la terre dont il jouissait. Si cela arrivait, ce dernier était autorisé à traîner son maître en justice. Par ailleurs, il n'existe pas de témoignages du caractère systématique des mauvais traitements allégués par les autorités chinoises.

Il n'est pas possible de nier la modernisation sociale entreprise au Tibet sous l'occupation chinoise. Toutefois, cette modernisation a été cher payée en souffrances et en vies humaines, ainsi qu'en destructions culturelles. Certes, la société traditionnelle tibétaine était parvenue à un point où des changements étaient nécessaires, et le XIVème Dalaï-Lama est le premier à le reconnaître. Mais cette évolution aurait fort bien pu se faire sans que le Tibet perde son indépendance acquise au début du XXème siècle.

* (1) « Regards sur le Tibet » - China Intercontinental Press