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Société des amis du Président Gaston Monnerville

Présidents d'Honneur : MM.Alain POHER  
et René MONORY,
Anciens Présidents du Sénat.

Fondateur : M. Roger LISE
Membre honoraire du Parlement.
Ces pages sont élaborées sous la responsabilité de la Société des Amis du Président Gaston Monnerville
Etudes      Colloques

ETUDES

GASTON MONNERVILLE ET LE DESTIN DE L'EMPIRE

CONFERENCE DONNEE A L'ACADEMIE DES SCIENCES D'OUTRE-MER
par

Philippe MARTIAL

(alors) Directeur de la Bibliothèque
et des Archives du Sénat
___

«J'ai toujours pensé que nous ne sommes dignes de la liberté 
que si nous savons la procurer aux autres.»

Gaston Monnerville, Témoignage, p. 113

 

Mesdames et Messieurs,

Lorsqu'il me fut demandé de parler devant votre Académie, j'ai proposé "Gaston Monnerville et le destin de l'Empire".

L'Empire, souvenez-vous ! Il Y a cinquante ans, sur les mappemondes, les possessions françaises d'Outre-Mer figuraient en larges taches roses. Cherchons cette couleur: l'Empire n'est plus.

Or, le sort de ces "terres roses" fut le souci obsédant de Gaston Monnerville - et peut-être le sujet qui lui tenait le plus à coeur. J'observe que la "question coloniale" fut le seul thème qu'il ait traité à la tribune, alors qu'il était député de 1944 à 1946, d'abord à la Consultative provisoire, puis aux deux Constituantes.

Une autre raison me détermina. Je me risque à l'avancer : pour moi, l'Outre-Mer fut au centre du conflit qui opposa Gaston Monnerville au général de Gaulle.

A mes yeux, leur célèbre antagonisme eut pour cause première une grave divergence de vues sur le destin de l'Empire : je sais que beaucoup de monde pense autrement. On invoque avant tout un désaccord fondamental sur la Constitution. On rappelle les protestations virulentes de Monnerville contre la réforme de 1962. On cite l'anathème de "forfaiture", lancé contre Georges Pompidou. Bref, on privilégie la querelle liée au régime politique.

C'est que, nous autres Français, depuis la Révolution de 1789, nous avons les regards arrêtés sur les institutions. Nous surévaluons leur influence. Nos politologues sont avant tout des constitutionnalistes. Monnerville a dit non au général ; une raison capitale de ce non fameux me semble être restée dans l'ombre. Je souhaite l'en tirer.

Pour ma part, j'ai vu le ressentiment couver, avant même l'éclat de 1962. Gaston Monnerville me confiait comme il était déçu par l'effacement de la Communauté. Il souffrait de voir tant de nos anciennes possessions quitter le grand ensemble francais.

Ces conversations étaient privées. Ai-je le droit d'en faire état ?

Faire parler aujourd'hui le général de Gaulle (ou François Mitterrand) est un exercice légitime ; mais avouons que l'entreprise est sans risque. Les morts ne peuvent démentir. Il n'est pas question que je me targue de trahir des confidences. Au regard de la crédibilité historique, j'ai senti le danger, en lisant une biographie récente de Gaston Monnerville : deux ou trois passages - tout à fait hors de critique, je m'empresse de le dire - invoquent mon seul témoignage. Il ne m'appartient pas de me mettre en cause !

J'ai beau me fier à mes souvenirs, j'ai quand même résolu, avant de vous parler, de relever tout ce que Gaston Monnerville a déclaré publiquement, donc officiellement, sur l'Empire, sur l'Union française ou sur l'Outre-Mer. Je vous garantis que mes dires se fondent sur les phrases mêmes de Gaston Monnerville. Elles sont au Journal Officiel.

Et puis, je le signale, je n'ai perçu aucune contradiction entre ce que Gaston Monnerville professait à la tribune et ce qu'il livrait en tête-à-tête. Publics ou privés, ses propos concordent. Mais il ne disait pas tout à tout le monde.

Ce n'est pas par hasard - vous me l'accorderez - si Gaston Monnerville fut particulièrement sensible aux questions de l'Outre-Mer : tout l'y portait.

Quoique de parents antillais, il est né à Cayenne le 2 janvier 1897 ; vieille colonie, la Guyane était française avant l'Alsace, la Savoie et la Corse.

Contrairement à bien des mulâtres, Gaston Monnerville rappela sans relâche qu'il descendait d'esclaves affranchis. En fait, il faut nuancer ses propos. Certes, il a du sang "noir". Mais du côté de son père, il a des ancêtres blancs, des Monnerville aux yeux bleus et aux cheveux blonds, qui ont appartenu à l'élite des Antilles. Une famille qui a des traditions est une chance toute favorable à l'essor de l'intelligence et à l'apprentissage de la culture. Monnerville n'est pas né dans «la case de l'oncle Tom».

Les souvenirs d'enfance ont sans doute influé sur le fait que Monnerville privilégiait l'ascendance noire dans sa lignée : pensons au bagne. Six ans après l'abolition de l'esclavage, les premiers convois de forçats débarquent en Guyane. Presque tous ces repris de justice sont blancs. Le petit Gaston voit les anciens "transportés", tenus à résidence, végéter dans les rues de Cayenne. Cette vision misérable ne rehaussait pas le prestige du Blanc. Et ridiculisait le racisme. Ne vaut-il pas mieux descendre d'un Noir méritant plutôt que d'un Blanc marqué d'infamie ?

Très jeune, Gaston Monnerville observe les méfaits du colonialisme. Il découvre l'inégalité des conditions sociales, entretenues par le racisme des administrateurs métropolitains. Il est à même de constater l'exploitation coloniale, soutenue par un pouvoir administratif sans contrôle. Les scrutins des législatives sont manipulés par le gouverneur. Encore en 1928, contre Galmot «réellement élu», Lautier est proclamé député, Lautier dont Monnerville précise qu'il est «patronné par la Banque de Paris et des Pays-Bas». Tout fonctionnaire qui résiste aux consignes électorales est mis à pied. Ainsi en fut-il du père de Monnerville, lequel n'oubliera jamais cette injustice.

A l'opposé, se dresse, en recours suprême, une figure de légende, la France de 1789 et de 1848, la «terre républicaine des Droits de l'homme et du respect de la personne». Les instituteurs de Jules Ferry, les "hussards" de l'enseignement laïc obligatoire, instruisent le petit Gaston à idolâtrer la Mère-Patrie de l'Idéal, celle des grands égalitaristes : l'abbé Grégoire et Victor Schoelcher. Aux yeux de Monnerville, la vraie France est - et doit être - libératrice et civilisatrice. Là est sa mission authentique. Elle l'a magnifiquement assumée en 1848, en affranchissant les esclaves. Il lui faut prolonger l'élan dans cette voie.

La naissance en Guyane favorisera également chez Monnerville une vision géopolitique. Nés sur les territoires éloignés de la métropole, les fils d'Outre-Mer pensent naturellement à l'échelle de la planète. Rien d'étonnant si le premier à répondre, en 1940, à l'appel du général de Gaulle est un "sang mêlé" de Cayenne, Félix Eboué, gouverneur du Tchad. Comme le général, un Monnerville ou un Eboué ont tout de suite appréhendé la dimension pertinente du conflit mondial. Si la France est vaincue à Verdun, elle résiste à Alger, elle est invincible à Dakar ou à Fort-Lamy. L'Empire est essentiel à la puissance et à la grandeur françaises.

Profondément marqué par l'histoire agitée des "Droits de l'Homme", comme par sa formation d'avocat, Gaston Monnerville va mettre la loi plus haut que tout. Mais une loi non intangible. Tout scrupuleux qu'il soit, il ne conçoit pas les disciplines juridiques comme immuables : elles sont évolutives. Le devoir, le mot d'ordre, est «respecter la loi, tout en essayant de la rendre meilleure». La loi change le droit. L'abolition de l'esclavage en 1848 est le modèle.

Monnerville se voudra un créateur de normes, un législateur plutôt qu'un pur juriste. L'avocat entrera au Parlement.

Abordons le vif du sujet. 

Gaston Monnerville attaque de front le pacte colonial.

C'est une vieille institution, datant de Richelieu. Elle n'évolue pas. Dans les instructions données en 1765, par Louis XV au comte d'Emery, gouverneur de la Martinique, on lit : «Les colonies sont établies pour l'utilité de leur métropole. Elles doivent en consommer les produits.» Rien n'a changé en 1930. Le pacte sévit toujours.

Monnerville en dénonce l'inspiration, cet esprit colonial qui imprègne la gestion de l'Outre-Mer.

En doctrine, ce n'est rien d'autre que le réalisme cynique des rapports de force ; c'est un positivisme qui consacre purement et simplement le droit de conquête. Mais c'est aussi le racisme. Rien de plus légitime pour un raciste que d'exploiter brutalement les peuplades qu'il juge inférieures.

Quels sont les tenants du colonialisme ? Monnerville désigne les «milieux d'affaires», guidés par le seul intérêt du profit. «Il faut, dit- il, opposer une volonté d'airain aux congrégations économiques.»

Monnerville évoque aussi les politiques, dont le souci primordial, sinon unique, est de ménager des relais stratégiques sur le globe, comme d'assurer des sources d'approvisionnement et de débouchés pour la métropole, dont ils sont les élus.

Victime d'une «réglementation archaïque», d'un excès de «centralisation», qui lui interdit toute initiative, la colonie est entière- ment dépendante, entièrement subordonnée aux intérêts de la métropole. Une métropole, exaltée par une politique de prestige, aux dépenses improductives, que réprouve Monnerville. (J'imagine qu'il pensait surtout aux signaux du Pouvoir, par exemple aux impressionnants palais des gouverneurs.)

Tel qu'il s'impose, le pacte colonial méprise les besoins locaux et bride tout développement économique. «Les colonies sontpour donner des matières premières et la métropole pour les absorber et envoyer en échange des produits manufacturés.» Je cite là les mots mêmes de Monnerville. Un économiste dirait que les «termes des échanges» défavorisent les colonies.

N'ayant pas le droit de s'industrialiser, elles ne peuvent assurer leur nécessaire, quand il ne leur manque pas un minimum de subsistance. Le 15 juin 1937, à la tribune de la Chambre, Monnerville évoque une «atroce famine de l'Afrique du Nord, qui coûte déjà au budget métropolitain 1 milliard de francs». Le pacte colonial méconnaît un autre risque, les blocus de guerre : entre 1940 et 1944, le conflit mondial rompt les liens avec la métropole. Les colonies sont incapables de vivre en autarcie, car elles sont privées de ressources et de moyens propres.

«Pendant cinquante ans, la France n'a rien donné à ses colonies», lance Monnerville le 15 juin 1937, à la tribune du Palais- Bourbon. Rude constat !

En regard de ces critiques sur les carences de la politique coloniale, que préconise Monnerville ? Sa doctrine s'inspire d'une philosophie dont les héros sont l'abbé Grégoire et Victor Schoelcher. Il fait siens leurs principes : l'égalité raciale des hommes, et l'égalité de leurs droits et de leurs devoirs.

Fort de ces convictions éthiques, Monnerville prend, il le dit, le «contre-pied» de ce "pacte colonial" néfaste et périmé. Il lui oppose une politique volontariste moderne. Contre chaque élément négatif qu'il stigmatise, il recommande, en vis-à-vis, un élément positif. Il n'ignore rien des obstacles : le changement requiert, dit-il, de transformer jusqu'aux «habitudes mentales».

Une certitude : l'Empire est nécessaire à la puissance française. Monnerville ne cesse de le répéter avant la guerre. Il ne variera jamais sur cette persuasion. En 1940, engagé volontaire sur le cuirassé Provence, il tient son "journal de bord", où il consigne les étapes du désastre militaire. Le samedi 25 juin, il note : «L'Empire seul peut sauver la France.» Il ajoute : «Qu'elle se mette à l'oeuvre pour aboutir à la formation réelle, économique et douanière de l'Empire.»

Lors de la Consultative provisoire et des deux Constituantes, il continue sans relâche d'exalter ce programme de promotion.

Monnerville professe l'égalité des droits politiques : il récuse l'idée raciste qu'il y aurait, d'un côté, des êtres supérieurs intellectuellement doués, les colons, et, de l'autre, des êtres inférieurs, inaptes à la pensée rationnelle, les indigènes. Le régime statutaire doit être le même pour tous : son propre exemple l'assure que les Guyanais ne sont pas des sous-hommes incapables de prendre en main leur destin. A Cayenne et ailleurs, il n'y a pas de raison valable pour que la tutelle du gouverneur excède les pouvoirs d'un préfet métropolitain.

Le principe de l'égalité s'impose, non seulement pour les individus, c'est-à-dire les colonisés, mais également pour leurs collectivités, les colonies. Les peuples indigènes sont appelés à se gérer eux-mêmes, dans toute la mesure du possible.

Observons cependant que Monnerville n'est pas un maximaliste déraisonnable : pour les peuples qui, malgré des coutumes respectables, des civilisations propres, n'ont pas atteint un suffisant degré d'évolution, il reconnaît que des adaptations sont nécessaires. Mais ces ajustements doivent être décidés ou consentis par des assemblées locales, librement élues, dotées de larges pouvoirs.

Monnerville voit plus loin. L'égalité des statuts ne suffit pas. «L'octroi des droits politiques» aux colonies «resterait sans effet, si leur régime économique devait... découler du pacte colonial.» Il n'est pas de droit réel sans développement, socialement utile aux populations locales : les colonies doivent jouir d'une véritable prospérité, appuyée sur l'industrialisation. Monnerville réclamera donc l'institution d'une direction économique spécifique, placée sous l'autorité du ministre des Colonies, et pourvue d'un budget propre.

Schématiquement, la doctrine de Monnerville se résume en deux points :

1) Il faut assimiler complètement les "quatre vieilles" : Guyane, Guadeloupe, Martinique et Réunion. Pour ces très anciennes colonies, l'intégration complète, c'est-à-dire une totale égalité des droits dans tous les domaines, est la seule voie réaliste et digne de la France. Il ne doit y avoir là-bas que des Français, à part entière, sans aucune restriction.

2) En revanche, il faut décoloniser les autres territoires. A ce sujet, il y a lieu de dissiper un risque de malentendu sur le mot "décolonisation". En cinquante ans, il a complètement changé de sens.

- Aujourd'hui, nous désignons ainsi un mouvement historique d'émancipation, dont le terme est une rupture complète des liens politiques qui assujettissent la colonie à sa métropole. A un statut de subordination, se substitue un régime d'indépendance totale, pure et simple.

- Pour Gaston Monnerville, l'acception du mot est tout autre.

Décoloniser signifie rénover le système colonial qu'il s'agit de corriger de ses excès et de ses abus, tout en conservant ce que la présence française a de bénéfique. Cette réforme confère aux colonies une très large autonomie qui exclut l'indépendance totale. Elles demeureront associées à la France métropolitaine, par un lien politique minimum quoique essentiel, sauvegardant les intérêts communs (politique étrangère, défense et monnaie). Et bien sûr, la métropole aura la charge de créer et de développer leur équipement économique et social.

J'ai évoqué l'éthique et la théorie. Comment ont-elles résisté à l'épreuve des circonstances ? Je vous invite maintenant à regarder l'action même de Monnerville, tentant d'appliquer ses idées.

Aussitôt qu'il est en mesure de faire quelque chose, il le fait. 

- Je rappelle tout d'abord sa plaidoirie dans l'affaire Galmot. Monnerville y dénonce les turpitudes du colonialisme, les candidatures officielles et la fraude des urnes, avec une telle vigueur, une telle puissance démonstrative qu'il emporte la décision et que les émeutiers inculpés sont acquittés. Le retentissement politique est considérable.

- Sur la lancée de l'événement, Monnerville est élu député en 1932. Il entame aussitôt une campagne pour faire abolir le bagne de Guyane, car cette "sanie" ou cette "sentine", comme il dit, discrédite notre pays, défigure l'image de la Guyane et décourage les investisseurs. Directement issu de cette campagne, un décret-loi de juin 1938 supprime la "transportation" en Guyane des condamnés aux travaux forcés, inaugurant la suppression progressive du bagne.

- 1935 est l'année du tricentenaire du rattachement des "quatre vieilles" à la France. Monnerville est au premier rang des parlementaires qui organisent les cérémonies. Leur but est d'appeler l'attention de la métropole sur ses plus anciennes colonies et, tout particulièrement, sur la Guyane trop délaissée, la lointaine "Cendrillon" de l'Empire.

Dans Témoignage, Monnerville détaille toutes les résistances qu'il lui fallut vaincre, l'une après l'autre. Elles furent telles qu'il dut aller jusqu'à menacer le gouvernement d'un éclat fracassant, au beau milieu des festivités.

- A la différence des députés de Guyane, ses prédécesseurs, Monnerville s'emploie à développer cette terre : il lance une politique de mise en valeur agricole, d'équipement, d'hygiène sociale et de législation du travail. Il se soucie de l'exploitation des richesses forestières et minières. Dans Témoignage, il indique que les sociétés françaises préféraient s'installer en Afrique où elles trouvaient une main-d'oeuvre à bon marché. Quant aux richesses aurifères, la question était d'empêcher la production de s'évader, au profit des rares sociétés étrangères qui l'exploitaient. La tâche était ample. Monnerville ne dit pas qu'il ait réussi : il ne dit pas non plus qu'il ait échoué.

- Nommé en 1937 et 1938 sous-secrétaire d'Etat aux Colonies, dans les troisième et quatrième cabinets Chautemps, Monnerville préconise l'institution d'un fonds de développement, destiné spécialement à l'Outre-Mer. La Chambre des députés vote le projet. Hélas ! au Sénat, Joseph Caillaux, président de la commission des Finances, s'y oppose. C'est l'échec, mais un échec provisoire.

- En plein accord de pensée avec Gaston Monnerville, l'ancien patron, l'avocat et député César Campinchi, devenu ministre de la Marine, s'emploie activement à placer la Marine française au premier rang des grandes flottes et ne manque pas de lui assigner la mission de garantir les liaisons de la métropole avec ses possessions lointaines.

- Dès 1935, Monnerville appréhende une implantation de l'axe Rome-Berlin dans les pays d'Outre-Mer, et particulièrement en Afrique. Avec une rare violence, Hitler réclame le retour à l'Allemagne du Togo et du Cameroun, placés sous mandat français par la Société des Nations. En 1936, Mussolini fait main basse sur l'Ethiopie. Et il n'entend pas en rester là ! Monnerville réagit sans tarder. Et vivement ! Pour alerter l'opinion, il multiplie discours, conférences, colloques, articles de presse ; il s'empare de toutes les tribunes accessibles... Il souligne la barbarie de la doctrine coloniale allemande ; il ne manque pas d'en extraire les passages les plus édifiants sur «l'art de dresser les Nègres au travail des plantations», sur les «colonies d'Outre-Mer, fin de la race nordique», sur le «droit des «peuples-maîtres» à exploiter les peuplades inférieures». Il cite Mein Kampf. Des Français, Hitler écrit : «Ce peuple qui tombe de plus en plus au niveau des Nègres, met sourdement en danger... l'existence de la race blanche en Europe... Son envahissement par les Nègres fait des progrès si rapides que l'on peut vraiment parler de la naissance d'un Etat africain sur le sol de l'Europe.»

Mais la propagande et les menaces hitlériennes sont telles que Monnerville en vient à redouter que les gouvernements français et britannique ne mollissent et ne cèdent. Il redouble d'énergie.

Entre autres démarches, il obtient, à la Chambre des députés, le vote à l'unanimité en 1938 d'un ordre du jour interdisant tout abandon de terres «sur lesquelles flotte le drapeau français». Par là, le Parlement bloque solennellement Daladier et Chamberlain, tentés d'amadouer Hitler par quelque cession coloniale.

De ce long et tenace combat contre les convoitises nazies, Monnerville dira qu'il fut «l'un des plus importants de sa vie» et qu'il fut sans relâche soutenu par la «volonté d'un commun destin pour la France et les peuples d'Outre-Mer» ; quand on sait que la Libération de la France commença en Afrique, on mesure quel capital atout notre pays aurait perdu, s'il avait, en 1938, abandonné quoi que ce soit de son domaine colonial à l'Allemagne nazie.

- En 1939, probablement sur le conseil de Monnerville, Georges Mandel, ministre des Colonies, envoie mon père diriger le service de santé de la Côte française des Somalies ; il s'agit d'assurer l'autonomie sanitaire de la colonie, en prévision d'une guerre que tout le monde juge inévitable.

- En 1946, Monnerville est au premier rang des parlementaires qui font voter la départementalisation des "quatre vieilles", acquise à l'unanimité par la Constituante, le 19 mars. Voilà un succès !

- Autre succès : Monnerville ne manque pas de reprendre son projet de fonds colonial et cette fois-ci, il gagne. Il dépose une proposition de loi créant le «Fonds d'Investissement pour le Développement Economique et Social des Pays d'Outre-Mer» (FIDES). Le 12 avril, il rapporte le texte devant la Constituante, qui l'adopte à l'unanimité. La loi est promulguée le 30 avril 1946. Peu après, le FIDES change de nom et devient le FIDOM.

L'ambitieux programme de Monnerville est-il en passe de réussir ? Il faut reconnaître que, pour tout le reste, c'est l'échec, un échec qui ne lui est pas imputable.

Le plus grave porte sur l'essentiel : le statut politique de la France d'Outre-Mer.

A la Libération, Monnerville fonde de grands espoirs sur le général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire. D'abord et surtout, à cause de Brazzaville, cette célèbre conférence de janvier 1944, chargée de définir la doctrine coloniale française en Afrique et les règles pratiques par lesquelles elle sera appliquée.

En ouvrant les débats, le général n'a-t-il pas déclaré : «Nous sommes sûrs qu'aucun progrès n'est, ni ne sera un progrès, si les hommes qui vivent sur leur territoire natal, à l'ombre de notre drapeau, ne devaient pas en profiter moralement et matériellement, si ce développement ne devait pas les conduire à un niveau tel qu'ils puissent un jour être associés chez eux à la gestion de leurs propres affaires. Voilà qui est le devoir de la France.»

Une large décentralisation est prévue. Evoquant l'esprit de Brazzaville, Monnerville déclare : «Son grand mérite est d'avoir permis de dégager avec netteté le concept de la communauté française dont les parties, distinctes les unes des autres, agissent cependant en commun pour des buts généreux identiques.»

Les recommandations adoptées à Brazzaville «tendent à intégrer le plus intimement possible les colonies dans la communauté française, en les dotant de moyens d'égalité nécessaires pour que cette intégration ne dépende pas de la volonté unilatérale de la métropole, comme avant. Ces recommandations s'inspirent du souci d'écarter toute intention de subordination, mais de tenir compte au contraire du consentement des populations coloniales. Cependant, il faudra maintenir entre la métropole et les territoires un lien qui ne soit pas de vassalité, mais d'indépendance, en s'inspirant d'un système fédératif.» Monnerville ne peut que se reconnaître dans un tel programme.

Monnerville donne même des exemples de ce que Brazzaville a prévu de louable en Afrique : il cite la création d'un "Institut d'hygiène sociale et de recherche", d'équipes mobiles pour le dépistage et le traitement de nombreuses maladies endémiques...

En 1944, l'espoir est immense : Monnerville va bientôt déchanter.

Dans ses Mémoires (Témoignage I, p. 336), il évoque une première déception.

En janvier 1945, il avait demandé au général de Gaulle de présider une grande manifestation, à l'occasion de la fête du Tet, chère aux Indochinois, nombreux dans la métropole. Il était entendu que le général adresserait un «message fraternel» aux lointaines populations de l'Indochine, «demeurées sous le joug du Japon».

Sans donner ses raisons, le général renonça à ce message capital. Les Indochinois ne cachèrent pas qu'ils étaient fort déçus. Et Monnerville le fut tout autant.

Il n'en continue pas moins le combat. Le Journal Officiel montre que, chaque fois qu'il est question des terres d'Empire, Monnerville intervient. On ne peut jamais le prendre en flagrant délit de contradiction. Sa pensée est ferme, cohérente et constante.

Il est vraiment au premier plan. A peine désigné à la Consultative, il préside la Commission de la France d'Outre-Mer. Le 12 mai 1945, la Consultative célèbre la victoire des Alliés. Seuls, le général de Gaulle et trois orateurs montent à la tribune. Monnerville est l'un des trois. Il rend un vibrant hommage aux soldats originaires d'Outre-Mer. Ils ont versé, sans compter, l'impôt du sang. L'Empire a largement contribué à sauver la France. La preuve est faite qu'il est indispensable.

Suivant une recommandation de Brazzaville, le gouvernement crée, le 20 février 1945, une commission spéciale chargée d'étudier «la représentation des territoires d'Outre-Mer à l'Assemblée constituante». Publié le 26 mars, un arrêté de Paul Giaccobbi, ministre des Colonies, précise le but de cet organisme et nomme Monnerville à sa présidence. Dans la liste des membres, on relève les noms, alors peu connus, d'Apithy et de Senghor. Le rapport propose un statut très libéral pour la France d'Outre-Mer. Ses conclusions et recommandations devraient servir de référence, de charte pour l'avenir.

Tant d'efforts vont-ils porter leur fruit ?

Il y a lieu de penser que les deux textes constitutionnels successivement proposés, par référendum, à l'approbation du peuple français portent quelque peu la marque de Monnerville.

Le premier projet du 19 avril 1946 prévoyait, dans son deuxième alinéa, que la «République garantissait à tous les hommes et toutes les femmes vivant dans l'Union française l'exercice individuel ou collectif des libertés et des droits» que cette Constitution définissait longuement dans ses trente-neuf premiers articles. 

L'article 44 reprenait le thème, en disposant : «Tous les ressortissants de l'Union française jouissent des droits et libertés de la personne, garantis par les articles 1er à 39 de la première Constitution.» L'article 71 prévoyait un «Conseil de l'Union française», formé de conseillers élus par le Conseil général des départements de la métropole et par les Conseils généraux ou les Assemblées territoriales des départements et territoires d'Outre-Mer.

Mais ce Conseil, purement consultatif, pouvait être dissous par le gouvernement. En fait, l'Outre-Mer était réduit à la portion congrue.

L'article 48 disposait : «Les territoires d'Outre-Mer élisent dans des conditions fixées par des lois électorales des députés à l'Assemblée nationale.»

Comme on sait, les Français ont rejeté cette première version, le 5 mai 1946.

La seconde Constituante rédigea un nouveau projet qui, approuvé, cette fois, par le peuple et promulgué le 27 octobre 1946, devint la Constitution de la IVe République. Le Préambule proclame que «la France forme avec les peuples d'Outre-Mer une union fondée sur l'égalité des droits et des devoirs, sans distinction de race, ni de religion. L'Union française est composée de nations et de peuples qui mettent en commun ou coordonnent leurs ressources et leurs efforts pour développer leur civilisation respective, accroître leur bien-être et assurer leur sécurité. Fidèle à sa mission traditionnelle, la France entend conduire les peuples dont elle a pris la charge, à la liberté de s'administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires, écartant tout système de colonisation fondé sur l'arbitraire. Elle garantit à tous l'égal accès aux fonctions publiques et l'exercice individuel ou collectif des droits et libertés proclamés et confirmés ci-dessus.»

Un titre VIII "De l'Union française" institue un Haut Conseil de l'Union chargé, en principe, «d'assister le gouvernement pour les affaires de l'Union» et une Assemblée consultative composée pour moitié de membres représentant la France métropolitaine et pour autre moitié de membres représentant des départements et territoires d'Outre-Mer et les Etats associés.

Ces textes sont sûrement trop prudents - sinon réticents - pour être de la plume de Monnerville. Il faut quand même y voir, au moins dans les proclamations de principe, sa touche personnelle.

L'avenir montrera que les dispositifs constitutionnels ne sont que des faux-semblants. L'Assemblée de l'Union française ne jouera qu'un rôle négligeable. Rebaptisés «Territoires d'Outre-Mer», les colonies ne considéreront jamais qu'elles sont réellement représentées, ni qu'elles sont en mesure d'influer sur leur sort. Le lobby colonial retrouvera toute son influence d'avant-guerre.

Gaston Monnerville en sera d'ailleurs l'une des premières victimes. La suppression du bagne a lésé bien des intérêts. Les possédants se méfient de ce radical socialiste aux idées avancées. En 1946, Monnerville est battu aux législatives. Certes, il sera aussitôt "rattrapé" par son élection au Conseil de la République. Toutefois, voyant en 1948 qu'il serait encore défait à Cayenne, alors même qu'il est le troisième personnage de l'Etat, il abandonnera la Guyane et choisira de représenter le Lot.

Certes, je puis l'attester, l'intérêt pour l'Outre-Mer restera très vif. Mais la position de président d'assemblée qui est désormais celle de Monnerville le retiendra dans une magistrature d'arbitrage qui l'écarte des influences décisives sur le pouvoir exécutif.

En revanche, en 1958, Monnerville va de nouveau intervenir dans le sort de l'Empire.

Le 13 mai, l'insurrection éclate à Alger. Incapable de se décider sur l'Outre-Mer, la IVe République s'effondre. Le rappel du général de Gaulle s'impose.

Dans la nuit du 28 au 29 mai, le Président de la République, René Coty, envoie les deux présidents d'assemblée, Le Troquer et Monnerville, rencontrer le général à Saint-Cloud pour le convaincre de ne prendre le pouvoir que légalement, dans les formes constitutionnelles. Le général s'explique sur ce qu'il veut. D'abord, il faut réformer l'Etat. L'entente se fait sans trop de mal, sur ce qu'on appellera plus tard le parlementarisme rationalisé. (Il faut dire qu'à l'époque, quasiment tout le monde est d'accord pour renforcer les institutions.)

L'examen du second thème, l'avenir de l'Union française, emporte l'adhésion de Gaston Monnerville. Il croit que ses propres conceptions coïncident avec celles du général. Celui-ci esquisse le statut de la future Communauté. L'Union française va enfin recevoir la structure qu'il lui faut, fondée sur une très large autonomie, cependant que le lien avec la métropole garantira les intérêts communs. Monnerville n'a jamais rien demandé d'autre.

Le lendemain, 29 mai, un communiqué du général annonce dans quelles conditions il pourrait former le gouvernement et préconise, parmi les changements «qui doivent être apportés», «la séparation et l'équilibre des pouvoirs, ainsi que les rapports de la République française avec les peuples qui lui sont associés».

Convaincu des bonnes intentions et de la bonne foi du général, Monnerville fait campagne pour la nouvelle Constitution. Le titre VIII institue un Sénat de la Communauté. Monnerville en est élu président. Cette consécration illustre le triomphe de ses vues et de ses voeux.

Pas pour longtemps ! La belle construction communautaire se disloque presque aussitôt. Déjà, en votant "non" au référendum de la Constitution, Sékou Touré a provoqué la sécession de la Guinée. En peu de temps, les uns après les autres, tous les pays associés acquièrent leur indépendance : Sénégal, Soudan, Togo, Cameroun, Oubangui-Chari, Tchad, etc. En 1960, c'en est fini de l'Empire, nouvelle manière.

Pour le général de Gaulle, le destin de la France se jouait ailleurs. L'épopée glorieuse des Bournazel, des Laperrine, des Galliéni, des Lyautey relevait du passé. L'ère de la mystique impériale était close. Le nucléaire devait primer.

A l' époque, Monnerville ne me cacha pas sa frustration. Lui qui avait proclamé en 1945 «ce principe désormais indiscutable de l'unité de la France, qu'elle soit européenne, africaine, américaine ou asiatique» est profondément atteint.

Il ne proteste pas publiquement. Sa discrétion s'explique sûrement par les rapports confiants ou amicaux qu'il entretient, depuis deux décennies, avec les artisans de l'indépendance : Houphouët-Boigny, Léopold Sédar Senghor, Lamine Gueye, Gabriel Lisette... Monnerville ne veut pas les mettre en porte-à-faux. Il connaît leur valeur. Il sait qu'ils feront pour le mieux.

Mais son irritation rentrée contre le général de Gaulle trouvera peu après, dans le référendum de 1962, le prétexte idéal pour se défouler avec fracas.

Ouvrons les journaux: il n'est pas sûr que les pays qui se sont si vite affranchis y aient tous tellement gagné.

Devant les convulsions qui ont agité l'Afrique, les coups d'Etat, les dictatures folles et sanglantes, les massacres des luttes tribales..., d'évidence une question se pose. L'émancipation de presque tout l'Outre-Mer fut-elle une bonne chose ? Autrement dit, «du général de Gaulle ou de Gaston Monnerville, qui avait raison» ?

La question n'a l'air de rien. C'est pourtant un piège que nous tend notre esprit. Déjà, pour figurer la politique, il nous suggère une image de duel. Deux champions se battent. L'un terrasse l'autre et tout est dit.

L'image est tellement spontanée, l'archétype tellement invétéré que, dans l'opinion, Gaston Monnerville a été réduit à n'être que le perdant de l'Histoire, le rival battu, l'homme qui, avec courage, a dit non au général de Gaulle, mais l'a dit en vain.

En histoire, rien n'est simple. Avant tout, le jugement dépend d'une convention sur l'échelle du temps. Il est une fonction de la durée envisagée.

Prenons - précisément - l'exemple des colonies. En 1880, Bismarck se flatte d'avoir écarté l'Allemagne des compétitions coloniales ; corrélativement, il détourne vers l'Afrique l'énergie agressive des autres nations. L'expansion coloniale affaiblit leur potentiel militaire.

Mais, trente ans plus tard, Guillaume II déplore que l'Allemagne ait manqué sa chance. Entre les deux guerres, Hitler le pense encore et vocifère ses menaces. Bismarck a eu tort.

En 1950, devant les conflits coloniaux mal engagés et sans issue, de nouveau on juge que Bismarck avait raison. Débarrassées, par leur défaite, des coûts improductifs que sont les dépenses militaires, l'Allemagne et l'Italie enregistrent un spectaculaire essor économique.

Mais, vers 1970, l'Allemagne regrette l'absence d'un vaste espace germanophone ; elle envie la Grande-Bretagne et la France qui jouissent de grands marchés réservés ou privilégiés, dans leurs anciennes possessions : les colonies ont disparu; l'influence linguistique et culturelle demeure. Bismarck s'est trompé.

Bref, erreur ou sagacité, le jugement varie suivant les décennies...

Je ne prétends pas éclairer la nature de la politique et de l'histoire, objets de controverses infinies.

Avec beaucoup d'audace, je dirai seulement qu'à mes yeux, le cours de l'histoire dépend de deux ordres de causes :

Un : des mouvements irrépressibles à long terme, fortement déterminés par des données sur lesquelles nous ne pouvons quasiment rien ;

Deux : des facteurs aléatoires, qui pèsent sur ces mouvements pour les dévier, freiner ou accélérer. Je dis aléatoire parce que la chance - ou la malchance - font qu'ils apparaissent ou qu'ils n'apparaissent pas. C'est l'espace de liberté de l'Histoire. Parmi ces facteurs aléatoires, qui sont ou qui ne sont pas, je place le grand homme, l'accoucheur d'événement.

Revenons à ma question et à ses variantes :

Monnerville fut-il homme du passé ? De Gaulle, homme du futur ? La fin de l'Empire français était-elle inévitable ? Pouvait-on  endiguer la montée des nationalismes indigènes ? Le général n'a-t- il fait que prévoir et accélérer le mouvement ?

D'autres questions se posent :

Cette désagrégation de l'Empire est-elle globalement bénéfique pour l'humanité ? Faut-il, à l'inverse, la considérer comme une une catastrophe ? La France a-t-elle été infidèle à sa mission civilisatrice ? Ces questions sont capitales. Toutes chargées qu'elles soient d'équivoque sur le bien public - ou sur le mal - elles constituent le fond du débat.

Tout homme qui se mêle de politique se les pose - ou devrait se les poser ; sa noble profession implique qu'il se représente clairement le panorama des hypothèses, qu'il explore et analyse le champ entier du possible, qu'il détecte l'inéluctable... Disons même que la clairvoyance dans la tâche de prévoir et de choisir est une preuve décisive des supériorités qui distinguent le "grand homme".

Si la politique est vraiment l'art du possible, je crois pouvoir dire qu'à ce titre déjà, Monnerville fut exemplaire. Il n'a cessé de s'inquiéter de l'Outre-Mer, de réfléchir à son avenir, de désigner des buts et de proposer des moyens.

Avant tout, il s'est demandé si la France devait et pouvait conserver son Empire. Pour sa part, il a répondu oui, mais sous la condition primordiale de le réformer et de le promouvoir. Monnerville n'a cessé de tourner et de retourner la question. Tellement même que nous tenons là, je le crois, une des clefs de sa position politique.

N'étant pas Monnerville, pour ma part, je ne réponds ni oui, ni non.

Je n'en dirai pas plus. A son sujet et avec lui, j'ai évoqué des questions d'importance ; mais, comme je n'ai qu'effleuré le sujet, vous me permettrez de laisser toutes ces questions ouvertes.

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DISCUSSION

 

M. LISETTE - Mesdames, Messieurs, Jacques Augarde avait annoncé brillamment l'excellence de la communication de Philippe Martial. Philippe Martial, vous l'avez entendu en tant que documentaliste compétent, en tant qu'analyste sérieux, en tant que confident, au cours d'une longue période, du président Gaston Monnerville. Vous l'avez applaudi chaleureusement et j'ajoute mes applaudissements aux vôtres et je le remercie.

M. AICARDI de SAINT-PAUL - Je voudrais tout d'abord remercier l'orateur pour son brillant exposé. Je me pose une question concernant le président Monnerville et la question algérienne. On a souvent dit qu'il s'était opposé au général, entre 1958 et 1962, sur l'indépendance de l'Algérie ou sur la vitesse à laquelle le général de Gaulle faisait accéder ce territoire à l'indépendance. Pouvez-vous nous dire quelque chose sur ce sujet, s'il vous plaît ?

M. MARTIAL - Dans le texte introductif qui a été lu tout à l'heure, M. Augarde citait une phrase de mon père : «La France perdra l'Indochine. Et après l'Indochine, ce sera l'Algérie», une phrase que ma mère répétait souvent. Monnerville lui-même connaissait cette formule inquiétante.

Oui, il a souffert de voir l'Algérie quitter l'ensemble français. J'étais auprès du président, en 1962, durant les mois d'août et de septembre. Il me souvient qu'il était meurtri. Et tout particulièrement par les conditions dans lesquelles, l'Algérie étant (faut-il dire ?) "bradée", rien de sérieux n'était prévu pour accueillir les rapatriés. Il était permis de penser que les dépenses militaires pour l'Algérie (qui se montaient alors chaque jour à un milliard de francs de l'époque) allaient baisser et qu'un large crédit spécial favoriserait l'insertion des rapatriés. Or, à ce moment-là, on a eu l'impression que pour le général de Gaulle, le sort des "pieds noirs" faisait partie des malheurs de la guerre. Tant pis pour eux !

On dit que de Gaulle avait été choqué, en 1943 ou 1944, de voir que pour beaucoup de "pieds noirs", la guerre contre l'Allemagne n'était pas leur guerre, mais celle de la métropole : ils ne se sentaient pas directement concernés. Le général en aurait éprouvé quelque rancune de patriote.

Monnerville ne s'est pas exprimé sur les accords d'Evian. Président de l'Assemblée, sa fonction d'arbitre lui interdisait d'intervenir directement. Il était gardien de la Constitution et non pas de l'Empire. Je crois cependant pouvoir dire que l'indépendance de l'Algérie l'a beaucoup affecté. Cela dit, Monnerville a pensé comme tout le monde qu'il était «impossible d'arrêter un incendie, alors qu'il a atteint le dernier étage».

M. LISETTE - Juste deux mots. Les choses se sont passées en Algérie avant 1940 et avant 1946. C'est-à-dire qu'un certain nombre d'initiatives qui avaient été envisagées n'ont pas été suivies par les hommes politiques français. S'agissant donc du général, il a fait un peu, comme beaucoup d'autres, il est passé de «l'Algérie française» à «l'Algérie algérienne» et à «l'autodétermination» du 16 septembre 1959. J'en suis un témoin, puisqu'il m'a envoyé en Amérique Centrale pour convaincre les pays d'Amérique Centrale de l'excellence de sa politique. Je ne peux pas dire ici qu'il y ait eu à ce moment-là vraiment affrontement entre les deux hommes. Les circonstances ont fait que l'événement politique n'a pas suivi le cours que souhaitait le président Monnerville et que beaucoup d'entre nous avaient souhaité. On pourrait d'ailleurs revenir là-dessus, en parlant donc de la réunion du «Conseil Exécutif» de décembre 1960 à Saint-Louis du Sénégal.

M. F. MONNERVILLE - Je voudrais apporter une précision.

Faire le commentaire suivant sur la question qui vient d'être posée relative à l'Algérie, en indiquant et en rappelant surtout que lorsqu'en 1946, après les principes de la Conférence de Brazzaville si bien proclamée, il faut régler le problème de la décolonisation, nous sommes dans un contexte juridique international très particulier qui est celui des principes de l'ONU. L'ONU, par les principes d'autodétermination, a créé une situation très particulière et c'est dans ce contexte que l'on imagine les nouvelles institutions que sont d'abord l'Union française (IVe République), puis la Communauté française. Pour le problème de l'Algérie, Monnerville dans ses mémoires écrit dans Témoignage le prix qu'il attachait à ce que les responsables politiques de l'époque jouent le jeu, le jeu démocratique, c'est-à-dire le jeu de la départementalisation. Il était bien sûr contre la dualité du collège électoral en Algérie. Il fallait qu'il y ait un collège unique, de citoyens français et que ceci acquis, le peuple algérien s'exprime mais intègre le système constitutionnel nouveau, d'abord celui de l'Union française et ensuite celui de la communauté française.

C'était son optique, parce que c'était une solution pratique et politique, aux principes éthiques, que Philippe Martial a rappelés tout à l'heure, à savoir transformer l'idée coloniale fondamentalement et pas simplement expurgée (là je ne suis pas tout à fait d'accord avec Philippe Martial lorsqu'il dit qu'il s'agit d'expurger du pacte colonial de quelques éléments négatifs), je crois que la remise en cause de Monnerville est plus fondamentale. Il faut refonder l'idée coloniale autour de principes républicains et dans ces conditions-là, sa position vis-à-vis de l'Algérie est finalement identique à sa position pour les départements français d'Outre-Mer, les plus vieux, mais comme pour les possessions d'Afrique. Malheureusement ce qui l'a meurtri probablement (et là je suis d'accord avec Philippe Martial), c'est cet abandon soudain, comme tout le monde. C'est-à-dire que jusqu'en 1962 «je vous ai compris /» et puis en 1962, le vrai visage politique des conceptions gaulliennes apparaît, à savoir, en réalité une politique purement et simplement pragmatique qui vise à un abandon progressif de toutes les possessions, comme de Gaulle l'a écrit lui-même dans ses mémoires «ces possessions que la France n'a plus les moyens de maintenir», puisqu'il faut consacrer l'effort à la reconstitution et je dirais à une nouvelle ère. Donc il était très, très sensible à la question algérienne, il a beaucoup échangé avec les responsables de l'époque, ceux avec lesquels il pouvait échanger naturellement et je crois que cela a achevé, à mon sens, totalement d'écarter en toute illusion une France universelle possible.

M. A. BENDJEBBAR - Je voudrais poser une question à l'aimable orateur. Et peut-être à la communauté des gens ici présents. Il y a quelques semaines, à l'Assemblée nationale, a été voté, à l'unanimité, une loi condamnant l'esclavage ou assimilant l'esclavage à un «crime contre l'humanité». Cette loi doit venir devant le Sénat dans quelques semaines.

Je sais que c'est une question que l'on ne peut pas poser, mais je la demande à M. Martial, je voudrais savoir ce que celui qui s'est battu toute sa vie pour que la Guyane devienne une terre français (grâce à la loi de 1946 sur la départementalisation) aurait pu penser d'une telle loi. Et je voudrais savoir si un jour Gaston Monnerville a évoqué, avec lui-même, cette Guyane devenant une terre indépendante ou restant une terre de notre pays.

M. MARTIAL - Je ne peux pas répondre pour Gaston Monnerville. Une chose est sûre, il était totalement opposé à l'indépendance des «quatre vieilles». Pour lui, le sort de ces terres était indissolublement lié à la France ; la France libératrice et salvatrice était leur chance, une mère qu'il ne fallait surtout pas quitter.

Depuis quelque temps, on accuse Monnerville d'être de ceux qui, en exaltant Victor Schoelcher, mettent un voile sur ce qui pré- cédait 1848, et donc évacuent l'esclavage de l'histoire. Monnerville ne mérite pas ce procès : il n'a jamais cherché à occulter la traite négrière, ni l'esclavage ; il rappelait sans cesse qu'il descendait, lui- même, d'un esclave libéré. L'expression "esclave libéré" comporte le mot" esclave".

Sur la loi que M. Bendjebar évoque, je ne suis pas en droit de dire quelle aurait été la position de Monnerville. Mais j'imagine qu'il n'aurait pas été contre. Passé ou actuel, l'esclavage est une réalité qu'il faut regarder en face, une réalité effroyable. Même si une telle loi est symbolique, même si elle ne rachète rien, même si elle ne répare pas le passé, elle est quand même capitale pour la mémoire. Le devoir de mémoire sert à éviter les horreurs de l'avenir.

M. LISETTE - Je dis que l'intérêt de cette loi c'est d'établir l'esclavage comme «crime contre l'humanité». Mais j'ajoute aussitôt: ceci étant acquis, on en fait quoi ? On va où ? Si on veut s'enfermer dans cette loi pour se satisfaire d'avoir proclamé l'esclavage crime contre l'humanité, je crois que cela ne conduit pas loin. Par contre, si cela permet de dépasser le complexe de l'esclavage qui pèse sur un certain nombre d'entre nous encore, je dis que c'est une bonne chose et que c'est de nature à enlever les arguments à un certain nombre de personnes qui s'acheminent vers l'excessif.

M. MARTIAL - On ignore trop souvent qu'il y a quantitativement plus d'esclaves de nos jours qu'en 1848.

C'est bien cette actualité qui importe avant tout. Proclamer que l'esclavage est «un crime contre 'humanité », c'est se donner les moyens juridiques de poursuivre ceux qui pratiquent l'esclavage. En ce sens, ce texte de loi est une bonne chose.

M. DANAHO - Je tiens à féliciter notre ami pour son excellent exposé et parce qu'il est un témoin privilégié. D'abord, il est très proche de Monnerville, puisque c'est son filleul et ensuite de par ses fonctions au Sénat où il s'occupe de la bibliothèque et des archives, il est particulièrement bien placé pour connaître à la fois l'action de Monnerville et également son itinéraire et ses pensées. Je voudrais dire aussi que Monnerville est exemplaire à plusieurs titres. Si l'on se place au niveau très général, l'exemple de Monnerville est un exemple typique du fait que la plupart des originaires d'Outre-Mer, bien que n'étant pas originellement de souche française, se soient montrés généralement des patriotes extraordinaires.

Un autre caractère exemplaire de Monnerville se situe au niveau des départements d'Outre-Mer, départements américains. Il montre comment la population de ces trois départements est étroitement liée les unes aux autres. En prenant le cas de Monnerville, qui est Monnerville ? Il est guyanais, mais un Guyanais né de parents martiniquais ; donc il y a une étroite liaison entre tous les habitants de ces trois départements. Il y a un point que je voudrais demander à notre ami. Monnerville a été battu aux élections de 1946. Monnerville, comme vous l'avez souligné, a joué un rôle très important dans l'abolition de l'esclavage (en passant, je signalerai que notre Académie, dès 1923, préconisait l'abolition du bagne en Guyane). Quelle est sa part effective dans cette abolition ? D'autre part ne pensez-vous pas que son succès dans l'abolition de l'esclavage a causé sa défaite en Guyane, où l'esclavage servait à d'autres éléments de la population qui n'était pas tellement chaude de voir supprimer le bagne ?

M. MARTIAL - Gaston Monnerville n'est pas le seul qui ait lutté pour supprimer le bagne. On connaît les grandes campagnes de presse lancées par Albert Londres. Je signale une étude consacrée à ce sujet. Cette étude rend justice à Monnerville, en montrant qu'il a joué un rôle capital. Non sans mal. La presse étrangère publiait des articles effrayants contre le bagne ; il discréditait la France et décourageait les investisseurs ; en revanche, les bagnards rendaient des services. Et surtout l'administration du bagne était une importante source de revenus pour la Guyane. Pensez au traitement des fonctionnaires, à tout ce qu'ils dépensaient sur place pour eux-mêmes et pour le bagne. Plus de bagne, plus de revenus. A Cayenne, comme à Saint-Laurent du Maroni et ailleurs, une véritable cabale s'est déchaînée contre Monnerville. Dès qu'il parla de supprimer le bagne, il fut accusé de vouloir ruiner la Guyane. Mais ce n'est pas l'unique raison de sa défaite en 1946.

Il lui fut reproché, purement et simplement, de n'avoir pas été présent en Guyane pendant la guerre. C'est un comble, quand on pense qu'il fut volontaire, en 1939, dans la marine de guerre, et puis qu'il s'engagea dans la Résistance. De tels arguments sont déconcertants, mais ils ont porté. Monnerville fut battu par un certain René Jadfard. J'ai vaguement rencontré cet homme en 1945. J'ai surtout bien connu le docteur Henry Jadfard, qui avait été tellement scandalisé par la candidature de son frère René, qu'il avait rompu avec lui et qu'il était toujours resté un loyal et bon ami de Monnerville.

Ce René Jadfard n'apparaît pas avoir été quelqu'un de très recommandable. Je vous signale une volumineuse thèse de doctorat que vient de soutenir M. Rodolphe Alexandre. Il y étudie toute l'histoire politique de la Guyane, du début du bagne, en 1854, jusqu'à l'échec de Monnerville en 1946. Cette thèse passe en revue tous les candidats politiques, adversaires de Monnerville. Eh bien, plus on examine les archives, plus la figure de Monnerville grandit, tandis que diminue celle de ses adversaires!

M. VASSAL - Vous avez fait allusion tout à l'heure au rôle du général de Gaulle. Je crois qu'il faut quand même rappeler que de Gaulle était hanté par une espèce d'obsession qui était celle de ne pas pouvoir terminer sa mission à temps parce qu'il y avait des difficultés inattendues qui s'étaient présentées à lui et que, d'autre part, il était obsédé par sa fin prochaine et il savait très bien qu'il était malade. Il avait une peur terrible de ne pas pouvoir accomplir la mission pour laquelle il avait été porté au pouvoir. C'est une chose qui est sous-jacente que l'on n'a jamais vraiment expliqué et qui permet de comprendre sa psychologie.

M. MARTIAL - Il y a quelques mois, je disais au président du Sénat, M. Christian Poncelet, que Monnerville s'était opposé au général de Gaulle, surtout à propos de l'Empire français. M. Poncelet m'a conseillé d'écrire sur ce thème. D'où la causerie de ce jour.

En effet, je l'ai dit, on connaît surtout la controverse entre Monnerville et de Gaulle à propos du référendum de 1962. Mais la vraie cause de leur différend était ailleurs. Elle tenait à l'énorme déception, éprouvée par Monnerville. Tout d'abord, en 1946, lorsqu'il vit que l'Union française ne prenait pas du tout les directions qu'il souhaitait. En second lieu, en 1960, quand il vit s'évanouir l'espoir d'une vaste Communauté d'Outre-Mer, liée à la France dans cet ensemble fédéraliste, dont il avait toujours rêvé.

M. BLANCPAIN - Je voudrais dire qu'il ne faudrait pas voir ce genre d'affaire dans un cercle trop étroitement français. Je me trouvais au Caire dans les années qui ont précédé la guerre et je fréquentais l'Université d'Alazar, je comprenais même ce qu'on y disait. J'ai vu arriver là-bas, en 1936, un personnage qui s'appelait Hassan al-Banna qui a créé les Frères Musulmans, j'ai entendu sa prédication. Sa prédication c'était très simple: le moment était venu, disait-il, où les peuples de l'Islam doivent se débarrasser des tutelles occidentales. Et il ajoutait même : la guerre que vont se livrer prochainement les puissances occidentales nous en donnera peut-être l'occasion. Il ne faut pas oublier quand même ce grand sentiment de volonté d'indépendance de trois cent millions de personnes qui sont soumises à ce moment-là aux nations occidentales, y compris la France bien sûr. Ce que j'ai craint pendant la guerre, c'est que ces trois cent millions de personnes ne se dressent pas tout à coup contre nous. Ils ne l'ont pas fait, heureusement sans doute, parce qu'on en a prévenu les effets, mais enfin le danger demeure toujours que les nations occidentales ne pourront pas éternellement tenir en sous-main une population de trois cent millions de personnes unies par une même foi.

M. MARTIAL - Monnerville était peut-être un homme du passé, dans la mesure où il croyait que la France pourrait garder son Empire. Et le général de Gaulle, un homme d'avenir. Parmi les raisons qui ont déterminé le général à "larguer" l'Algérie, il y eût, c'est sûr, l'essor démographique. En 1960, on pouvait prévoir qu'il y aurait à l'Assemblée nationale, dans les trente ans à venir, autant de députés algériens que de députés métropolitains, sinon davantage. Certains ne pouvaient l'accepter.

Mais pour Monnerville, le problème se posait tout autrement ; car lui, il préconisait un système d'Etats associés. L'Algérie aurait pu être un tel Etat, entretenant avec la France des liens privilégiés en matière de défense, de diplomatie, d'économie et de monnaie.

C'était sous cette forme qu'il fallait régler l'affaire algérienne. Monnerville, déçu, a vu tout d'abord la France conduire une politique purement coloniale contre ceux qu'elle appelait des brigands (les Fellaga), puis brusquement concéder une indépendance totale.

M. BIFFOT - Monsieur le conférencier, vous avez parlé d'Albert Londres. Quelle a été exactement son action ? Il me semble qu'il a été très critiqué pour avoir travaillé, au niveau de la motivation, davantage pour lui-même que pour la suppression du bagne.

M. MARTIAL - C'est exact. Albert Londres fut ce qu'on appellerait aujourd'hui une "vedette médiatique" : il a vu dans le bagne un thème extraordinaire pour exciter la pitié avec des grands passages pittoresques, etc. Il est très probable qu'en fait il se moquait éperdument du sort des bagnards. Cela dit, la campagne de presse qu'il a conduite a quand même sensibilisé l'opinion publique. Par là, Albert Londres a facilité l'action de Monnerville, et celle des trois ou quatre personnes qui ont vraiment pris le dossier en main pour le faire aboutir.

M.BIFFOT - Il semble bien qu'Albert Londres ait invoqué de faux témoignages, arrangés par lui-même.

Pour l'action de Monnerville, je crois que beaucoup d'Africains partagent le point de vue de Monnerville. C'est-à-dire la constitution de cette Communauté, que, malheureusement, on a remplacée par des indépendances. Je crois même que s'il y avait un sondage actuellèment en Afrique, il y en aurait beaucoup qui souhaiteraient revenir à la Communauté française, avec un système de "confédération" ou de "fédération".

M. MARTIAL -Vous vous rappelez qu'il y a quatre ou cinq ans, la foule défilait à Alger en réclamant le retour des Français.

M.BIFFOT - Personnellement, c'est mon point de vue. On a commis une erreur en donnant les indépendances.

M. LISETTE - Je ne crois pas qu'il faut dire cela. Je ne crois pas que nous ayons commis une erreur en donnant les indépendances. Je crois plutôt qu'il faut dire que cela a été une grande erreur d'accéder à l'indépendance, dans les conditions où l'on y a accédé. C'est tout à fait différent. Je pense qu'il y a deux ou trois éléments qu'il nous faut apporter dans ce débat : et tout d'abord, évidemment, la résistance d'une partie de l'opinion française, bien avant 1940, en particulier le fait que quelqu'un comme Ferhat Abbas, qui manifestait la plus grande bonne volonté, qu'on ne l'ait pas suivi, le fait que certains ont dit que dans ces conditions la «France deviendrait la colonie de ses colonies». Par ailleurs, un peu plus tard, en 1946, on a eu un débat très important, s'agissant des départements d'Outre- Mer, mais en liaison avec ce qui se passait en Algérie. Je ne conteste pas la "départementalisation", mais je pense que celle-ci a pris une mauvaise orientation dès 1946. Autrement dit, on a fait passer le social avant l'économique. Ensuite nous arrivons à la Communauté. Je suis convaincu pour ma part que s'il n'y avait pas eu la position de Sékou Touré et plus particulièrement Saint-Louis, où le Sénégal et le Soudan décident de former la Fédération du Mali et que, trois ou quatre mois après, la Fédération du Mali éclate, je pense que nous ne serions pas allés jusque-là et que le passage aurait sans doute été ménagé pour que nous construisions la nouvelle Afrique dans d'autres conditions. J'ajouterai juste un mot, sans nommer le nom de la personnalité.

Je suis allé voir une personnalité de très haut rang, en lui disant que je ne souhaitais pas être Président de la République indépendante du Tchad. Je ne suis pas tchadien. Je suis de religion catholique. J'ai épousé une Européenne, malgré toute l'influence que cette Européenne peut avoir dans un pays comme le Tchad. Et c'était une réalité. Cette personne m'a dit : «Lisette on n'abandonne pas le pouvoir.»

Je n'ai pas répondu. Fait essentiel. Je suis allé voir Debré, quand je suis revenu d'Israël. Debré m'a dit : «Lisette, personne ne vous a demandé d'abandonner la Présidence de la République du Tchad; c'est vous qui l'avez demandée. Eh bien, restons-en là ! Et de plus, comme je vous aime bien, il faut que je vous dise quelque chose, c'est très important. Ces pays sont appelés à connaître les soubresauts imprévisibles et il vaut mieux que vous ne soyez pas mêlés à cela.» Devons-nous pour autant perdre confiance dans l'avenir ? Pas du tout ! Chaque peuple connaît une période de son histoire où il y a de grosses difficultés. Mais, un jour ou l'autre, que ce soit dix ans ou cinquante ans, ces difficultés sont surmontées. Nous avons mis cinq ans pour surmonter la difficulté nazie, naturellement avec l'aide des Alliés et en particulier avec l'aide des Etats-Unis, mais nous y sommes tout de même arrivés et pourtant Dieu sait si l'enjeu était terrible.

M. VISINET des PRESLES - Le discours de Brazzaville du général de Gaulle en 1943, qui lorsqu'on l'examine est assez timide, est-ce que Monnerville l'a connu ? Est-ce que cela a été le début de son opposition ?

M. MARTIAL - Non, Brazzaville correspondait aux voeux de Monnerville. Vous savez qu'à cette conférence participaient la plu- part des gouverneurs des colonies, ainsi que des membres du Gouvernement provisoire. Tous ensemble, ils ont réfléchi, ont fait état de leur expérience, ont essayé de définir l'avenir. Les grandes lignes qu'ils ont proposées, sont celles même que souhaitait Monnerville. 

M. F. MONNERVILLE - Je suis parfaitement d'accord (et comment ne pas être d'accord avec Philippe Martial), c'est ce qu'il a bien démontré, c'est comment la déception de Monnerville est venue parce que précisément le discours fédérateur de Brazzaville, discours novateur, refondateur de l'idée coloniale était d'ailleurs largement inspiré par Eboué, qui était celui qui avait le mieux et le plus réfléchi, avec son expérience de gouverneur, son expérience pluri-ethnique et également il a servi aux Antilles, il a servi en Afrique, a proposé en fait les principes de la refondation de l'idée coloniale et de sa réalité. Et de Gaulle est dans le droit fil et ceci anticipe même les principes de l'Organisation des Nations Unies.

Le principe des peuples à disposer d'eux-mêmes. Nous sommes du point de vue idéologique, du point de vue politique, nous sommes prêts à mettre en place cette espèce de confédération, de fédération qui aurait pu être ultérieurement la communauté ou l'union française.

Tout à l'heure on a dit cette idée finalement à bien y regarder, lorsque l'on regarde l'évolution de ces quarante ou cinquante dernières années, cette utopie ne pouvait être qu'une utopie. Mais Monnerville était conscient et il savait que ce sont les grandes utopies qui font les grandes réalités. Il était conscient que c'était une utopie et il avait une vision réellement spirituelle de la France, d'une France universelle qui aurait pu donner l'exemple d'une décolonisation, je ne refuse pas du tout le terme parce qu'il est vraiment pertinent, réussie dans le cadre de principes républicains qui sont ceux de la France, la France universelle, c'est-à-dire égalité, etc. Il n'ignore pas non plus que si la communauté française parvient à sa réalité pratique, parce que les institutions ont été très savamment imaginées mais la politique y restait à faire, bien que cela posait des problèmes démographiques considérables parce qu'à cette époque il y a cent millions de Français avec ou sans guillemets, Outre- Mer, et la France compte à peu près quarante-cinq millions d'habitants à cette époque-là. Cela pose un problème terrible et il faut plus que la foi pour croire qu'un tel déséquilibre démographique ne mettra pas en péril ce qu'on va appeler par commodité la Métropole. Mais pourtant lui y croit. Il y croit parce qu'il croit que ce sont la vertu républicaine et les principes républicains qui doivent parvenir à une forme de civilisation tout à fait nouvelle dans le monde et dans l'histoire du monde et qui va s'appuyer aussi sur l'Europe qui se construit à l'époque. Nous allons être aussi un modèle pour l'Europe et nous allons à ce moment-là aller vers une renaissance de l'Occident. Au fond c'est cela, c'est une grande et belle idée. Je pense qu'il n'a jamais sous-estimé les difficultés politiques de la réaliser, ce qui ne l'a pas empêché qu'il ait été très amèrement déçu, non pas de l'échec parce qu'il faut admettre l'échec. Les utopies n'ont pas toujours raison des réalités primaires, mais je crois que ce qui l'a blessé, comme l'a très justement et très brillamment dit Philippe Martial, c'est cette manière de tromperie, cette manière quelque peu légère et blessante, sans doute pas intentionnellement de la part de de Gaulle, mais réellement brutale de congédier ce qui avait le rêve de leurs plus brillantes élites, en particulier Houphouët-Boigny qui a des mots qui sont rapportés par Gaston Monnerville dans ses mémoires très touchants disant qu'il est resté comme la mariée sur le seuil de l'église, son bouquet fané à la main.

Car c'est ainsi que cela a été vécu. Lorsque l'on rapproche cette réalité, sans doute inévitable, de l'histoire récente de ces peuples coloniaux ou colonisés, c'est-à-dire la réalité de l'esclavage évoquée tout à l'heure, cela faisait beaucoup.

Car la France avait l'occasion de se racheter d'autant qu'elle avait gagné la guerre grâce à l'empire. Cela faisait beaucoup de déceptions, beaucoup d'amertumes et je crois que c'est la plus grande tragédie de la vie politique de Gaston Monnerville.

Je crois qu'à partir de là il restera, je ne sais pas si le Président Lisette sera d'accord avec moi, je l'ai compris comme cela ayant aussi été très proche de lui, toujours à partir de là une forme de désillusion, une forme pas de renoncement mais il n'y croit plus vraiment. On ne peut pas transformer le monde et pourtant son rêve était de transformer le monde ou de le voir transformé grâce à sa contribution et à sa philosophie. .

M. DEVILLERS - Je voulais aborder une rectification, parce que je ne crois pas qu'en 1962, on soit passé brutalement de l'«Algérie française» à l'indépendance algérienne. Pendant deux ans le général de Gaulle a tout de même parlé de l' «Algérie algérienne», une évolution lente qui lui a d'ailleurs été reprochée, parce qu'on l'a taxé d'hypocrisie; on ne devrait pas oubller qu'en 1960 il y a eu la révolte des généraux, le putsch, les parachutistes menaçant de prendre Paris et que la France a été à deux doigts d'une guerre civile. Il y a eu tout de même une crise capitale de l'histoire française, qui je pense a ouvert les yeux de beaucoup.

En ce qui concerne ce que vous venez de dire, je crois que, sur les chiffres, la France eut un empire de cent millions d'habitants ; mais les cent millions d'habitants comprenaient l'Outre-Mer. Il y avait donc quarante millions de métropolitains et soixante millions d'Outre-Mer. Il y avait déjà un déséquilibre démographique considérable.

Ma question est la suivante : compte tenu du grand rêve de M. Monnerville, anticipait-il l'évolution démographique que Mitterrand a justement anticipée ? De toutes façons au fur et à mesure que l'Empire se fera et peut-être une Communauté relativement intégrée, les quarante millions de Français deviendront cinquante millions, mais il y aura soixante à quatre-vingts à cent millions d'Africains qui, s'ils votent pour un même Parlement, depuis Dunkerque jusqu'à Brazzaville, par qui sera faite la législation ?

Je pense là que la France métropolitaine l'aurait refusé absolument. Je pense que de Gaulle a anticipé le fait que nous ne pouvons pas remettre notre destin métropolitain entre les mains, même si elles sont amicales, gentilles et tout ce que vous pouvez imaginer, d'autres peuples.

Là, ce que M. Blancpain a dit tout à l'heure, c'est que l'appel islamique ou national des Africains, sans compter des Asiatiques ou des autres, faisait qu'il y aurait un croisement entre l'Idéal démocratique et l'idéal national. Là je ne saurai jamais oublier ce que Leclerc a dit au moment de la crise indochinoise : il n'y aura pas de paix tant que le problème national n'aura pas été résolu. Autrement dit tant que l'indépendance n'était pas donnée au Vietnam, le Vietnam n'entrerait pas dans l'Union française. C'était une démarche double.

M. Monnerville a-t-il imaginé que la démographie allait faire que la France serait métisse au point que la législation serait faite en Afrique ?

M. Mitterrand, je l'ai rencontré il y a fort longtemps, avant 1958 ; il a dit de toutes façons «nous devons intégrer les Maghrébins parce que pour nous socialistes, ceux-ci seront toujours des pauvres et à long terme ils voteront forcément socialistes et par conséquent la droite sera pour toujours minoritaire en France». C'est un calcul stratégique qui explique toutes les démarches de Mitterrand. On divise la droite en lui fourrant le Front National comme, je dirais, explosif; on la neutralise, mais à long terme; les Maghrébins intégrés dans l'ensemble français voteront finalement toujours socialiste. Il y aura une majorité "plurielle"» éternelle. C'est ce que M. Giscard d'Estaing a dit un jour. 

Dernière remarque, parce que cela se relie aux événements actuels. Il ne faut pas oublier qu'entre la crise de 1960 algérienne et l'indépendance de 1962, le maréchal Tito en 1961 a reconnu le GPRA comme le seul gouvernement légitime de l'Algérie. Je pense que dans les propos de M. Chirac, aujourd'hui, il y a l' expression d'une rancune : la Yougoslavie nous a envoyé dans les dents la reconnaissance de l'Algérie indépendante en 1961. Eh bien, elle va voir maintenant ! C'est un peu méchant, mais je pense qu'il y a de ça tout de même dans l'air.

M. MARTIAL - J'ai indiqué tout à l'heure que la position de Monnerville se résumait en deux points :

1/ Assimiler complètement les "quatre vieilles" ;

2/ décoloniser les autres territoires, c'est-à-dire leur conférer le maximum d'autonomie, tout en conservant un lien politique minimum, mais essentiel.

Pour ces territoires, à l'époque de la Libération, la question de leur avenir s'est posée deux fois. D'abord, au moment de la Consultative : il s'agissait alors de décider le nombre de députés qui représenteraient les territoires d'Outre-Mer à la Constituante. Cela ne préjugeait pas du type de Constitution qui serait arrêtée pour l'Union française. Mais cela allait donner une indication sur la consistance, sur l'importance de cette représentation. Or, déjà à ce moment-là, il y a eu problème. J'en veux pour preuve une "passe d'armes" assez vive, le 26 juillet 1945, entre Gaston Monnerville, président de la commission de la France d'Outre-Mer, et Jules Moch, ministre de l'Intérieur. Monnerville voulait que l'Union française soit vraiment représentée, qu'elle ait un vrai poids. Non pas pour qu'elle intervienne dans la législation métropolitaine, mais sur le statut de l'Outre-Mer, lors des débats de la Constituante.

Monnerville constate que Jules Moch n'accepte qu'un minimum de représentation pour l'Outre-Mer. Jules Moch refuse qu1elle ait plus de députés qu'elle n'en avait avant guerre, c'est-à-dire très peu. Je rappelle qu'il s'agit de la Constituante. Monnerville n'aurait pas forcément exigé que l'Outre-Mer ait ensuite proportionnellement la même représentation à l'Assemblée nationale.

Quoi qu'il en soit, il voit bien que les socialistes eux-mêmes (Jules Moch est socialiste) ne veulent pas changer quoi que ce soit au statut des colonies. Il s'en rend compte très vite. Il y a d'ailleurs eu d'autres "passes d'armes" avec Jules Moch à l'époque.

Ensuite, aux deux Constituantes, il fut décidé qu'il y aurait des Etats associés. Tout le monde sait maintenant que ce ne fut qu'un "faux semblant". Les choses sont restées identiques à elles-mêmes, à ce qu'elles étaient avant guerre. C'est bien parce que nous n'avons jamais eu une politique coloniale audacieuse que l'on a assisté en Outre-Mer à la montée du nationalisme qui, pour finir, a débouché sur l'indépendance. Une bonne partie de l'élite indigène se trouvant écartée, se jetait dans le nationalisme. Mon père l'a bien constaté en Indochine. Et il l'a dit: «A la façon dont on procède, il est inévitable que la France perde l'Indochine.» C'était inévitable, parce que les élites étaient écartées des responsabilités sous prétexte qu'elles étaient indochinoises et non métropolitaines. Il s'agissait pourtant de garçons particulièrement intelligents. Après des études brillantes en France, ils retournaient en Indochine, où ils se voyaient systématiquement écartés. Ils ont formé l'état-major des rebellions.

M. LISETTE - L'Union française pouvait être en effet une sorte de grande confédération avec des ensembles dessinés par la loi Defferre d'ailleurs.

M. MARTIAL - C'était le rêve de Monnerville, comme je l'ai dit : une Communauté d'Etats associés dans une sorte de fédération. D'ailleurs Monnerville lui-même, à propos de fédération, ajoute : «Ne nous battons pas sur les mots.» Dans son esprit, il s'agissait aussi bien d'une confédération, mais pas trop lâche, comprenant des domaines de compétence communs (défense, monnaie...).

M. LISETTE - Vous imaginez aujourd'hui ce que serait le budget de la France !

M. MARTIAL - Le Commonwealth était un ensemble qui n'exigeait pas de transferts financier importants. Une fédération peut très bien prendre des décisions budgétaires en commun sans que, nécessairement, la métropole prenne en charge toutes les dépenses. Avoir une diplomatie ou une défense communes, cela ne veut pas dire forcément qu'à l'instar des Etats-Unis, les Etats riches soient contraints, par la distribution de l'impôt, de soutenir les Etats pauvres.

M. LISETTE - Je dois dire, à la suite de mon Président, que l'histoire se voit en enchaînement. C'est-à-dire que 1956/1957 vous avez l'enchaînement Defferre, Mitterrand, président du Conseil. Cela ne dure pas assez longtemps, puisque les événements d'Algérie nous conduisent à mai 1958. Si nous avions pu appliquer la loi "Defferre/Mitterrand/Houphouët" pendant quelque temps, on aurait peut-être évité un certain nombre de difficultés. Je dis peut-être. Je reviens sur mon propos concernant la Constitution de 1958. Nous avons eu de gros problèmes au Conseil Consultatif Constitutionnel à cause de l'Algérie et des départements d'Outre-Mer. Les départements d'Outre-Mer auraient pu avoir un autre statut qui n'aurait pas gêné l'événement, qui n'aurait pas gêné l'histoire. Mais le fait de légiférer pour les départements d'Outre-Mer, alors que l'Algérie était un département, contredisait l'histoire. Et l'on a été freiné dans cette direction.

Troisième point c'est 1959. «Algérie française, Algérie algérienne» et l'autodétermination.

Quatrième point c'est Saint-Louis du Sénégal. Si l'on veut bien comprendre toute cette partie de l'histoire de notre pays, il faut que l'on prenne au moins ces quatre événements- là, y compris, bien entendu, le grand problème économique.

M. F. MONNERVILLE - Une précision. Evidemment dans ce qui devait être une fédération, une confédération, je précise que Monnerville dit clairement que ces mots le laissent totalement indifférent, même si le débat est plein de sous-entendus. Les Etats associés ne votent pas, ne délibèrent pas sur la loi qui s'applique sur le territoire national de la France hexagonale. C'est une association d'Etats, il y a des domaines de compétence partagée, et l'idée c'est que ce que la France ne peut plus leur imposer, c'est leur politique économique, c'est leur politique de développement, c'est l'administration, la justice, la police, etc., évidemment ils ne peuvent pas non plus l'imposer au pouvoir "central et hexagonal". Nous sommes donc dans un système fédératif qui ne met pas en péril juridiquement les Français de souche.

M. DEVILLERS - L'AOF et l'AEF n'étaient pas des Etats associés. Ni le Maroc, ni la Tunisie n'étaient associés.

M. F. MONNERVILLE - Certains Etats ont accepté de faire partie des institutions, d'autres ont refusé. Il n'y avait pas de risque juridique de ce point de vue-là, les choses avaient été particulièrement bien pensées. Le problème qui est venu par la suite est le problème politique. Je pense qu'il était sans doute trop tard.

M. LISETTE - Mais il y a eu un sacré débat au Comité Consultatif Constitutionnel sur le problème de la fédération et le problème de la confédération.

M. DANAHO - Tout à l'heure tu as dis, avec raison, que Eboué n'avait pas beaucoup été évoqué dans cette affaire. En effet, citons l'exemple des gens qui se sont montrés particulièrement dévoués à la France quoique n'étant pas originellement de souche française, il y a naturellement Eboué que de Gaulle a sacré «premier résistant de l'Empire». Il faut aussi rappeler que lors du procès de Nantes, Monnerville après sa plaidoirie émouvante a été porté, chose que l'on avait jamais vue, dans les rues de Nantes sur les épaules des jurés.

M. LISETTE - Je crois que l'on peut féliciter Philippe Martial. Mais je dois dire que je regrette que celui-ci n'ait pas évoqué Monnerville, musicien, musicologue, etc. On aurait appris beaucoup de choses. Merci beaucoup à tous et cela a été une séance fort intéressante.