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Actes du colloque SÉNAT - UBIFRANCE

« Rencontres Russie 2009 »

Jeudi 10 décembre 2009
Palais du Luxembourg

Allocutions d'ouverture

Patrice GÉLARD,
président du groupe interparlementaire d'amitié France-Russie du Sénat

En guise de préambule, je vous donne lecture d'une déclaration de M. Gérard Larcher, Président du Sénat, qui n'a malheureusement pas pu être parmi nous aujourd'hui et qui m'a donc chargé de porter sa parole :

« Messieurs les Présidents,

Chers collègues,

Mesdames et Messieurs,

Le Sénat est heureux d'accueillir cette nouvelle édition des « Rencontres Russie » qui, comme tous les ans, nous permet de faire un point concret sur les relations économiques et commerciales franco-russes.

En cette période d'intense activité parlementaire, les contraintes de mon emploi du temps ne m'ont pas permis d'être des vôtres ce matin, mais je tenais à adresser à toutes et à tous un chaleureux message de bienvenue.

Cette manifestation, organisée en partenariat avec Ubifrance, se déroule sous l'égide du groupe d'amitié France-Russie qui, une fois encore, démontre sous la présidence de Patrice Gélard, l'engagement actif des sénateurs dans la promotion des échanges internationaux de la France.

La Russie est un partenaire majeur de l'Union européenne, au plan politique comme au plan économique. La crise économique et financière internationale qui nous a tous touchés n'a pas épargné la Russie, mais la crise ne doit pas nous conduire à un dangereux repli sur soi, bien au contraire.

La Russie est une puissance économique incontournable, où les entreprises françaises peuvent trouver d'intéressantes opportunités d'affaires, dans les grandes villes mais aussi dans des régions moins connues de ce pays-continent.

2010 sera une année croisée France-Russie. C'est un temps fort de la relation bilatérale, qui a l'ambition de montrer l'importance de nos contacts et de nos échanges, dans tous les domaines : politique, culturel, économique. Ce colloque constitue, en quelque sorte, la préface de cette année croisée, à laquelle le Sénat prendra toute sa part, grâce au dynamisme du groupe d'amitié.

Je vous souhaite à tous de fructueux travaux, et une excellente journée au Palais du Luxembourg. »

Comme le disait le Président Larcher dans le message que je viens de vous lire, nous sommes à la veille de l'année croisée entre nos deux pays, laquelle sera marquée par de multiples manifestations, tant en France qu'en Russie, dont certaines auront lieu au sein du Sénat, à l'initiatives de M. l'Ambassadeur Alexandre Orlov. Nous espérons en outre la venue du Président Medvedev, en France, en 2010.

Dans le cadre de cette année croisée entre nos deux pays, notre groupe d'amitié s'est fixé trois objectifs.

Nous allons notamment essayer d'obtenir la suppression des visas entre la France et la Russie, au moins durant les mois d'été. La Russie est en effet en Europe, et je voudrais qu'elle soit traitée comme telle.

Nous souhaiterions en outre favoriser l'adoption d'une convention sur le droit de la famille entre la France et la Russie ; les couples franco-russes sont en effet de plus en plus nombreux, ce qui pose parfois des problèmes, notamment en cas de divorce, pour assurer le droit de visite des grands-parents ; il faut que nous arrivions à un résultat similaire à celui que nous avons obtenu avec l'Allemagne, en concluant une convention franco-russe sur toutes ces questions familiales.

Il conviendrait par ailleurs que nous fassions un effort pour relancer l'apprentissage du russe dans nos écoles, en ouvrant des postes à l'agrégation et au Capes, et ce alors même qu'il n'y en a plus depuis trois ans maintenant. Dans la même perspective, sans doute convient-il de saluer les efforts consentis, au cours des dernières années, par les représentants des entreprises françaises, en Russie, pour apprendre le russe et par le gouvernement russe pour maintenir l'enseignement du français à travers le pays.

Enfin, notre groupe a vocation à favoriser les liens et les échanges entre nos deux pays ; à cet égard, nous devons nous attacher à nouer des partenariats entre les régions russes et les collectivités territoriales, dans la mesure où la Russie ne se réduit pas, loin s'en faut, à Moscou ou à Saint-Pétersbourg, comme le rappelle chaque année le Président Mironov à l'occasion des rencontres d'Irkoutsk.

Christophe LECOURTIER,
Directeur général d'UbiFrance

Je me réjouis de participer à l'ouverture de ces 9èmes rencontres Russie. C'est pour nous, comme pour le service économique en Russie, un véritable atout gagnant pour mettre en perspective et partager les expériences d'affaires que nous menons dans ce pays.

La première idée que je souhaitais vous faire partager est la suivante ; les relations économiques franco-russes sont aujourd'hui bien orientées : les exportations affichent ainsi une croissance moyenne de 20 % et les échanges entre nos deux pays représentent un montant de 20 milliards d'euros. La crise économique et financière sans précédent à laquelle nous nous trouvons confrontés, a certes généré une diminution du commerce mondial de 10 à 12 %, mais n'a pas eu raison de cette évolution positive puisque nous sommes en passe de devenir aujourd'hui le 6ème fournisseur de la Russie, et ce alors même que nous n'occupions que la 9ème place en 2008. A compter de 2006, la Russie a en effet bénéficié d'un très fort afflux d'investissements français, dans les secteurs bancaire, automobile et agro-alimentaire, lesquels ont contribué à renforcer les relations entre nos deux pays.

Sur ces bases éminemment solides, nous devons pousser encore plus loin la coopération entre nos deux pays et profiter en cela de la magnifique opportunité que nous offre l'organisation de cette année croisée. A ce stade, la France n'a pas suffisamment tiré parti du marché russe qui progresse de 35 % chaque année ; si nous sommes présents dans les secteurs du luxe ou de la mode, nous ne sommes en effet pas suffisamment présents dans l'industrie, et allons donc remédier à cet état de fait, à l'occasion de cette année croisée. C'est ainsi que nous avons initié, au cours de la période récente, une exposition de décoration haute gamme à l'Ambassade de France à Moscou, laquelle a permis de faire découvrir aux entrepreneurs russes l'offre française dans ce secteur d'activité.

Nous poursuivrons notre action en ce sens, en 2010, et nous attacherons à être présents dans tous les salons de ce type, tout en organisant nous-mêmes trois grands événements :

· une exposition sur « L'art de vivre à la française », salle du Manège, en octobre ;

· une journée des vins et des spiritueux, à la fin de ce même mois d'octobre, laquelle aura pour objectif de présenter aux consommateurs et aux producteurs russes les différents terroirs de France, en vue d'enrayer la perte de parts de marché constatée dans ce secteur ;

· un forum d'affaires multi-sectoriel au mois de décembre 2010, lequel réunira environ 150 entrepreneurs français, dirigeants de PME pour l'essentiel, et au moins autant d'entrepreneurs russes.

Nous avons donc un programme chargé devant nous. A cet égard, la qualité des entreprises présentes dans la salle et, plus généralement, de tous les partenaires représentés aujourd'hui, me semble d'excellent augure pour la suite.

Evgueni ELISSEEV,
Président du Groupe d'amitié Russie-France, Conseil de la Fédération de Russie

Les relations entre la France et la Russie, et notamment les relations économiques et commerciales, ont toujours revêtu un caractère complexe. Il n'en reste pas moins que nous partageons aujourd'hui un objectif commun, celui de lutter contre la crise économique et financière qui touche nos économies, et ce d'autant plus que nous vivons sur un même continent. Ainsi, comme l'a déclaré le Président de la Fédération de Russie, Dimitri Medvedev, dans son entretien de septembre 2009 avec François Fillon, le Premier Ministre de la France, « il est très important, dans un tel contexte économique, de se rencontrer régulièrement pour débattre des solutions de sortie de cette crise. Nous l'avons toujours fait et nous poursuivrons en ce sens. »

Notre séminaire d'aujourd'hui est un excellent exemple des intentions de nos deux pays d'agir dans cette direction. Comme nous avons déjà eu l'occasion de le souligner, la France est un partenaire économique prioritaire pour notre pays. Et le fait que le volume de nos échanges commerciaux ait été quasiment multiplié par trois au cours des cinq dernières années, pour atteindre le niveau de 22,2 milliards de dollars en 2008, vient d'ailleurs confirmer ce point.

Certes, ces derniers temps, le volume d'échanges entre nos deux pays s'est sensiblement réduit et un certain nombre d'acquis ont été perdus, dans le contexte de crise qui est aujourd'hui le nombre. La France n'en reste pas moins l'un des principaux investisseurs en Russie. Elle a ainsi investi 10 milliards de dollars dans l'économie russe, en 2009, dont 2 milliards d'investissements directs, dépassant ainsi les Etats-Unis qui n'ont investi que 7,9 milliards de dollars, au cours de cette même période.

Nous ne pouvons par ailleurs que nous réjouir que la commission intergouvernementale qui a récemment réuni nos deux pays ait débouché sur la signature d'un nombre record d'accords bilatéraux. Nos relations bilatérales sont ainsi de plus en plus diversifiées, et nous élargissons notre coopération dans le domaine du gaz, notamment, contribuant par là même au renforcement de la sécurité énergétique sur notre continent. Nous avons en outre d'autres perspectives de coopération dans le secteur de l'énergie nucléaire et avons récemment signé un accord dans le cadre du protocole de Kyoto.

De fait, nous ne devons pas ralentir le rythme de notre coopération dans le contexte de crise actuel, mais au contraire l'accélérer. C'est ainsi que nous devons mener à bien des projets de coopération concrets entre nos deux pays, dans le domaine de l'aviation, notamment.

Nous devons par ailleurs faire en sorte de moderniser notre économie, en orientant notre activité vers la coopération avec des sociétés étrangères. A cet égard, des mesures ont été mises en oeuvre, par le Président russe actuel et par Vladimir Poutine, pour permettre aux sociétés russes qui ne l'étaient pas encore de bénéficier d'une représentation à l'international. Il conviendrait en outre de définir précisément les secteurs d'activité sur lesquels nous entendons promouvoir une collaboration étroite, entre entreprises russes et françaises.

J'évoque ici la possibilité d'initier des projets conjoints, qui permettraient de promouvoir les services des sociétés russes, au plan international ; je pense que nous pouvons avancer en ce sens, et que c'est important pour nos deux économies, dans la mesure où l'union fait incontestablement la force.

A l'aube de l'année croisée entre nos deux pays, nous devons également veiller à renforcer notre coopération, à l'échelle régionale, laquelle concourra à renforcer, en retour, la coopération à l'échelle nationale. C'est à ce titre que nous nous posons la question de la suppression des visas entre nos deux pays. Nous ne pourrons en effet développer les échanges culturels entre la France et la Russie si nous maintenons un système aussi contraignant.

Jean de GLINIASTY,
Ambassadeur de France en Russie

Le séminaire intergouvernemental du 27 novembre dernier a été un vrai succès, dans la mesure où il s'est tenu dans un contexte plus que favorable pour nos deux pays. A la fin novembre, en effet, la crise géorgienne et ses effets étaient loin derrière nous et le climat s'en trouvait donc beaucoup plus apaisé. La politique internationale de la Russie a en outre énormément évolué en l'espace d'un an ; le dialogue qui s'était interrompu avec l'Union européenne a ainsi repris et la politique d'Obama, notamment marquée par une ouverture accrue vers la Russie, a également porté ses fruits.

Suite à la réunion de Corfou, le dialogue avec l'OTAN a également été renoué et un sommet OTAN-Russie, marquant la relance officielle du dialogue entre ces deux entités, a même eu lieu le 5 décembre dernier. Les membres de l'OSCE ont par ailleurs été d'accord pour examiner les propositions faites par le Président Medvedev pour la conclusion d'un nouveau traité de paix et de sécurité en Europe.

Nous nous situons donc aujourd'hui dans un contexte de politique internationale favorable et le climat des affaires, entre nos deux pays, s'en ressent de fait positivement. J'ajoute que la France a été pour beaucoup dans l'amélioration du dialogue entre la Russie et le reste du monde.

La France a en effet été l'un des deux seuls pays, avec l'Allemagne, à s'opposer au démarrage immédiat du processus d'intégration de l'Ukraine et de la Géorgie dans l'OTAN. Le Président de la République a en outre été le premier à répondre positivement à la proposition du Président Medvedev de renouveler les structures de paix et de sécurité en Europe, en introduisant le concept d'espace commun économique, humain et de sécurité sur notre continent. Notre pays a également joué un rôle très positif dans l'apaisement de la crise géorgienne.

Dans ce contexte particulièrement favorable, le séminaire de novembre a pris une excellente tournure, permettant d'avancer sur un plan tant économique que politique. Le 14 septembre dernier, notre Premier Ministre s'était rendu à Iaroslav, pour évoquer le rôle de l'Etat moderne dans la gestion de la crise globale. A cette occasion, notre Premier Ministre avait rencontré son homologue russe et le Président Medvedev, et d'autres sujets, tels que le climat ou l'Iran, avaient également pu être abordés. Nos deux présidents se sont encore rencontrés le 9 novembre dernier, ce qui a permis certaines avancées sur le thème du climat, notamment.

L'heure est donc à la coopération entre nos deux pays, dans un contexte international propice au rapprochement entre la France et la Russie. C'est d'ailleurs la première fois que tout le spectre des relations économiques entre nos deux pays est couvert par une série d'accords.

Dans le domaine de la culture, une déclaration commune pour le lancement de l'année croisée en France et en Russie a ainsi été récemment signée.

Dans les domaine de l'énergie et de l'environnement, la coopération entre nos deux pays est également très fructueuse. C'est ainsi que le Ministre Jean-Louis Borloo s'est récemment rendu à Moscou pour préparer, avec ses homologues russes, la conférence de Copenhague. Nous avons en outre signé symboliquement le premier accord de mise en oeuvre commune de la création de certificats de CO2 entre BNP et TNK. A cet égard, sans doute convient-il de souligner au passage que la Russie se lance ici pour la première fois dans un processus de ce type et que ce n'est pas un hasard si elle le fait avec la France.

L'aéronautique est également un secteur de coopération propice entre nos deux pays et nous n'avons de cesse de renforcer, de manière plus générale, la coopération industrielle entre la France et la Russie, comme le prouve l'accord signé entre Renault et Avtovaz.

Nous sommes par ailleurs le premier pays avec lequel la Russie a signé un partenariat public-privé, dans le cadre de la construction du tronçon d'autoroute entre Moscou et Saint-Pétersbourg. Un partenariat a également été conclu avec Sanofi, afin de permettre la modernisation du secteur pharmaceutique en Russie, en vue de réduire, à terme, la masse excessive d'importations de médicaments réalisées par l'Etat russe.

Le Premier Ministre Poutine a récemment indiqué que la Russie était prête à coopérer dans le domaine des nouvelles technologies. Le résultat ne s'est pas fait attendre et nous avons signé, en marge du séminaire du 27 novembre, plusieurs accords dans ce domaine.

Dans le domaine de la finance, il est par ailleurs très intéressant qu'un accord entre l'agence française des marchés financiers et son homologue russe ait été signé, au moment où l'entreprise Rusal envisage de se faire coter à la bourse parisienne.

Des accords de facilitation pour la venue d'hommes d'affaires russes en France et français en Russie ont également été conclus. Il n'est en effet plus tolérable que le processus de création d'emplois en Russie soit entravé par les difficultés à maintenir sur le sol russe des hommes d'affaires français, par suite de problèmes rencontrés dans le renouvellement de leurs visas. De même, nous souhaitons faciliter le maintien des hommes d'affaires russes en France.

La coopération juridique se développe également entre nos deux pays, et nous avons notamment négocié un accord sur les enfants déplacés. Le domaine militaire fait également l'objet de négociations.

Nous sommes donc dans un contexte éminemment favorable, et il n'existe aucun secteur de la relation bilatérale entre nos deux pays qui n'ait reçu, à Rambouillet, une nouvelle impulsion.

La part de marché de la France en Russie a augmenté de 25 % et la France est clairement devenue un investisseur important sur le sol de la Fédération russe, dépassant même les États-Unis. Nous nous situons en outre à la veille de l'année croisée, qui verra se développer les conséquences de tous les accords que nous avons conclus en amont, et qui sera marquée par un nombre important de manifestations culturelles. Pour le dire plus simplement et pour conclure sur une note positive, cela fait donc bien longtemps qu'il n'y avait pas eu, entre la France et la Russie, une telle volonté d'avancer. ; et il ne tient qu'à nous - politiques, hommes d'affaires ou artistes - de donner corps à tout cela.

Alexandre ORLOV,
Ambassadeur de Russie en France

Parmi les propositions faites par Patrice Gélard pour l'année 2010, la suppression des visas entre nos deux pays me semble la plus importante. C'est en tous cas pour nos la priorité n°1, et nous considérons que toutes les conditions juridiques sont aujourd'hui réunies pour y parvenir. Reste à faire montre de volonté politique, ce que la Russie a récemment fait en signant un accord de réadmission avec l'Union européenne. Nous nous apprêtons par ailleurs à signer un protocole avec chaque pays membre de l'Union et devrions y parvenir, avec la France, au début de l'année 2010.

Nous devons en outre nous attacher à créer une base juridique commune, entre nos deux pays, dans un contexte où le nombre de couples mixtes franco-russes, qui avoisine actuellement les 12 000, ne cesse de croître.

Des efforts importants devront également être mis en oeuvre pour améliorer l'apprentissage du russe sur le sol français, tout en maintenant un bon niveau d'enseignement du français dans notre pays A cet égard, nous souhaitons que le russe puisse être proposé au collège et au lycée, en 2ème et 3ème langue, au même titre que le chinois ou l'allemand.

La coopération entre la France et la Russie doit également être renforcée à l'échelle régionale. C'est dans cette perspective qu'un accord de partenariat a été signé entre la région de Tomsk et la Lorraine, en novembre dernier, et que le partenariat conclu entre la région de Rennes et celle d'Oulianov, a d'ores et déjà porté ses fruits. Dans le contexte actuel, le Nord/Pas-de-Calais, l'Alsace et la région Rhône Alpes ont manifesté leur souhait de conclure un accord avec des régions russes et il semblerait qu'un partenariat soit ainsi en passe d'être conclu entre la région de Kalouga et le Nord/Pas-de-Calais. Ces partenariats entre les régions devront être complétés par la conclusion d'accords entre les pôles de compétitivité en France et les centres de recherches en Russie.

Plus généralement, dans son message à la nation du 12 novembre dernier, le Président Medvedev a indiqué que l'accent devait être mis sur les secteurs de la santé, de l'efficacité énergétique et des télécoms (avec le développement d'internet et de la télévision haute définition) pour sortir de la crise. Dans la mesure où les performances de la France, dans tous ces domaines, sont particulièrement satisfaisantes, les perspectives de développement entre nos deux pays sont donc plus que jamais placées sous les meilleurs auspices.

Dans ce contexte de coopération éminemment positif, les difficultés d'ordre discriminatoire que rencontrent, sur le sol français, les hommes d'affaires russes, constituent néanmoins un bémol. Comme nous l'avons déjà signalé à la Ministre de l'Economie Mme Lagarde, la Banque de France fait également montre de discrimination à l'encontre de la banque VTB, ce que nous ne pouvons tolérer ; et les sociétés russes qui souhaitent travailler en France se heurtent encore trop souvent à un problème d'ouverture de comptes qui semble pour le moins aberrant et injuste, lorsque l'on sait à quel point les banques françaises sont présentes dans notre pays. Il conviendra donc de s'employer activement à remédier à tous ces dysfonctionnements, dans le contexte de l'année croisée entre la France et la Russie.

Philippe BAUDRY,
Ministre conseiller pour les affaires économiques et financières, Chef des services économiques pour la CEI

La crise que nous connaissons à l'heure actuelle a débuté par une crise financière sans précédent, marquée par une baisse des indices boursiers et la fermeture des marchés de capitaux internationaux, représentant une grande part du financement des économies développées. Celle-ci s'est ensuite doublée d'une crise de change - la forte baisse des prix du pétrole débouchant sur une dévaluation graduelle du rouble entre novembre et janvier et sur une réduction sensible des réserves de change de la Russie. A compter du mois de janvier dernier, nous avons ainsi assisté à une forte dégradation de tous les indicateurs d'activité et la Russie est entrée dans une phase de récession importante, marquée par une baisse de 10 % de son PIB, au cours du premier semestre 2009. Cette période a également été marquée par un effondrement des investissements et de la production industrielle et manufacturière, ainsi que par un recul important des exportations. Du côté de la demande, la consommation a assez bien résisté en début d'année, mais a marqué le pas durant l'été, avec l'ajustement des salaires réels, la hausse du chômage et le recul des ventes de détail.

Nous assistons à l'heure actuelle à une reprise en pointillé et à un léger retour de la croissance, comme le montrent notamment l'amélioration des exportations de gaz et de pétrole et la hausse du prix des matières premières. La demande des ménages reste toutefois encore atone, dans le contexte actuel, et ce en dépit du plan anticrise récemment initié par les autorités russes. Celles-ci ont en effet souhaité se prémunir contre le vent de panique qui avait soufflé sur l'économie russe lors de la crise de 1998 et ont ainsi apporté un soutien massif au secteur bancaire, ainsi qu'à la sphère industrielle et, plus ponctuellement, aux secteurs de l'automobile et de la construction.

A ce stade, aucune mesure de soutien à la consommation n'a été mise en oeuvre, ce qui devrait évoluer en 2010, puisque celle-ci devrait notamment être marquée par la mise en oeuvre d'une politique de hausse des retraites.

Même si la production industrielle semble aujourd'hui s'être stabilisée, dans un contexte de moindre inflation et de limitation du déficit du budget fédéral, la survenue de cette crise économique sans précédent pose la question d'un éventuel changement de modèle économique pour la Russie. Le modèle actuel, reposant essentiellement sur la rente pétrolière et gazière, gagnerait en effet sans nul doute à être réformé. Pour ce faire, il conviendrait notamment de favoriser la diversification de l'économie et de trouver un juste équilibre entre protectionnisme et ouverture du marché.

A ce titre, les autorités russes, au plus haut niveau, font actuellement montre d'une volonté réelle de modernisation en cherchant notamment à optimiser l'implication de l'Etat, via le lancement d'un important programme de privatisation et la réforme des corporations. Des efforts importants sont également mis en oeuvre pour accueillir un nombre accru d'investisseurs étrangers sur le sol russe.

La volonté russe de modernisation coïncide avec les possibilités de coopération que la France peut offrir, dans le contexte actuel, dans des secteurs aussi divers que l'efficacité énergétique, le secteur pharmaceutique, le secteur agricole ou les télécommunications. Les réformes entreprises pourraient en outre doper la croissance et permettre à ce pays-continent de plus de 140 millions d'habitants d'amorcer un important processus de rattrapage, à compter de l'année 2010.

De la salle

Les difficultés auxquelles les entreprises russes se trouvent actuellement confrontées pour l'ouverture de comptes dans les banques françaises freinent incontestablement la coopération entre nos deux pays, dans le domaine de l'immobilier notamment. Pensez-vous que ces problèmes seront prochainement résolus ?

De la salle

La Russie est-elle prête à mettre en oeuvre la suppression des visas entre nos deux pays dès l'année prochaine, dans la mesure où une telle mesure faciliterait incontestablement les échanges entre la France et la Russie ?

L'absence d'autoroute entre l'Union européenne et la Russie, qui contraint les transporteurs à transiter par la Biélorussie, constitue également un frein à la coopération entre nos deux pays.

Franck BENAIM, Groupe Athéna Formation, de la salle

J'ai récemment participé à un programme d'échanges entre la France et la Russie, à Saint-Pétersbourg et à Samara, et je souhaiterais savoir quelles mesures pourraient être mises en oeuvre pour dynamiser ce type d'échanges, entre nos deux pays.

Alexandre ORLOV

Comme je l'ai moi-même souligné dans mon intervention, l'égalité n'est effectivement pas encore de mise, entre les hommes d'affaires russes et français, concernant l'accès aux comptes bancaires. Je suis néanmoins plutôt optimiste, quant à une amélioration prochaine de cette situation, dans la mesure où le Président Sarkozy et la Ministre de l'Economie Christine Lagarde ont récemment manifesté leur volonté de renforcer la coopération entre nos deux pays.

S'agissant de la possibilité d'expérimenter dès 2010 la suppression des visas entre nos deux pays, nous sommes fins prêts.

Jean de GLINIASTY

Les visas touristiques de trois mois ne posent pas vraiment de problème à l'heure actuelle ; nous sommes en effet sortis de la grande crise que nous avions connue il y a de cela trois ou quatre ans et 97 à 98 % des demandes enregistrées sont aujourd'hui accueillies favorablement. A cet égard, il serait étonnant que l'Union européenne ne parvienne pas à créer un espace sans visas touristiques d'ici quelque temps. La route sera en revanche probablement plus longue concernant la suppression des cartes de séjour permettant aux ressortissants de nos deux nations de travailler sur le sol de leur pays d'accueil.

S'agissant de la formation et des stages, s'il semble assez facile de décider les étudiants russes à venir séjourner en France, il est malheureusement plus difficile d'inciter les Français à aller étudier en Russie. Ces derniers ont en effet trop souvent encore une image biaisée de ce pays, qui ne les incite pas à se lancer à sa découverte.

Patrice GELARD

Le fait que nos universités ferment durant deux mois complets, entre juillet-août et septembre, pose évidemment le problème de l'accueil des étudiants étrangers durant la période estivale. J'ajoute que si, à l'époque de l'URSS, 800 bourses étaient décernées à des étudiants français pour aller étudier sur le sol soviétique, nous n'en dénombrons plus que 80 à l'heure actuelle. Enfin, force est de reconnaître que le nombre de Français parlant russe est pour le moins insuffisant et qu'il conviendrait par conséquent de remédier sans plus attendre à cet état de fait.

Pierre NERGUARARIAN,
Directeur général de Total Exploration & Production Russie,
Représentant du Groupe total en Russie

Le groupe Total est un grand groupe énergétique, qui se consacre notamment à des activités d'extraction de pétrole et de gaz. Actuellement présents dans une quarantaine de pays dans le monde, nous sommes opérateurs dans une trentaine de ces mêmes pays et occupons une position de leader sur un certain nombre de marché.

Notre production, qui s'établit à 2,4 millions de barils jours, se répartit entre le pétrole et le gaz, à hauteur de deux tiers/un tiers. Total fait en outre partie des cinq à six grands pétroliers mondiaux qui représentent, en termes de production, 16 à 17 % du pétrole opérés dans le monde. Les sociétés nationales continuent donc à détenir l'essentiel de la production du pétrole dans le monde.

Forte de ses immenses richesses naturelles, la Russie constitue, pour le groupe Total, une destination absolument indispensable. Elle détient notamment 23 % des réserves mondiales de gaz et assure 20 % de la production de gaz, à l'échelle mondiale.

Lorsqu'un groupe d'envergure internationale tel que le nôtre se lance à la conquête du marché russe, il doit avoir présent à l'esprit qu'il s'engage dans une aventure de longue haleine. La notion de long terme est en effet primordiale lorsque l'on entreprend de s'implanter sur le sol russe. Total l'a parfaitement intégré et peut dorénavant se prévaloir d'une présence excédant les vingt ans en Russie. Nous y exploitons notamment le gisement de Kharyaga, situé à proximité du cercle polaire, et avons dû, pour ce faire, surmonter des difficultés climatiques, ainsi que des problèmes d'ordre administratif, rencontrées avec les autorités locales.

Total est également le premier partenaire de Gazprom pour l'exploitation du gisement de Chtokman, situé en mer de Barents. Nous nous apprêtons en outre à conclure prochainement un nouveau partenariat avec Novatech. Le Groupe parvient ainsi à développer des activités durables en Russie, en nouant des partenariats avec de grandes compagnies russes. Cette coopération avec des acteurs de poids locaux constitue incontestablement la clé de notre succès.

Pour réussir en Russie, il convient en effet de recourir, autant que faire se peut, aux acteurs locaux. C'est ainsi que la part des contracteurs russes s'élève à 70 % dans les opérations de Kharyaga. Lorsque l'on intervient dans une région donnée, on s'implique en outre dans la mise en oeuvre de projets sociétaux, sur ce même territoire, dans les domaines de l'éducation, de la santé ou de la culture.

L'exploitation de ce gisement situé à proximité du cercle polaire, dans le district des Nenets, est un bel exemple de coopération réussie entre nos deux pays. Zarubezhneft est ainsi entré à hauteur de 20 % dans le capital de Kharyaga, ce qui devrait nous aider à développer encore ce partenariat.

Situé en mer de Barents, le gisement de Chtokman est capable de produire 400 000 barils jours, ce qui devrait permettre de couvrir la moitié de la consommation française annuelle de gaz. Il s'agit d'un projet off-shore, situé à 550 kilomètres des côtes, dans un écosystème fragile et des conditions extrêmes. Le cadre contractuel d'exploitation de ce projet est en outre innovant puisqu'une SDAG - regroupant Gazprom (à hauteur de 51 %), Total (à hauteur de 25 %) et StatoilHydro pour le reste - a notamment été constituée.

Nous avons par ailleurs saisi l'opportunité de coopérer avec le deuxième grand gazier russe, en mettant en place une joint-venture, dont les capitaux sont détenus à 49 % par Total, et à 51 % par Novatek. Là encore, il nous a semblé primordial que les Russes gardent la main, afin qu'une coopération de long terme puisse se mettre en place entre nos deux pays.

Table-Ronde

Comment développer son affaire en Russie

Cette table ronde était animée par Philippe PELE-CLAMOUR, Président, Thaïs Capital Partners, Président de la Commission CEI-Eurasie des CCEF, Fondateur du Courrier de Russie.

Maurice DIJOLS

Créée en 1928, la compagnie Schlumberger emploie aujourd'hui 80 000 personnes, issues de 140 nationalités différentes et comptabilisait, en 2008, un chiffre d'affaires de 27,16 milliards de dollars. Le Groupe investit, à l'heure actuelle, 2 millions par jour dans le domaine de la R&D, ce qui est évidemment colossal et atteste de notre engagement en la matière.

Présents en Russie pour l'accomplissement du premier plan quinquennal, notre contrat n'a pas été renouvelé en 1937 et nous avons alors dû quitter le pays, pour n'y revenir que dans les années 1990, pour le compte de compagnies canadiennes. Nous avons ensuite travaillé pour Ioukos et Sibneft, qui avaient envie d'initier une exploitation moderne des champs pétroliers à disposition.

Avec l'effondrement de l'URSS et la complexité croissante des champs à exploiter dans le Nord de la Russie, le Groupe doit être, tout à la fois, un partenaire économique, social, régional et scientifique, pour parvenir à mener à bien des projets de coopération sur le long terme, avec ce pays de la taille d'un continent.

Dans le contexte actuel, nous nous efforçons en outre de réduire notre présence à Moscou et aux alentours, tout en développant nos implantations dans les autres régions de Russie. Nous avons ainsi réussi à multiplier notre chiffre d'affaires par cinq en l'espace de cinq ans et le Groupe emploie, en 2009, 13 000 salariés en Russie, dont 98 % sont de nationalité russe.

Nous avons ouvert un centre de formation en Sibérie et avons conclu un programme de coopération avec un certain nombre d'écoles. 17 écoles sont ainsi d'ores et déjà connectées à notre réseau d'experts, en Russie, et nous avons par ailleurs investi 2,5 milliards de dollars dans ce pays, au cours des dernières années.

Schlumberger, qui est un partenaire scientifique pour le centre technologique de Novossibirsk, a récemment inclus, dans son Conseil d'administration, Nikolai Kudryavtsev. Nous avons par ailleurs signé, en mars 2004, un partenariat stratégique avec le gouvernement de Tioumen, lequel a été suivi d'effets, ce qui a sensiblement accru notre crédibilité sur la place. Enfin, nous venons de conclure un accord avec l'administration de Sakhaline, dont le potentiel en termes de production de gaz est véritablement énorme.

Philippe PELE-CLAMOUR

Vous devez faire en sorte que ce qui est signé, au niveau stratégique, soit suivi d'effets sur le terrain.

David LASFARGUE

Le partenariat est le mot-clé de la réussite en Russie, comme en atteste les deux interventions que nous venons d'entendre. A cet égard, nous avons d'ailleurs assisté à une véritable évolution des mentalités, en la matière, au cours des dernières années ; car si nous avions coutume, au début des années 2000, de mettre en garde les entrepreneurs français contre les risques induits par la conclusion de partenariats avec des acteurs russes locaux et que l'on me regardait avec des yeux ronds les rares fois où j'évoquais la nécessité de nouer un pacte d'actionnaires, nous recommandons dorénavant le plus souvent une alliance avec des acteurs économiques locaux. Et celle-ci est d'autant plus aisée qu'une évolution récente du droit facilite dorénavant la conclusion de pactes d'actionnaires et reconnaît la validité des accords conclus entre associés. Nous assistons en outre à une amélioration sensible de la gouvernance des sociétés russes, laquelle est essentielle pour que les partenariats conclus puissent fonctionner efficacement.

Catherine JOFFROY

Comme cela a déjà été souligné à plusieurs reprises, la notion de long terme est extrêmement importante, lorsqu'il s'agit de coopérer avec la Russie ; on ne peut en effet réussir dans ce pays si l'on décide de s'y rendre pour « faire un coup » et repartir aussitôt. Partant de là, lorsque les entreprises nous demandent conseil, nous nous efforçons de déterminer, dans un premier temps, si les candidats au départ se sont réellement préparés pour une expérience de long terme.

Par ailleurs, force est de reconnaître que plus une entreprise est grande, plus elle songe naturellement à créer une joint-venture avec un partenaire russe, ce qui est moins le cas des PME/PMI, qui continuent à s'implanter en Russie dans un cadre contractuel, ou en qualité de filiales. L'implication dans les projets sociaux, sur le terrain, reste également plutôt réservée aux grands groupes.

Jean-Claude ABEILLON

Comment le groupe Total a-t-il initié un changement de tactique et de stratégie pour parvenir à s'implanter de manière durable sur le marché russe ?

Quid des acquisitions d'actifs que Schlumberger a dû effectuer sur ce même marché ?

Pierre NERGUARARIAN

Nous avons dû prendre le temps de mûrir nos projets et de faire montre de davantage d'écoute à l'attention de nos partenaires russes. Par le passé, les négociations que nous engagions avaient du mal à aboutir car nous rencontrions des blocages, au seuil de la conclusion des contrats. Nous avons ainsi mis quinze ans à signer le contrat Chtokman, ce qui vous donne une idée des efforts que nous avons dû mettre en oeuvre pour y parvenir. En tout état de cause, il convient de faire montre d'humilité si nous entendons parvenir à nos fins. Nos amis russes jouissent d'un niveau élevé de compétences, dont il faut savoir tirer parti en lui adjoignant des notions de management moderne.

Maurice DIJOLS

Pour réaliser des acquisitions en Russie, il convient de développer une stratégie et de déterminer un plan d'attaque. C'est ce que nous avons fait en 2003, lorsque nous avons identifié quatre compagnies que nous pouvions prétendre acquérir, sur ce marché.

De la salle

Quelles relations entretenez-vous, en votre qualité d'acteur économique de premier plan, avec les universités et les écoles en Russie ?

Pierre NERGUARARIAN

Nous entretenons des relations suivies avec les universités russes, tant à Moscou, qu'à Mourmansk ou à Saint-Pétersbourg et nous efforçons notamment de favoriser les échanges d'étudiants entre ces universités et les universités ou instituts français.

Par le biais de l'entité « Total Professeurs Associés », nos anciens viennent en outre prêcher la bonne parole et promouvoir les bonnes pratiques, sur le terrain. Nos efforts, en matière de formation, sont donc importants, mais restent insuffisants. Nous allons donc mettre au point un grand programme de formation, à l'attention des personnes qui travailleront sur le projet Chtokman, au premier rang desquels les marins qui nous rejoindront et qui bénéficieront, en cela, d'une possibilité de reclassement.

Véronique GALLIOT, Trio Concept, de la salle

L' « ADN soviétique » de certains dirigeants n'est-il pas source de problèmes, lorsqu'il s'agit de diriger une entreprise internationale ?

Maurice DIJOLS

Pas le moins du monde. Comme je l'indiquais précédemment, ce serait selon moi une grossière erreur que de vouloir imposer notre système de gouvernance aux pays dans lesquels nous nous implantons. A cet égard, nous avons fait en sorte de favoriser la mise en place d'un management local, au sein des différentes régions de la Fédération de Russie dans lesquelles nous sommes aujourd'hui présents.

Pierre NERGUARARIAN

Notre approche consiste à recruter de jeunes de talents, à l'échelle mondiale. Les jeunes cadres russes que nous formons bénéficieront ainsi des mêmes possibilités d'évolution que leurs homologues des autres pays.

Philippe PELE-CLAMOUR

En ma qualité de professeur associé au sein d'HEC et de directeur du MBA de Saint-Pétersbourg, je peux vous garantir que nos promotions regorgent de cadres russes tout aussi compétents que les cadres européens ou américains. Le niveau d'excellence des managers russes en poste est donc bien réel.

Jean-Yves COLIGNON, de la salle

La France s'apprête à vendre un bâtiment de guerre à la Russie, et ce alors même que d'aucuns n'hésitaient pas à parler de « nouvelle guerre froide », il y a quelques années encore. Partant de là, sur quel niveau de stabilité pouvons-nous selon vous compter, dans les prochaines années, pour ce qui concerne nos relations avec la Russie ?

Thierry DAVID

Je suis présent en Russie pour ma part depuis 1990 et cela fait vingt ans que je ne dispose que de deux mois de visibilité, en termes de business. Cela fait toutefois également vingt ans que je me dis que ce pays est décidément insubmersible et que nous nous trouvons par conséquent confrontés à une situation pour le moins paradoxale.

Jean-Claude ABEILLON

Quel que soit le régime politique en Russie, le mouvement d'affaires entre nos deux pays a toujours été important. Nous vendions ainsi, à l'époque soviétique, énormément de biens d'équipements à nos partenaires russes, à qui nous vendons dorénavant plutôt des biens de consommation. La coopération est néanmoins toujours de mise entre nos deux pays.

Nicolas MEGRELIS

De fait, il faut faire montre de beaucoup d'humilité pour faire du business en Russie. Je suis pour ma part présent sur ce marché depuis 1993-1994 et j'ai donc d'ores et déjà dû faire face à un certain nombre de crises.

Lorsque je suis arrivé en Russie, en 1993, j'étais un peu perdu et j'ai alors commencé à importer un peu, puis beaucoup de chocolat. J'ai ensuite cherché à faire de même avec les gâteaux car le marché du chocolat était de plus en plus saturé, mais sans grand succès. J'ai alors rencontré tout à fait par hasard dans un avion le mari de l'héritière de la marque Nina Ricci, qui venait de connaître des problèmes avec sa boutique implantée sur la Tverskaya. J'ai alors décidé de mettre ma connaissance du marché russe au service de cette marque et, au terme d'un procès fleuve avec la mairie de Moscou, cette dernière a été contrainte de mettre à notre disposition une boutique gratuite durant cinq ans, pour développer la marque Nina Ricci en Russie. La crise de 1998 a marqué un coup d'arrêt à notre ascension, puisque le cours du rouble a dégringolé et que nos 10 milliards de chiffre d'affaires ont ainsi fondu comme neige au soleil.

A cette époque, 10 % des acteurs internationaux présents en Russie ont fait le choix de quitter ce marché, alors que les autres, dont je faisais partie, ont au contraire décidé d'y rester, et de tout recommencer à zéro. Dans la mesure où le niveau de vie des Russes avait été divisé par quatre, dans le contexte de cette crise de 1998, j'ai pour ma part décidé de créer ma propre marque, accessible aux consommateurs russes. Äëÿ äóøà äóøè (Dlia Doucha Douchi) a ainsi vu le jour et nous avons ouvert notre premier magasin en 1999. Cette ouverture a été couronnée de succès, ce qui a nous a permis d'ouvrir d'autres boutiques en Russie, dont une dans le prestigieux Goum, situé sur la Place Rouge. Nous avons ensuite créé une nouvelle marque, Bath & Beauty, en réponse à une demande de bien-être des consommateurs russes.

Nous travaillons à l'heure actuelle avec une quarantaine de pays et la France représente dorénavant 40 % de notre chiffre d'affaires (contre 20 % il y a encore quelque temps). A ce jour, notre groupe collabore avec une cinquantaine de partenaires, gère en propre 130 magasins environ et possède 70 magasins en franchise. Nous couvrons ainsi la quasi-totalité de la Fédération de Russie, de Moscou à Vladivostok et comptons 750 employés sur l'ensemble du territoire (contre 1000 avant la crise).

Depuis peu, nous avons créé un nouveau concept, Âî èìÿ Ðîçû (Vo Imia Rozy) et nous disposons d'ores et déjà de 11 magasins à Moscou, lesquels nous permettent de vendre chaque année 2 millions de roses fraîches, en provenance des Pays-Bas, de l'Equateur ou du Kenya.

Enfin, nous avons récemment fait l'acquisition, en master franchise, de la marque Jeff de Bruges en Russie et possédons à ce jour cinq magasins dans la capitale russe.

Dans le contexte de crise actuelle, nous ne disposons quasiment plus d'aucun budget pour faire de la communication sur nos marques. Nous essayons par conséquent de faire de plus en plus de relations publiques et de faire porter nos efforts, autant que faire se peut, sur la promotion de la vente par correspondance et de la vente par internet.

Philippe PELE-CLAMOUR

Vous avez vu de nombreux entrepreneurs arriver, en Russie, dans la mesure où vous êtes présent dans ce pays depuis les années 1970. Pourriez-vous nous raconter comment les choses se sont passées ?

Jean-Claude ABEILLON

Entre 1990 et 1998, le rouble était surchauffé et le marché devait se remplir. Nombre d'étrangers ont alors fondé leurs entreprises, dans ce marché en pleine croissance. La crise de 1998 est ensuite venue modifier sensiblement la donne dans la mesure où le rouble a alors perdu les deux tiers de sa valeur. Ceux qui avaient anticipé des perspectives de croissance importantes ont plus souffert que les autres. A l'heure actuelle, les entreprises russes comptabilisent vingt ans d'expérience du marché et nos entrepreneurs doivent donc se montrer de plus en plus pointus pour parvenir à conquérir de nouvelles parts de marché sur le territoire de la Fédération.

Philippe PELE-CLAMOUR

Quels sont les modes d'entrée à privilégier, à l'heure actuelle, sur le marché russe ? Comment peut-on se comporter en tant que patron propriétaire et quels sont les risques encourus ?

Catherine JOFFROY

L'entrepreneur individuel a généralement moins de moyens et moins de ressources que les grands groupes et doit donc compter davantage sur lui-même ; il choisit ainsi souvent de se lancer en solitaire à l'assaut d'un nouveau marché, avec toutes les difficultés que cela implique. De grands groupes tels que Total ou Schlumberger ont quant à eux la possibilité de coopérer sur tous les plans avec leurs homologues russes et de s'impliquer par là même dans un certain nombre de projets sociétaux, sur le terrain. Un réel clivage s'établit donc entre les acteurs de petite et de grande taille, présents sur ce marché.

La notion de long terme est en outre primordiale. Seules la persévérance et l'humilité peuvent ainsi permettre de réussir sur ce marché russe, en mouvement constant.

David LASFARGUE

Les petits entrepreneurs ont l'avantage d'être soumis à des processus de décisions beaucoup plus courts que les grands groupes d'envergure internationale. Ils peuvent donc parvenir à en tirer parti, à condition, toutefois, de connaître les risques encourus sur tel ou tel marché.

Le droit russe est en outre en pleine évolution et, quoique excessivement formel, n'en est pas moins plus libéral que le droit français sur le fond. Les entrepreneurs disposent donc d'une certaine marge de manoeuvre à condition, toutefois, d'éviter de tomber dans le piège de la corruption, laquelle constitue l'un des principaux maux de la Russie, comme l'a rappelé le Président Medvedev dans l'un de ces discours récents.

Sarah DA COSTA, de la salle

Je viens de créer, en Russie, une entreprise spécialisée dans le domaine de l'assistance à la maîtrise d'ouvrage, et j'aimerais que vous me disiez comment je peux me protéger contre la corruption.

Thierry DAVID

Il me semble que la situation s'améliore depuis peu en la matière. Si le principe consistant à ristourner une partie du budget au client, dans le cadre de certains appels d'offres, avait encore cours il y a deux ou trois ans, c'est en effet de moins en moins le cas à l'heure actuelle.

Catherine JOFFROY

Je ne saurais que trop vous conseiller de ne jamais céder à cet appel de la corruption. Si vous y cédiez, cela entacherait en effet votre business pour plusieurs années.

De fait, ceux qui ont fait montre de ténacité au cours des dernières années ont certes perdu deux, voire trois ans de gains et de développement au niveau local. Ils ne s'en sont pas moins créés, en retour, une réputation d'incorruptibles, ce qui a forcé le respect des acteurs russes et a fini par payer. Dans un tel contexte, seuls les acteurs ayant les reins suffisamment solides ont donc pu résister.

Nicolas MEGRELIS

Je ne vous ferai quant à moi qu'une recommandation : payez vos taxes et évitez tout paiement au noir, vous réduirez ainsi sensiblement votre exposition au risque de la corruption.

Maurice DIJOLS

Nous avons pour notre part instauré une charte d'éthique et de lutte contre la corruption et nous n'hésitons pas à décréter des sanctions contre les personnes qui s'en rendraient coupables, au sein de nos entreprises.

Pierre NERGUARARIAN

En tout état de cause, il faut faire montre de fermeté et de clarté, en indiquant d'emblée qu'il n'y a pas de place pour la corruption.

Monsieur MOREAU, de la salle

Il convient de distinguer la corruption administrative de la corruption en entreprises ; ces deux phénomènes ne se traitent en effet pas de la même manière.