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Société des amis du Président Gaston Monnerville

Présidents d'Honneur : MM.Alain POHER  
et René MONORY,
Anciens Présidents du Sénat.

Fondateur : M. Roger LISE
Membre honoraire du Parlement.
Ces pages sont élaborées sous la responsabilité de la Société des Amis du Président Gaston Monnerville
Ecrits      Discours

Gaston Monnerville

Le Drame juif (1933)
Discours du 14 juillet 1946
"Liberté, création continue" (1948)
Banquet Hoche organisé par la Fédération Radicale Socialiste de
Seine-et-Oise (1948) 

Centenaire de la Révolution de 1848 (1948)
Inauguration du Monument de Stauffen (1949)
Jubilé de M. Georges PERNOT (1950)
Discours de Verdun (1953)
Congrès de l'Association nationale des Avocats (1953) 
Maison de l'Amérique latine (1953)
Inauguration du Monument Georges LEYGUES (1953)
Voeux sur les ondes de Radio-Luxembourg (1954)
Promotion de M. G. GOMBAULT au grade de Grand
Officier de la Légion d'honneur (1954)

Voeux à l'adresse de l'Union Française (1954)
Discours de Vichy (1962)
Discours au Sénat (1962)
Eloge funèbre de Maître Arsène-Hévans CASSIN (1975)
L'Abbé GREGOIRE (1981)
(Conférence donnée à la Grande Loge de France)

INAUGURATION DU MONUMENT GEORGES LEYGUES

à VILLENEUVE-sur-LOT

(Discours prononcé le 18 octobre 1953)


Certains hommes politiques ont eu une existence hachée par des orages.

Celle de Georges LEYGUES fut marquée, au contraire, par l'épanouissement d'une pensée heureuse et féconde, une parfaite harmonie entre l'action et la pensée, les satisfactions de la vie publique et le bonheur du foyer.

Elevé aux bords du Lot, il appartient à une vieille famille républicaine de tradition et d'enthousiasme.

Dès son plus jeune âge, il se sent attiré par la poésie et la littérature et il chante l'appel du terroir, la nature, et l'amour dans une langue riche, sonore et colorée.

"J'ai entendu conter, écrit-il, que dans les temps anciens, lorsque les fondeurs passaient à Villeneuve, la foule accourait et jetait dans le bronze en fusion des bijoux et des pièces d'or et d'argent pour rendre le métal plus sonore.

"Ainsi ont fait les enfants de Gascogne depuis des siècles : ils ont jeté à pleine main leur génie et leur sang dans l'ardent creuset où se formait l'âme de la France."

Mais la France connaît la défaite, l'humiliation de l'occupation, les années sombres. Dans un magnifique poème "Debout" Georges LEYGUES affirme la nécessité de ne jamais abdiquer, de ne point s'agenouiller même dans les moments les plus cruels, de ne jamais renoncer, même si tous nous abandonnent et capitulent :

"Et si l'ami d'hier nous frappe et nous délaisse"

Restons seuls, mais restons debout."

A l' amour du terroir, à l'amour de la patrie, s'ajoute un autre sentiment : l'attrait invincible du large, l'amour de la mer et de l'outre-mer.

Ce n'est point tellement le goût de l'inconnu qui le hante ; mais cet adolescent qui n'a jamais dépassé les frontières de sa petite province a senti immédiatement, par une étrange prémonition, que la France ne se limitait pas à la ligne bleue des Vosges : le véritable destin de la patrie est sur mer et au delà.

Il défendra inlassablement pendant toute sa vie cette idée ma1tresse qui dictera ses actes et ses écrits : la France est présente dans le monde, la moindre parcelle de ses territoires épars fait partie intégrante du patrimoine national.

Là où flotte le drapeau tricolore nous devons avoir les moyens de défendre, en même temps que le prestige de la France, les intérêts des populations.

Fidèle à sa vocation, il veut être officier de marine. Malgré une santé délicate, il demande à ses parents l'autorisation de préparer l'Ecole Navale. Mais sa mère refuse de se séparer de son fils unique.

Georges LEYGUES s'incline ; il choisit les études juridiques puis s'inscrit au Barreau. 

Sobre, laborieux, excellent juriste, il a rapidement une situation enviable, mais sa nature ardente ne saurait se satisfaire du calme d'un cabinet. Il se lance dans la bataille politique,et à 26 ans, le voici Maire-adjoint de Villeneuve, puis député du Lot-et-Garonne.

Lui qui n'a jamais vu Paris, s'y sent quelque peu dépaysé, et les premières années sont difficiles. Heureusement, il n'est pas isolé dans la capitale, car ses écrits lui ont valu l'amitié de Sully PRUDHOMME et de José Maria de HEREDIA.

En leur compagnie, il fréquente les cercles littéraires et participe au grand bouillonnement d'idées de la fin du XIXème siècle. Il travaille avec acharnement, étudie les questions les plus techniques, les plus ardues. Il suit assidûment les travaux : des commissions.

Sa réputation de parlementaire laborieux et probe s'affermit; et, en 1894 Charles DUPUY, Président du Conseil, lui confie le portefeuille de l'Instruction Publique.

Député à 29 ans, Georges LEYGUES est Ministre à 38 ans.

En 1895 il est Ministre de l'Intérieur dans un Cabinet RIBOT. En 1898, il retourne à l'Instruction publique, et il y restera pendant quatre années conservant son poste dans le grand ministère WALDECK-ROUSSEAU.

Son passage à l'Instruction Publique fut marqué par la grande réforme de l'enseignement secondaire de 1902. L'idée essentielle de Georges LEYGUES était de créer un enseignement des humanités modernes, qu'il jugeait avec raison, capable de former, elles aussi, l'élite dont la France avait besoin. 

Certes, il ne contestera jamais la beauté et la grandeur de la culture gréco-latine, ni son importance dans la formation du génie français.

Cependant, il se refuse à lui reconnaître un pouvoir exclusif : "L'esprit classique, écrit-il, c'est le culte de la raison libre, le goût de la mesure et de la clarté, mais il faut se garder de le voir se dissoudre dans un formalisme stérile. Il ne s'agit plus de former une élite, mais des élites humaines et techniques."

Il veut aussi tenter de rapprocher l'école primaire du lycée et des collèges, opérer une jonction éventuelle entre ces deux enseignements, faire tomber les castes et les barrières.

Il est violemment attaqué à la Chambre des Députés, mais il tient bon et sa ténacité triomphe.

Si les enfants de l'école primaire peuvent aujourd'hui continuer à suivre des études secondaires, devenir polytechniciens ou normaliens, c'est grâce, parmi tant d'autres, à Georges LEYGUES continuateur fidèle de l'oeuvre de Jules FERRY. 

En juin 1902, miné par la maladie, WALDECK-ROUSSEAU démissionne. L'illustre homme d'Etat a marqué la vie de Georges LEYGUES d'un sceau indélébile.

Il fut, pour lui, non seulement un ami, mais un maître : il sut lui inculquer l'horreur des faux problèmes et des déclarations grandiloquentes, la haine de la violence, le mépris des critiques envieuses.

C'est à WALDECK-ROUSSEAU qu'il emprunte ces quatre verbes dont il devait faire sa devise : « Savoir, comprendre, respecter, aimer », et tout le long de sa vie, l'élève aimait à rappeler la personnalité, la noblesse et le génie du "Patron".

En 1906, il est Ministre des Colonies dans le cabinet SARRIEN ; il va enfin pouvoir commencer à réaliser son rêve : équiper et moderniser l'Outre-Mer.

Pour lui, le panache des opérations militaires n'est pas tout : l'essentiel, c'est l'organisation politique, administrative, économique et financière des territoires.

Les conquérants sont des idoles pour les foules ; mais en réalité, c'est le travail opiniâtre des pionniers obscurs, des hommes de la paix, qui permet de créer une oeuvre durable.

Il se penche immédiatement sur l'avenir des grands ports, bases stratégiques dont tout l'Empire français dépend : Bizerte, Dakar, Djibouti, Saïgon, dont il disait: "ces points d'appui sont une puissance sur la mer."

Il consolide la position française en Afrique Noire, en donnant à la France la colonie du Tchad, grâce à la conquête de l'oasis de Bilma.

Il défend partout nos intérêts et s'oppose farouchement au développement des comptoirs allemands, qui, du Cameroun, veulent faire tache sur toutes les provinces voisines.

Enfin et surtout, reprenant les mêmes thèses qu'il avait défendues et imposées alors qu'il était à l'Instruction Publique, il commence à organiser l'enseignement outre-mer.

Avec courage, avec netteté, il proclame, face à des intérêts coalisés : "La colonisation qui n'aurait pas pour but et pour résultat d'élever en dignité, en moralité et en bien-être, les peuples dont elle assume la charge, serait une oeuvre grossière et brutale, indigne d'une grande nation." Il perçoit que c'est tout en respectant le tempérament, le degré d'évolution, les moeurs et les aspirations de chaque peuple que la France réussira, mieux que par la force à cimenter l'Union française.

Obsédés par la revanche, nombreux sont les hommes politiques qui se refusent à admettre que les territoires d'outre-mer sont notre force principale et que, sans rien sacrifier à la frontière de I'Est, il nous est impossible d'ignorer les autres frontières.

A une époque où la plus grande partie de l'opinion a les yeux obstinément fixés sur le Rhin, il comprend, avec une rare clairvoyance, que la France se défend à Madagascar aussi bien qu'en Lorraine.

Sa politique commence à porter ses fruits ; les faits lui donnent raison. Il faut donc l'écarter.

Il ne sera plus ministre pendant onze années.

Durant cette période d'inactivité, Georges LEYGUES n'en continue pas moins, par ses écrits, ses discours, l'autorité qu'il a su acquérir sur nombre de ses collègues, à défendre les idées qui lui sont chères.

Vient la guerre, il a 58 ans ; mais il s'engage dès les premiers jours, comme capitaine de chasseurs alpins.

A cette heure critique, on a besoin, dans tous les postes, des hommes les plus compétents, et il est bientôt rappelé comme Président de la Commission des Affaires Etrangères.

Au moment le plus crucial de la Grande Guerre en 1917, Georges CLEMENCEAU qui savait peser les valeurs et jauger les hommes, lui confie le Ministère de la Marine, portefeuille qu'il conservera pratiquement sans jnterruption, jusqu'à sa mort.

En cette fin d'année 1917, l'Allemagne, sentant venir la défaite, a redoublé d'activité et les sous-marins ennemis sillonnent les mers. Il faut affamer l'Angleterre et priver la France des matières premières indispensables.

La flotte française doit assurer les missions les plus dangereuses et les plus ingrates. Il ne s'agit pas de grandes batailles, de chocs décisifs, de combats navals spectaculaires.

Il faut assurer la protection des transports d'hommes, de munitions et de vivres, si l'on veut vaincre. La maîtrise de la mer est une des conditions essentielles de la victoire, c'est d'elle que dépend la résistance du front terrestre.

C'est à cette tâche que s'attachera Georges LEYGUES.

Pendant des mois, infatigablement, il s'acharne à communiquer à tous, son énergie, son enthousiasme, sa foi en la victoire finale. Il stimule les courages et les énergies.

Sa volonté triomphera, puisqu'à la veille de la capitulation allemande, la flotte française, aux côtés des flottes alliées, sera la maîtresse incontestée des mers et des océans.

Cependant, cette gigantesque bataille de cinquante-deux mois a laissé notre flotte épuisée ; nos arsenaux qui se sont consacrés pendant quatre ans à armer nos alliés, sont vides ; le matériel n'a pu être renouvelé, les pertes ont décimé les équipage et le corps des officiers.

Désormais, Georges LEYGUES n'aura plus qu'une seule pensée: la renaissance de la marine fançaise.

Deux siècles après COLBERT, il entreprendra cette tâche, comprenant que toute nation qui veut assurer sa prospérité dans la paix et sa sécurité dans la guerre, doit avoir une marine puissante.

La France, qui possède d'immenses territoires, doit pouvoir assurer les libres communications entre la métropole et l'Outre-mer ; si elle se laisse affaiblir sur mer, elle se condamnera à la déchéance, et, si elle méconnaît la valeur d'une flotte militaire et marchande, elle se condamnera à rester en dehors des grands courants de la vie économique mondiale.

Cette politique élaborée par COLBERT, reprise par Georges LEYGUES, il.la poursuivra jusqu'à son dernier souffle.

C'est à sa complète réalisation qu'il appliquera ses efforts, lorsqu'après un bref passage à la Présidence du Conseil et au Ministère des Affaires Etrangères, il revient rue Royale. La renaissance de la flotte va commencer.

Il lui faudra se battre, non seulement contre la routine, et l'apathie des bureaux, mais aussi et surtout devant le Parlement et au Conseil des Ministres pour obtenir les crédits nécessaires et s'opposer, à toutes réductions qui mettraient la rénovation de la flotte en péril. Il devra s'acharner, jour après jour, préserver les tranches de contructions de toutes amputations et veiller à ce que les plans soient soigneusement respectés.

En quelques années, il donnera à la France, la troisième marine du monde et son oeuvre peut se résumer en ces mots qui claquent comme une citation ou un drapeau :

Il a fait construire 400.000 tonnes de navires ;

Il a réorganisé l'Ecole Navale ;
Il a réorganisé l'Ecole d'application de la Marine. Il a réorganisé I'Ecole des Ingénieurs Mécaniciens ;
Il a fixé le statut des équipages ;
Il a réorganisé l'Aéronautique navale ;
l a rajeuni les règlements de la Marine.

Et, lorsqu'il mourra à la barre, en 1933, il aura donné à la France non seulement un élément essentiel de sa défense nationale, mais aussi le moyen de montrer, sur tous les continents, sa présence et sa grandeur.

Je ne puis m'empêcher, devant la constance, la ténacité, la volonté qui marquent chacun des actes de sa vie, d'évoquer l'un de ses continuateurs qui, nourrissant pour lui la plus vive admiration, eut à coeur de continuer son oeuvre : César CAMPINCHI, le Corse.

CAMPINCHI, comme LEYGUES, avait compris que ces trois problèmes : l'enseignement, la France d'Outre-mer et la marine, étaient strictement indivisibles.

On ne peut avoir un Empire sans une flotte ; et il est impossible de faire communier en un même culte des populations diverses, éparses sur des territoires distants de milliers de kilomètres, si un même lien n'unit pas fortement entre eux ces hommes différents. Ce lien, c'est la culture, la langue, des traditions communes.

COLBERT, LEYGUES, CAMPINCHI... pour ne citer que les disparus... Les volets d'un même tryptique. La même clairvoyance, la même volonté, le même but.

*

*  *

L'on prétend que la carrière d'un Ministre ressemble trop souvent au passage d'un navire : il ne reste derrière elle, qu'un éphémère sillon qui s'évanouit aussitôt. Il n'en est point de même pour Georges LEYGUES ; sa pensée et son oeuvre demeurent ; elles justifient et illustrent pensée d'un grand homme d'Etat, Joseph CAILLAUX : "On ne meurt pas tout entier lorsqu'on laisse derrière soi le sillage de nobles pensées ou de grandes actions".

La patrie reconnaissante a donné son nom à une des plus belles unités de notre flotte. Le croiseur Georges LEYGUES a fait la guerre sur toutes les mers du monde ; il a porté aux terres les plus lointaines la présence de la patrie ; il fut l'ambassadeur de la France, le symbole vivant de sa continuité, de sa vitalité. Il répandit à travers les océans, le nom d'un de ses plus hauts serviteurs.

Mais il manquait à la mémoire de Georges LEYGUES, l'hommage de sa petite patrie.

Ce monument élevé sur cette place de la Mairie, dont il franchit le seuil, ceint de l'écharpe tricolore, pour la première fois en 1885, rappellera à tous l'homme résolu qui partit de ce lieu pour accomplir son admirable destinée.

Méditons sur la vie et l'oeuvre de ce grand homme d'Etat.

Elles se présentent à nous, non seulement comme un exemple, mais comme une source précieuse d'enseignement pour nous-mêmes et pour les générations qui vont suivre.

Elles sont la synthèse magnifique d'une activité totalement consacrée au service de la France.

Nous pouvons y puiser des leçons de courage, de patriotisme, de désintéressement, de noblesse.

La génération à laquelle j'appartiens sait ce qu'elle doit à l'action d'hommes comme Georges LEYGUES, qui s'appliquèrent à comprendre les populations d'Outre-mer, à répandre l'instruction parmi elles, à les former à la culture française.

Elles ont montré, le Tchad en est le plus éloquent témoignage, qu'elles savent se souvenir, et ayant reçu le don de l'instruction, faire en retour le don de leur vie pour sauvegarder le patrimoine culturel dont elles ont été enrichies.

Je le disais récemment ailleurs. Malgré quelques discordances apparentes, elles sont prêtes à rester aux côtés de la France et à continuer avec elle l'oeuvre commencée par un Albert SARRAUT ou un Georges LEYGUES. L'Union française, à condition qu'elle se resserre davantage en une réelle volonté constructive, peut et doit jouer un rôle éminent dans les conjonctures présentes. Elle ne doit pas être négligée ou ignorée, qu'il s'agisse de la construction économique de la France ou de l'Europe, des rapports des forces entre les nations du monde, ou de la construction de la Paix. La France a la chance - unique, .je crois - de voir les populations d'Outre-mer attachées à elle par un lien plus puissant que le simple lien des intérêts matériels : ce lien culturel et humain que des esprits comme Jules FERRY et Georges LEYGUES ont noué. Qu'elle sache maintenir, tout en respectant les originalités et les légitimes aspirations, en un faisceau cohérent, aux côtés de la Métropole, les volontés pacifiques et constructives qu'a rassemblées l'effort d'hommes comme celui que nous honorons en ce jour.

En relisant naguère le discours pénétrant que prononça CAMPINCHI lors de la mise à l'eau du RICHELIEU, et de la mise sur cale simultanée du CLEMENCEAU, et dans lequel il exalte ces « deux symboles de la volonté de la France de conserver sur la mer le rang qui revient au deuxième Empire du monde, comme aussi de notre unité retrouvée dans les périls de l'heure », j'ai pensé que notre piété se doit de placer Georges LEYGUES au niveau de ces deux génies si différents, mais « qui se sont dépassés eux-mêmes dans une magnifique épuration de leur vie pour le salut de l'Etat et de la Patrie ».

Gaston MONNERVILLE.