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Le Tibet en exil : à l'école de la démocratie

 

III. L'oeUVRE ACCOMPLIE

L'oeuvre accomplie par la communauté tibétaine en exil depuis 1959 est d'autant plus remarquable que les conditions initiales étaient précaires. Elle est la preuve que l'élite tibétaine, loin de se crisper sur ses privilèges passés, aurait eu les qualités nécessaires pour faire entrer le Tibet dans la modernité démocratique si l'opportunité lui en avait été laissée.

1. L'installation de 140 000 réfugiés

Le dernier recensement effectué en 1998 par la Commission au Plan évalue le nombre des Tibétains réfugiés à l'étranger à 140 000. Le principal pays d'accueil est l'Inde, qui leur a offert l'asile avec une grande générosité, même si elle n'a jamais franchi le pas de la reconnaissance diplomatique de l'Administration tibétaine en exil.

Les réfugiés tibétains en Inde sont regroupés dans plus de 40 villages, centres d'artisanat et communautés urbaines. Ils se marient de préférence entre eux, et les jeunes générations nées en exil maintiennent une forte conscience nationale. La réussite sociale de ces réfugiés arrivés démunis de tout est souvent remarquable.

2. Une priorité donnée à l'éducation

Le département de l'éducation a été l'une des premières structures mises en place en exil, dès 1959. Un village d'enfants a été créé à Dharamsala pour les enfants orphelins ou séparés de leurs parents, sous la responsabilité de la soeur cadette du Dalaï-Lama, Jetsun Pema. L'établissement d'origine a essaimé ailleurs en Inde.

Il existe aujourd'hui 85 écoles tibétaines en Inde, au Népal et au Bouthan, qui scolarisent environ 27 000 élèves. L'enseignement se fait en tibétain, en anglais et en hindi.

Le taux de scolarisation des enfants tibétains en exil atteint 92 %, ce qui contraste avec la situation du Tibet d'autrefois, où l'éducation était cantonnée aux monastères, mais aussi avec le Tibet sous occupation chinoise, où le taux d'alphabétisation reste anormalement bas. De nombreuses familles demeurées au Tibet envoient leurs enfants se former dans les écoles en Inde, car c'est là seulement que ceux-ci peuvent échapper à la sinisation et accéder à leur culture ancestrale.

3. La reconstitution des monastères en exil

Depuis l'arrivée des Tibétains en exil, plus de 200 monastères ont été construits en Inde et au Népal, qui redonnent vie aux établissements dévastés par l'occupant chinois. Les trois grands monastères de Lhassa notamment, Drépoung, Ganden et Séra, sont reconstitués à l'étranger.

Environ 20 000 moines et nonnes peuvent ainsi recevoir la formation traditionnelle, assurant la préservation du bouddhisme tibétain. En effet, au Tibet chinois, les quelques monastères qui ont été relevés des destructions de la Révolution culturelle demeurent cantonnés à un rôle folklorique et ne sont plus vraiment des lieux de transmission des enseignements bouddhiques.

Fait nouveau, le bouddhisme tibétain a essaimé à travers le monde. Environ 360 centres d'enseignement et quelques monastères ont ainsi été créés dans les pays occidentaux.

4. La préservation des traditions

Plusieurs institutions ont été mises en place à Dharamsala pour préserver la culture et les traditions tibétaines.

L'Institut Norbulingka pour la culture tibétaine est une fondation ayant pour mission de sauvegarder cette culture menacée de disparition dans sa patrie. Le Centre des métiers de l'Institut assure à plus de 300 artisans un cadre exceptionnel dans lequel ils peuvent préserver les coutumes traditionnelles, développer leur potentiel et adapter leurs talents aux besoins actuels. Les domaines couverts sont la statuaire, la peinture, la sculpture sur bois et l'art des métaux.

Fondé dès 1959, l'Institut des danses et chants tibétains a pour vocation de sauvegarder et promouvoir tous les aspects des danses, chants et musiques du Tibet. Il est notamment spécialisé dans les arts de l'opéra tibétain, ou Lhamo. L'Institut réunit 55 acteurs et actrices permanents, ainsi que des artisans chargés de confectionner les masques et autres accessoires théâtraux. Il participe aux cérémonies officielles du Gouvernement tibétain en exil, notamment celles du nouvel an. La troupe de l'Institut s'est rendue à plusieurs reprises à l'étranger, en Europe, en Australie et aux Etats-Unis.

L'Institut de la médecine et de l'astrologie tibétaine a pour vocation de sauvegarder la tradition médicale tibétaine en s'inspirant de l'Institut Men Tsee Khang, fondé au XIXème siècle à Lhassa et du Collège médical de Tchagpori, fondé au XVIIème siècle également à Lhassa. L'Institut forme des médecins à l'issue d'un cursus de base de cinq ans, et maintient plus de 47 antennes principalement en Inde. La médecine tibétaine découle de l'ancienne médecine âyurvédique indienne, et est associée à l'astrologie.

La Bibliothèque des oeuvres et archives tibétaines conserve 70 000 manuscrits et documents tibétains ainsi que 10 000 ouvrages en anglais et autres langues étrangères se référant à la langue, la philosophie, les arts et la culture, la médecine, la géographie, l'histoire du Tibet de la région himalayenne. Le musée rattaché à la Bibliothèque est devenu l'un des centres mondiaux les plus importants de l'art tibétain, qui possède 600 statues et thangkas ainsi que plusieurs centaines de reliques et autres objets rituels, certains datant du XIIème siècle. La Bibliothèque publie un magazine semestriel anglophone consacré aux études et aux recherches touchant la culture et la connaissance du Tibet, qui fait autorité dans le monde de la tibétologie. Elle propose également des cours spécialisés de langue tibétaine aux étrangers.

5. L'accueil d'un flux continu de réfugiés

Aujourd'hui encore, plus de quarante ans après les événements de 1959, un flux régulier de réfugiés tibétains continue de franchir l'Himalaya, preuve s'il en était besoin que la situation ne s'est pas normalisée au Tibet occupé. Chaque année, 2 000 à 3 000 Tibétains choisissent ainsi de fuir leur pays, en dépit des dangers encourus.

Pour les recevoir, le Gouvernement tibétain en exil entretient trois centres d'accueil, à Katmandou, Delhi et Dharamsala. La motivation de ces réfugiés n'est pas économique, car la situation matérielle du Tibet chinois s'est suffisamment améliorée ces dernières années, mais politique et religieuse. En effet, beaucoup d'entre eux sont des moines ou des nonnes, qui se trouvent dans leur pays d'origine soumis à des « campagnes de rééducation » et contraints de dénoncer le Dalaï-Lama.

6. Les négociations avec les autorités chinoises

Après le soulèvement de Lhassa en 1959, une longue répression s'en est suivie, jusqu'à la fin de la « Révolution culturelle » en 1976. Un difficile dialogue entre les autorités tibétaines en exil et les autorités chinoises a pu alors se nouer, après la mort de Mao Zedong. Une première délégation, conduite par Gyalo Thondup, frère aîné du Dalaï-Lama, s'est rendue à Pékin en 1979. Deng Xiaoping assura à cette occasion que tout pouvait être discuté, excepté l'indépendance complète du Tibet. À la suite de ce premier contact, deux autres délégations tibétaines ont pu se rendre sur place en 1979 et 1980, suivies d'une quatrième en 1985.

Le Dalaï-Lama prît en 1987 l'initiative de présenter devant le Congrès américain ses propositions officielles pour un plan de paix en cinq points :

- la transformation du Tibet en une zone de paix démilitarisée ;

- l'abandon par la Chine de sa politique de transfert de populations chinoises au Tibet ;

- le respect des droits de l'homme et des libertés au Tibet, le peuple tibétain devant être libre de déterminer lui-même son avenir dans un esprit d'ouverture et de réconciliation ;

- la restauration et la protection de l'environnement naturel du Tibet et l'abandon par la Chine de son programme de stockage de déchets nucléaires au Tibet ;

- l'ouverture de négociations franches sur le statut futur du Tibet et les relations entre les peuples tibétain et chinois.

Les autorités chinoises rejetèrent ces propositions, en accusant le Dalaï-Lama d'élargir le gouffre qui les séparait.

En 1988, devant le Parlement européen, le Dalaï-Lama reprit les cinq points de son plan de paix mais en les assortissant d'une concession de taille : l'abandon de la revendication d'indépendance pour une forme d'association entre le Tibet et la Chine. Cette concession pragmatique, qui fut difficilement acceptée par une bonne part de son peuple, ne suscita pas de réponse immédiate de la part des autorités chinoises. Le Dalaï-Lama réitéra ses propositions devant le Parlement européen en 2001 (cf Annexe II).

C'est dans ces conditions que, à l'automne 2002 et à la fin du printemps 2003, deux délégations de représentants du Dalaï-Lama ont pu se rendre en Chine et au Tibet, où elles ont été accueillies avec courtoisie. Une troisième délégation s'est rendue à Pékin en septembre 2004, et une quatrième rencontre a eu lieu à l'ambassade de Chine en Suisse en juillet 2005 qui a été suivi par une cinquième rencontre à Pékin en février 2006.

Le fil du dialogue semble donc solidement renoué. Afin de ne pas le compromettre, les autorités tibétaines en exil ont enjoint à leurs partisans à travers le monde de s'abstenir de toute action qui pourrait froisser les autorités chinoises.