Des pyramides du pouvoir aux réseaux de savoirs - Tome
1
René Trégouët, Sénateur
Rapport d'information 331 - 1997 / 1998 - Commission des Finances
Table des matières
INTRODUCTION
Le 7 janvier 1997, Alain JUPPÉ, Premier Ministre
m'avait demandé, en me confiant une mission parlementaire, de mener une
large réflexion sur les conséquences qu'auraient les Nouvelles
Technologies de l'Information et de la Communication (NTIC) sur la
Société Française, à l'aube du 3e
millénaire.
Il m'avait demandé de lui préparer un ensemble de mesures qui
seraient à mettre en oeuvre, pour que la France puisse ainsi mieux
entrer dans le 21e siècle.
Je devais remettre mon rapport, au Premier Ministre, le 6 Juillet 1997...
Le Premier Ministre et son gouvernement ayant changé le 2 Juin 1997 et
les usages obligeant, lors d'un changement de majorité, qu'un
parlementaire, ainsi mandaté, se décharge de sa mission, j'ai
rencontré, début Juin 1997, le Président du Sénat,
Monsieur René MONORY, qui m'a demandé de poursuivre mon travail,
et même de l'élargir.
Sous l'autorité de Monsieur Christian PONCELET, la Commission des
Finances du Sénat, commission à laquelle j'ai l'honneur
d'appartenir, a décidé le 3 Juillet 1997 de me confier une
nouvelle et large mission sur les Nouvelles Technologies de l'Information et de
la Communication.
Mes collègues, Pierre LAFFITTE, Alain GERARD et Franck SERUSCLAT, ainsi
que le Député Patrice MARTIN-LALANDE et la mission : "
Maîtriser la société de l'information : Quelles
stratégies pour la France ? " dont les rapporteurs étaient
Messieurs Alex TÜRK, Pierre HERISSON et Alain JOYANDET, ayant remis en
1997 un ensemble de rapports particulièrement bien instruits, j'ai
complété mes travaux, à partir de Juillet 1997, par une
nouvelle approche, pour éclairer sous un jour nouveau, la
problématique posée par la montée en puissance des NTIC,
dans notre Pays.
Appuyant les fondations de mon travail sur plus de cinq siècles de notre
Histoire, j'ai essayé de comprendre pourquoi la France, depuis le
début de la révolution industrielle, avait quasi
systématiquement un comportement atypique, si nous le comparons aux
démocraties anglo-saxonnes, face aux ruptures technologiques.
En me promenant ainsi sur les sentiers de l'Histoire, j'ai pu arrimer mon
raisonnement sur quelques points d'ancrage forts, qui prennent appui sur la
découverte de l'Imprimerie, en passant par le Concile de Trente et la
Réforme, en observant l'Edit de Nantes et sa révocation avec la
fuite des Huguenots, pour mieux comprendre la France Moderne qui, malgré
sa volonté profonde de s'ouvrir, continue à vouloir s'abriter
sous l'aile d'un Etat fort tel que l'avait conçu Colbert.
Les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication permettant
de tisser à une vitesse foudroyante, avec Internet, une toile mondiale
qui, déjà, relie plus de 100 millions d'êtres humains, et
qui devrait fondre dans une même communauté plus d'un milliard
d'hommes avant 10 ans, posera inexorablement des problèmes fondamentaux
à notre société pyramidale héritée de la
Rome Antique et de la Rome Catholique.
Aussi, après m'être ainsi promené dans la Passé,
j'ai décidé de plonger dans le Futur en allant à la
rencontre des " Internautes " qui, avec un esprit de pionniers, sont
en train
de défricher les sentiers de l'avenir.
Comme cela se fait dans ce monde nouveau, j'ai allumé une petite
lumière, qui s'appelle une page Web, pour dire à cette
Communauté que j'existais. Comme la curiosité est un des traits
marquants de ces aventuriers de la toile, mon site a accueilli plus de 16 000
visiteurs en un an.
Ils ont été des milliers et des milliers à répondre
à mes longs questionnaires, qui m'ont permis de mieux comprendre leurs
attentes, et à m'envoyer des e-mails (messages électroniques) ou
à laisser souvent de longs développements sur le Livre d'Or ou
dans le cadre du forum.
Ainsi, j'ai eu le privilège en faisant ce long plongeon dans l'avenir,
d'être le premier parlementaire français qui aura autant appris
des intervenants du réseau, que des longues et intéressantes
auditions des personnalités placées au sommet de nos diverses
structures pyramidales.
Je ne transcris, dans le deuxième tome de ce rapport, qu'une infime
partie des remarques, souvent pertinentes, même si parfois elles
étaient décapantes, des Internautes de la base.
J'ai tant appris, dans cette année écoulée sur le
réseau, que je porte en moi l'intime conviction que, pour tout travail
en profondeur sur des problèmes de société, les
parlementaires en mission, comme les commissions d'enquêtes
parlementaires, se feront un devoir, dorénavant, d'aller consulter un
vaste public d'internautes, en utilisant un langage nouveau et non pas en
transcrivant simplement nos documents administratifs trop souvent abscons.
Puisse ce rapport, dans les trois domaines majeurs de l'avenir, l'Education,
l'Entreprise et le Citoyen, inspirer l'ensemble des hommes et des femmes qui
gouvernent et administrent notre Pays, car les temps seront vite venus
où une nouvelle ère va s'ouvrir pour toutes les
Démocraties du Monde.
Il serait dommageable, pour notre Pays, que ses gouvernants, hauts
fonctionnaires et aussi chefs d'entreprise qui se croient à l'abri,
depuis des siècles, en haut de leur structure ne sentent pas que la
mutation profonde portée par les réseaux est en train d'imbiber
la base de nos vieilles pyramides, et ne pressentent pas la
nécessité de ressourcer leur légitimité dans cette
nouvelle eau de jouvence.
René TREGOUET
e-mail : tregouet@senat.fr
CHAPITRE I
IL Y A BIEN LONGTEMPS DEJA...
C'est l'imprimerie qui nous a fait entrer dans la
société de l'information.
Si tout le monde s'accorde sur ce point, rien ne s'avère plus difficile
que de retracer la genèse de cette société. L'histoire, on
le sait, se prête mal à une lecture claire, objective et
linéaire de son cours, travaillée qu'elle est par des influences
aussi multiples que variées, par des mouvements de continuité
aussi bien que par des moments de rupture, par des contrastes comme par des
contradictions flagrantes. Les questions qu'elle nous engage à nous
poser possèdent donc, elles aussi, ce caractère de
complexité, en particulier lorsque nous nous penchons sur un
événement de grande ampleur.
Ainsi, s'agissant de la société de l'information, certaines
questions s'imposent d'emblée, au premier rang desquelles celle, fort
complexe, des déterminismes. Comment, en effet, faire la part des
déterminismes historiques ? géographiques ? humains ? Comment
articuler, ensuite, ce qui relève d'actions individuelles et ce qui
participe de champs plus collectifs ? Que faut-il imputer, enfin, aux facteurs
économiques et politiques, culturels et sociaux ?
Au carrefour de multiples disciplines, toutes ces questions opposent et
continueront longtemps d'opposer les chercheurs, qu'ils soient historien,
géographe, sociologue ou spécialiste des média,
suggérant à quel point l'appréciation des
causalités historiques s'avère délicate en la
matière.
Autant l'avouer d'emblée : loin de moi, la prétention de vouloir
trancher ces débats. Loin de moi, également, l'idée de
m'immiscer dans des polémiques qui excèdent de toute façon
le cadre de cette étude.
Et pourtant, j'en ai la conviction : l'homme politique ne peut - et ne doit -
pas se dispenser d'étudier le passé, afin de mieux comprendre,
non seulement les évolutions inéluctables dans lesquelles
l'histoire nous engage, mais aussi, et surtout, les blocages qu'elle nous
lègue et qui pourraient nous empêcher de faire face aux exigences
que l'avenir nous assigne si nous ne savions pas les reconnaître.
À ce nécessaire examen de nous-mêmes que l'histoire nous
impose, et parfois avec brutalité, répond cependant une autre
conviction. Ne sommes-nous pas également les héritiers d'atouts
et de qualités indéniables ? À nous de les mettre en
valeur. Il en va de l'avenir, assurément, car qu'est-ce que l'avenir,
sinon le sens que nous donnons à notre passé ?
Ainsi, pour concilier cette double exigence d'engagement et de
neutralité, de parti-pris et d'humilité, je me suis
efforcé, autant que faire se peut, de ne retenir parmi les nombreuses
analyses formulées par les spécialistes que les plus pertinentes,
à coup sûr les mieux étayées, me proposant moins de
la sorte de réconcilier des théories souvent opposées que
de mettre en lumière ce sur quoi leurs auteurs s'accordent.
Dans ce chapitre, j'insisterai donc successivement sur les points suivants :
-- l'importance capitale de la progressive mise au point des techniques
d'impression ;
-- leurs conséquences cruciales sur les questions religieuses en Europe
;
-- l'articulation complexe entre la doctrine protestante, l'esprit d'entreprise
et le développement économique qui en découle et qui
permet de rendre compte du déclin relatif de l'Europe méridionale
à partir du XVIe siècle.
Mon souci de m'abstenir de prendre parti au sein de querelles d'experts,
notamment pour ce qui concerne l'appréciation des causalités
historiques, ne saurait néanmoins m'empêcher de rendre un hommage
particulier à Alain Peyreffite, dont l'ouvrage, La Société
de confiance, a guidé fortement ma réflexion.
En plus de ses analyses, je partage avec son auteur la conviction que les
facteurs psychologiques et humains sont trop souvent sous-estimés alors
même que leur importance nous apparaît chaque jour davantage.
Un autre livre, cité dans l'introduction de la présente
étude, a également joué un rôle décisif dans
ma réflexion. il s'agit des Nouveaux pouvoirs, d'Alvin Toffler, qui
démontre avec brio dans quelle mesure la puissance du savoir tend
à l'emporter de plus en plus sur la puissance de l'argent et de la
violence.
1440 : GUTENBERG
INVENTE L'IMPRIMERIE
Avec la progressive mise au point des techniques
d'impression,
l'Occident rentre dans ce qu'il est convenu d'appeler " la civilisation
des
mass média ", cet autre nom de " la société de
l'information ".
I. MÉDIA ET INFORMATION : DES APPROCHES COMPLEXES
Couramment employées, voire consacrées, ces
expressions n'en conservent pas moins un certain flou sémantique.
Marquées par une inflation de sens, elles désignent de nombreuses
réalités et tendent progressivement à se substituer
à de multiples concepts. Autant dire qu'un travail préalable de
redéfinition de ces termes s'impose, prévenu que cette analyse de
notions, pour rapide qu'elle pourra paraître, n'évitera pas de
croiser des théories, sinon antagonistes dans leurs principes, du moins
divergentes dans leurs conclusions.
A) " MÉDIA "
En ce qui concerne le terme de " médium ", force
est de
constater que ce terme renvoie à trois référents distincts
(quoique, bien entendu, articulés).
En effet, il désigne tout à la fois :
-- une technique de communication (par le texte, par l'image, etc.) ;
-- un support matériel (papier, toile, écran, etc.) ;
__ un message transmis dans le processus de la communication.
Dès lors, deux conceptions se dessinent, qui distinguent et opposent les
spécialistes des média.
La première accentue l'idée selon laquelle ces trois
référents forment une réalité homogène.
Ainsi du philosophe américain Mac Luhan affirmant triomphalement que "
médium is message ", autrement dit que le canal de transmission
et l'information transmise sont littéralement consubstantielles.
La seconde conception, quant à elle, accentue au contraire l'idée
que la communication constitue un processus fondamentalement
hétérogène. Qu'on insiste, avec Umberto Eco, sur la
différence foncière des codes médiatiques (une image ne
produit pas le même type de message qu'un texte) ; qu'on accentue, avec
Régis Debray, le rôle capital des techniques employées (le
matériau conditionne l'outil d'inscription qui, à son tour,
détermine le type d'écriture) ; qu'on souligne, avec d'autres
théoriciens, l'influence du contexte culturel, facteur d'un relativisme
certain (" vérité en-deçà des
Pyrénées, erreur au-delà " ; disait déjà
Pascal), une chose est sûre : à l'image de son fonctionnement, le
terme de " média " désigne une réalité
plurielle, contradictoire, ambiguë, à tout le moins
hétérogène.
B) " SOCIÉTÉ DE L'INFORMATION "
Autre expression, autres ambiguïtés. Faut-il
parler de société de l'information ou de société de
la communication ? Ces deux expressions renvoient-elles à un objet
commun ? Quels liens est-il légitime d'établir entre les concepts
de communication et d'échange, d'information et d'opinion ?
Pour anticiper sur quelques-uns de mes développements futurs, et pour
faire l'économie de trop longs prolégomènes
théoriques, j'accentuerai l'idée suivante : l'information, en
soi, n'est qu'une matière première. J'emploie à dessein
cette métaphore énergétique car, s'agissant de
l'information, ce qui compte réside en grande part dans deux
mécanismes. Sa mise en circulation, d'abord, sur laquelle je reviendrai
plus longuement. Son exploitation, ensuite, au sens où il s'agit, selon
moi, d'élever l'information aux statuts successifs de connaissances,
puis d'expertise, enfin de culture et de sagesse. Je veux dire par là
que l'information doit être inscrite dans un mécanisme de
structuration progressive qui l'insère d'abord dans un système de
données validées, puis dans un ensemble de connaissances
éprouvées, rendant possible, enfin, la possibilité d'un
savoir maîtrisé auquel l'expérience confère le nom
d'expertise, la mémoire celui de culture et l'histoire celui de sagesse.
Je n'ignore pas, là encore, que chacun des termes auxquels je tente ici
de donner une assise conceptuelle, se situe au carrefour de profonds
débats théoriques.
Je n'entends pas les arbitrer.
Je souhaite, en revanche, et tel est le sens de ce premier chapitre, les
inscrire dans une perspective historique.
À cela, deux raisons. Une raison théorique, tout d'abord : il est
impossible, selon moi, de comprendre un phénomène, en particulier
lorsqu'il s'agit d'un phénomène de grande ampleur, sans en
retracer au préalable la genèse et le cheminement.
Une raison éthique, ensuite : de même que la politique ne se
réduit pas à l'administration des choses mais repose sur le
gouvernement des hommes, l'histoire appelle celui qui l'étudie à
dépasser une lecture strictement objective des faits qui
l'émaille et à considérer le destin de l'esprit humain.
II. L'IMPRIMERIE : ENTRE HASARD ET
NÉCESSITÉ
Si l'on peut considérer que la société de
l'information débute avec Gutenberg, il importe, afin de mieux mesurer
la portée de l'époque qu'elle inaugure, de resituer la
découverte de l'imprimerie dans son contexte historique. Cependant, rien
ne s'avère plus difficile que d'étudier l'origine d'un
phénomène, prisonniers que nous sommes, trop souvent, de ce que
Bergson appelait " l'illusion rétrospective du vrai ".
Progrès irréversible de l'esprit humain ? Etape parmi d'autres
dans la longue évolution des techniques ? Les interprétations
divergent souvent : il est légitime de les considérer d'abord
dans leur singularité, avant de mettre en lumière les faits sur
lesquels elles s'accordent.
A) UNE RÉVOLUTION SANS PRÉCÉDENT
Pour le résumer d'une phrase : avec la
découverte de l'imprimerie, on assiste au passage de la civilisation
orale, qui imprègne le Moyen Âge, à la civilisation
écrite, qui inaugure les Temps Modernes. Révolution
considérable, irréversible, et pour ainsi dire sans
précédent, comme le rappelle à juste titre Alain
Peyreffite :
" Entre la découverte de l'Amérique en 1492 [qui suit de peu
celle de l'imprimerie] et le partage de l'Afrique en 1882, la condition
humaine, dans les pays les plus favorisés, a plus changé en
quatre siècles que dans les trois ou quatre millions d'années qui
ont précédé. Aucune évolution aussi radicale ne
s'était effectuée en si peu de temps (...)
La " révolution néolithique " avait fait, de nomades
voués à la prédation sur la flore et la faune naturelles,
des cultivateurs sédentaires. mais elle s'était
étalée sur plusieurs millénaires ; au XVIe
siècle, quand sont apparus les premiers prodromes de la
révolution du développement, les populations de la moitié
des terres émergées n'avaient pas encore effectué leur
révolution néolithique. Dans les siècles suivants, ces
deux révolutions se sont télescopées. "
B) UNE MODESTE ORIGINE MATÉRIELLE
Changement de perspective, donc : à cette
révolution considérable, Régis Debray assigne, quant
à lui, une origine singulière, paradoxale, accentuant
l'idée selon laquelle " au départ de l'histoire, il y a un
hasard naturel ". Selon lui, pour penser la genèse de l'imprimerie,
il est nécessaire de se départir d'une vision trop
idéalisée de l'histoire et d'une confiance trop naïve dans
son progrès. " L'histoire de la Raison, pose-t-il en guise de
postulat théorique, commence comme un fait de nature. "
Et Debray de rappeler :
" Le pictogramme et la pierre vont ensemble. L'idéogramme naît
avec l'argile (présent en Mésopotamie), qui permet de remplacer
le poinçon ou le ciseau par le calame (en bois, os ou roseau), à
la pointe taillée en biseau, d'où l'écriture
cunéiforme. "
" Quand le support change, la graphie change. le papyrus (égyptien)
permet l'emploi du roseau, plus simple et plus délié, comme le
parchemin (en peau de bête) permettra, plus tard, la plume d'oie. passage
crucial de l'angle à l'arrondi, du coin à la courbe. Ecriture
syllabique qui simplifie et allège le système de notation. "
En d'autres termes, l'analyse de Debray est à la fois
matérialiste dans la mesure où elle repose sur le principe selon
lequel " le matériau conditionne l'outil d'inscription, qui
lui-même dicte la forme d'écriture " ; mais elle est de
surcroît relativiste puisqu'en l'historisant, elle considère
l'imprimerie comme un procédé d'inscription parmi beaucoup
d'autres.
D'où cette belle conclusion : " notre alphabet, donc notre
démocratie, repose sur un roseau, et notre Raison graphique est, somme
toute, un cadeau du monde végétal à l'espèce
humaine ".
C) LE PASSAGE DE L'ÉCRIT À L'ORAL
Que l'on se place, à l'instar de Peyreffite, dans la
perspective d'une histoire des mentalités ou dans celle d'une histoire
des techniques, à l'instar de Debray, une évidence s'impose :
avec l'invention de l'imprimerie, on assiste au passage d'une civilisation de
l'oral à une civilisation de l'écrit.
Les conséquences d'un tel bouleversement sont incalculables et il serait
vain, bien entendu, d'en prétendre faire ici le compte exhaustif,
à supposer d'ailleurs que cela fut possible. Pour la suite de notre
démonstration, on retiendra néanmoins, de manière
très schématique, deux séries de mutations
consécutives à l'invention de l'imprimerie.
Sont en effet corollaires du passage à l'écrit :
-- l'esprit analytique, les structures logiques, la distanciation critique,
ainsi que certaines formes éthiques de comportement, en particulier
l'individualisme ;
-- mais également la possibilité de conserver le savoir et de le
substituer à la tradition orale, pré-rationnelle, fort empreinte
de croyances et de superstitions.
Il importe de retenir ces deux facteurs dans la mesure où l'articulation
de cette rationalité et de ces structures nouvelles s'inscrit par
ailleurs dans un contexte historique, économique et politique en tout
point favorable au développement de l'imprimerie.
III. UN CONTEXTE FAVORABLE
Faut-il le rappeler : le succès de l'imprimerie a
été foudroyant. Etait-il pour autant inéluctable ? Rien
n'est moins sûr. L'exemple de la Chine, qui avait également mis au
point les techniques d'imprimerie, viendra confirmer à l'envi que la
découverte de Gutenberg a profité en Europe d'un exceptionnel
concours de circonstances.
A) UN PRODIGIEUX SUCCÈS
Selon l'ouvrage désormais classique de Febvre et
Martin, l'imprimerie constitue d'abord un prodigieux succès. À la
fin du XVe siècle, autrement dit cinquante ans à
peine après l'impression du premier livre, on compte déjà
35 000 éditions, qui représentent au bas mot 15 à 20
millions d'exemplaires.
B) UNE RÉVOLUTION TECHNIQUE
Le triomphe de l'imprimerie s'explique également par la
conjonction d'un ensemble de découvertes techniques, qui
répondaient à l'attente d'un public avide et nombreux, d'une
part, et qui, d'autre part, étaient susceptibles d'être
exploitées par des entrepreneurs qu'un marché ouvert et fluide ne
pouvait que motiver.
On retiendra néanmoins, en ce qui concerne la mise au point des
techniques d'impression :
-- le rôle des caractères métalliques mobiles, fondus dans
une matrice en creux, préalablement entaillée par un
poinçon à tête dure, et, de ce fait, reproductibles
à volonté.
Il s'agit là d'un aboutissement des progrès qu'avaient
enregistrés les techniques de l'orfèvrerie (et, du reste, on peut
se souvenir que Johannes Gensfleisch, bientôt connu sous le nom de
Gutenberg, appartenait à la corporation des orfèvres de
Nuremberg). Mais il était alors techniquement impossible d'utiliser ces
caractères typographiques pour imprimer sur du parchemin, matière
insuffisamment lisse pour supporter les nouveaux procédés, eux
aussi fondamentaux, d'encrage et de presse.
-- Raison pour laquelle, acheté par les croisés aux Arabes, qui
en tenaient le secret des Chinois, un autre matériau a joué un
rôle crucial : le papier. Selon Régis Debray, " la
révolution du livre est due, au fond, au papier plus qu'au plomb. C'est
son couplage avec l'utilisation du papier de chiffon qui a donné au
procédé de reproduction son essor fulgurant [...]. Même
s'il n'a pas d'inventeur nominal, c'est lui le véritable multiplicateur
de puissance ".
Par ailleurs, comme le rappelle Paul Chalus, préfacier de l'ouvrage de
Febvre et Martin, " la vaste imagerie, surtout religieuse, qui
s'était développée au XIVème et XVe
siècle, n'a pas été pour peu de chose dans l'extension
prise par l'industrie papetière. Celle-ci fut ainsi conduite au niveau
où elle autorisait l'imprimerie ".
Ainsi l'imprimerie n'est-elle pas le résultat d'une seule technique mais
d'un ensemble de techniques (orfèvrerie, papeterie, presse, encrage,
etc.), parvenues de concert à maturité et agencées de
façon décisive par Gutenberg et par ses associés.
Cependant, cette invention majeure n'était pas nécessairement
voué au succès. Et à ce titre, l'exemple de la Chine se
révèle particulièrement révélateur.
C) UN CONTRE-EXEMPLE : LA CHINE
Qu'une technique subisse des destins différents selon
les cultures, voilà qui nous étonne à première vue.
Ne vivons-nous pas à l'heure d'une mondialisation
généralisée des techniques ? d'une certaine
standardisation des modes de vie ? Il faut pourtant rappeler avec Philippe
Breton et Serge Proulx que " l'existence de procédé technique
n'est en rien une condition suffisante de son développement social
[...]. Il lui faut des conditions sociales, culturelles et économiques
propres ".
De fait, et contrairement à ce qui s'est passé en Occident,
l'imprimerie s'est révélée être, en Chine, un
puissant facteur de continuité et de d'immobilisme politique. En effet,
elle a non seulement renforcé la diffusion des grands textes de la
tradition classique, mais elle a également permis d'élargir le
cercle de recrutement des mandarins.
Pourtant, les grandes étapes qui auraient pu conduire la Chine vers la
conception d'une imprimerie moderne avaient été franchies assez
tôt. Entre le Ier et le IIIe siècle, le papier est
inventé. Au VIIIe siècle, la xylographie,
procédé à base de planches en bois gravées en
relief, est mise au point. Dès le XIe siècle, enfin,
le principe de l'impression à caractères mobiles, en glaise ou en
bois, est découvert.
Autant dire, toujours selon Breton et Proulx, que, pour développer
l'imprimerie dans l'Empire du Milieu il aurait fallu " un appel de la
société chinoise auquel son système de valeurs,
élitistes et traditionaliste, ne la prédisposait pas ".
D) L'IMPRIMERIE EN EUROPE
Tel ne fut pas le cas en Europe.
De fait, l'impression y a d'emblée rencontré des lecteurs
nombreux et motivés, d'une part, et, d'autre part, des entrepreneurs
capables de fabriquer et de commercialiser leurs produits. En d'autres termes,
le livre s'affirme dès le départ comme un outil de communication.
Cette nouvelle fonction, qui a amplement contribué à son
succès, lui a été attribuée par le vaste mouvement
intellectuel contemporain de l'imprimerie. Ce courant d'idées, qui
devait conduire à la Renaissance, a indéniablement
été favorisé par le livre, même s'il lui
était de peu antérieur. Ainsi le livre a-t-il été
conjointement porteur d'idées nouvelles et porté par elles.
Autre facteur capital : il a de surcroît bénéficié,
à ses débuts du moins, de la foi et de la piété
traditionnelles qui marquaient en profondeur le Moyen Âge. Autrement dit,
contre toute attente, ainsi que le note Régis Debray, " l'imprimerie
n'a pas commencé par produire la culture humaniste mais par
démultiplier l'ancienne ". D'ailleurs, observe de son
côté Jacques Attali, aucune autre innovation ne sera mieux
accueillie par l'Eglise.
De fait, l'un des premiers effets de l'imprimerie fut de multiplier de
manière exponentielle les ouvrages de piété populaire,
dont le nombre dépassait de loin celui des grands textes
théologiques (classiques médiévaux et oeuvres des
Pères de l'église), et cela à une époque où
la majorité des lecteurs étaient des clercs. Au total, 45 %
environ des incunables, autrement dit des livres publiés avant 1500,
revêtaient un caractère religieux (bible, bréviaires,
missels, textes mystiques, sermons, ouvrages de piété, etc.).
Rien d'étonnant, dans ces conditions, que les membres du clergé
aient souvent été à l'origine de l'installation
d'imprimeries dans les villes qui n'en possédaient pas.
Le nouveau procédé de reproduction d'ouvrages aura donc pour
résultat d'opérer une sélection parmi les
précédents manuscrits, prolongeant et amplifiant le succès
des uns, plongeant les autres dans l'oubli. Mais, si près de 80 % des
livres publiés sont écrits en latin, " ceux qui rencontrent le
plus grand succès demeurent à coup sûr ceux qui avaient
connu au Moyen Âge la plus grande vogue ". Il s'agit donc bien, au
moins dans un premier temps, des textes les plus traditionnels, les plus
classiques des classiques latins.
En d'autres termes, rien de vraiment novateur ni de vraiment subversif dans la
majorité des premiers textes publiés.
Qu'en conclure, sinon que si on en était resté là,
l'imprimerie ne serait devenue, à terme, qu'un instrument servant
à perpétuer la scolastique médiévale, de même
que la xylographie chinoise n'avait contribué qu'à conforter
l'idéologie confucéenne et le système du mandarinat ?
E) IMPRIMERIE, RÉFORME ET HUMANISME
Cependant, peu à peu, vont se développer
conjointement, en particulier à partir de l'Italie, le souci de
pratiquer un latin de meilleure qualité, mais aussi l'exigence de
prendre connaissance des textes originaux, et enfin une curiosité pour
l'Antiquité -- toutes choses contribuant, d'une part, à exhumer
certains auteurs, et d'autre part, à redécouvrir la langue
hellénique.
Devenant de plus en plus accessible à tous ceux qui savent lire, le
livre, en se développant, va ainsi bénéficier du courant
humaniste, puis de l'essor des idées protestantes, tout en favorisant en
retour leur propagation.
En d'autres termes, une véritable et profonde complicité,
fondée sur une communauté d'intérêts, se crée
donc entre l'imprimerie et les idées nouvelles. Cette complicité
va également être stimulée par le succès d'oeuvres
contemporaines (celles d'Érasme, par exemple) ainsi que par le recours
accru aux langues nationales (qu'il s'agisse d'oeuvres originales ou de
traductions). Ainsi, tout en restant prépondérante, la part des
livres religieux régresse, tandis que s'accroît la part des textes
de l'antiquité, des écrivains contemporains (les oeuvres
d'Érasme sont tirées à des centaines de milliers
d'exemplaires) et d'une littérature écrite en langue vulgaire,
destinée au peuple (éphémérides, almanachs,
recettes, etc.). Au total, Febvre et Martin situent entre 150 et 200 millions
le nombre, probablement bien inférieur à la
réalité, des exemplaires imprimés au XVIe
siècle.
Il s'agit véritablement d'une progression fulgurante, qui inaugure de
façon spectaculaire l'ère des médias de masse ainsi que
l'avènement d'une société où l'information et le
savoir sont désormais diffusés à une très large
échelle.
Mais, à l'évidence, tout cela n'aurait sans doute pas
été possible sans l'existence d'entrepreneurs motivés et
d'un marché économique où pouvaient s'ajuster l'offre et
la demande.
F) L'IMPRIMERIE DANS SON CONTEXTE ÉCONOMIQUE
De fait, les défis techniques et commerciaux ont
été relevés dans un contexte économique en tout
point favorable.
" Qu'on songe, comme nous invitent à la faire Febvre et
Martin, à toutes les difficultés que posait l'organisation
d'une industrie nouvelle, créée de toutes pièces, et la
formation d'un réseau commercial destiné à écouler
les livres reproduits désormais en série ".
" Dès la décennie 1460-1470, poursuivent-ils, l'imprimerie
commence à se répandre, le commerce du livre s'organise : en
Allemagne d'abord, pays de mines où existent des cités opulentes
dans lesquelles on sait travailler les métaux, où les riches
marchands, capables de financer la création d'ateliers sont nombreux
".
En effet, les imprimeurs allemands vont ensuite essaimer en Italie, en France
et dans d'autres pays européens où se créent des ateliers
typographiques. Si Venise reste, à la fin du XVe
siècle, au premier rang de cette industrie naissante, deux villes
françaises la suivent de peu : Paris d'abord, Lyon ensuite. Ce
classement se maintient pendant le XVe siècle, période
qui voit l'industrie du livre constituer progressivement une grande industrie,
dominée par de puissants capitalistes, et devenir l'objet d'un grand
commerce international.
La France figure ainsi parmi les pionniers de l'imprimerie.
Ainsi le livre est-il tout à la fois un outil intellectuel, un moyen de
communication et une marchandise commerciale. De sorte qu'il faut
accréditer la thèse de Febvre et de Martin selon laquelle "
dès l'origine, les imprimeurs et les libraires travaillent
essentiellement dans un but lucratif ".
En effet, contrairement à la situation chinoise, il existe en Occident
"un système de valeurs à base mercantile capable de
s'harmoniser avec la recherche systématique d'un accroissement des
performances des systèmes techniques ". Et à cet
égard, il convient de rappeler que les techniques bancaires et
commerciales prennent leur essor au cours de la même période.
Ainsi, l'invention de Gutenberg s'inscrit dans une perspective lucrative. Elle
mobilise des compétences financières autant que techniques, et
ses acteurs sont aussi bien des banquiers que des papetiers, des marchands de
manuscrits que des financiers.
Autre facteur contribuant à l'extension de l'imprimerie et à la
circulation des livres : le développement des villes.
Sur un plan géographique, la diffusion s'effectue en effet à
partir des villes de l'axe rhénan qui relient la France, les Etats
allemands et la Suisse, au Sud ; à la Hollande et à l'Angleterre,
au Nord.
La nécessité de rentabiliser les coûts élevés
de l'édition conduit, d'autre part, à intensifier la promotion du
livre dans toute l'Europe, son caractère portable lui ouvrant par
ailleurs les grandes voies européennes de transport et de communication
physiques.
Bref, le livre est ainsi intrinsèquement lié, dès ses
origines, au mercantilisme et à la Renaissance : il en a
bénéficié comme il les a avantagés. Il leur doit
ses doubles caractéristiques d'outil de communication et de marchandise.
Mais, réciproquement, il a favorisé leur
pénétration dans les mentalités.
G) QUE PEUT-ON DEDUIRE DE CES DIVERSES OBSERVATIONS :
À titre de conclusion provisoire, on soulignera donc
avec Chalus le fait que " si le succès de l'imprimerie fut en fin de
compte, un aspect de celui de l'humanisme, à son tour, le livre a agi
sur les conditions morales et sociales ". Car l'imprimeur était
souvent aussi un humaniste et le libraire, un philosophe.
De sorte que les activités liées à l'esprit et celles
liées à l'économie, loin de s'opposer, s'articulaient au
contraire.
" La philosophie [en 1492] naît du marchand. La science naît du
commerce " (J. Attali).
Autre manière de dire, cette fois avec Breton et Proulx, que la
naissance de l'imprimerie s'explique essentiellement par " la
convergence du
mouvement de Renaissance et de l'esprit mercantile ". Car "
l'innovation
que fut le livre imprimé a elle-même été soutenue et
rendue possible, par les multiples bouleversements sociaux et intellectuels que
l'Europe a connus à partir du XVe siècle ".
En définitive, le prodigieux succès de l'imprimerie
résulte donc d'une série d'interactions conjuguant des effets :
-
n d'évolutions techniques, économiques, intellectuelles et
religieuses ;
n d'initiatives humaines émanant aussi bien de techniciens que de
marchands, d'auteurs que de lecteurs ;
n d'un concours de circonstances particulièrement propices, combinant
une extraordinaire soif de connaissances et de renouveau spirituel, et un
contexte social rendu favorable par le repeuplement urbain, par le
développement commercial de l'Europe ainsi que par la relative
unité culturelle d'un continent dont les élites communiquent
entre elles par le latin.
Restent, bien entendu, les différentes facettes du livre, presque
contradictoires, qui ont contribué à l'imposer et à en
faire tout à la fois : un objet standardisé, mais personnel
; un moyen d'expression, un outil de communication, une marchandise, mais aussi
une oeuvre de l'esprit ; un produit consommable intellectuellement mais, en
même temps, non fongible matériellement ; un instrument de
diffusion de textes modernes comme d'oeuvres classiques.
Dans ces conditions, rien d'étonnant que les effets d'un instrument
aussi polyvalent aient si profondément marqué la civilisation qui
s'élaborait -- et qu'il contribuait à élaborer.
IV. DE PROFONDES CONSEQUENCES
Les effets de l'imprimerie sont considérables,
multiples et complexes, qu'on les étudie à court ou à long
terme ; qu'on se place sur le plan culturel ou religieux, social ou politique,
voire politique ou économique.
A) HUMANISME ET DIFFUSION DU SAVOIR
Les conséquences les plus évidentes parmi celles
induites par les nouvelles techniques tiennent à leur pouvoir
d'amplification, de diffusion et de propagation de l'écrit, et cela dans
une civilisation médiévale, encore fortement
imprégnée de traditions orales.
À court terme, il va en résulter une diversification
considérable des documents et des ouvrages à la disposition des
lettrés.
À plus long terme, l'alphabétisation va contribuer à
faciliter l'accès de tous -- du moins d'un nombre croissant -- à
l'information et au savoir.
Sur un plan technique, la typographie modifie aussi en profondeur le rapport du
lecteur à la chose écrite. De sorte que le travail intellectuel,
tout comme la relation nouée entre l'auteur et le lecteur, vont s'en
trouver radicalement transformés.
On assiste donc à l'accélération, à
l'intensification et à l'extension de la pénétration de
l'écrit dans la société, à commencer par la
sphère restreinte des lettrés.
Si des données suffisamment fiables et complètes nous manquent,
qui permettraient d'évaluer la proportion de la population sachant lire
au moment de l'apparition de l'imprimerie, il est cependant évident que,
dès cette époque, une demande importante d'ouvrages se
manifeste..
Certains perfectionnements techniques permettent d'accélérer la
cadence des copistes, et les manuscrits les plus recherchés (livres
d'heures ou de piété, ouvrages d'enseignements
élémentaires, etc.) sont recopiés par centaines dans
certains ateliers.
Dans le même temps, les étudiants, qui constituent avec les clercs
et les enseignants la majorité des liseurs, se comptent par milliers
dans des universités comme celle de Paris ou celle de Cologne. Plus tard
s'y adjoindront les gens de robe, dont les bibliothèques, à
partir de la seconde moitié du XVIe siècle,
deviendront plus nombreuses que celles des ecclésiastiques.
Ainsi, les tirages qu'atteignent relativement vite les ouvrages imprimés
(20 millions d'exemplaires à la fin du XVe siècle
; 150 à 200 millions au XVIe siècle)
témoignent d'un appétit de lecture et d'une avidité
intellectuelle incontestables.
D'autre part, l'alphabétisation -- très inégale, comme on
le verra plus loin, entre les pays catholiques du Sud et les pays
réformés du Nord -- ne fera qu'accentuer cette demande et,
partant, l'influence du livre.
Bref, comme le remarquent Febvre et Martin, il est indéniable que la
découverte de l'imprimerie peut d'emblée être tenue "
pour une étape vers l'apparition d'une civilisation de masse et de
standardisation ", même si, au premier abord, " la culture du
temps ou plus précisément son orientation n'en paraît
guère changée ". Si bien qu' " à l'origine, les
contemporains de Gutenberg purent peut-être ne voir dans la reproduction
mécanique des textes, qu'une innovation technique commode, utile surtout
pour la multiplication des textes les plus courants ".
" Mais bientôt, poursuivent les mêmes auteurs, se
révélèrent les possibilités qu'offrait le nouveau
procédé et ses effets bouleversants. Car, très vite,
l'imprimerie rendant les textes plus largement accessibles, leur assura une
force de pénétration bien plus puissante que celle des
manuscrits ".
Force de pénétration, donc, liée à un effet
démultiplicateur qui va bénéficier au courant humaniste,
certes antérieur à l'imprimerie, mais dont il devient, en quelque
sorte, inséparable.
Pour être plus précis, le triomphe de l'esprit humaniste, à
l'évidence indissociable de celui de l'imprimerie, se manifeste par la
quantité croissante de textes antiques publiés, qui
s'insèrent dans une production totale explosant littéralement au
XVIe siècle.
Aux effets de la diffusion croissante des auteurs classiques latins, fort
prisés au XVe siècle, vont s'ajouter, au siècle
suivant, ceux de la redécouverte d'auteurs moins connus, bientôt
suivie par la vogue de l'hellénisme suscitée par les citations,
en langue grecque, de certains auteurs latins, ainsi que par les contacts avec
la Grèce. Des traductions en langue vulgaire se multiplient, tandis que
certains ouvrages contemporains rencontrent une très large audience
(Rabelais, bien entendu, Budé mais aussi Érasme, dont les Adages
et les Colloques sont tirés, avant leur mise à l'index, à
des centaines de milliers d'exemplaires).
En d'autres termes, ainsi que l'écrivent Breton et Proulx, " le livre
qui avait servi jusque là à diffuser la culture
médiévale allait devenir l'outil privilégié d'une
redécouverte de l'Antiquité ".
B) IMPRIMERIE ET RÉFORME : L'ALLIANCE
SACRÉE
Mais la Renaissance ne réside pas seulement dans cette
recherche érudite, qui ne semble orientée que vers le
passé. Elle constitue aussi et surtout un véritable courant
intellectuel, moderne et novateur. Ainsi n'est-ce pas seulement à
travers le goût de l'Antiquité que l'humanisme va favoriser les
progrès de l'imprimerie, mais davantage par son système de valeur
au sein duquel le livre est érigé en vecteur essentiel de la
communication.
Liée dès son origine aux progrès de l'humanisme, qu'elle
va en retour favoriser, l'imprimerie va se retrouver ensuite mise au service
d'une cause religieuse : la Réforme.
Cependant, sur ce point, on prendra garde de ne pas se laisser prendre au
piège de déterminismes naïfs, tout comme on résistera
à la tentation d'établir une lecture historique fondée sur
des causalités simplistes.
En d'autres termes, tout nous engage à faire nôtre la restriction
formulée par Febvre et Martin : " Nous n'avons pas évidemment
la ridicule prétention de montrer que la Réforme est fille de
l'imprimerie : mais le livre, témoin des convictions, soutien dans
les discussions, instrument de ralliement des hésitants, joue, au
XVIe siècle, dans le développement du
protestantisme, un rôle essentiel ".
Le 31 octobre 1517, en effet, les 95 thèses de Luther sont
publiées en latin. Elles marquent les débuts de la
Réforme. Et " pour la première fois se déclenche ce que
nous appellerions aujourd'hui une campagne de presse. Du même coup se
révèlent les possibilités que confèrent
l'imprimerie à ceux qui veulent atteindre et soulever l'opinion ".
Pour le résumer d'une phrase, " toute une littérature
d'information se constitue, ancêtre de notre actuel journal (1(*)) ".
De fait, dans un contexte culturel marqué par un déclin relatif
de l'audience des livres humanistes (et notamment ceux d'Érasme), "
Luther fait la fortune de ses imprimeurs ". Au total, Febvre et
Martin
estiment que " la diffusion des écrits de Luther dépasse sans
doute le million d'exemplaires dans la première moitié du
XVe siècle ", de sorte que " pour la
première fois s'est constituée alors une littérature de
masse, destinée à tous et accessible à tous ".
Dans le même temps, s'affirme en Europe, avec la propagation des textes
de Luther, qui se joue de la censure, le caractère international du
commerce du livre. Ainsi, Calvin, à l'instar de Luther, saura se servir
de la presse pour diffuser des dogmes nouveaux, tandis que Genève
deviendra, à la fin de la première partie du XVIe
siècle, une capitale européenne de l'imprimerie.
Le livre apparaît donc comme un multiplicateur d'écrits, dont la
force de pénétration procède du caractère massif de
son pouvoir de diffusion. Rien d'étonnant, dès lors, qu'il soit
tout naturellement enclin à favoriser la propagation des idées
nouvelles et, en retour, à s'en nourrir.
Mais la révolution du livre n'a pas seulement été d'ordre
quantitatif. Elle était aussi -- et surtout, sommes-nous tenté
d'ajouter -- d'ordre qualitatif, ce qui n'a fait, bien entendu, que renforcer
son succès.
C) DE LA NOUVEAUTÉ DES TECHNIQUES À LA
MODERNITÉ DES USAGES
Ces évolutions qualitatives découlent en partie
des caractéristiques matérielles même du livre. Mais elles
résultent également de l'impact des idées de
l'époque concernant ses usages.
Autrement dit, il y a donc tout à la fois une influence du livre sur
l'élaboration des idées et des idées sur l'utilisation du
livre.
Incidence, tout d'abord, des particularités matérielles de ce
support : son caractère portable en fait un objet personnel,
contribuant à développer l'individualisme et à
créer une complicité particulière entre le lecteur et des
auteurs jusqu'alors souvent anonymes ou associés.
Du fait qu'il est virtuellement reproductible à l'infini, le livre
n'échappe pas, ensuite, à une relative banalisation, qui favorise
par contrecoup une certaine désacralisation de son contenu et qui
favorise, par conséquent, l'oeuvre de laïcisation vers laquelle
tend, de son côté, l'humanisme.
Mais l'imprimerie permet également une diversification des tirages, qui
crée des exigences intellectuelles, autant qu'elle permet de satisfaire
celles qui lui préexistent (ainsi de l'accès aux versions
originales, dépouillées de tout commentaire, ou de la lecture
d'auteurs oubliés ou contemporains).
Enfin, parce qu'il est le produit d'un ensemble de techniques nouvelles, le
livre suscite une curiosité des lecteurs pour tout ce qui concerne les
questions techniques, voire technologiques, encourageant de ce fait les
approches empiriques et utilitaristes.
Mais autant que ses caractéristiques matérielles et techniques,
les courants de pensée de l'époque influent sur l'utilisation du
livre, et cela d'autant plus que l'éveil et l'avidité
intellectuels des lecteurs, comme leur niveau d'exigence, sont très
développés.
Ainsi font-ils du livre, tout à la fois :
-- un vecteur de communication, orienté vers la propagation des
idées et au service des échanges intellectuels ;
-- un outil pédagogique, propice à la diffusion du savoir (parmi
les plus gros tirages de l'époque, on compte en effet nombre d'ouvrages
didactiques : compilations médiévales, grammaires grecque et
latine, traités de mnémotechnie, etc.) ;
-- un amplificateur culturel, qui accroît les connaissances disponibles
et facilite, en même temps que leur diffusion, leur conservation ;
-- un agent d'émancipation, enfin, par rapport au discours de la
scolastique, contribuant à dissocier la foi de la raison, à
affaiblir l'emprise linguistique du latin sur les langues nationales, et
à substituer à une approche théologique des connaissances
une nouvelle anthropologie fondée sur les valeurs humanistes.
De l'ensemble des conséquences qui en résulte, il est impossible
de faire la synthèse exhaustive.
On retiendra cependant que se développent alors : l'esprit critique,
l'usage d'une rationalité davantage empirique, ainsi qu'un lien nouveau
établi entre le goût de l'autonomie, d'une part, et l'aspiration
à la liberté individuelle, de l'autre -- lien inédit qui
s'ébauche au moment où se déclenchent certains mouvements
collectifs de grande ampleur aboutissant à la constitution de nouvelles
religions et à la redéfinition des États-nations.
Ne peut-on aller jusqu'à dire que ces évolutions annoncent la
philosophie des Lumières et la remise en cause
généralisée des absolutismes politiques ?
D) D'UN MONDE CLOS À UN MONDE INFINI : LES
CONSÉQUENCES ÉPISTÉMOLOGIQUES DE L'IMPRIMERIE
Pour les évaluer, on peut recourir à la
terminologie élaborée par Mac Luhan et affirmer, avec lui, qu'un
abîme sépare l'homme typographique de l'homme scribal. La
mémoire " était encore au Moyen Âge le pivot de la
culture scribale " ; la publication avait lieu sous forme de manuscrit
et,
par conséquent, cette culture ne pouvait pas avoir d'auteurs ni de
publics comme ceux crées par l'imprimerie.
Ainsi, les multiples influences de la typographie sur le langage amènent
l'universitaire canadien à proclamer qu'" avec Gutenberg, l'Europe
est entré dans la phase technologique du progrès ", en ce
sens que " la portativité du livre, comme celle de la peinture de
chevalet, a beaucoup contribué au culte de l'individualisme ".
Et Mac Luhan de conclure : " l'imprimé a crée
l'uniformité nationale et le centralisme gouvernemental, mais aussi
l'opposition au gouvernement en tant que tel ".
S'il s'avère toujours problématique, en histoire, de recourir au
concept de progrès, rien n'interdit, cependant, de reprendre la
thèse de Mac Luhan selon laquelle l'imprimé a provoqué un
changement profond dans la pensée, en faisant de la recherche de la
certitude, obtenue au moyen du doute méthodique cartésien,
l'objet premier du savoir.
Et, pour étayer cette thèse, on empruntera à Régis
Debray certaines de ses analyses. Selon lui, " rigueur déductive
", " fermeté des principes ", " solidité
morale " et " cohérence logique " constituent les
traits
archaïques de l'homo typographicus, lesquels tendent aujourd'hui à
s'effacer devant l'impératif de la vitesse de transmission des
informations. Les valeurs de la " logosphère " (que
définit le règne de l'écriture) s'opposent alors à
celles de la " graphosphère " (où domine l'imprimerie). La
publication, mode privilégié de la seconde, se substitue à
la prédication, vecteur dominant de la première ;
l'héroïsme à la sainteté ; et la loi à la foi.
De leur côté, Breton et Proulx insistent sur le rôle que la
Renaissance va faire jouer au livre dans le domaine de la communication :
"
Le livre se révéla être un objet au service de la
communication, qui se communiquait bien lui-même. Une grande partie de sa
force est sans doute venue de ce redoublement ". en outre, "
l'une des
grandes innovations intellectuelles de la Renaissance fut de faire de
l'idée" elle-même un objet de communication, voire une
information ". De sorte que l'intellectuel passe du statut de
commentateur
de textes sacrés à celui, laïque et critique, de
découvreur d'idées.
Dès lors, comme le souligne Frances Yates, les vastes constructions
mentales qui permettaient de disposer les faits afin de les conserver
présents en mémoire, s'avèrent brusquement frappées
d'obsolescence. En effet, les procédures intellectuelles se
révèlent désormais moins orientées vers la
reproduction d'un savoir passé, que tournées vers l'exercice de
l'esprit critique.
Autant dire que la réflexion humaine s'affirme moins strictement
conservatrice. Et Breton et Proulx d'ajouter : " Les bibliothèques,
les conférences et les échanges [...] vont constituer une
véritable université informelle, délocalisée [...],
ne vivant que de la circulation effective des idées, et, du coup, de
leur constant enrichissement ".
Ne peut-on aller jusqu'à dire que Thomas More et Érasme, citoyens
du monde, intellectuels ouverts au échanges, membres de réseaux
informels, préfigurent l'homme de communication moderne ?
Accessoirement, Breton et Proulx insistent sur le rôle des livres
techniques (1(*)), formidables amplificateurs des valeurs
qui avaient si massivement contribué à la naissance de
l'imprimerie, à savoir le réalisme, l'utilitarisme et l'empirisme.
Par sa forme même, le livre va ainsi favoriser les techniques et les
sciences descriptives, qui trouvent en lui un support idoine à leur
diffusion massive.
Gardons-nous cependant de croire que ces profondes évolutions se sont
imposées du jour au lendemain. À cet égard, Régis
Debray fait remarquer avec pertinence qu'il aura fallu une longue
période de maturation (au total, près d'un siècle) pour
qu'une nouvelle morale intellectuelle naisse, qui consacre les usages de cette
nouvelle technique de communication.
Cependant, ces évolutions, tout comme leurs conséquences
ramifiées, étaient irréversibles : " Gutenberg inaugure
l'âge des discours de la méthode. De la calligraphie à la
typographie, il n'y a pas seulement passage quantitatif de l'artisanat à
l'industrie, mais qualitatif, d'un monde clos à un monde infini ".
Et Debray d'ajouter : " Toute copie manuscrite tenait peu ou prou de
l'exégèse ". La composition, en rendant
irrémédiable la moindre faute de composition, " instaure, en
filigrane, un code du bien penser stipulant l'exigence de la preuve, la
principe de non-contradiction [...] : les règles de politesse de la
Raison ". Ce qui le conduit à proposer cette définition de
l'esprit rationnel et critique " qui ne consiste pas à critiquer
l'autorité par principe mais à vouloir l'établir sur des
principes ".
Mais notre analyse, aussi sommaire soit-elle, serait incomplète si on ne
mentionnait pas l'ultime conséquence épistémologique
induite par la livre : la laïcisation de la pensée.
Dans un des chapitres de son ouvrage 1492, intitulé " L'éveil
de la liberté ", Jacques Attali en propose l'interprétation
suivante :
" En rendant possible la circulation des textes philosophiques, le livre
accélère la critique religieuse [...]. La diffusion des livres de
messe à bon marché [...] fait perdre de son prestige au
prédicateur [...]. Le temps laïc est venu. La réflexion
philosophique se sépare alors de la dévotion religieuse, la
seconde relevant de l'ineffable et de la grâce, la première de la
conscience et de la raison (2(*))".
Reconnaissons-le avec Breton et Proulx : " La tentation est grande, ici
comme ailleurs, de voir dans la technique la cause du changement social
".
Mais, comme l'illustre l'exemple de la Chine, il est nécessaire de
répéter que " l'existence du procédé technique
n'est en rien une condition suffisante à son développement
social. Il lui faut non seulement des conditions sociales, culturelles et
économiques propices, mais il semble en plus que ces conditions
multiples jouent un rôle non négligeable dans le processus
d'invention lui-même ".
Étape décisive et changement irréversible, conclut Attali
: " le pouvoir vient du savoir ". La modernité -- notre
modernité -- est en marche.
" Plus qu'aucune autre pratique, la lecture va désormais bouleverser
la pensée du temps ".
" Et la pensée va aider à l'explosion de l'économie
".
Reconnaissons-le avec Breton et Proulx : " La tentation est grande, ici
comme ailleurs, de voir dans la technique la cause du changement social
".
Mais, comme l'illustre l'exemple de la Chine, il est nécessaire de
répéter que " l'existence du procédé technique
n'est en rien une condition suffisante à son développement
social. Il lui faut non seulement des conditions sociales, culturelles et
économiques propices, mais il semble en plus que ces conditions
multiples jouent un rôle non négligeable dans le processus
d'invention lui-même ".
De sorte qu'en guise de synthèse, il convient de s'accorder sur un point
: " Le livre imprimé, support de nouvelles pratiques
d'échanges intellectuels, préfigurant des formes modernes de
communication sociale, a été véritablement au point de
convergence des nouvelles techniques, du développement de l'esprit
mercantile et de la mise en mouvement des idées avancées par les
humanistes ".
Il n'était donc pas indifférent de se pencher sur ce passé
qui a tant contribué à modeler notre avenir.
" L'avenir vient de loin ", pour reprendre une formule de
Jean-Noël
Jeanneney.
Aujourd'hui encore, nous subissons les influences de ce lointain passé.
À nous d'en tirer des leçons pour construire, dès à
présent, notre futur.
Premier véritable média de masse et précurseur de la
société de l'information, le livre a permis la diffusion du
savoir, nouveau fondement du pouvoir. Il a contribué au triomphe
d'idéaux modernes, qu'ils soient individuels, comme la liberté,
ou collectifs, comme la nation. Il a favorisé, enfin, le mouvement
religieux de la Réforme, dont les valeurs, nous le verrons, ont
profondément marqué l'Europe.
En ce sens, tout a en effet commencé avec Gutenberg.
Mais, pour autant, aucun nouveau médium ne surgit du néant. De
sorte que nous faisons nôtre cette remarque de Régis Debray :
" Chaque innovation ampute et ajoute, les comptabilités varient
avec les partis pris philosophiques, un seul point sûr : pas d'additions
sans restes ".
Autant dire qu'un certain nombre de questions se posent maintenant, auxquelles
il nous faudra répondre.
La typographie s'appuie sur l'alphabet et sur l'écriture : a-t-elle
aujourd'hui été détrônée par l'image qui
semble imposer le règne sans partage de ce que Debray appelle la "
vidéosphère " ? Ou bien faut-il admettre, avec Umberto
Eco, que " grâce à l'informatique, nous sommes revenus à
l'époque de l'écriture " ?
L'histoire bégaye-t-elle ? Procède-t-elle par cycles, en se
retournant sur elle-même ?
Quoi qu'il en soit, l'exemple de l'imprimerie prouve s'il en était
besoin que l'instauration d'un nouveau médium suppose à la fois
une offre de nouvelles techniques et de nouveaux contenus, mais aussi une
demande correspondante.
Une chose est sûre : la technique est aujourd'hui au rendez-vous. Mais la
richesse des contenus et l'avidité intellectuelle des utilisateurs
sont-elles en mesure de supporter la comparaison avec celles qui se
manifestaient au cours de la Renaissance ?
Pour formuler autrement la question : comment, aujourd'hui, mieux articuler les
évolutions techniques et les nécessaires évolutions
qu'elles impliquent aussi bien dans le registre des comportements sociaux que
dans celui des habitudes intellectuelles ?
V. LA REFORME ET LA " DIVERGENCE " :
A) DES APPROCHES DIFFERENTES ENTRE LE NORD ET LE SUD DE
L'EUROPE
Autant faire preuve d'une certaine humilité : de
même que les liens de l'imprimerie avec l'humanisme, ou la
réforme, on ne saurait résumer les relations entre la
réforme et le développement économique en une simple
filiation.
En ce qui concerne les effets de l'imprimerie, l'écheveau des causes et
des conséquences s'avère, on l'a vu, particulièrement
complexe. S'agissant des conséquences de la réforme, les choses
sont encore plus complexes. Tout un faisceau de facteurs agissent de concert,
qu'ils soient géographiques, historiques, humains, structurels ou
circonstanciels, individuels ou collectifs. Et, de surcroît, on ne
saurait assez souligner ce fait. La part du seul élément
confessionnel est particulièrement difficile à évaluer.
Devant un tel enchevêtrement d'explications possibles, se prêtant,
ici plus que jamais, à de féroces controverses, mieux vaut s'en
tenir, comme le font avec pertinence Alain Peyrefitte et Pierre Chaunu,
à des rapprochements aussi incontestables que possible.
Selon Alain Peyrefitte : " en rapprochant systématiquement la carte
religieuse de l'Europe et les cartes des phénomènes
économiques, sociaux et culturels, on constate qu'elles se recouvrent
à peu près exactement ; et qu'en termes statistiques, ces
recouvrements sont significatifs ".
Pierre Chaunu, de son côté, corrobore cette analyse : " On
pourrait parler... d'une corrélation positive entre l'histoire de la
chrétienté protestante et dynamique économique, d'une part
; corrélation négative, d'autre part, entre la ligne de la
chrétienté catholique et les schémas
éprouvés d'une histoire dynamique et quantitative de moins en
moins économique et de plus en plus totale ". Et plus loin : "
On
ne peut guère, présentement, que constater l'accord. Il est
grossier, vrai dans ses grandes lignes seulement, mais il se place en dehors
de toute polémique possible ".
Pourtant, Alain Peyrefitte affirme par ailleurs que " les
corrélations... restent trop isolées pour ne pas prêter
à contestation... " et que " le lien entre la confession
religieuse et le comportement économique reste sujet à caution
".
Pourquoi ? Parce que l'on manque d'études suffisamment
systématiques. Chaunu incline, en effet, à penser, d'une part,
que " le concept de mentalité économique reste encore à
construire " et que, d'autre part, la fécondité de
l'analyse de la longue imprégnation religieuse des
sociétés européennes " a été sans doute
largement sous-estimée ".
" Ce n'est pas seulement au XVIe siècle et au
XVIIe siècle - ose-t-il affirmer - que la
géographie religieuse est pertinente. C'est encore le cas à la
fin du XXe siècle ". Il faudra, en effet, s'en souvenir.
Comme il faudra avoir sans cesse présent à l'esprit ceci : "
Ce critère religieux hérité du XVIe
siècle demeure un discriminant topique ".
B) L'INFLUENCE DU FACTEUR CONFESSIONNEL
SUR LE
DEVELOPPEMENT EST DIFFICILE A METTRE EN EVIDENCE
Dans " La société de confiance ", essai
consacré aux origines et à la nature du développement,
Alain Peyrefitte joue sur le terme " divergence " pour
évoquer, à la fois, ce que d'autres ont
préféré désigner par le terme de décollage
économique, et le fossé qui s'est creusé, en la
matière, à partir du XVIIe siècle, entre les
pays protestants du Nord et les pays catholiques du Sud.
A la traditionnelle métaphore aéronautique qui se
réfère à la résultante des forces de pression qui
s'exercent sur l'aile d'un avion, l'académicien substitue une image
empruntée à la physique nucléaire : celle de
l'enclenchement de réactions en chaîne au sein d'une pile
atomique, image qui lui semble mieux rendre compte de la combinaison complexe
de causes et de conditions en question.
Cette complexité explique qu'" il est temps d'en finir avec une
explication mécanique, en termes de causalité pure et simple :
protestant, donc économiquement avancé ; catholique, donc
économiquement retardé. Cette alternative est une caricature,
à laquelle il nous faut substituer des traits réels ".
C'est ainsi une erreur, à ses yeux " que de vouloir aligner, comme
des facteurs homogènes, confession religieuse et comportement
économique ".
Cependant ce serait une erreur que de dénier à la foi religieuse
tout rôle d'influence dans l'activité économique.
" Le facteur confessionnel peut entrer en ligne de compte dans
l'appréciation de la distorsion économique et culturelle dont la
chrétienté d'Europe occidentale constitue une remarquable
occurrence. D'ailleurs, le recoupement des zones dynamiques avec la culture
réformée, celui des zones ankylosées avec le maintien du
catholicisme et surtout avec son durcissement lors de la "
Contre-Réforme " peuvent-ils être le fruit du seul hasard ? ".
Il n'en demeure pas moins, comme le souligne Pierre Chaunu, que cette
coïncidence n'est que " grossière " (voir plus haut) et
souffre d'assez nombreuses exceptions (la forte alphabétisation des
Alpes catholiques germaniques, par exemple ; ou celle, à un
degré moindre, de la France du Nord de la Loire ; ou encore le
caractère relativement tardif du décollage industriel de
l'Allemagne, etc...).
Une certaine correspondance donc, peut être mise en évidence, mais
elle reste difficile à analyser.
C) LES AFFINITES DU PROTESTANTISME
" Les sociétés qui sont entrées en
Réforme n'en sont pas sorties. Ce sont elles aussi qui sont
entrées les premières en développement ", écrit
Alain Peyrefitte, résumant les conclusions de Pierre Chaunu.
Ce dernier observe en effet que " ce qui a été fait n'a jamais
été défait. Tout s'est joué de 1520 à 1550.
Une fois marquées, les frontières entre Réforme et
Contre-Réforme n'oscilleront plus ".
" Ordonnons - poursuit-il - les pays et les régions par ordre de
date d'entrée, suivant les classifications aujourd'hui classiques de
W. W. Rostow dans les étapes du décollage et de la
croissance soutenue. Nous retrouvons toujours en tête, à plus de
80 %, des pays en majorité protestants ou à culture dominante
protestante, et, aux places en flèche, de tradition calviniste ".
Comme l'a montré Fernand Braudel, l'Europe bascule sur elle-même,
vers 1600, au bénéfice du Nord. Mis à part un bref
intermède génois, Anvers, Amsterdam puis Londres vont supplanter
Venise, et s'affirmer comme les principaux centres économiques et
commerciaux, consacrant de ce fait le déclin de la
Méditerranée.
Les annexes de La société de confiance confirment sur
certains points cette constatation globale, qu'il s'agisse de
l'évolution des rendements céréaliers, dans des conditions
géographiques comparables, du franchissement du seuil de densité
de 40 habitants au kilomètre carré, du niveau des taux
d'intérêt, etc.
Mais l'explication de cette divergence demeure délicate, comme en
témoignent la discordance des interprétations avancées,
les exceptions à la règle générale
constatées, ainsi que la diversité des facteurs autres que
confessionnels ou indirectement liés à la religion, comme
l'émigration, susceptibles d'être pris en considération.
La variété, enfin, des expressions du mouvement de la
réforme, en dehors des deux principaux courants, luthérien et
calviniste - plus différents qu'opposés, selon Chaunu - ne
facilite pas la tâche.
Ces divisions du protestantisme jouent un rôle important dans les
analyses développées par Max Weber dans Ethique protestante et
esprit du capitalisme, les premieres à être entièrement
consacrées à ce sujet.
Avant Weber, Marx s'était contenté, comme le rappelle Alain
Peyrefitte, d'opposer incidemment une mentalité catholique,
orientée, par le salut et par les oeuvres, vers le concret (donc vers
les espèces monétaires métalliques, en or ou argent)
à un esprit protestant que le salut par la foi prédisposait
à faire confiance aux systèmes fondés sur la monnaie
fiduciaire et sur le crédit.
Rejetant le déterminisme énoncé par Marx, Weber
considère qu'un " arrière plan d'idées " a
préexisté à l'apparition du capitalisme. L'esprit
capitaliste, antérieur à l'instauration des infrastructures
correspondantes, aurait été favorisé par la morale
protestante. Et la réforme aurait ainsi offert au capitalisme une
idéologie d'élection :
- en contribuant, d'une part, à un progrès de la
rationalité des comportements (par rapport à l'influence des
religions traditionnelles) ;
- et, d'autre part, en consacrant, d'un point de vue moral, les
activités temporelles.
Mais, et c'est là où la diversité du protestantisme
intervient, la mentalité capitaliste se serait affirmée par
réaction à l'intégrisme calviniste et l'importance
primordiale attachée aux activités terrestres découlerait
en particulier du Luthéranisme.
En outre, Weber estime que c'est l'esprit de religiosité
ascétique, propre au puritanisme, qui aurait donné naissance au
rationalisme économique.
Aux explications weberiennes, Alain Peyrefitte reproche, entre autres, leur
manque de simplicité.
De fait, les paradoxes qui l'émaillent sont nombreux :
- le fatalisme devrait être ainsi la conséquence logique de la
prédestination alors que c'est l'inverse qui se produit, d'un point de
vue psychologique : pourquoi ?
Parce que les oeuvres, si elles n'ont plus un rôle de justification,
comme dans le catholicisme, n'en conservent pas moins un caractère
probatoire (preuve de l'élection divine) ainsi qu'une
signification de louange et d'action de grâce.
Quant à l'ascétisme puritain, il aboutit au rationalisme par
souci d'éviter tout gaspillage de biens matériels et de temps
(notamment pour éviter d'entrer en tentation, l'oisiveté
étant - comme chacun sait - la mère de tous les vices). Pour
Weber, le cloître a été la première entreprise
économique rationnelle d'Occident.
Paradoxe donc : on voit ainsi une religion opposée à la richesse
(le puritanisme) être considérée, comme un des fondements
psychosociologiques du capitalisme.
Cependant, il faut le reconnaître : l'approche weberienne a au moins le
mérite d'éviter tout simplisme : l'auteur se défend ainsi
d'établir une causalité unilatérale entre éthique
religieuse et activité économique et rappelle la "
complexité innombrable des facteurs " et " l'énorme
enchevêtrement d'influences réciproques " en jeu.
Du reste, il n'invoque, la sociologie religieuse que pour expliquer le
capitalisme originel, considérant la question du facteur
religieux comme n'étant plus, à son époque,
d'actualité.
Alain Peyrefitte reproche à Weber, outre la sophistication
déjà évoquée, de ses explications, de ne pas
insister suffisamment sur l'importance de la " vertu de confiance
" en
tant que ressort du capitalisme. Il observe aussi que si le philosophe allemand
se livre à beaucoup de comparaisons entre religions protestantes, il en
effectue peu, en revanche, entre le protestantisme dans son ensemble et le
catholicisme de la Contre-Réforme.
Ce n'est que dans un ouvrage postérieur Economie et
société que Weber accordera toute l'importance qui - selon
Peyrefitte - lui revient, en mettant en lumière l'émancipation
individuelle fondamentale que provoque la Réforme, et qui aboutit
à reconnaître à chacun la capacité de conduire sa
vie comme il l'entend.
Mais plutôt que des effets du protestantisme, la confiance et
l'autonomie intellectuelle apparaissent davantage comme des valeurs
communes à l'éthique réformée et à
l'esprit de capitalisme.
Ces vertus, Peyrefitte en attribue le mérite surtout au calvinisme,
voyant en Calvin l'auteur d'une distinction libératrice entre le
spirituel et le temporel, la religion et l'argent. Formé à
l'école de la vie économique et juridique avant de se consacrer
à la prédication de la réforme, il serait le premier
à avoir interprété la Bible en affirmant que la loi divine
n'interdit pas l'usure (" Dieu n'a pas défendu tout gain ") et
que la loi naturelle le permet. Son attitude reste néanmoins
ambivalente, conciliant condamnation morale de principe et pragmatisme,
à la recherche d'un juste milieu entre prohibition et abus. De sorte, la
règle morale conserve ainsi son exigence tout en se conciliant avec
l'ordre de l'économie. Evolution capitale : le tabou de l'église
catholique sur le prêt de l'argent (qui supportait cependant certains
accommodements) se trouve par là-même levé.
Plus généralement, - soutient Alain Peyrefitte - soutient que le
calvinisme " libère l'homme de l'angoisse des décrets divins
en appelant au dépassement de soi sur terre ".
Pourtant, la confrontation, de ce point de vue, avec certaines analyses de
Pierre Chaunu ont de quoi susciter quelque perplexité.
Le luthéranisme s'accompagne ainsi, selon Chaunu, d'une plus grande
liberté à l'égard de l'écriture. Ne favorise-t-il
pas dès lors davantage l'autonomie de l'individu et son esprit critique.
Mais comment s'expliquer alors, la relative infériorité des
performances économiques des pays luthériens ?
Le calvinisme s'avère, en comparaison, plus dogmatique, rigoureux et
organisé. " Le calvinisme - écrit Chaunu - ne peut
rester dans la ligne de maximale orthodoxie réalisée par Calvin
sans la lourde carcasse ecclésiastique par lui conçue ".
Ailleurs, il affirme que " toute théologie fidèle à la
Réforme est nécessairement impérialiste, puisqu'elle a
regard sur tout ce qu'éclaire la Parole de Dieu, la totalité en
fait de la pensée et de la connaissance ". Dès lors, ne
risque-t-il pas d'en résulter certaines inhibitions, un peu analogues
à celles parfois imputées à l'Eglise catholique ?
En outre, - selon Chaunu - c'est à tort que l'" on a cru que le
libéralisme sortait de la Réforme et, plus paradoxalement encore,
qu'il était l'avenir de la Réforme ".
De fait, les arminiens, libéraux avant la lettre, furent
écrasés, aux Pays-Bas, par les calvinistes orthodoxes de la
maison d'Orange. Le sort de Michel Servet, brûlé vif à
Genève, pour avoir remis en cause le dogme de la trinité, montre,
par ailleurs, le souci de Calvin " d'empêcher la Réforme
de faire mûrir son fruit le plus dangereux, la libre pensée ".
" Le courant libéral, poursuit l'historien et théologien
protestant français, n'appartient pas à la Réforme. Il
est aux sources du rationalisme ".
" Le protestantisme en majesté du XVIIIe siècle exclut
l'apostasie libérale ".
De plus, l'humanisme d'inspiration chrétienne prélibéral
est étranger à la Réforme : " rien de plus
antihumaniste que le christianisme sans compromission tel que Luther (qui
rompra d'ailleurs avec Erasme) l'entend avec Saint-Paul ".
" Dans la confusion entretenue par le paradoxal protestantisme libéral
c'est en réalité, le siècle des Lumières de la
Raison qui pointe ".
Deux rationalismes vont ainsi coexister, précise Chaunu : un
rationalisme d'élite, plus radical, prémarxiste, dans les pays
catholiques et, dans les pays protestants, un rationalisme de masse,
coloré de moralisme et de religiosité, issu d'un humanisme
d'inspiration chrétienne et de l'arminianisme.
Pour Chaunu, le protestantisme libéral constitue ainsi la forme la plus
ambiguë, donc la plus pernicieuse, de l'apostasie et " la
résistance du protestantisme aux hérésies issues d'elle,
mais qui lui sont opposées, s'inscrit dans un combat entre la
pensée chrétienne et la mise en place dès la fin du
XVIIe siècle des rationalismes de masse du XVIIIe
siècle ".
Par ailleurs, la floraison sectaire de la Révolution anglaise et ses
prolongements aux Etats-Unis procèdent - selon lui - d'un calvinisme mal
entendu.
Quelle est, dans ces conditions, la part exacte du protestantisme dans le
développement économique, social et culturel des
différents pays occidentaux, par rapport à celle d'autres
facteurs ?
Il convient, pour tenter de répondre à cette difficile question,
de revenir tout d'abord sur le rôle du facteur confessionnel et sur ses
relations avec d'autres attitudes mentales.
En premier lieu, même si le rigorisme et le dogmatisme des courants
majoritaires, calvinistes et luthériens, paraissent constituer, sous
certains aspects, un retour en arrière par rapport à l'humanisme
de la Renaissance, ils n'en représentent pas moins un progrès par
rapport au catholicisme, du strict point de vue de l'impact de l'éthique
religieuse sur l'activité économique.
De ce point de vue, la levée du tabou sur le prêt de l'argent, en
particulier, est incontestablement positive.
D'autre part, même si le protestantisme, essentiellement
théocentrique, ne se confond pas avec le rationalisme, il y a une part
de vérité dans le lien établi par Weber entre
rationalité et réforme. En effet, la rigueur logique de la
doctrine calviniste de la parole de Dieu, " splendide construction de
l'esprit " (Chaunu) contraste avec l'ésotérisme de la
scolastique décadente du haut Moyen Age.
L'émigration illustre l'influence conjointe de facteurs psychiques
autres que strictement confessionnels sur le développement
économique.
Plusieurs auteurs, cités par Alain Peyrefitte, soulignent ainsi le
rôle joué par les migrants dans le développement de
certains pays protestants : " Ni la Hollande, ni l'Ecosse, ni le
Palatinat
ne produisirent eux-mêmes leurs propres entrepreneurs " - note ainsi
Trevor Roper - qui apparaissaient donc comme " plus émigrés
que calvinistes ".
Le développement de l'Angleterre, note par ailleurs Peyrefitte, a
bénéficié du concours d'écossais
presbytériens.
Quant aux conséquences de l'émigration des Huguenots
français, elles seront étudiées plus loin dans ce chapitre.
Or, quelles que soient leur confession ou leurs origines, la condition des
immigrés leur confère un dynamisme particulier et les conduit
à donner le meilleur d'eux-mêmes dans leurs activités (les
catholiques venant s'installer à Amsterdam depuis la Flandre du Sud, ou
ayant rejoint plus tard les Etats-Unis, n'échappent pas à cette
règle, même s'il est vrai qu'elle concerne, pour des raisons
historiques, en très grande majorité des protestants).
Pour Emile G. Léonard, éminent historien du protestantisme, la
réforme est d'abord invention, novation, rupture avec le passé.
Elle s'accomplit pleinement dans le non-conformisme des dernières
années du XVIe siècle et du XVIIe
siècle. N'était-elle pas, dans ces conditions, en quelque sorte
prédisposée à rencontrer l'adhésion de ce que
l'Europe pouvait compter d'individus inventifs et entreprenants ?
De fait, selon une étude britannique citée par Alain Peyrefitte,
les protestants " non-conformistes " (presbytériens ou
dissidents) auraient fourni plus de 46 % des innovateurs industriels
d'Angleterre alors qu'ils ne représentaient que 7 % de sa population.
Sans doute des facteurs variés, non exclusivement confessionnels, se
conjuguent-ils pour expliquer les différentes mentalités des
divers peuples européens : dynamisme, tolérance, esprit
commerçant des Hollandais, pragmatisme et opiniâtreté des
Anglais, application sérieuse au travail des Allemands, etc.
Sans doute aussi les mentalités subissent-elles l'influence de
données géographiques ou sont-elles marquées par des
événements historiques particuliers.
Il en résulte une série d'interactions qui contribuent à
expliquer également la divergence entre pays du Nord et du Sud de
l'Europe.
Ces autres déterminants possibles sont mentionnés, de
façon très objective, par Alain Peyrefitte, dans son ouvrage
précité, même s'il estime personnellement que " le
ressort du développement réside en définitive dans la
confiance accordée à l'initiative personnelle, à la
liberté exploratrice et inventive (liées pour lui au
protestantisme...) ".
Sans cette confiance fondamentale, le développement né "
là et alors " aurait pu apparaître ailleurs et à un
autre moment, avant ou après.
Mais, reconnaît-il, " la catalyse s'est effectuée... par un
mélange indébrouillable des circonstances et des permanences, de
l'histoire et de l'anthropologie... sous l'effet de conjonctures où
l'événement a d'ailleurs sa vaste part ".
Permanences et anthropologie : Peyrefitte rappelle les principes de la fameuse
" théorie des climats " de Montesquieu, plus subtile et
nuancée que les présentations simplifiées qui en sont
parfois faites. Ainsi, l'invocation du " climat " a trait non
seulement
à l'environnement physique mais aussi à la logique interne de
chaque type d'organisation humaine. Selon les sociétés, les
mêmes causes n'ont pas toujours les mêmes effets. Plus une nation
est développée, plus les causes morales l'emportent sur les
causes physiques. Il n'y a donc de déterminisme climatologique que pour
ceux qui ne parviennent pas à acquérir l'autonomie morale
caractéristique du développement.
Sir William Temple, ambassadeur d'Angleterre à La Haye au
XVIIIe siècle, cité également par Peyrefitte,
fait appel à la notion intéressante de " désavantage
initial ", que l'on pourrait aussi appeler " contrainte
stimulante
", pour expliquer la réussite économique hollandaise (terres
rares et inondables, forte densité de population...). Le même type
d'argument pourrait être invoqué en ce qui concerne
l'insularité de l'Angleterre.
Cependant, ce qui semble, en l'occurrence, avoir joué en faveur de ce
pays, paraît, au contraire, en avoir désavantagé d'autres
comme l'Irlande ou la Corse, preuve que l'explication ne se suffit pas à
elle-même.
Pour Braudel, cité mais en même temps récusé par
Alain Peyrefitte, l'économique précède le social, qui
devance, à son tour, le mental.
Selon lui, le centre de gravité des activités européennes
s'est déplacé du Sud au Nord de l'Europe pour des raisons
économiques qui n'ont rien de psychique ou de confessionnel et ne
touchent pas à la nature du capitalisme.
" Tout capitalisme - écrit-il - est à la mesure, en
premier lieu, des économies qui lui sont sous-jacentes ".
Cependant, l'économique ne se comprend pour lui qu'en liaison avec les
autres " ensembles " (le politique, le culturel et le social)
avec
lesquels " il y a action, interaction ". Et Braudel de résumer
sa
pensée : " Le capitalisme est forcément une
réalité de l'ordre social ".
Braudel soutient ainsi la thèse selon laquelle " il y a des
conditions sociales à la poussée et à la réussite
du capitalisme. Celui-ci exige une certaine tranquillité de l'ordre
social, ainsi qu'une certaine neutralité, ou faiblesse, ou complaisance
de l'État. Et, en Occident même, il y a des degrés à
cette complaisance : c'est pour des raisons largement sociales et
incrustées dans son passé que la France a toujours
été un pays moins favorable au capitalisme que, disons,
l'Angleterre ".
Pour l'académicien, la thèse de Max Weber apparentant le
capitalisme originel au puritanisme, est " manifestement fausse ".
" Les pays du Nord - fait-il valoir - n'ont fait que prendre la
place
occupée longtemps et brillamment avant eux par les vieux centres
capitalistes de la Méditerranée. Ils n'ont rien inventé,
ni dans la technique, ni dans le maniement des affaires... "
" Ce qui est en jeu, chaque fois, c'est le déplacement du centre de
gravité de l'économie mondiale, pour des raisons
économiques, et qui ne touchent pas à la nature propre ou
secrète du capitalisme ".
" A la faveur de la montée nouvelle de l'Atlantique, il y a
élargissement de l'économie en général, des
échanges, du stock monétaire et, là encore, c'est le
progrès vif de l'économie de marché qui, fidèle au
rendez-vous d'Amsterdam, portera sur son dos les constructions
amplifiées du capitalisme ".
Peyrefitte reproche à Braudel de faire trop de géographie et trop
peu d'histoire, et surtout une histoire sans acteurs.
Pourtant ce dernier fait appel à des circonstances d'ordre
événementiel pour expliquer le triomphe des Nordiques qui, selon
lui " n'aurait pas tenu à une meilleure conception des affaires ni au
jeu naturel de la concurrence industrielle, ni au fait de leur passage à
la Réforme ".
Ils n'auraient pas, selon lui, construit leur première fortune
grâce aux compagnies des Indes et à l'exploration des
océans, mais à partir d'un véritable pillage de la
Méditerranée dont ils auraient copié les meilleurs
produits et qu'ils auraient inondé de marchandises à bas prix. En
d'autres termes, " Leur politique a été simplement de prendre
la place des anciens gagnants, la violence étant de la partie ".
Ces hasards de la guerre, Chaunu leur accorde, de son côté, une
certaine importance, en rappelant par exemple les troubles de l'époque
des origines du luthéranisme (révolte des chevaliers et des
paysans), puis l'écrasement militaire de ses adeptes par la Maison de
Habsbourg, de 1620 à 1630, avant le redressement final et
inespéré de l'Allemagne protestante dont les
intérêts triomphèrent en 1648 aux traités de
Westphalie.
Pierre Chaunu évoque aussi, par ailleurs, l'épisode qui a permis
de sauver de l'effondrement les Pays-Bas en 1629 (à savoir
l'arrivée des 80 tonnes d'argent prises à la flotte de la
Nouvelle Espagne).
De sorte que, selon lui, il convient d'accréditer la thèse selon
laquelle " La géographie de la Réformation incorpore
aussi, à vue humaine, une large part d'accidentel ".
Car y introduire la dimension conjoncturelle, " c'est tout simplement
accepter l'histoire dans sa large complexité ".
Mais la notion de conjoncture ne doit pas demeurer exclusivement
économique : " elle est tout aussi bien dans une histoire globale, la
preuve tangible de l'action du psychisme sur le monde extérieur. La
conjoncture économique elle-même est, en fait, conjoncturelle dans
la mesure où elle est humaine... ".
*
* *
Devant une telle complexité et un tel
enchevêtrement de causes et des conséquences susceptibles
d'interférer, de se conjuguer ou de s'influencer, il convient, là
encore, de s'en tenir à des évidences fortes.
La corrélation la plus incontestable et la plus vigoureuse existant
entre la Réforme et le développement des sociétés a
trait, sans nul doute, à l'alphabétisation.
Le graphique ci-après, extrait de l'annexe consacrée à
" L'école en divergence " de l'ouvrage précité
d'Alain Peyrefitte, est d'une éloquence qui rend presque tout
commentaire superflu (3(*)).
Coller le
graphique
"alphabétisme..."
Les théologies protestantes sont des théologies
de la parole de Dieu dont l'interprétation repose à la fois sur
une inspiration historique et sur la voix intérieure divine qui
s'adresse à chaque fidèle en particulier. L'adhésion aux
religions réformées suppose par conséquent la lecture et
la compréhension individuelles des textes de la Bible.
Le succès de la Réforme doit beaucoup, on l'a vu, à
l'imprimerie. Celle-ci le lui a ensuite bien rendu.
L'une des contributions les plus manifestes des pays réformés
à un développement économique de plus en plus fondé
sur la diffusion du savoir réside ainsi dans l'effort
d'alphabétisation.
Dans leur " Histoire des médias de Diderot à Internet "
Frédéric Barbier et Catherine Bertho-Lavenir insistent sur le
rapport étroit et précis qui se noue dans les colonies anglaises
d'Amérique " entre la majorité de la population et le monde du
livre et de l'imprimerie ". En nouvelle Angleterre, où
l'enseignement est obligatoire, 95 % des habitants sont
alphabétisés à la fin du XVIIIe siècle.
Aux Etats-Unis - observent les mêmes auteurs - l'enseignement
bénéficie à la fois de la place
privilégiée qui lui est réservée dans
l'éthique du protestantisme (religion de 99 % de la population en
1774), de son rôle favorisant l'intégration et l'ascension sociale
des immigrés, et de l'inexistence des cloisonnements sociaux
européens (liés à l'aristocratie...).
Faut-il y voir les prémices de l'actuelle prédominance
américaine pour tout ce qui touche à la société de
l'information ?
La deuxième corrélation, signalée en début de cette
partie de chapitre, entre réforme et développement, est plus
difficile à expliquer.
Il y a certes un recoupement entre les zones où ont lieu respectivement
les échanges commerciaux (axe rhénan, villes de foire, grands
ports et centres commerciaux), la diffusion de l'imprimerie, l'adoption des
religions réformées et celles où seront ensuite
réalisées les meilleures performances économiques.
L'esprit mercantile, facteur primordial du développement est
antérieur à la réforme. Il s'est d'abord épanoui en
terre catholique (l'Italie du Nord), bénéficiant, semble-t-il,
d'une certaine tolérance de la part de l'Eglise, malgré la
fermeté de ses positions de principe sur les questions d'argent.
L'autonomie intellectuelle et les idées libérales, sur lesquelles
Peyrefitte insiste à juste titre ne sont-elles pas surtout issues de
l'humanisme et de la Renaissance, qui précèdent, eux-aussi,
l'apparition du protestantisme, (même si certains amalgames, dont Chaunu
souligne l'hétérodoxie, se sont ensuite produits) ?
N'était-il pas assez logique, dès lors, comme le fait observer
Braudel, que la Méditerranée ne soit plus qu'un espace
secondaire, du fait des Grandes Découvertes et de l'essor des
échanges transatlantiques ?
A la vérité, il semble y avoir eu ce qu'Alain Peyrefitte appelle
des " affinités électives " entre le protestantisme et le
développement économique, soit une prédisposition des
personnes les plus entreprenantes et habitant les zones les plus
commerçantes à adopter la religion réformée. Le
facteur confessionnel cependant, interfère, se conjugue, interagit avec
d'autres facteurs, d'ordre géographique, historique ou psychique. De
plus, il y a, par ailleurs, des exceptions.
La contre-réforme, enfin, peut contribuer à expliquer en
même temps que les considérations avancées par Braudel, le
déclin relatif de l'Europe du Sud en général, de la
Méditerranée et de l'Italie du Nord en particulier.
Toutes ces considérations ne font que confirmer l'importance du
rôle des hommes et de leur mentalité -qui l'emportent en
définitive sur les déterminismes (ou, du moins, les
infléchissent) dans le développement des sociétés.
D) LE RAIDISSEMENT DE LA CONTRE-RÉFORME
L'influence confessionnelle sur le développement social
est - on l'a vu - particulièrement difficile à isoler de celle
d'autres déterminants et à mettre en évidence.
Il en va ainsi pour l'impact inhibiteur de la contre-réforme sur les
pays catholique du Sud comme pour ce qui concerne les effets stimulants du
protestantisme sur les pays du Nord.
Toutefois, la relative unité doctrinale du catholicisme, qui contraste
avec la diversité des églises et des sectes protestantes, rend la
tâche peut-être un peu moins difficile dans l'appréciation
de la situation des pays du Sud.
Se considérant comme dépositaire exclusive du message
évangélique, gardienne de son orthodoxie et de son
intégrité, responsable de sa transmission, dans la
fidélité à la tradition de l'enseignement des pères
de l'Eglise, et garante de l'unité des chrétiens, l'institution
catholique sort très ébranlée des guerres de Religion.
" Jusque là -observent Febvre et Martin- l'Eglise avait
connu bien d'autres hérésies et en avait -en occident du moins-
toujours triomphé ".
L'imprimerie -on l'a vu- a sans doute contribué à ce qu'il en
aille autrement du protestantisme.
Il va s'en suivre un raidissement que traduisent les conclusions du Concile de
Trente, en 1563.
" Le catholicisme d'après Luther et Calvin n'est pas le même
qu'avant " - souligne Alain Peyrefitte - qui estime par ailleurs que
" rien ne destinait l'Eglise catholique au durcissement de la
contre-réforme ".
En mettant Erasme à l'index, après avoir failli le nommer
cardinal, l'Eglise a fait manquer de peu à la chrétienté
occidentale l'occasion d'une émancipation en douceur et d'un passage,
librement choisi, à la modernité intellectuelle.
Il faudra attendre le vingtième siècle, et l'encyclique
quadragesimoanno de 1931, pour que soient progressivement levées
des inhibitions pluriséculaires ayant trait notamment à l'argent,
aux oeuvres et à l'initiative individuelle.
Avant la réforme, le tabou catholique de principe sur le prêt
d'argent s'était accompagné de tolérances ponctuelles et
n'avait pas empêché, par exemple, le développement en
Italie du Nord, des techniques bancaires, ni la prospérité,
fondée sur le commerce, de Venise.
Certes, des conceptions quelque peu archaïques de la vie économique
prévalaient encore souvent à l'époque, les
activités concernées étant considérées comme
un jeu à somme nulle, et l'argent, non comme un outil, mais comme un
bien consommable stérile, tout cela sans que soit perçu le
rôle fondamental du crédit.
Mais, comme le souligne très justement Alain Peyrefitte, " la
doctrine de l'Eglise en matière de commerce n'a inhibé que ceux
dont la mentalité économique était vulnérable ".
En effet, l'ingéniosité des acteurs de la vie économique
leur servait à contourner la lettre des préceptes de l'Eglise.
Et, de toute façon, Saint-Thomas, dans ses écrits, s'était
toujours placé dans un univers où la liberté du commerce
demeurait la règle. Il admettait le prêt sur gage, l'usufruit...
Saint-Antonin, quant à lui, reconnaîtra plus tard le principe du
paiement d'un intérêt raisonnable (l'usure demeurant
condamnée) en compensation du gain que l'investissement de la somme
prêtée aurait pu procurer. Ainsi, dès le XIVe
siècle, la scolastique s'était ingéniée à
rendre possible le prêt à intérêt.
Mais les guerres de religion vont entraîner un durcissement de la
prohibition de l'usure qui culmine, en France, avec l'ordonnance de Blois
(1579), mettant fin à la distinction médiévale entre
usures excessives et modérées. Confirmées en 1629,
certaines dispositions de ce texte qui s'appliquait même aux
intérêts de retard, demeureront en vigueur jusqu'en 1789.
La question, à la vérité, ne se situe pas au centre des
débats du Concile de Trente qui vont porter plutôt sur le
caractère des oeuvres et le renforcement de l'autorité
hiérarchique ecclésiastique. Mais l'inhibition susceptible d'en
résulter est de nature à affecter l'esprit d'initiative
individuelle, en général plus que les conditions précises
d'exercice des activités temporelles. Il s'agit donc d'effets psychiques
indirects. S'il ne faut en exagérer la portée, la rigueur des
positions doctrinales de l'Eglise se conciliant avec la miséricorde
manifestée aux fidèles dans les confessionnaux (4(*)), il
convient, de ne pas non plus la sous-estimer.
La théologie protestante, selon Chaunu, " a regard sur la
totalité de la pensée et de la connaissance " et Calvin a mis
en place, aux dires du même auteur, " une lourde carcasse
ecclésiastique " pour défendre l'orthodoxie telle qu'il la
concevait. Mais la Réforme distingue plus clairement le temporel du
spirituel, fait moins appel à la soumission hiérarchique des
fidèles et des clercs et leur laisse par conséquent une
liberté d'interprétation plus grande de la parole de Dieu qui
favorise ainsi l'autonomie intellectuelle. " Les protestants -
résume Peyrefitte - veulent une puissance ecclésiastique
bornée à l'Ecriture et par elle ".
L'Eglise catholique, pour sa part, a toujours considéré qu'il
relevait de sa mission de porter un jugement sur les activités
terrestres dans la mesure où le salut des âmes et le
témoignage du message évangélique étaient
concernés. De là à revendiquer un droit à diriger
spirituellement la société dans son ensemble, il n'y a qu'un pas
qu'Alain Peyrefitte estime avoir été franchi par Rome, dans sa
longue condamnation de la modernité économique.
Pour en revenir au Concile de Trente, il consacre, selon Peyrefitte :
- le monopole ecclésiastique sur l'interprétation de
l'écriture et la parole de Dieu ;
- la soumission, qui l'accompagne, à une hiérarchie intangible,
instituée par Dieu et dont le rejet entraîne l'anathème ;
- la justification, enfin, d'une inquiétude du salut, recherché
à travers les " oeuvres ".
Il en résulte, selon l'auteur de la Société de
confiance, une spiritualité marquée par la défiance de
soi.
L'espoir d'une récompense par les oeuvres paralyse - d'après lui
- l'activité économique, la sphère des activités
humaines devant, pour que son exercice soit le plus efficace possible,
être abandonnée à ses propres lois.
Et de fait, la piété catholique qui repose sur
l'inquiétude du salut, s'oppose à la confiance protestante, comme
la valeur " méritoire " des oeuvres des premiers au
caractère " probatoire " de celles des seconds.
Pourtant, la confiance en Dieu jouait pourtant un rôle important dans la
doctrine de Saint-Thomas, faisant dire à Peyrefitte qu'" il
fallait la sacrifier à la soumission, à l'époque de
Trente ". Ce qui n'enlève rien, par ailleurs, aux résultats
positifs de ce concile sur le plan religieux (redressement des abus à
l'origine du mouvement protestant, regain de foi, progrès de
l'instruction religieuse et des oeuvres charitables...)
Tout cela nous engage à nous poser une série de questions : quels
ont été les effets de la contre-réforme sur le
développement de l'Europe catholique du Sud ? Ont-ils été
uniquement négatifs et symétriques de ceux, positifs, de la
Réforme ?
Là encore, la réponse ne peut être que nuancée et
circonspecte.
Cependant, il convient de prendre en considération des facteurs autres
que religieux, qui font dès lors apparaître des exceptions amenant
à conclure que les conséquences de la réaction catholique
n'ont pas toutes été nécessairement néfastes.
Influence de facteurs non confessionnels tout d'abord : " Il ne s'agit
en
aucun cas - écrit Alain Peyrefitte - de faire grief à Rome
des résistances au progrès ou des retards de développement
qu'ont connus les nations latines : elles ne peuvent s'en prendre qu'à
elles-mêmes ".
Certains épisodes déplorables (l'Inquisition espagnole ou la
révocation de l'Edit de Nantes) peuvent inspirer le même type de
réflexion. Ils se sont produits davantage " parce que l'esprit public
l'exigeait ", comme le note Alain Peyrefitte à propos de la
situation ibérique- qu'à l'initiative de l'Eglise. Pierre Chaunu
s'étonne même, quant à lui, de la date " anormalement
tardive " de la révocation de l'Edit de Nantes, due à la
reconnaissance gardée par Louis XIV " au milieu d'un corps social
déchaîné ", envers la communauté protestante, en
raison de son loyalisme à l'époque de la Fronde.
" La flétrissure, d'autre part, du prêt à
intérêt n'est pas née de l'autorité des
théologiens rigides, ils n'ont que contribué à
étendre cette opinion largement répandue ".
D'où, là encore, une série de questions :
- Certains traits de la mentalité espagnole soulignés par Alain
Peyrefitte (sens de l'honneur exacerbé, arrogance, mépris des
activités manuelles et marchandes, oisiveté des élites...)
proviennent-ils de l'héritage catholique ou de celui du passé
particulier de l'Espagne, de son caractère méditerranéen,
de ses contacts avec le monde arabe ?
- Les pays méditerranéens, jadis occupés par les romains
et ensuite envahis par les barbares, n'ont-ils pas gardé la nostalgie
d'un Etat fort ?
- Le caractère hiérarchique et organisé de l'église
lui vient-il d'un goût inné pour la bureaucratie (l'esprit
bureaucratique provenant - selon Marx - d'un esprit foncièrement
jésuitique et théologique) ou du souci de préserver son
unité et du modèle de l'empire romain (les diocèses
correspondant, par exemple, à d'anciennes circonscriptions
administratives latines) ?
- La France, fille aînée de l'église, selon l'expression
qui avait cours, a-t-elle hérité de Rome le colbertisme et la
maniaquerie réglementaire qui la caractérise ou bien faut-il en
chercher la cause en partie ailleurs ?
- D'un point de vue historique et géographique, notre pays
présente plus d'une singularité : à la fois continental et
marin atlantique et méditerranéen, aux confins du Sud et du Nord,
ethniquement et culturellement varié, doit-il à sa
diversité la précocité de son unité nationale et
son caractère centralisé ? L'avance de sa cohésion
explique-t-elle celle, jusqu'au XVIIIe siècle, de sa
démographie, par rapport aux autres pays européens ?
Face à ces différentes questions, on s'en tiendra donc à
quelques éléments incontestables : l'Etatisme français,
peu propice au capitalisme, comme le souligne Braudel, est, en
vérité, une tradition nationale séculaire qui n'est pas
imputable, loin s'en faut, au seul catholicisme. Comment expliquer, sinon, le
contre exemple de la soeur latine italienne ?
Comme en ce qui concerne l'influence de la Réforme, on retrouve donc,
s'agissant de mesurer celle du mouvement opposé, la
nécessité de prendre en compte une multitude d'autres
facteurs.
- Ainsi, on l'a vu, le déplacement du Sud vers le Nord de l'Europe, du
centre de gravité économique ne s'explique pas pour Braudel, par
des raisons religieuses.
Les efforts présumés inhibiteurs de la contre-réforme ont
relativement épargné Venise et n'ont pas empêché
vers 1550-1560, pendant le Concile de Trente, un intermède
génois, noté par Braudel, aboutissant à une
redistribution, au détriment d'Anvers, du trafic du métal blanc
originaire des colonies espagnoles d'Amérique.
Le clivage Nord-Sud rencontre par ailleurs certaines exceptions, notamment dans
les " frontières de catholicité " comme les Alpes
germaniques et l'Est de la France, où les taux d'alphabétisation
sont plus élevés (du fait d'une émulation avec les
populations protestantes ou bien d'une cohabitation dans des espaces dynamiques
de communication ?) on ne tranchera pas.
Les catholiques, d'origine méridionale, forment la partie la plus riche
de la population d'Amsterdam au début du XVIIe siècle,
note par ailleurs Trevor-Roper, et ils sont par ailleurs les inspirateurs de
l'organisation du système bancaire puis de la bourse du grand port
hollandais.
Encore une fois, le cas de la France est particulier : au
XVIIIe siècle, c'est un pays relativement
prospère (qui l'aurait sans doute été davantage encore
sans l'émigration des Huguenots), démographiquement
avancé, qui tend à rattraper son retard industriel par rapport
à l'Angleterre, mais qui se laisse finalement distancer par elle sur le
plan technique, (bien que demeurant relativement évolué, à
cet égard, par rapport aux autres pays d'Europe continentale).
S'agissant de l'alphabétisation, et pour s'en tenir au critère du
pourcentage des mariés pouvant signer les registres de leur nom, on peut
rappeler que la France avait presque rejoint l'Angleterre à la fin du
XVIIIe siècle.
La contre-réforme n'a-t-elle eu que des effets négatifs ? On peut
objecter le fait que le progrès de l'instruction religieuse chez les
populations catholiques, dont témoignent les efforts des jésuites
et le renouveau de l'édition catholique à partir de 1570, n'a
peut-être bénéficié qu'à une élite. Il
n'en a pas moins été réel, contribuant à relever le
niveau général d'éducation dans les Etats
considérés.
Autre argument : le développement de l'action des institutions
charitables n'a-t-il pas évité l'aggravation de certaines crises
économiques, structurelles ou conjoncturelles, aux effets
déjà trop cruels ?
Keynes, enfin, estime que la prohibition de l'usure a pu contribuer au maintien
de niveaux de taux d'intérêt suffisamment faibles pour inciter
à investir.
Aussi préjudiciable qu'il ait pu être au développement de
l'économie, le mépris de l'argent a souvent constitué au
départ, la contrepartie de valeurs respectables
(générosité, esprit de sacrifice, sens de la
solidarité).
De même, on peut expliquer ce que Peyrefitte appelle
" l'obsession de la dérogeance " par le souci des
aristocrates de ne pas ajouter à leurs privilèges
(justifiés par " l'impôt du sang " ou l'achat de charges)
l'exercice de fonctions rémunérées au détriment de
personnes n'ayant pas droit aux mêmes faveurs.
Leur appréciation de la belle ouvrage et leur mode de vie souvent
campagnard à l'exception, de la noblesse de cour qui se constitue
à partir du règne de Louis XIV rendaient par ailleurs peu
probable un quelconque mépris de leur part pour les métiers
liés à l'artisanat ou à la terre.
Il n'en demeure pas moins regrettable que ce système de valeurs,
concevable à l'origine, soit resté figé alors qu'il
devenait archaïque et que l'exemplarité des élites jouant un
rôle capital, l'humanisme marchand n'ait pas
pénétré, comme en Angleterre, à quelques exceptions
près, l'esprit de l'honnête homme français.
*
* *
Au décollage des pays protestants correspond donc,
indéniablement, un déclin, une stagnation, en tout cas un moindre
développement des pays catholiques. A cela, de multiples raisons
s'offrent à l'analyse parmi lesquelles le facteur religieux, qui
intervient, certes, mais dans une mesure pour le moins difficile à
évaluer.
Des différences surgissent dans chaque camp avec, en ce qui concerne les
pays de la Réforme, un retard relatif de l'Allemagne continentale par
rapport aux puissances maritimes et coloniales que sont les Pays-Bas et
l'Angleterre.
Du côté catholique, l'Espagne subit le recul le plus marqué
et la France apparaît comme le pays le plus avancé.
Ces écarts montrent à l'envi qu'il n'y a pas de
déterminisme absolu d'ordre confessionnel en matière
économique.
Mais concernant notre pays, ses problèmes de développement
semblent à l'évidence liés, à un rôle
excessif de l'État et des corporations dans l'économie.
L'origine en est peut-être indirectement religieuse, et c'est à
bon droit qu'on évoque une intériorisation de certains
préceptes de l'église catholique. Mais on ne saurait soutenir
qu'elle résulte d'une influence directe et transitive des encycliques
pontificales ou des conclusions du Concile de Trente.
Mais peut-être le colbertisme et le corporatisme constituent-ils le moyen
de pallier une certaine carence d'initiative privée, en partie imputable
au catholicisme ? Ils ne font en tout cas qu'entretenir cette déficience
sans y remédier et pour des résultats, somme toute, peu probants.
Sur ce point, bien entendu, les avis divergent.
Trevor-Roper ne voit rien qui tienne à la confession dans les
" restrictions corporatives ". En revanche, Alain
Peyrefitte pense
que " les habitudes et les talents de la bureaucratie civile (dans
les
pays catholiques) trouvent leur origine dans une imitation de la
bureaucratie cléricale " (y compris en ce qui concerne les
corporations liées aux structures des confréries). Ce
mimétisme inclut, selon lui " une attitude peu propice au milieu
commercial " et, plus généralement, un
désintérêt de la vie économique.
Quoi qu'il en soit, Alain Peyrefitte a une nouvelle fois raison d'insister sur
l'importance primordiale des facteurs humains dans le développement
économique et sur la persistance, parfois inconsciente, dans ce domaine,
d'idées et de comportements hérités du passé.
Peut-être subissons-nous encore aujourd'hui les conséquences
d'erreurs passées, telles que la révocation de l'Edit de Nantes
en 1685, manifestation d'intolérance et de rejet qui conduisit à
l'exode des Huguenots ?
E) LA FUITE DES HUGUENOTS
Pour Trevor-Roper, on l'a vu, l'esprit d'entreprise est
davantage lié à la propension à émigrer qu'à
la religion calviniste.
A condition que la société d'accueil soit ouverte,
tolérante et stimulante - note Alain Peyrefitte - " La migration
crée une dynamique de rupture ; elle libère ".
Car, " Par elle-même la situation du migrant le contraint à
déployer son pouvoir d'adaptation, à valoriser ses talents, ses
ressources mentales, son courage... Le migrant est un entrepreneur
obligé, un innovateur qui doit justifier sa nouvelle place au soleil
".
Cependant, pour le pays d'accueil, l'essentiel réside dans la composante
qualitative de l'émigration. L'émigrant qualifié est ainsi
" un vecteur de développement technique ", et cela
d'autant
plus que son effort d'intégration renforce son aptitude à
propager ses connaissances.
" Au total parce que l'émigration est une innovation
géographique et que l'innovation est une émigration mentale, les
migrations qui, à partir des guerres de religion, ont parcouru l'Europe
du XVIe siècle au XVIIIe siècle ont fourni
un appoint décisif au renouvellement des pays d'accueil ".
En outre, l'émigration, qui, historiquement concernait presque quasi
exclusivement des protestants, a permis aux calvinistes de s'affranchir de ce
que les dogmes de leur religion pouvaient avoir, eux aussi, d'inhibiteur.
" Retrempé dans l'émigration - observe Peyrefitte - le
calvinisme n'est plus une société close. Par gré ou par
force, il devient individualiste, plus porteur encore d'innovation,
d'adaptation, d'effort, que le protestantisme dont il est issu ".
A l'enrichissement, dans certaines conditions, du pays d'accueil des
émigrés, ne devrait-il pas logiquement correspondre un
appauvrissement de leur pays d'origine ?
C'est la question que suscite l'examen du cas des Huguenots français.
Malgré son apparente simplicité, elle réussit pourtant
à diviser, elle aussi, les historiens.
Warren C. Scovielle, le premier, a ainsi réfuté la thèse
fort répandue selon laquelle la fuite des Huguenots aurait porté
un coup fatal au développement économique français.
D'autres lui ont emboîté le pas pour dénoncer ce qu'ils
estimaient " n'être finalement qu'un mythe aussi persistant qu'ancien
".
A cet égard, Pierre Chaunu développe même un point de vue
paradoxal en estimant que le protestantisme français a été
sauvé in extremis par la révocation de l'Edit de Nantes.
" On peut se demander, en effet, - écrit-il - ce qui en aurait
subsisté si la politique d'étouffement des années
1679-1682 avait été poursuivie méthodiquement ".
Ces objections inspirent à Alain Peyrefitte une certaine prudence : il
se fonde sur l'évidence selon laquelle " vu de la France, le dommage
de la Révocation n'est pas énorme, mais vu de l'étranger,
l'apport du Refuge est immense ".
En somme, si " la France n'a sans doute pas perdu autant que ses
voisins ont
gagné ", il n'en demeure pas moins que la politique de Louis XIV a
abouti à mettre le dynamisme huguenot au service de l'étranger.
L'impact de la Révocation est d'autant plus difficile à mesurer
avec précision que l'événement n'inaugure pas les
persécutions qui suivent (reprises par Richelieu en 1624 et
accentuées sous Louis XIV de 1679 à 1682) et que d'autre part, il
est précédé et suivi de diverses crises conjoncturelles
(famines, disettes, hivers rigoureux ; crise, plus longue, des années
1680-1690).
Succédant donc à cinquante années de brimade, la
Révocation témoigne -selon Peyrefitte- du triomphe dans notre
pays d'un esprit d'intolérance, synonyme de fermeture à
l'innovation et de refus de la compétition. De sorte qu'" il n'y
aurait pas, entre la Révocation et le déclin économique et
social de 1680-1690, une relations immédiate de cause à effet,
mais une relation différée, de crise durable à
symptôme soudain ".
L'exil est interdit aux protestants, sanctionné (par l'annulation des
ventes des biens des émigrants) et sa dénonciation
récompensée.
Bien qu'il s'agisse donc d'un acte de rébellion, 12 % environ des
réformés français prendront le chemin de l'exode. Il ne
s'agit certes que d'une faible partie (moins de 1 %) de la population du
royaume mais cette fraction s'avère nettement plus importante parmi ses
élites.
Les effets du refuge vus de France sont inégaux : le trafic du port de
La Rochelle est évidemment touché ainsi que certains secteurs
manufacturiers (beaucoup de libraires et d'imprimeurs protestants
français avaient déjà pris, au XVIe
siècle, le chemin de la Suisse ou de la Hollande) ; à son tour,
la papeterie est affectée, l'imprimerie française étant
soumise à un régime corporatiste de numerus clausus ; la
chapellerie souffre aussi.
Mais c'est surtout à l'aune du succès des Huguenots à
l'étranger que la perte représentée par leur départ
pour la France peut être estimée. Ainsi, ils contribuent au
développement de la soierie, des toiles de lin, de la tapisserie, du
papier et de l'horlogerie en Grande-Bretagne et en Irlande et jouent - selon
François Crouzet - un rôle décisif dans la
révolution financière anglaise en participant notamment, à
la naissance de la Banque d'Angleterre.
A Francfort, ils sont fortement représentés dans les secteurs
avancés (industrie textile, médecine). Ils auraient, selon un
témoin de l'époque, cité par Rudolf von Thadden,
hâté d'un demi siècle les progrès économiques
de la Prusse. A tout le moins, ils ont contribué à reconstruire
l'économie des Allemagnes, ruinée par la guerre de trente ans.
Bon nombre se sont réfugiés en Hollande où ils ont
facilement trouvé leur place.
On les retrouve jusqu'en Amérique où ils fondent notamment, New
Rochelle, près de New York.
Ainsi donc la France, incapable de peupler et de développer ses propres
colonies, s'est privée, au profit de l'étranger, d'une partie
appréciable des éléments les plus dynamiques de sa
population, et cela par son manque d'ouverture d'esprit.
F) DE FÂCHEUSES RÉMINISCENCES
Autant l'admettre : l'influence, plus ou moins consciente,
d'idées ou d'attitudes passées continue à peser sur nos
comportements.
C'est ce qu'Alain Peyrefitte appelle la " rémanence de la divergence
".
Pour preuve, la répartition géographique actuelle du
développement continue à reproduire la carte religieuse du
XVIe siècle et la fracture entre l'Europe de la
Réforme et de la contre-réforme à diviser les
sociétés de notre continent.
Et toujours, selon Peyrefitte, les différences entre l'Europe et
l'Amérique y trouvent, en grande partie, leur origine. Soulignant ainsi
" l'extraordinaire rémanence de la distorsion religieuse, il constate
que la géographie du développement correspond à une
géographie des comportements fondés sur la confiance,
libérée dans certaines contrées par la Réforme,
inhibée dans d'autres par la Contre-Réforme ".
Il est vrai que l'Eglise catholique, qui " vit à l'échelle des
millénaires " a mis plusieurs siècles à
reconnaître une valeur positive à la modernité ainsi qu'aux
principes de l'économie de marché. " Il lui fallait -
écrit-il - du temps pour séparer le bon grain et la
liberté créatrice de l'ivraie de la liberté corruptrice
".
Même l'encyclique " sociale " Rerum novarum persistait à
condamner (en 1891!) l'innovation, jugée responsable des maux qui
accablaient les ouvriers, et prêchait au contraire la résignation,
recommandant à l'homme de prendre en patience sa condition, dans
l'attente que son travail trouve dans l'au-delà son ultime signification.
Mais quelle était la portée réelle des positions de
l'Église dans une société de plus en plus
sécularisée, sinon déchristianisée, où
l'Église allait perdre progressivement l'essentiel de ses pouvoirs
temporels ?
Quelle influence pouvait encore exercer l'Église dans une France de
tradition gallicane, soumise aux lois de séparation de l'Église
et de l'Etat ?
Une chose est sûre : le centralisme, le dirigisme et le corporatisme ont
la vie dure dans notre pays, témoignant de l'imprégnation
persistante des mentalités par des conceptions économiques
archaïques.
La querelle des 35 heures, dans laquelle certains considèrent le travail
comme un gâteau à partager plus que comme le résultat d'une
dynamique de créations d'emplois, en est une illustration. En France,
plus qu'ailleurs, les élites, qui ont le culte de la hiérarchie,
demeurent attirées par la fonction publique ou par l'industrie
étatique.
Bien que quatrième exportateur mondial, notre pays éprouve des
difficultés à conquérir de nouveaux marchés et
à commercialiser de nouveaux produits. Dans l'économie et la
recherche, le poids du secteur public, demeure plus important chez nous que
chez nos concurrents.
Si on ne peut y voir qu'une influence très indirecte et très
ancienne de l'Eglise, cela témoigne, en tout cas, de la persistance d'un
" mal français " dont les racines plongent fort avant dans
notre
histoire.
Alain Peyrefitte les a magistralement analysés dans son ouvrage,
montrant que les problèmes avaient pourtant souvent été
perçus, à travers les différentes époques par nos
dirigeants ou leurs contemporains, mais sans qu'ils puissent pour autant
infléchir le cours des choses de façon suffisamment
significatives.
1. Concernant le commerce
Louis XI essaie ainsi, sans succès, de court-circuiter
l'axe Savoie-Genève-Bourgogne-Pays-Bas. Il préconise la
suppression des péages ou octrois intérieurs, tente d'autoriser
les aristocrates et les gens d'église à faire du commerce et
affranchit de nombreuses villes. Il tente enfin, comme vont le faire plus tard
les Britanniques avec le Navigation Act, d'assurer à la flotte marchande
française un monopole de desserte du territoire national.
Richelieu suggère qu'il faut " donner prix au trafic et rang au
marchand ".
Colbert, lui-même, ne reconnaissait-il pas que " la liberté est
l'âme du commerce " et que " tout ce qui tend à restreindre
la liberté et le nombre des marchands ne vaut rien ". ?
Mais l'État demeure omniprésent, y compris dans les tentatives de
promotion des activités concernées.
La campagne française des Indes créée par Colbert en 1663
n'est, selon Peyrefitte, qu'un " ersatz étatique des compagnies de
négociants de type anglais et hollandais ". Quant à la
nouvelle France, après que la liberté générale du
commerce y fut supprimée en 1672, il ne lui reste que deux
activités essentielles - selon son gouverneur de l'époque - :
" la conversion des âmes et la chasse des castors ".
" Dans sa finalité, le mercantilisme français est ordonné
à l'État même si les moyens qu'il prescrit sont propres
à développer l'industrie et le commerce ".
En Angleterre et en Hollande, en revanche, l'État garantit le commerce
mais ne le gère ni ne le gêne. Et Peyrefitte de conclure :
" Le commerce y est l'affaire des commerçants ".
2. Concernant l'industrie
" L'Angleterre s'était débarrassée du
système corporatif. Colbert veut, au contraire, débarrasser la
France de tout ce qui n'est pas incorporé au système des jurandes
".
C'est ainsi dans le domaine manufacturier que l'obsession réglementaire
française s'oppose le plus nettement à la libéralisation
progressive britannique.
L'instruction pour la teinture des laines ne comprend pas moins de 317
articles. Quant aux 150 règlements, des soieries à la
quincaillerie, tous aussi détaillés, ils constituent ensemble une
véritable encyclopédie des arts et métiers.
Certes, l'Etat veut ainsi garantir le bien, mais ce perfectionnisme dirigiste
" fige, selon Peyrefitte, les forces vives de l'innovation dans
un
carcan étatique ".
Selon des considérations, anonymes, sur le commerce, publiées en
1758 et citées par Alain Peyrefitte : " le vice caché, le mal
intérieur à l'administration et à la législation
économique, ce sont les monopoles, qu'ils soient détenus par les
compagnies, les maîtrises ou les jurandes ".
" Laissez-les faire, voilà le grand, l'unique principe " disait
Turgot, qui tentera, vainement, d'abroger le corporatisme.
Depuis la divergence qui a suivi la Réforme, bien des pays catholiques,
comme la France (dont le PIB dépasse désormais celui de la
Grande-Bretagne), l'Italie du Nord ou l'Espagne, (depuis son entrée dans
le marché commun) ont effectué un certain rattrapage
(malgré l'Eglise ou à cause de son aggiornamento ?).
Mais si l'on regarde l'évolution récente de la croissance et du
taux de chômage britanniques (ou hollandais), n'a-t-on pas l'impression
que l'histoire se répète ?
N'en va-t-il pas de même pour l'entrée dans la
société de l'information comme on se le demandera plus loin ?
Qui pourrait affirmer avec certitude que le principe de Turgot cité plus
haut (" laissez-les faire... ") n'est plus d'actualité ou que
notre pays est débarrassé à jamais du dirigisme, du
corporatisme, de la peur de la libre-concurrence ?
Que l'origine en soit ou non religieuse, la persistance, dans les esprits, de
conceptions économiques archaïques traduit, encore une fois,
l'importance du rôle des facteurs psychiques dans le développement.
G) POURQUOI TANT INSISTER SUR LE PASSE ?
Parce que le passé a de l'avenir ; que ses
leçons demeurent actuelles, et singulièrement dans le domaine de
la société de l'information ; et, enfin, parce que notre histoire
continue à influencer notre présent, surtout à travers nos
mentalités.
Or, le psychisme est, en définitive, ce qui permet de transformer un
handicap en stimulation, de muer le fatalisme en volonté de relever
victorieusement des défis ; bref, de faire en sorte, pour reprendre un
mot de Montesquieu, que " les causes morales l'emportent sur les causes
physiques ".
L'exemple de l'imprimerie démontre à l'envi que le succès
d'un nouveau média suppose la rencontre simultanée d'une offre de
techniques et de contenus et d'une demande reposant sur l'éducation et
la volonté de communiquer.
L'esprit d'entreprise, dont la confiance constitue le ressort fondamental, est
ce qui permet cet ajustement.
L'exemple des pays réformés nous a prouvé, par ailleurs,
que la diffusion du savoir, par l'instruction, est un facteur important, lui
aussi, non seulement de la réussite des nouvelles techniques mais
surtout, plus généralement, du développement des
sociétés (or, comment n'en pas convenir, la croissance est, de
nos jours, ce qui nous importe le plus ?).
Enfin, pour qu'un media s'impose, il doit trouver un système de
valeurs qui lui corresponde.
Notre entrée dans la société d'information
nécessite que nous sachions nous inspirer des leçons du
passé ; que nous développions en nous-mêmes, comme à
la Renaissance ou dans les sociétés réformées, le
goût de la communication et de l'échange intellectuel, la
volonté d'instruire et la soif de savoir, et l'esprit d'entreprise,
enfin, qui permet aux techniques nouvelles de satisfaire ces besoins.
Il nous faut ainsi lever nos inhibitions mentales, héritées de
notre histoire, qu'elles soient directement ou non, en tout ou partie,
d'origine religieuse, pour nous adapter aux valeurs de cette nouvelle
société.
Ces valeurs sont fondées sur la confiance qui suppose la prise
d'initiatives innovantes ainsi qu'une ouverture d'esprit propice à
l'échange d'informations et au partage du savoir.
Or, la société française souffre à la fois,
paradoxalement de trop de centralisme et d'un excès de cloisonnements
(hiérarchiques notamment) qui tendent à paralyser les initiatives
et à freiner la communication.
A bien des égards et notamment, par la crainte que lui inspire les
effets des techniques nouvelles, la France apparaît encore comme une "
société bloquée ", (Michel Crozier) ou comme une "
société de défiance ", (Alain Peyrefitte).
Notre passé troublé (par les guerres, les invasions, les
révolutions de toutes sortes) et nos divisions, sociales et culturelles,
au moins autant que religieuses, en sont probablement la cause, en même
temps qu'un certain archaïsme de notre mentalité économique.
Notre entrée dans la société de l'information exige de
nous un effort initial, en un sens décisif pour surmonter ces blocages.
Mais, n'en doutons pas, elle peut en retour contribuer à
accélérer cette évolution, une fois que nous nous y serons
engagés.
CHAPITRE II
UNE SUITE DE RUPTURES ET DE CONTINUITES
Progressivité ou recommencement ?
De l'imprimerie à Internet, l'histoire des
médias peut être étudiée de deux façons qui
ne sont pas exclusives l'une de l'autre.
On peut, en effet, y voir :
- soit une succession d'inventions et de découvertes, qui semble
constituer une progression linéaire dont la vitesse tend à
s'accélérer ;
- soit une évolution plus cyclique, plus heurtée, marquée
par la résurgence et par la répétition de certains
phénomènes.
Cependant, autant le préciser d'emblée : même la
première approche, qui tend à prendre du recul historique pour
discerner les grandes tendances de long terme, laisse apparaître la
coexistence de ruptures et de continuités.
De son côté, la seconde approche, plus
événementielle, à tout le moins orientée vers
l'étude de périodes moins longues, met en évidence
des analogies entre différents faits, des constantes dans les
évolutions, mais qui ne correspondent pas, le plus souvent, à de
réels retours en arrière ou à la reproduction, à
l'identique, de cycles (comme il peut en exister, par exemple, en
économie).
I. LA PROGRESSION ACCELEREE DES TECHNIQUES D'INFORMATION ET
DE COMMUNICATION :
NOUVEAUTES ET CONTINUITE
Dans l'évolution des techniques d'information
et de communication, ce qui frappe tout d'abord, c'est son
extraordinaire accélération.
Les découvertes, qui se succèdent et qui débouchent sur
l'apparition de nouveaux médias, peuvent sembler constituer, à
première vue, autant de points de ruptures, caractéristiques d'un
mouvement heurté.
Mais, en réalité, il y a dans l'histoire des médias,
malgré la succession d'innovations qui lui l'émaille, une
continuité et une harmonie plus grandes que celles auxquelles on
pourrait à bon droit s'attendre.
A) UNE PROGRESSION ACCELEREE
Le tableau ci-après tente d'établir une
chronologie de l'apparition des principaux médias de masse ainsi que des
composants, des équipements, et des moyens de transmission et
d'enregistrement correspondants.
CHRONOLOGIE DE L'EVOLUTION
DES TECHNIQUES
D'INFORMATION
ET DE COMMUNICATION
L'interprétation de ce tableau nécessite
quelques observations préalables :
- les dates, tout d'abord, sont par définition approximatives et ne
correspondent, le plus souvent qu'aux premières expérimentations
probantes effectuées (et non pas à une exploitation
opérationnelle des inventions concernées) ;
- le classement des médias par rapport à l'écrit, d'une
part, et aux différentes catégories sensorielles d'autre part
(ouïe, vue...) ne correspond pas, ensuite, à un enchaînement
chronologique rigoureux. Ainsi, la télégraphie sans fil,
postérieure au téléphone, qui va donner naissance
à la radio, ne permet à ses débuts, que la
transmission de messages écrits. On passera, par la suite, et de
manière progressive, de la télégraphie à la
téléphonie (réservée d'abord à des
professionnels), puis à la radiodiffusion.
De même, le cinéma, qui peut être considéré,
non seulement comme le septième art, mais aussi comme un média,
précède la radiodiffusion sonore alors qu'il permet la
reproduction d'images animées. La xylographie avait d'ailleurs
devancé l'imprimerie, et la photographie, le télégraphe ;
mais il est difficile de comparer des moyens de reproduction à
des moyens de transmission qui, s'agissant de l'image,
n'apparaîtront qu'avec la télévision.
L'impression d'ensemble qui se dégage de l'examen des dates de ces
différentes découvertes est sans conteste celle d'une
accélération.
Il faut d'abord se placer à l'échelle des millénaires en
ce qui concerne le passage de l'écrit à l'imprimerie, puis
à celle des siècles en ce qui concerne la période
séparant l'invention de l'imprimerie de celle du
télégraphe.
Il faut ensuite se placer dans l'ordre des décennies pour mesurer le
temps qui sépare les grandes découvertes ultérieures : (40
ans environ entre le télégraphe et le téléphone,
puis 20 ans, à peu près, pour passer aux liaisons sans fil et de
la TSF à la radio, 15 ans de la radio à la
télévision, et 10, de la télévision à
l'ordinateur).
L'accélération concerne non seulement l'enchaînement des
inventions, mais aussi la vitesse de transmission des informations
correspondantes, puisque l'on quitte l'ère de la communication en
différé (de l'écrit, de l'image ou du son) pour
entrer dans celle de l'instantané.
L'informatique, enfin, et la généralisation du codage
numérique binaire accélèrent ces tendances,
jusque-là partielles et limitées aux regroupements et aux
combinaisons des différents médias.
Cependant, cette vue globale laisse toutefois persister des disparités
bien réelles.
Après le foisonnement de la fin du XIXe siècle, un
ralentissement semble s'opérer dans la première moitié du
XXe siècle, sans qu'il soit possible de dire s'il
procède des effets des conflits mondiaux ou des difficultés de
mise au point de certaines technologies nouvelles.
Par ailleurs, un certain décalage peut parfois se manifester entre
l'apparition d'un nouveau média et la mise à la disposition du
grand public des moyens d'enregistrement correspondants (les
magnétophones à cassette sont ainsi commercialisés 40 ans
après la radio, et les magnétoscopes 35 ans après la
télévision, peut-être autant en raison
d'appréhensions liées à la perception des droits d'auteurs
que pour des motifs d'ordre technique).
D'autre part, les périodes s'écoulant, entre une invention et son
exploitation à large échelle sont variables. Ainsi peut-on
opposer la mise en application presque immédiate du
télégraphe au développement plus lent des réseaux
téléphoniques faisant appel à des techniques plus
complexes (commutation...).
La TSF démarre en trombe (6 ans seulement séparent, en effet, la
première expérience de Marconi, à Bologne, de la
première liaison transatlantique) mais le passage à la
radiodiffusion se révèle plus lent, de nombreuses
difficultés techniques devant être résolues : la production
d'ondes entretenues, stables et propices aux modulations nécessite, tout
d'abord, des courants de haute fréquence. Puis l'électronique,
sobre en énergie, naît en 1904, de l'idée de Fleming
d'appliquer à la détection des ondes radio la découverte
d'Edison concernant l'émission d'électrons par les métaux
incandescents. Lee de Forest, deux ans plus tard, va ajouter à la
première lampe de radio de Fleming, ou " diode ", une troisième
électrode. Il en résulte une nouvelle lampe
révolutionnaire, ou " triode ", capable non seulement de détecter
des ondes, mais d'amplifier des courants (5(*)). De nouveaux
montages, facilitant, au niveau de l'émission comme à celui de la
réception, les oscillations électriques et modulations
recherchées, deviennent possibles.
De façon analogue, on n'obtiendra, par la suite, que de faibles
variations de courant entre l'émetteur et la base d'un transistor
entraînent de fortes variations du courant entre l'émetteur et le
collecteur. Mis au point, en 1948, par trois chercheurs américains des
Bell Labs (Bardeen, Shockley et Brattain), ce nouveau composant à
semi-conducteurs permet donc de réaliser les fonctions essentielles de
l'électronique (génération de signaux, amplification,
modulation-démodulation, commutation, etc.) et cela dans des conditions
plus avantageuses que les tubes précédents, car ils se mettent en
action immédiatement, sans dégager de chaleur. Leur durée
de vie est en outre beaucoup plus longue et leur encombrement des plus
réduits.
Le cas de la télévision se révèle également
intéressant. Son démarrage commercial intervient en effet
relativement longtemps après les premières expériences, en
raison de difficultés techniques (liées à la mise au point
de l'analyse électronique des images, préalable à
l'abandon des procédés électromécaniques), et par
conséquent d'un prix de vente, initialement élevé et du
fait, peut-être aussi, des effets économiques liés à
la Deuxième Guerre mondiale. Par la suite, le lancement aux Etats-Unis
en 1951, par CBS, de la télévision en couleur, mais aussi
incompatible avec le parc existant de récepteurs en noir et blanc, se
solde par un échec.
L'accélération des découvertes ne signifie donc pas que
les nouveaux produits techniques, qui en sont issus, aussi
évolués et maîtrisés soient-ils, rencontrent
nécessairement le succès. Il y faut, le plus souvent, des
conditions économiques, sociales et culturelles propices, mais aussi la
rencontre, grâce à des entrepreneurs motivés et audacieux,
entre une offre technique et commerciale ainsi que l'élaboration
préalable de contenus si nécessaire (notamment dans le cas de
médias de diffusion) pour répondre à l'attente du public.
On notera d'autre part que, même si le rythme des inventions
s'intensifie, l'apparition d'un nouveau média n'en nécessite pas
moins, comme à l'époque de l'imprimerie, la maîtrise non
pas d'une seule mais de plusieurs techniques, lesquelles doivent, dès
lors se trouver disponibles simultanément ; tout cela exigeant en
retour, bien entendu, certains délais.
B) DIVERSIFICATION, PERFORMANCES, CONVERGENCES
Diversité, performances, convergences : tels sont les
concepts susceptibles de caractériser l'évolution en longue
période des techniques d'information et de communication.
1. Diversification
La diversification la plus évidente qui se produit se
manifeste sous la forme de la création de nouveaux médias avec,
dans la foulée de l'invention de l'imprimerie, la naissance de la presse
écrite, puis la floraison de nouveaux moyens issus des techniques
électriques, électroniques et informatiques.
Après les placards luthériens de l'époque des guerres de
religion commence à s'organiser, au XVIIe siècle, une
presse artisanale. L'apparition de ce nouveau moyen d'information et
d'expression est d'abord liée à l'amélioration des
transports et des services postaux qui facilitent sa diffusion. Elle est aussi
le résultat d'un phénomène jusqu'alors inédit : la
naissance d'une " opinion publique ". Tandis qu'en France la
gazette,
créée en 1634 par Théophraste Renaudot, demeure un organe
pseudo-officiel, et que les premiers journalistes se heurtent au
XVIIIe siècle au mépris des Encyclopédistes et
des philosophes, la presse se nourrit en Angleterre du débat
démocratique.
L'existence d'un public nombreux (le taux d'analphabétisation y est, on
l'a vu, beaucoup plus faible qu'en France), la vigueur des luttes politiques,
la floraison de talents exceptionnels qui n'hésitent pas à braver
les interdits de la censure pour rendre compte des débats de la chambre
des communes, tout cela explique sans doute le fait que ce soit en
Grande-Bretagne que naisse, en 1702, le premier quotidien du monde occidental :
Le Daily Currant.
Le passage d'une presse artisanale à une presse de masse résulte
de l'essor de la lecture, du progrès des libertés publiques et
d'un certain nombre d'avancées techniques qui permettent à la
fois de recueillir plus rapidement les nouvelles (par le biais du
télégraphe et du téléphone) et d'augmenter les
tirages en diminuant le coût de chaque exemplaire (par l'invention, comme
on le verra, de la presse rotative, de l'héliogravure ou " offset
", puis de la Linotype, en attendant la photocomposition et le
traitement
de texte par ordinateur).
Après être devenue un nouveau média de masse, qui participe
d'une multiplication des moyens d'information, la presse franchit alors une
nouvelle étape de son développement et tend à se
diversifier avec l'apparition de magazines illustrés, puis de titres
spécialisés autour de thèmes particuliers. Dans ce
mouvement d'ensemble, elle bénéficie, bien entendu, de
l'agrément de présentation que lui confèrent les moyens
modernes d'illustration et, notamment, l'insertion de photographies.
A cette diversification de l'écrit s'ajoutent les effets autonomes de
l'apparition des moyens de télétransmissions et de
télécommu-nications, d'abord électriques puis
électroniques, avec, on l'a vu, la télégraphie, suivie du
téléphone, de la radio, de la télévision, et des
réseaux de données.
Néanmoins, de nombreuses dualités techniques apparaissent
(liaisons avec ou sans fil, utilisant les courants électriques ou les
ondes hertziennes ; moyens électroniques ou optiques de transmission et
de stockage (avec l'invention de la fibre, des lasers et des disques optiques)
; enfin, méthodes analogiques ou numériques de traitement des
signaux représentatifs des messages échangés ou
diffusés).
Les types de relations entre émetteurs et destinataires d'informations,
deviennent également plus variés. Ainsi, à la
traditionnelle distinction entre liaisons point à point (autrement dit
communications bilatérales) ou point-multipoint (autrement dit radio ou
télédiffusion) viennent s'ajouter de nouveaux modes
d'échange :
- Les liens entre clients et serveurs, d'abord, (avec variantes
" pull " ou " push ") ;
- Les téléconférences, ensuite, (communications
multilatérales interactives) ;
- Les messageries électroniques, enfin.
Tandis que les terminaux se multiplient (télégraphe,
téléphone, radio, télévision, ordinateurs...), le
numérique permet d'envisager leur hybridation (Web TV,
téléphones mobiles ou consoles de jeux avec certaines
fonctionnalités d'Internet...), sinon leur fusion (PC-TV)
souhaitée par certaines entreprises informatiques.
Enfin, les techniques utilisées par les réseaux, et par
conséquent, les possibilités de ces derniers, foisonnent
également : à côté des réseaux
téléphoniques classiques à commutation de circuits se
créent, à partir des années 60-70, des réseaux
d'échanges de données informatiques, à commutation de
paquets.
De son côté, la télévision n'est plus, quant
à elle, diffusée seulement par voie hertzienne, mais aussi
à partir de la création, dans les années 50, de
réseaux en câble co-axial aux Etats-Unis. Par ailleurs, les relais
hertziens ne sont plus uniquement terrestres dès lors que, dans les
années 60, les satellites commencent à être utilisés
pour toutes sortes de liaisons (téléphone, radio,
télévision, trafic de données...). De nos jours, des
systèmes de communications téléphoniques ou
d'échange de données entièrement satellitaires sont
même actuellement mis en place (Iridium) ou projetés (Skybridge,
Télédesic, etc.).
Les moyens de monter en débit se multiplient : à
côté de la fibre optique, aux très grosses capacités
mais encore chère à déployer jusqu'à
l'abonné, il est possible de recourir aux ondes millimétriques
(techniques MMDS) ou, grâce aux techniques DSL, d'emprunter les
terminaisons (en paires de fils de cuivre) des réseaux
téléphoniques traditionnels.
Ainsi, sans attendre les futurs réseaux universels ATM,
multimédia et interactifs, les possibilités d'utilisation des
réseaux actuels se multiplient avec, notamment les projets concernant :
- la téléphonie sur le câble ;
- la télévision sur les réseaux
téléphoniques (ADSL) ;
- la télévision ou le multimédia en onde
millimétrique (MMDS ou LMDS).
D'autres techniques, également très variées, tendent
à optimiser, autant que possible, les moyens de transmissions
utilisés (multiplexage, modulations, transport hiérarchique
synchrone, compression de données à la source...).
Ces différents moyens, fort nombreux, ne s'excluent pas mutuellement.
Les données échangées sur Internet peuvent ainsi, par
exemple, emprunter successivement différents supports filaires (fibre
optique, coaxial, fil de cuivre) ou passer par un ou plusieurs satellites avant
d'arriver à leur destination.
A cette prolifération des offres de techniques correspond, comme dans la
presse écrite, une diversification des contenus avec, d'un
côté, une " segmentation " de la clientèle (à
laquelle correspond la création de chaînes de
télévision thématiques) et de l'autre côté,
l'exploitation des possibilités offertes par le multimédia et
l'interactivité des réseaux (notamment dans le domaine des jeux
éducatifs ou distrayants, ou avec le développement sur Internet
de nouveaux services et de formes inédites de programmes ou de
publicité audiovisuels...).
On soulignera par ailleurs le fait que la diversification qui vient
d'être présentée s'accompagne, dans tous les domaines, de
la recherche de performances améliorées.
2. Performances
Les gains de performances recherchés sont d'ordre
à la fois quantitatif et qualitatif. Autrement dit, il s'agit de mettre
à la disposition du plus grand nombre de personnes possible davantage
d'informations et de capacités de communication, dans de meilleures
conditions, en allant plus vite et plus loin.
La tendance est double : on assiste à la fois à une augmentation
spectaculaire de la diffusion des médias et à un
allégement des moyens de réception correspondants
(réduction des formats des imprimés, miniaturisation et
portabilité des appareils électroniques, des
téléphones et des ordinateurs), en attendant la personnalisation
de la satisfaction des besoins facilitée par l'interactivité.
De sorte qu'il s'avère légitime de se demander s'il y a une
amélioration corrélée des contenus, autres que les
messages échangés entre particuliers (articles de presse,
programmes radiodiffusés ou télévisés).
Si la réponse à cette question est loin d'être
évidente, il faut accréditer l'idée que la diversification
que l'on vient d'évoquer touchant ce qu'il est possible de transmettre
(musiques, images...) ainsi que l'amélioration de la qualité de
certaines émissions (avec, par exemple, la modulation de
fréquence, pour le son, et les images télévisées
numériques), constituent en soi un indéniable progrès.
Ainsi, c'est l'accroissement des performances des techniques concernées
qui va permettre, en tout cas, l'avènement d'une presse de masse au
XIXe siècle, avec la création en Amérique des
premiers grands quotidiens à faible prix (Le New York Sun et le
New York Herald, fondés en 1833 et 1835 et vendus, à
l'exemplaire, au prix de un cent).
Comme toujours, il est difficile de savoir si le progrès technique est
ici la cause ou la conséquence de l'expression du besoin social nouveau
qui se manifeste. Quoi qu'il en soit, le développement de la presse de
masse coïncide avec la révolution industrielle du
XIXe siècle.
Ses conséquences sont nombreuses :
-
n Le changement atteint d'abord la fabrication du papier qui se
mécanise et remplace la chiffe par une pâte à base de fibre
de bois.
n Dans le même temps, les presses s'automatisent et font de plus en plus
appel au cylindre, pour l'impression comme pour l'encrage, jusqu'à la
mise au point aux Etats-Unis, vers 1846, de la rotative, vingt-cinq fois plus
rapide que tous les procédés existants.
n Les rendements de la composition, dont les techniques n'avaient pratiquement
pas évolué depuis Gutenberg , augmentent considérablement
grâce à l'invention, en 1886, de la linotype (6(*)).
n Issu de la lithographie, l'offset, inventé en 1904 et
généralisé après 1930, représente ensuite un
progrès tout aussi important. Un cylindre de caoutchouc sert
d'intermédiaire entre le papier et le zinc (enroulé autour d'un
autre cylindre porteur auparavant du papier). Il en résulte une
meilleure adhérence et un rendement supérieur pour un moindre
prix (le papier utilisé pouvant être de moindre qualité).
En outre ce procédé permet d'introduire la photographie dans
l'imprimerie, même si, auparavant, les illustrations pouvaient cependant
déjà être reproduites grâce, notamment, à la
mise au point des techniques de la photogravure (7(*)), en
1876, puis de l'héliogravure (8(*)) en 1895.
L'ultime innovation apparaît à notre époque avec l'emploi
de l'informatique (qui permet le traitement de texte par ordinateur) et de la
photocomposition numérisée.
Bref, on le voit, l'apparition de nouveaux mass média
électroniques n'a donc pas empêché les techniques
d'impression de se moderniser en même temps que les techniques de
transmission.
Récapitulatif des principaux perfectionnements
des techniques d'impression
1796 : Lithographie (1)
1822 : Photogravure (1)
1845 : Presse rotative
1872 : Héliogravure (2)
1884 : Linotype
1904 : Offset (impression sur feuille de zinc) (2)
1954 : Début de la photocomposition (lumitype) (2)
1960 : Premiers traitements de textes par ordinateur
1970 : Début de l'informatisation des imprimeries et des
rédactions. Généralisation de l'offset et de la
photocomposition
(1) Concerne surtout l'illustration.
(2) Textes et images
De leur côté, les performances des médias
électroniques, sous l'effet conjugué des progrès que
connaissent les techniques les plus récentes d'information et de
communication, dont ils sont issus, vont s'accroître, très
rapidement.
Les équipements correspondants incorporent des composants dont certains
connaissent un essor continu et impressionnant. Ainsi en va-t-il des
semi-conducteurs : on citera ainsi la fameuse loi de Moore selon laquelle le
nombre de transistors intégrés dans une puce double environ tous
les 18 mois, qui ne s'est pas trouvée démentie depuis 25 ans.
Ainsi, depuis son invention en 1971, le microprocesseur qui est à
l'informatique, un peu ce que l'imprimerie a été à
l'écrit, connaît une croissance exponentielle. Le nombre de
transistors qu'il contient a été mis au carré en un quart
de siècle et pourrait être compris entre 50 et 100 millions en
l'an 2000. Quant au nombre d'instructions par seconde qu'il est capable
d'effectuer, il aura été multiplié par 10.000 entre 1971
et l'an 2000. En 1971, le premier microprocesseur Intel , le 4004 était
cadencé à une fréquence de 108 Khz, le processeur IBM
comme le processeur Intel auront une fréquence atteignant 1,1 Ghz en
l'an 2000.
Bien que la capacité des mémoires progresse, elle aussi, de
façon exponentielle (on est passé de 1 kilobit, en 1970, à
256 mégabits aujourd'hui), celles-ci restent plus lentes que les
microprocesseurs ; d'où le succès de nouvelles DRAM (9(*))
synchrones (dont le temps de cycle est calé sur
l'horloge du microprocesseur) qui évitent d'abuser des mémoires
" cache " très onéreuses.
L'intégration croissante des semi-conducteurs s'accompagne
également d'une miniaturisation elle aussi forte et rapide : ainsi, la
finesse de gravure s'améliore d'environ 12 % par an (on est passé
de 5 microns en 1980, à 0,5 en 1996 ; la limite, en lithographie
optique de 0,1 micron devant être atteinte en 2002).
L'augmentation des performances des semi-conducteurs constitue ainsi un bel
exemple de progression linéaire. Ce phénomène est d'autant
plus remarquable qu'il s'accompagne d'une baisse de prix (pour un
résultat donné) et, le plus souvent, d'une moindre consommation
d'énergie, l'électronique pouvant en effet être
définie comme la science de la maîtrise des faibles courants.
Dans le domaine des transmissions et du stockage des informations, des
améliorations notables sont également enregistrées.
S'agissant des transmissions, des progrès réalisés
découlent soit de l'offre de nouvelles capacités, soit d'une
meilleure utilisation de celles qui existent, soit, enfin, d'une compression
efficace des données à la source.
Il est ainsi possible de mieux répondre par des moyens, on l'a vu, de
plus en plus diversifiés, à des demandes, variées elles
aussi, même si elles tendent généralement vers l'exigence
de débits plus élevés.
Offre de capacités nouvelles, tout d'abord : celles de la fibre optique
paraissent actuellement quasi-illimitées (plusieurs dizaines de terabits
par seconde sur une seule fibre) et permettent d'envisager, dans un futur
proche, des " réseaux gigabit ".
Dans le domaine hertzien, on a cru longtemps que seules les ondes longues
permettaient les communications à grandes distances ; puis les longueurs
d'ondes diminuèrent au fur et à mesure que se
développaient des techniques spécifiques correspondantes.
L'occupation d'espaces jusque-là inexploités a ainsi toujours
été un moyen naturel de rechercher de nouvelles
possibilités de diffusion et de communications. En
général, ce phénomène s'accompagne d'une
montée en fréquences ce qui induit un raccourcissement des
longueurs d'ondes :
n On l'a vu récemment avec l'exploitation des ondes
millimétriques (faisceaux hertziens actuels, systèmes MMDS en
cours d'expérimentation) qui permet, en outre, des débits
relativement élevés (10(*)).
n Cela avait été le cas également en
télévision au moment du passage de la bande VHF
(Fréquences très hautes) à la bande UHF (Fréquences
ultra hautes).
n C'est également ce qui se produit dans le domaine des satellites
(où une relative saturation de la bande C peut conduire à
recourir aux bandes Ku et Ka).
A côté de la création de nouvelles capacités (par
le déploiement de fibres optiques ou par la montée en
fréquences), des solutions existent, qui consistent à mieux
utiliser les ressources existantes : au premier rang desquelles celle qui
permet d'obtenir les résultats les plus impressionnants ayant trait
à la compression de données.
En effet, le nombre de chaînes de télévision transmis par
un répéteur de satellites ou un canal de réseau
câblé peut s'en trouver multiplié par un facteur de 10
à 12 .
Des possibilités moindres (du fait de l'encombrement des ondes), mais
toutefois réelles, existent également dans le domaine hertzien
terrestre. La compression numérique peut y permettre de multiplier les
émissions que les progrès de la directivité et de la
sensibilité des matériels d'émission et de
réception rendent possibles, dans les interstices de la planification
actuelle des fréquences. Plusieurs chaînes numériques
hertziennes terrestres sont ainsi déjà opérationnelles en
Grande-Bretagne.
La compression, qui facilite également l'enregistrement des
données au stade de la production vidéo, correspond à ce
qu'on appelle le codage " de source " (qui tend, dès l'origine,
à éliminer les redondances et à anticiper les mouvements
des images animées à transmettre, afin de réduire la
quantité de données nécessaires).
Des gains de performances ont également été obtenus au
stade suivant qui concerne le codage dit de canal. Des techniques de modulation
(11(*)) plus efficaces permettent, en effet, de
maximiser le ratio bits/hertz, et d'obtenir par conséquent des
débits plus élevés pour une meilleure occupation de la
bande passante.
De son côté, l'occupation des voies des réseaux filaires
peut, être optimisée par des techniques performantes de
multiplexage et de transport (organisation des trames numériques) ainsi
que par voie logicielle (notion de circuit virtuel...).
A l'avenir, les techniques ATM, en conjuguant les meilleurs effets des
commutations de paquets et de circuits, et en raccourcissant la taille des
cellules numériques de base, permettront de transporter, dans le
même réseau, tout type de données correspondant à
toute sorte de débits, des plus faibles (téléphone), aux
plus élevés (vidéo, calculs informatisés...).
S'agissant, enfin, du stockage ou de l'enregistrement des informations, des
progrès spectaculaires ont également été
effectués.
Qu'on en juge :
Depuis son invention en 1956, le disque dur des ordinateurs a sans cesse vu ses
capacités de stockage augmenter, tandis que baissaient ses dimensions et
son prix.
n En quarante ans, la quantité d'informations qu'il peut
enregistrer a ainsi été multipliée par 600, passant de
5 millions à 10 milliards d'octets.
n Sa densité, imprimée en bits par pouce carré,
s'est accrue encore bien davantage, à tel point qu'il sera bientôt
intégré, par exemple, dans un radiotéléphone.
n Dans le même temps, son prix chutait de 50.000 francs à
2 francs l'unité d'information.
n L'équivalent de 1,6 million de pages tiennent ainsi aujourd'hui dans
le volume d'une cassette audio alors qu'il fallait, à l'origine, 50
plateaux de 60 cm de diamètre pour stocker seulement 2.500 pages.
n En outre, la vitesse de rotation des disques et surtout le débit
d'information transmis (passant de 1 à 18 millions d'octets par
seconde entre 1989 et 1997), ont également considérablement
progressé.
- Quant au futur DVD, sa capacité maximale (4 couches sur 2 faces)
devrait correspondre à 18 Giga octets, (soit neuf heures de vidéo
de qualité MPEG2 alors que les 650 millions d'octets des CD actuels
permettent de n'en visionner que 72 minutes)
Sur le plan qualitatif, les améliorations portent sur le son et sur
l'image ; de nouvelles possibilités sont par ailleurs offertes à
l'usager :
n Le perfectionnement de la qualité du son, grâce à
la modulation de fréquence (12(*)), en
radiodiffusion, puis à la stéréophonie et à la
numérisation des enregistrements (CD) et des transmissions (DAB, son
stéréo NICAM en télévision) ;
n Le progrès de la qualité de l'image, avec
l'introduction de la couleur, les recherches relatives à la haute
définition (qui n'a peut-être pas dit son dernier mot) et les
effets de la numérisation des transmissions (moindre dégradation,
nouveau format 16 :9).
n Enfin, de nouvelles possibilités sont offertes aux utilisateurs qui
bénéficient d'un plus grand choix de programmes ainsi que
d'avantages liés à l'interactivité (passage d'une
télévision au menu à une télévision à
la carte, accès à de nouveaux services de communication ou
à caractère transactionnel, jeux, etc...).
Dans cet ensemble de performances, les progrès réalisés
dans le domaine de la compression ont joué un rôle
déterminant. Ils ont permis de maîtriser le flot impressionnant de
données afférent au traitement d'images animées, ouvrant
ainsi la voie à l'informatique multimédia et à la
généralisation du numérique, désormais
étendu à la transmission, dans le domaine de la communication
audiovisuelle.
Or, le numérique importe à la fois à l'amélioration
quantitative (nombre de programmes et de services) et qualitative (images et
son, interactivité) des moyens d'information et de communication.
Cependant, force est de reconnaître que les performances techniques
venant d'être décrites se sont accompagnées de certaines
défaillances : qu'il s'agisse de la lente mise au point des
écrans plats, en passe d'aboutir maintenant très prochainement
avec les techniques à plasma ; des échecs essuyés par des
expériences de télévision interactive en raison de
coûts trop élevés ou d'une complexité logicielle
excessive, etc.
Malgré tout, ces performances techniques n'en demeurent pas moins
impressionnantes et permettent l'amorce de mouvements de convergence importants.
3. Convergences
-
Sans attendre le déclenchement du mouvement actuel de convergence, qui
sera examiné plus loin, entre les télécommunications,
l'audiovisuel et l'informatique, des rapprochements entre ces techniques
relatives aux différents médias se sont déjà
produits par le passé, qui aboutissent à la création de
synergies.
C'est ainsi, tout d'abord, que les techniques d'impression ont tenté,
dès l'origine, de marier l'image et l'écrit (la xylographie ayant
d'ailleurs précédé les caractères mobiles). Et les
plus grands services rendus à la science par l'imprimerie l'ont
été, notent Febvre et Martin " par le biais de
l'illustration, dans le domaine des sciences descriptives " (sciences
naturelles, anatomie).
Des techniques comme la lithographie, puis la photogravure,
l'héliogravure et l'offset ont ensuite facilité, on l'a vu en
particulier dans la presse écrite, les combinaisons de textes et
d'images.
Le cinéma va également constituer une synthèse de la
photographie (dont il fait défiler des séries à un rythme
de 16 puis 24 images par seconde) et des techniques d'enregistrement
sonore.
La télévision, de même, bénéficiera plus tard
des acquis du cinéma et de la radiodiffusion tout en étant
capable de transmettre également du texte (procédés de
télétexte comme Antiope...).
La presse écrite, on l'a vu, a pour sa part tiré profit du
télégramme et du téléphone (elle utilisera ensuite
le Bélinographe, inventé en 1907, qui permet la transmission de
photos).
S'agissant du télégraphe, très vite lui ont
été adjoints des procédés permettant
d'imprimer directement les messages expédiés.
Qu'en déduire, sinon que les anciens et les nouveaux médias, loin
de s'exclure ou de s'annuler mutuellement, tendent souvent à conjuguer
leurs effets les plus favorables, créant par là même des
synergies qui leur sont profitables à tous ?
Ainsi, la télévision, dont on a pu craindre qu'elle tue le
cinéma, en représente aujourd'hui l'une des principales sources
de financement (13(*)). La vidéo enregistrée,
malgré les risques d'évasion qu'elle comporte du point de vue de
la perception des droits d'auteur, procure, elle aussi, au septième art
des recettes non négligeables et en constitue un moyen important de
diffusion.
La convergence actuelle entre les télécommunications,
l'audiovisuel et l'informatique consacre la suprématie de cette
dernière (qui domine déjà par ailleurs, on l'a vu, le
secteur de l'imprimerie) et de son langage, le numérique.
n Concernant les télécommunications, ce sont des ordinateurs qui
contrôlent les noeuds des différents réseaux, dans la
gestion desquels les logiciels jouent un rôle de plus en plus important.
Grâce aux modems, une proportion croissante des terminaux branchés
sur le réseau téléphonique commuté sont des
ordinateurs personnels, clients des serveurs d'Internet. Sans attendre l'ATM,
un rapprochement entre différents types de services et de données
transportées se manifeste d'ores et déjà avec, depuis la
fin des années 80, la mise en place de RNIS (réseaux
numériques à intégration de services), qui permettent des
applications telles que la visioconférence. Numéris, en France, a
été, en 1987, un des premiers réseaux de ce type
créés dans le monde.
n S'agissant de l'audiovisuel, plusieurs sortes de rapprochements coexistent :
· Avec les télécommunications, tout d'abord, puisqu'il est
possible, on l'a vu, d'utiliser les mêmes infrastructures (câble ou
réseaux téléphoniques) ou de recourir aux techniques
hertziennes, qu'elles soient terrestres ou satellitaires, pour transmettre les
différents types de communications existantes (téléphone,
vidéo, données informatiques...).
C'est ainsi que, sans attendre les futurs réseaux multimédia, on
peut envisager de diffuser des images télévisées sur le
réseau téléphonique ou de faire de la
téléphonie sur les réseaux câblés
audiovisuels.
· L'informatique, d'autre part, joue un rôle croissant dans les
techniques de télévision. Elle est apparue, dès les
années 70, dans le montage vidéo. Depuis 1993, des
micro-ordinateurs peuvent faire office de consoles de montage et permettent
même, outre le pilotage des magnétoscopes, de
générer des effets spéciaux.
L'informatique a introduit ce qu'on appelle le montage " virtuel
" qui
allie les avantages des techniques cinématographiques (non
linéarité) à ceux des techniques vidéo
(possibilités de modification à partir d'éléments
puisés directement dans des stocks de données
enregistrées).
L'industrie de la post-production est ainsi passée de l'utilisation
d'équipements spécifiques vidéo dédiés
à celle d'ordinateurs plus ou moins polyvalents ou puissants (de la
station de travail au simple PC).
Dans le même temps, la manipulation de bandes vidéo cède la
place à la manipulation de fichiers. Le concept de studio construit en
réseau d'équipements informatiques (plusieurs stations de travail
reliées à un serveur central) devient particulièrement
attractif car il permet un accès partagé, instantané et
souple aux différentes données enregistrées quel qu'en
soit le format.
De son côté, le disque dur constitue, par ses qualités de
rapidité d'accès et de débits de transfert, un excellent
support de montage virtuel, même si le recours à d'autres moyens
de stockage intermédiaire, (moins onéreux mais plus lents tels
que les disques optiques), peut s'avérer nécessaire.
S'agissant de traitement de l'actualité, des camescopes à disques
(disques durs amovibles ou disques optiques), dont l'utilisation ne peut que
faciliter le montage des reportages prennent une place de plus en plus
importante sur le marché.
Les avantages des solutions informatiques conduisent à ne plus les
cantonner exclusivement dans le domaine de la production, mais à
les employer également au stade de la diffusion. Des serveurs
remplacent ainsi les robots qui effectuaient auparavant les enchaînements
entre programmes préenregistrés. Et le montage (grâce aux
techniques " virtuelles " précédemment
évoquées) peut être composé au moment même de
la diffusion.
Les technologies informatiques vont ainsi logiquement favoriser
l'émergence de petites stations de télévision très
automatisées (à l'instar des radios locales), à la gestion
souple et économique. Les micro-ordinateurs, utilisés pour les
montages et permettant des productions en 3 dimensions, commencent, en effet,
à devenir des éléments essentiels de la programmation et
de la diffusion.
S'agissant de la télévision interactive, les serveurs y jouent un
rôle prépondérant comme les équipements
spécifiques mis à la disposition des usagers (décodeurs et
télécommandes), qui se mettent à ressembler de plus en
plus à des ordinateurs, et au coeur desquels on trouve le même
composant fondamental : le microprocesseur.
L'informatique est devenue ainsi le moteur de l'évolution de
l'audiovisuel, preuve s'il en est du rapprochement des deux univers.
Elle tend à fédérer (on l'a vu pour le montage) les
techniques du cinéma et de la télévision.
Elle a, ensuite, l'immense avantage de permettre de s'affranchir de la
diversité des formats et des résolutions d'images,
utilisés pour l'enregistrement, la transmission et la diffusion.
Ainsi, on se rangera à l'avis d'Olivier Landau et de Gilles de Peslouan
concernant la révolution du numérique dans la production
audiovisuelle et cinématographique : " l'informatique bouscule les
clivages et propose des passerelles entre différents supports. L'image
numérique permet d'échanger de manière totalement
transparente pour l'utilisateur des images entre le cinéma, la
vidéo et l'informatique... Il s'agit désormais d'une informatique
de plein exercice capable d'imposer le pixel comme une sorte de tronc commun
à tous les formats d'images (cinéma, vidéo, dessins
animés, écran d'ordinateur...) ".
Par sa souplesse, l'informatique représente ainsi un moyen
particulièrement adapté à la production, au stockage et
à la diffusion d'images désormais numérisées et
comprimables à souhait.
Cependant, la transmission et la diffusion, en temps réel, de la
vidéo, même compressée, continuent à
nécessiter des débits relativement élevés. Cela est
particulièrement vrai pour ce qui concerne les liaisons dites " de
contribution " (entre studios ou entre studios et émetteurs) mais
aussi pour ce qui concerne la distribution, par le réseau
téléphonique, d'images animées d'un bon niveau de
qualité, que des supports ou des techniques comme l'optique et l'ADSL -
on l'a vu - pourraient permettre.
S'agissant de la réception, plusieurs stratégies se dessinent.
L'une, offensive, qui tend à fusionner l'ordinateur personnel et le
téléviseur (PC-TV). L'autre, défensive, qui s'efforce de
permettre au téléviseur d'offrir tout ou partie des avantages
d'Internet (Web TV).
Des programmes de télévision, même diffusés par voie
hertzienne, et des cassettes vidéo enregistrées, peuvent ainsi,
moyennant certains équipements, être regardés sur un
écran d'ordinateur. Et dans le cas, probable, d'un
multi-équipement des foyers, le PC pourrait faire office de
régie, orientant vers les différents écrans familiaux les
programmes de différentes sources.
Il est possible, d'autre part, de fabriquer des téléviseurs
connectables à Internet (Web TV) ou d'entremêler sur un
écran de télévision des pages Web avec les images en cours
de diffusion des différentes chaînes (procédé
Intercast).
Tandis que la télévision permet dorénavant
d'accéder à des services interactifs autres que la vidéo
à la demande, des programmes à base d'images animées et
à caractère distrayant sont diffusés sur Internet et de
nouvelles formes de publicité s'y développent, ainsi que des
modes de diffusion de l'information (push), plus proches de ceux des anciens
médias, même s'ils répondent, théoriquement à
une demande préalable des intéressés. Vidéo
à la demande et récolte volontaire d'informations (pull) d'un
côté, diffusion plus ou moins ciblée de programmes et de
messages publicitaires de l'autre : la convergence entre Internet (qui
préfigure les télécommunications multimédia de
demain) et la télévision ne concerne donc pas seulement les types
de récepteurs, elle affecte aussi les contenus.
Cependant, il semble probable que ces derniers demeureront variés,
même si une certaine unification de leurs modalités de
transport et de réception se produit. On ne conçoit
pas de la même façon un programme destiné à
être regardé de loin ou de près, individuellement ou
à plusieurs, en vue de travailler et de s'éduquer ou de se
reposer en se distrayant...
Il paraît donc également vraisemblable que subsisteront plusieurs
types d'équipements correspondant à ces différents modes
de visualisation, et résultant d'une certaine hybridation des usages du
téléviseur traditionnel, d'une part, et de l'ordinateur
communiquant d'autre part.
Chacun aurait ainsi une fonction principale (travailler, jouer, regarder,
communiquer) et des fonctions secondaires empruntées aux autres.
Certains seront fixes, d'autres portables.
Concernant le stockage et l'enregistrement, l'avènement des nouveaux
vidéodisques numériques optiques (DVD) devait également
constituer un facteur de convergence. En effet, les principaux groupes mondiaux
d'électronique de loisirs (autrement dit, les grands
électroniciens japonais, plus Philips et Thomson ), s'étaient
mis d'accord, à la fin de 1995, sur une norme mondiale tendant à
faire la synthèse des deux projets en présence : celui de Sony
et Philips d'un côté, de Toshiba , Matsushita et Time Warner , de
l'autre.
L'avènement du DVD enregistrable donnait à l'industrie de
l'électronique grand public l'espoir de renouveler le parc des
magnétoscopes, et à l'industrie de l'informatique, celui
d'augmenter sa pénétration dans les foyers, en améliorant
très nettement la qualité de la vidéo susceptible
d'être visualisée sur les écrans des ordinateurs
personnels. Sans prétendre remplacer les disques durs
magnétiques, le nouveau disque pouvait espérer succéder
à la disquette informatique, accueillir de nombreuses applications
actuelles et futures des ordinateurs personnels (traitement de texte,
archivage, etc...) et unifier les supports amovibles de stockage de
données dont la variété est aujourd'hui déroutante.
Malheureusement, Sony et Philips ont déterré, il y a quelques
mois, la hache de guerre en proposant une nouvelle norme différente de
celle qui résultait du compromis obtenu.
Le bon sens devrait toutefois l'emporter rapidement. Nous l'espérons.
D'une façon générale, la normalisation apparaît
comme une des conditions à la fois la plus importante, mais aussi la
plus difficile à réaliser, de la convergence des techniques
d'information et de communication. L'adoption de la norme de compression
vidéo MPEG représente, à cet égard, un
succès particulièrement appréciable.
Le métissage, si l'on peut dire, des techniques de l'audiovisuel, des
télécommunications et de l'informatique, sous l'emprise de cette
dernière, apparaît ainsi comme l'aboutissement ultime de ces
tentatives de rapprochements, cependant beaucoup plus limités et
partiels, entre différents médias. Il en résulte de
formidables bouleversements, non seulement techniques, mais culturels, sociaux,
économiques et juridiques, et d'immenses possibilités de
communication et de création (d'images de synthèse, notamment).
Cependant, des techniques de transmission à très haut
débit devront parallèlement être développées
pour permettre l'échange des données et l'interconnexion des
réseaux.
De sorte que la fibroptisation des réseaux et le développement
des technologies ATM apparaissent donc comme les conditions indispensables
à la poursuite et à l'accentuation des convergences qui viennent
d'être présentées. Lesquelles devant par ailleurs
contrebalancer l'influence d'effets éventuellement
déstabilisateurs du processus de diversification des techniques
précédemment évoqué.
*
* *
Considérée d'un point de vue essentiellement
technique, l'histoire des médias semble ainsi marquée par une
progression accélérée du rythme des découvertes,
orientée vers la recherche constante d'une diversification des moyens
d'information et de communication, rendus plus performants, et tendant à
converger dans leur utilisation.
Cette impression semble confirmée par le fantastique essor d'Internet,
dont le nombre d'utilisateurs et de serveurs double environ chaque
année, le trafic s'accroissant encore plus vite et tendant à
comporter, en plus du texte, davantage d'images et de sons.
Mais tout ne progresse pas au rythme de la loi de Moore ou du
développement du réseau des réseaux.
Même sur le plan technique, l'évolution n'est pas toujours, aussi
régulière, rapide et harmonieuse qu'il y paraît.
C) DES FACTEURS DE BLOCAGE
-
Les blocages susceptibles de freiner la progression des techniques
d'information et de communication et leur utilisation tiennent :
n à des difficultés ponctuelles de mise au point
de certains procédés ou produits ;
n aux défis techniques que représentent :
· l'exploitation logicielle des capacités exponenti ellement
croissantes des composants électroniques ;
· l'hétérogénéité des techniques, des
matériels et des réseaux ;
· le traitement, le stockage et l'accessibilité de la masse
considérable d'informations produites.
n à des problèmes de normalisation, d'inadaptation
éventuelle du cadre législatif et réglementaire
concerné, et d'aléas commerciaux.
1. Des difficultés ponctuelles de mise au point
:
-
En ce qui concerne ces difficultés ponctuelles de mise au
point, tout d'abord, force est de reconnaître que la numérisation
complète de la chaîne de l'image a longtemps buté sur
l'obstacle de la surabondance de données correspondantes à
stocker et à transmettre. Il a fallu attendre les années 90 pour
que la mise au point de puissants algorithmes de compression permettent de
résoudre ce problème.
Mieux : ce qui semblait ainsi constituer au départ un des principaux
inconvénients du numérique (qui s'était déjà
cependant imposé au stade de la post-production et du traitement des
images dans la réception) en est devenu, sur le plan économique,
le principal atout, avec la multiplication des programmes susceptibles
d'être diffusés dans un même canal de transmission. La mise
au point des techniques de compression avait été facilitée
par l'informatique, celle-ci en a ensuite bénéficié,
puisque ce sont ces algorithmes qui ont permis, avec l'augmentation de la
puissance des microprocesseurs, de rendre les ordinateurs personnels
multimédia.
Autre obstacle qui vient d'être surmonté : celui des écrans
plats. La mise au point de ces composants stratégiques, communs à
un grand nombre d'équipements (TV, PC, radios, visiophones...), a
été beaucoup plus lente et difficile que celle, par exemple, des
semi-conducteurs. La technique des cristaux liquides domine le marché
des ordinateurs portables ; celle du plasma, qui a beaucoup progressé,
devrait s'imposer pour les téléviseurs grand écran
auxquels elle est mieux adaptée.
Dernier exemple : la fibre optique, inventée en 1966, n'a
commencé à être utilisée à large
échelle qu'à la fin des années 80, après qu'eurent
été suffisamment baissés ses coûts de production et
résolus différents problèmes liés à la
dispersion et à la régénération du signal et de la
conversion optoélectronique.
Cela illustre bien les délais souvent nécessaires pour passer du
stade de la découverte en laboratoire à celui de l'exploitation
opérationnelle ou pour l'arrivée à maturité de
procédés résultant de la mise au point, non pas d'une
seule, mais de plusieurs techniques.
2. Des défis techniques à relever :
-
Outre la résolution de problèmes ponctuels, la progression des
techniques d'information et de communication nécessite en effet de
relever un certain nombre de défis d'ordre plus
général :
n La capacité de certains semi-conducteurs (micro-processeurs,
mémoires) croit, on l'a vu, de façon exponentielle. Est-il
certain que l'esprit humain parvienne à exploiter au même
rythme le surcroît de possibilités qui en résulte ?
Certes, le multimédia requiert de lui-même des puces de plus en
plus puissantes (des " média processeurs "), mais encore faut-il
être en mesure de les concevoir.
L'intelligence peut être mobilisée de façon optimale,
dès la conception des circuits imprimés, ou intervenir dans une
certaine mesure, par la suite seulement, de façon logicielle, dans la
programmation des puces et de l'utilisation des équipements
correspondants.
La mise sur le marché de consoles ludiques de plus en plus puissantes
s'est accompagnée parfois d'une relative pénurie de logiciels
correspondants, entraînant un choix initial restreint de jeux offert au
consommateur.
n Un autre défi lancé aux capacités intellectuelles
humaines résulte de
l'hétérogénéité des techniques, des
matériels et des réseaux. La diversification des moyens
d'information et de communication n'exclut pas, on l'a vu, certaines
convergences. Mais les deux tendances n'en demeurent pas moins souvent
difficiles à concilier.
On s'en doute : la coexistence de l'analogique et du numérique, de
l'électronique et de l'optique, pose certains problèmes.
La partie terminale des réseaux téléphoniques
commutés n'est souvent pas encore numérisée, ce qui rend
nécessaire des conversions, notamment par des modems, pour les
communications entre ordinateurs. Il en ira toujours ainsi du son, que les
exigences de l'oreille et les lois de l'acoustique obligent à restituer
de façon analogique.
En revanche, l'image peut être saisie sous la forme d'un ensemble de
pixels, prêts à numériser, dont le cerveau au travers de
l'oeil est capable, au moment de l'affichage, d'effectuer la synthèse.
De même, des conversions optique-électronique demeurent
indispensables en l'état actuel des réseaux, en attendant, d'une
part, leur " fibroptisation " totale éventuelle jusqu'à
l'abonné et, d'autre part, la généralisation
d'amplificateurs optiques. Elles continueront à s'imposer, de toute
façon, pour les équipements d'extrémité, à
moins que des ordinateurs optiques ne se répandent, et même, dans
cette dernière hypothèse, pour les liaisons avec les mobiles.
S'agissant des réseaux, la coexistence d'utilisations privatives et
communes, intégrées ou spécialisées, de
différents types de commutation (par produits ou par circuits, fixes ou
virtuels), de liaisons non commutées (brassées et
multiplexées), de débits variables, de nouveaux services
diversifiés, pose des problèmes d'une redoutable
complexité. Pour les résoudre, il est fait appel aux logiciels,
de façon croissante, à des techniques telles que la
hiérarchie numérique synchrone (SDH) ou encore, au concept de
réseau intelligent.
Les succès d'un protocole comme celui d'Internet (TCP/IP), ou celui d'un
langage comme java, tiennent précisément à leur
capacité à transcender
l'hétérogénéité des réseaux et des
matériels informatiques (la plus redoutable d'entre toutes), de sorte
que toutes les machines puissent communiquer ou exécuter certaines
instructions.
Pour Michel Feynerol, directeur du CNET, le degré de complexité
atteint par les systèmes actuels est, cependant si élevé,
que son augmentation comporte des risques : " L'homme sera-t-il capable
- s'interroge-t-il dans son dernier ouvrage (14(*))
- socialement ou collectivement, de gérer les fabuleuses
possibilités qu'offrent les nouvelles techniques logicielles
associées aux nouvelles techniques de communication et aux architectures
réparties ". Et plus loin : " La complexité même des
structures - poursuit-il - et l'autonomie accrue des acteurs
augmenteront les risques d'incohérence et de perturbation du
fonctionnement global des réseaux, ou de comportement aberrant du trafic
".
Autant dire que " Les spécifications sont devenues si complexes et si
rapidement évolutives que plus personne ne les maîtrise dans leur
ensemble ".
· Le traitement, le stockage et l'accessibilité d'une
quantité surabondante d'informations produites constitue un dernier
défi, et non des moindres à relever.
Force est de constater que les oracles des oiseaux de mauvais augure,
prédisant " l'implosion " d'Internet, ne se sont pas
réalisés, bien que les difficultés rencontrées par
les internautes dans certaines circonstances soient bien réelles.
Les deux principaux dangers potentiels (saturation complète des
infrastructures et submersion de l'usager par le flot de données
accessibles) ont été, évités dans la mesure du
possible.
Le langage multimédia HTML, les navigateurs et moteurs de recherche, les
agents intelligents, enfin, ont permis à l'utilisateur de ne pas se
perdre dans le labyrinthe des serveurs de la toile, ni de se noyer dans
l'océan d'informations qu'ils charrient.
Mais dans les métiers audiovisuels où beaucoup de données
sont aussi enregistrées, stockées et manipulées, la
multiplicité des standards et des formats (15(*))
utilisés par les magnétoscopes (maillon essentiel de la
chaîne de production de programmes) demeure cependant source de
difficultés et conduit à un suréquipement qu'on ne peut
que regretter.
S'agissant du transfert d'images vidéo sur ordinateur, il existe (en
attendant les DVD) plus d'une cinquantaine de cartes différentes, et les
fréquences ainsi que les modes de balayage ne sont pas identiques. Cette
disparité crée des problèmes de synchronisation et des
incompatibilités d'affichage qui compliquent les liaisons entre
équipements informatiques et vidéo.
· Les derniers obstacles susceptibles de freiner les progrès des
moyens d'information et de communication ont trait aux conditions qui leur sont
nécessaires pour s'implanter : il s'agit de leur environnement
normatif, législatif et réglementaire, économique
et commercial.
A la frontière de la technique et du droit, la normalisation, est en
même temps particulièrement nécessaire et
concrètement difficile.
Nécessaire à la pénétration des équipements
et à la diffusion des contenus : car l'incompatibilité des
produits et des services est l'une des meilleures façons de
décourager l'acheteur éventuel.
Et on peut à bon droit se demander si les ordinateurs personnels ne se
seraient pas davantage répandus si, en plus de certaines
difficultés d'usage, ne s'était pas posé le
problème du dualisme de l'univers Macintosh et de celui du PC ?
Mais la normalisation est un exercice difficile. Quand elle est
diligentée par des instances officielles, elle risque, d'une part, de
s'effectuer trop lentement et donc de se trouver en retard sur
l'évolution des techniques, très rapide dans certains secteurs,
comme l'informatique.
Mais s'en remettre entièrement aux industriels comporte, par ailleurs,
deux autres types de dangers : soit celui de l'imposition de facto d'une
norme qui n'est pas nécessairement la meilleure possible pour l'usager
(ainsi du format VHS pour les cassettes vidéo ou de ce qui a failli se
produire avec le système japonais Muse de diffusion de la TVHD) ; soit
celui de l'échec, partiel ou total, des tentatives de compromis
effectuées, étant donné l'importance des enjeux pour les
différentes catégories d'acteurs concernés (fabricants de
matériels, producteurs et distributeurs de contenus...). C'est ainsi,
par exemple, que des menaces planent sur l'adoption d'un standard commun en ce
qui concerne la version enregistrable du DVD.
C'est pour les mêmes raisons également que le groupe
européen DVB de normalisation de la télévision
numérique, après avoir atteint rapidement des résultats
remarquables, bute sur le problème de l'adoption d'un système
commun de contrôle d'accès (simulcrypt ou multicrypt), tandis que
ses recommandations peuvent laisser à désirer sur d'autres points
(harmonisation des guides électroniques de programmes et entre les
normes relatives aux différents modes de diffusion : câble,
satellite, hertzien terrestre).
La mise au point d'une norme unique de télévision haute
définition, aux Etats-Unis, s'est heurtée également
à d'ultimes difficultés (l'accent a finalement été
mis, par la FCC, sur la compatibilité entre la réception des
images numériques sur les téléviseurs et sur les
ordinateurs, bien davantage que sur la haute définition elle-même
qui, contrairement à ce qui avait été prévu
à l'origine, ne semble même plus correspondre aujourd'hui à
une obligation...).
Aujourd'hui le problème du Minitel est en partie lié à
celui de sa norme vidéotex qui n'a pas été adoptée
par d'autres pays et qui, de surcroît, n'est pas directement compatible
avec le multimédia et Internet (même si des passerelles peuvent
être mises en place).
En revanche, d'incontestables succès ont été obtenus, par
exemple, à l'échelle européenne, avec la norme de
téléphone mobile numérique GSM (qui devra cependant
bientôt affronter une technique américaine rivale dite CDMA) et
surtout, à l'échelle mondiale, avec les spécifications
MPEG2 relatives au codage d'images animées à la source (16(*)).
Les difficultés de normalisation (auxquelles n'échappe pas l'ATM)
sont loin d'être nouvelles et peuvent laisser à penser qu'il
s'agit d'un domaine dans lequel l'histoire se répète, comme nous
le verrons plus loin.
D'autres problèmes, posés également à la
frontière de la technique et du droit, ont trait à
l'élaboration d'un cadre législatif et réglementaire, aux
niveaux national et international, qui, à tout le moins n'entrave pas,
sinon favorise le développement des applications des nouvelles
techniques d'information et de communication.
Ce sont, par exemple, les règles relatives aux techniques de cryptage,
dont dépendent la " sécurisation " des transactions ainsi
que le maintien de la confidentialité des échanges, mais aussi
à leurs modalités d'utilisation et d'exportation, aux conditions
dans lesquelles le décryptage de messages par les autorités peut
s'imposer pour des raisons de sécurité, etc.
Le commerce électronique sur Internet, la mise en conformité de
ses contenus avec les règles juridiques nationales (protection des
mineurs, des droits de la personne, de la vie privée...), la
manière d'assurer le respect des droits d'auteurs, tout cela pose des
problèmes nouveaux, même quand il n'existe pas, à
proprement parler, de vide juridique.
La simple transposition de règles préexistantes, sans adaptation
ni concertation avec les intéressés, notamment au niveau
international, risque de s'avérer pire qu'inopérante : elle peut
constituer un frein à la diffusion des nouvelles techniques et de leurs
effets créateurs d'emplois.
· Mais la création d'un environnement juridique favorable (y
compris sur le plan fiscal) ne suffit pas à prémunir des
promoteurs de nouveaux systèmes d'information et de communication contre
tout aléa commercial.
La situation des investisseurs potentiels est, en effet, on ne peut plus
contrastée.
Par certains côtés, les coûts diminuent. Le prix de revient
d'un titre multimédia est, par exemple, nettement inférieur
à celui d'un film. L'informatisation de la production et de la diffusion
audiovisuelles entraîne la baisse de divers postes de dépenses (en
particulier les frais d'exploitation...) ; la diminution du prix de certains
composants entraîne celle des équipements correspondants (par
exemple les caméras à CCD, les micro-ordinateurs utilisés
par de petits producteurs et diffuseurs) ; la compression numérique,
quant à elle, divise de façon spectaculaire les coûts de
transmission par satellite et par câble.
Mais d'autres éléments d'appréciation sont nettement moins
favorables : dans des pays où la dette publique est lourde et la
conjoncture difficile, les pouvoirs publics diminuent, voire suppriment la part
qui était habituellement consacrée au financement
d'infrastructures, en en laissant la charge au seul secteur privé. En
outre, la demande vis-à-vis de nouveaux équipements ou de
services d'informations et de communications risque de s'y trouver plus ou
moins mal disposée, quand bien même il s'agit d'outils
indispensables à la compétitivité.
D'autre part, dans le secteur audiovisuel, la profusion des capacités de
diffusion qu'entraîne la compression de données, a tendance
à faire monter les enchères en ce qui concerne l'accès aux
contenus. L'escalade dans le secteur des effets spéciaux
nécessite, par exemple, l'acquisition, par les producteurs audiovisuels,
des derniers modèles de stations de travail, les plus puissants et les
plus onéreux, et le recours à une main-d'oeuvre très
qualifiée et très onéreuse.
Enfin, l'achat de certains équipements lourds (comme les serveurs
vidéo de forte capacité ou les encodeurs MPEG) n'est pas encore
à la portée de toutes les bourses, même si ces
matériels permettent par la suite de réduire certains frais fixes
d'exploitation et de diffusion. Tout le monde n'a pas non plus les moyens
d'acquérir un parc de décodeurs pour offrir aux consommateurs le
choix entre la solution de la location et celle de l'achat.
Dans ces conditions, le budget et le temps consacrés par les
consommateurs à leurs différents écrans (TV, PC, consoles
de jeux...) n'étant que modérément extensibles, certains
retours sur investissement sont loin d'être assurés.
C'est sans doute l'une des principales raisons (avec des motifs liés
à des difficultés techniques) pour lesquelles il ne semble plus
envisagé, actuellement, de construire des réseaux du type de
celui expérimenté par Time Warner à Orlando, en Floride
(17(*)).
De ce point de vue, même l'entrée pleine et entière
d'Internet dans la sphère de l'économie marchande comporte, de
nombreuses inconnues. Il pourrait en effet en résulter un accroissement
des exigences des utilisateurs, nécessitant des investissements, dont
ceux-ci seront d'autant moins enclins à subir ensuite les
conséquences, s'ils n'ont pas été habitués à
payer à leur vrai prix les services rendus par le réseau des
réseaux.
*
* *
Même considérée ainsi d'un point de vue
essentiellement technique, l'évolution des médias s'avère
donc moins linéaire et moins uniformément
accélérée qu'il n'y paraît.
Si elle se révèle de plus en plus rapide, elle ne fait pas table
rase du passé, d'une part ; et ne connaît pas partout, d'autre
part, le rythme de la loi de Moore ou celui de l'essor d'Internet.
De sorte que s'il est incontestable que l'histoire des techniques se renouvelle
sans cesse, des traces du passé y subsistent et des
répétitions, on le verra, n'y sont pas impossibles.
Certains récepteurs (postes à galène ou à lampes,
télévisions en noir et blanc) ou dispositifs de lecture et
d'enregistrement (microsillons...) peuvent disparaître, mais les
médias, eux, généralement, demeurent. Des normes des
supports ou des techniques obsolètes peuvent " faire de la
résistance ", (comme le NTSC, qui date de 1941 ; le tube cathodique,
inventé en 1929 ; ou la paire de cuivre téléphonique) et
cela en raison, soit de blocages ou de considérations commerciales
(effets de parc...) qui rendent difficile leur remplacement, soit de la mise au
point de procédés (ADSL) permettant de " faire du neuf avec du
vieux ". Enfin, les impératifs du maintien de la continuité
d'un service considéré comme public, les aléas du recours
à des technologies inédites, la vitalité propre à
tout moyen de communication bien implanté, conduisent
généralement à ménager les transitions (par
exemple, entre l'analogique et le numérique) et, comme le fait remarquer
Régis Debray " à ne pas faire d'additions sans reste ".
De fait, considérée du point de vue technologique, l'histoire des
médias est marquée, certes, par des ruptures mais aussi par une
certaine sédimentation ainsi que par une remarquable continuité.
La quête de nouveaux moyens d'informations et de communication, due
à un insatiable appétit des nourritures correspondantes est une
constante de l'humanité.
Les médias contemporains demeurent plus que jamais des " mass
média " permettant l'accès d'un nombre de plus en plus
important de personnes à une quantité croissante de
données. Mais ils ont évolué, sur un plan qualitatif, en
offrant non seulement l'instantanéité, mais aussi
l'ubiquité, la variété des combinaisons multimédia
possibles, mais aussi l'individualisation de l'accès à
l'information. Bref, ils sont devenus non seulement " de masse
" mais
aussi intelligents et personnalisés.
La diversification des techniques a été telle qu'elle permet
pratiquement de diffuser n'importe quel contenu sur n'importe quel support,
vers toutes sortes de terminaux, universels (PC) ou hybrides. Dans ces
conditions, pourquoi ne permettrait-elle pas aussi certains recommencements ?
En outre, la technique n'est pas tout, même si elle tend à devenir
de plus en plus performante. Elle dépend des usages sociaux qui en sont
faits qu'elle peut, en retour influencer.
Même si se sont créés, depuis, des médias qui
permettent aux personnes non seulement de recevoir mais de
créer des contenus échangés en temps réel,
les règles dont le respect a permis le succès de l'imprimerie
demeurent valables à notre époque : il faut que des
entrepreneurs en ayant l'envie et les moyens, permettent la rencontre de
la demande et de l'offre d'un ensemble de techniques et de
contenus. Cet ajustement suppose l'adhésion de la
société à un système de valeurs privilégiant
le partage de l'information et du savoir, le désir de l'échange
intellectuel et culturel et le goût de la communication.
C'est dans cette permanence des conditions du succès que l'histoire des
moyens d'information peut donner l'impression de se répéter,
quand elle est considérée d'un point de vue non seulement
technologique mais aussi médiologique, en prenant en compte le
rôle de tous les facteurs (psychiques, sociaux, économiques,
culturels) susceptibles d'intervenir.
D) DES SIGNES VARIES DE RECOMMENCEMENT...
-
Finalement, l'histoire des moyens d'information et de communication,
malgré sa dynamique de progrès, en apparence, linéaire
semble donner des signes variés de recommencements, de
résurgences, de répétitions, et cela y compris sur le plan
technique.
Mais ces phénomènes se manifestent avec le plus d'acuité
lorsqu'on les observe d'un point de vue médiologique ou lorsqu'on
examine les conditions psychosociales, économiques ou culturelles,
nécessaires au succès des nouveaux médias.
1. Sur le plan technique
-
Même la technique, domaine en apparence marqué par un
perpétuel renouvellement, accuse parfois, elle aussi, certains
recommencements.
C'est ainsi, par exemple, que le montage virtuel, permis par l'informatique,
qui est au montage vidéo classique ce que le traitement de texte
représente par rapport à la dactylographie d'antan,
représente, selon Olivier Landau et Gilles de Peslouan, un " retour
aux sources " : " il consacre, en effet, les gestes
traditionnels du
montage cinéma ".
Les circonstances de la naissance, au milieu du XXe siècle,
de l'informatique elle-même, peuvent d'ailleurs se prêter à
un parallèle avec celles de l'apparition de l'écriture, aux
confins du Moyen-Orient, il y a cinq millénaires.
" Dans les deux cas - observent Philippe Breton et Serge Proulx
- une
nouvelle technique de communication naît du calcul et s'en détache
progressivement ".
" Dans les deux cas, la nouvelle technique passe d'abord par une phase
presque exclusivement consacrée à la mémorisation des
données et au traitement passif de l'information ; dans les deux cas,
cette technique va se mettre en mouvement pour devenir le support d'une intense
activité de circulation des idées et des informations entre les
hommes.
Concernant, ensuite, les normes, on pourrait espérer que les conclusions
des leçons du passé ont été tirées. Or,
à quelques exceptions près (MPEG2...) les guerres de standard se
suivent et se ressemblent.
Après le MAC et le PC, les affrontements entre les standards de TVHD
analogiques japonais et européens, les formats de cassette vidéo
JVC et VHS, voici que l'histoire semble se répéter avec le DVD.
D'ores et déjà, en ce qui concerne le lecteur, le codage
européen du son en MPEG2 n'est pas compatible avec d'autres
procédés (tels que Dolby Digital) ; Hollywood a obtenu le
découpage de la planète en six zones géographiques
pourvues de codes informatiques différents (pour protéger ses
droits d'auteurs et conserver la maîtrise des dates de sortie des films
en salle et sur disque). Et s'agissant du DVD enregistrable, Sony et Philips
sont revenus, on l'a vu, sur l'accord prévu avec les autres fabricants
japonais (Toshiba et Matsushita ).
La querelle sur l'intelligence dans le réseau ou dans le terminal qui
jusque là opposait essentiellement les spécialistes des
réseaux de télécommunications et de données
(informatiques) a rebondi, de façon spectaculaire, avec l'irruption du
langage Java (18(*)) qui permet d'envisager
des logiciels " portables " sur n'importe quelle machine,
serveur ou
client. La question divise donc désormais aussi le monde de
l'informatique lui-même, après avoir resurgi là où
on ne l'attendait pas.
2. Sur le plan médiologique
-
Les médias parviennent le plus souvent à se succéder, non
seulement sans se détruire, mais en développant même
parfois, entre eux, des synergies. Cela n'empêche pas leurs relations de
s'apparenter à des formes d'émulation, voire de rivalité,
à des formes de concurrence, de rapports de force ou de domination.
Certaines craintes, on l'a vu pour les relations de la télévision
et du cinéma, ne sont pas fondées. La télévision
n'a pas tué le cinéma et celle-ci devrait survivre à
l'ordinateur multimédia, en s'en démarquant par la qualité
du son et de l'image ainsi que par le recours au grand écran (concept de
cinéma à domicile).
Ainsi, la haute définition, que l'on a peut-être enterrée
trop vite dans ses habits analogiques, pourrait resurgir parée de
nouveaux vêtements numériques, dans le contexte d'une concurrence
entre la télévision et l'ordinateur, d'autant qu'elle se
prête, quel que soit l'écran, à des applications
professionnelles (télémédecine).
D'autres types de résurgences méritent d'être
mentionnés.
Ainsi, pour Mac Luhan , les époques de Gutenberg et de Marconi sont
antithétiques car la civilisation, qui transporte l'homme barbare de
l'univers de l'ouïe à celui de la vue, fait mauvais ménage
avec celui de l'électronique. De sorte que " L'interdépendance
nouvelle qu'impose l'électronique - affirme-t-il - recrée
le monde à l'image d'un village global ". L'intellectuel canadien
insiste beaucoup sur les perturbations que provoquent chez l'homme la
modification, par les médias, de ses modes de perception sensoriels et
sur les conséquences culturelles qui en résultent. Il
évoque ainsi " la vision prophétique qu'a eue Pope du retour
de la conscience tribale ou collective " ou " le dilemme de
l'individu
occidental face aux conséquences collectives ou tribales de ses
technologies ".
La coexistence de technologies et de conscience, caractéristique de la
nouvelle galaxie électrique, " traumatise - selon lui - toutes
les personnes vivantes et les soumet à une tension. Elle a
déjà pénétré profondément la galaxie
Gutenberg ".
En bref, l'électronique consacre pour Mac Luhan le retour de l'oral et
du collectif mais dans un contexte marqué par une coexistence de
technologies, de média et de perceptions sensorielles correspondantes.
Pour Umberto Eco , en revanche, " nous ne vivons plus à
l'époque de l'image : nous sommes revenus à l'époque de
l'écriture... une époque de nouvelle alphabétisation
accélérée... la plus grande part de ce que nous serons
amenés toujours davantage à voir sur l'écran, dans les
années à venir, sera parole écrite plutôt qu'image ;
une parole qu'il nous faudra lire à une vitesse considérable
".
3. Comment trancher ?
-
Sans doute chacun de ces auteurs amène-t-il sa part de
vérité. L'ère d'Internet a d'abord été celle
de la navigation dans des bases de données, certes illustrées,
mais essentiellement textuelles. Cependant, les progrès techniques et la
tendance à la montée en débit vont dans le sens d'une
circulation de plus en plus importante d'images animées sur les
réseaux. Ainsi, l'idée selon laquelle nous sommes entrés
dans une civilisation de l'image, popularisée à contre temps (-
selon Eco -) par " la mass médiologie académique " risque
de redevenir d'actualité. Et dans ce cas, le procès
intenté par certains intellectuels à l'image qui, parce qu'elle
ne laisserait pas le temps à le réflexion, s'opposerait à
l'écrit, seul véhicule de la pensée, pourrait être
rouvert.
Mais pour Francis Balle, l'idée selon laquelle l'image serait un
obstacle à la pensée est fausse.
Nous le rappelions : Febvre et Martin avaient déjà
insisté en leur temps sur l'importance des illustrations dans la
contribution des premiers ouvrages imprimés à la diffusion des
sciences " descriptives " (médecine, botanique...).
Et Balle souligne, à son tour, que " l'image est capable de produire
du savoir et de la culture et que son apport devient de plus en plus
essentiel... Les nouvelles technologies renouvellent ses atouts... Elle est
devenue, en se mariant à l'informatique, le meilleur allié de la
science (grâce à des représentations de la
réalité en deux ou trois dimensions) et de la création
".
Autant dire qu'" elle jette un pont entre le sensible et
l'intelligible ".
Consacrant une partie de ses " manifestes médiologiques "
à la défense de l'image, R. Debray oppose au langage, qui
signifie sans représenter, la force de l'image dont la signification
s'épanouit dans sa valeur représentative.
L'image a en effet sur l'écrit une supériorité
médiologique liée à sa charge émotive, au mouvement
d'adhésion qu'elle suscite, à son caractère
éminemment suggestif.
De sorte qu'on aboutit au paradoxe suivant : malgré son
ambiguïté sémantique et son équivoque
intrinsèques, l'image peut, par là-même, prétendre
à l'universalité.
Comme le résume Debray : " Je ne peux pas lire toutes les
écritures, je peux regarder, mal ou bien toutes les images, sans
traducteur ou dictionnaire ".
Evoquant par ailleurs, plus généralement, l'influence de
l'audiovisuel sur la déroute du communisme, il estime que ce qui a
" coupé les jambes " à ce dernier " c'est
l'obsolescence de ses usines à rêves, non compétitives avec
Hollywood, les soap-opéras et les clips télévisés
" autant que " son inaptitude à remplir les rayons de magasins
de
marchandises ". Et plus loin : " L'éternelle jeunesse des
belles
buveuses de Coca-Cola - poursuit-il - et la virilité du cow-boy
fumeur de Marlboro, sans même parler de la musique rock,
déstabilisation fondamentale car sensorielle, ont peut-être plus
fait pour renverser le communisme en Europe de l'Est que les samizdats de
Soljenitsyne ou les manifestes de Havel ".
Mais, en réalité, comme l'écrit Francis Balle, "
l'écrit et l'image sont complémentaires et la construction du
savoir et de la culture se nourrit de cette complémentarité ".
En effet, derrière des apparences de répétitions,
d'alternances, de domination de tel ou tel média, se dissimule une
situation rendue entièrement nouvelle par la possibilité de
combiner à volonté, et cela grâce au numérique,
l'image, le texte et le son. Il devrait en résulter des interactions,
des associations, des créations radicalement inédites.
Quoi qu'il en soit, on peut se poser, à l'égard de ces nouveaux
modes combinatoires d'expression et d'accès au savoir,
l'éternelle question de la formation et du niveau de maîtrise de
ceux qui les utilisent.
Eternelle car, on s'en souvient, Platon s'exclamait déjà
à propos de l'écriture : " toi, père de
l'écriture - fait-il dire par le dieu roi Thamous à Theuth
- tu lui attribues une efficacité contraire à celle dont elle
est capable ".
Et plus loin : " Quand tes disciples auront beaucoup lu sans apprendre,
ils
se croiront très savants, et ils ne seront le plus souvent que des
ignorants de commerce incommode, parce qu'ils se croiront savants sans
l'être ".
En son temps déjà, Platon craignait en effet que "
l'écriture produise l'oubli dans les âmes en leur faisant
négliger la mémoire ".
A des siècles de distance, on s'interroge toujours sur la conservation
de la mémoire, preuve s'il en est que si le débat est ancien, il
n'en reste pas moins d'une actualité brûlante.
Avec l'allégement et la miniaturisation des supports de stockage,
l'archive a trouvé les solutions techniques susceptibles de la faire
échapper à l'étouffement par encombrement. Mais, note,
à juste titre, Debray : " la mémoire va devenir une
faculté coûteuse ". Car, on en conviendra : " L'industrie
est un accélérateur d'obsolescence et la culture une sauvegarde
de permanence ".
Paradoxe de la notion d'industrie culturelle, donc " l'industrie
détruit ce que la culture doit stocker. Asservir l'oeuvre au produit
c'est subordonner une chance de permanence à une certitude
d'obsolescence ".
De sorte que la question se pose : " Comment donner longévité
à l'éphémère ? ".
Au moment même où la technique permet d'accéder à
distance aux documents d'archives, une culture doit-elle accepter d'oublier, de
perdre ? Ne peut elle plus avancer qu'en effaçant ses traces ou
certaines d'entre elles ?
La réponse à ces questions n'est pas seulement
médiologique. Elle est aussi économique et politique.
E) SUR LES PLANS CULTURELS ET ECONOMIQUES
1. Toujours le clivage Nord-Sud
-
Jamais le développement de nos sociétés, sous tous ses
aspects (économique, social, culturel), n'a autant dépendu de
celui des nouvelles technologies en général et de celles
relatives aux moyens d'information et de communication en particulier.
Jamais, par conséquent, ce développement n'a été
autant tributaire de facteurs psychiques, culturels ou sociaux, susceptibles
d'influer fortement sur l'utilisation de ces nouveaux moyens de communication.
Jamais, enfin, l'histoire n'a semblé autant se répéter, si
on se réfère aux pourcentages de connections à Internet,
aux taux de croissance et de chômage, qui laissent apparaître des
clivages particulièrement nets entre pays du Nord et du Sud, protestants
et catholiques (y compris l'Amérique).
coller graphique + tableau
|
Certes, il est impossible d'établir un lien de cause à effet
entre passé catholique ou protestant, utilisation d'Internet et
performances économiques d'un pays.
Certes, il y a aussi des exceptions (faible croissance suédoise, fort
chômage finlandais).
Mais la coïncidence n'en est pas moins troublante.
La corrélation apparaît particulièrement forte dans le cas
des Etats-Unis ou de la Norvège. Elle n'affecte pas l'emploi en ce qui
concerne la Finlande.
Le clivage est très net entre pays protestants du Nord et catholiques du
Sud en ce qui concerne :
· les raccordements à Internet ;
· les performances économiques, en matière de croissance
et, surtout, d'emploi.
Mais le lien entre raccordements à Internet et résultats
économiques n'est pas particulièrement évident à
mettre en lumière, dans le cas de la Grande-Bretagne, et les
performances de l'Allemagne, pays en partie protestant, apparaissent
médiocres sur tous les plans (du fait probablement d'un " effet
réunification ").
De façon générale, les pays de la communauté
européenne connaissent souvent une croissance modeste (à
l'exception de la Grande-Bretagne et des Pays-Bas), même lorsque, comme
la Suède et le Danemark, ils ont relativement réussi à
juguler le chômage.
2. La suprématie américaine
-
La suprématie des Etats-Unis (où le tiers de la croissance du
PIB est lié à l'essor des nouvelles techniques d'information et
de communication) est encore plus marquée que ne le laissent
apparaître les statistiques rassemblées ci-dessus.
Les Etats-Unis sont en effet en position de monopole absolu en ce qui concerne
les microprocesseurs, les logiciels d'exploitation des micro-ordinateurs et ils
dominent de façon écrasante d'autres secteurs stratégiques
tels que les équipements de réseaux.
Leur situation est également très favorable, on le sait, dans le
domaine de la production audiovisuelle.
Enfin, leurs projets très ambitieux de constellations de satellites de
téléphonie (Iridium) ou de transmission de données
(Télédesic) peuvent déstabiliser le monde des
télécommunications où les positions européennes (et
françaises) sont encore assez fortes.
Les Etats-Unis ont, dans l'ensemble, joué un rôle éminent
dans l'histoire des découvertes techniques qui ont jalonné
l'évolution des télécommunications (avec, notamment,
l'invention du télégraphe par Morse, celle du
téléphone par Bell, puis la mise au point de la triode, du
transistor...).
Peut-être est-ce sous la contrainte de la nécessité
d'unifier un très vaste territoire, peuplé de population
d'immigrants d'origine très diverses ?
Au fossé qui s'était creusé entre les Etats-Unis et
l'Europe s'est donc ajouté récemment un écart, au sein
même de notre continent, entre pays du Nord et du Sud (très net en
matière de connections à Internet), et pays plus ou moins
libéraux sur le plan économique (au bénéfice de la
Grande-Bretagne et des Pays-Bas).
3. La persistance d'un mal français ?
-
Concernant la France, les résultats d'une enquête publiée
à l'occasion de la dernière conférence interparlementaire
des Etats membres d'Eurêka, qui s'est tenue à Londres, en mai
1997, semblent particulièrement préoccupants : cette étude
réalisée auprès d'un échantillon de responsables
d'entreprises et de consommateurs de cinq pays (Allemagne, Japon, Etats-Unis,
Royaume-Uni, France) nous place systématiquement en dernière
position, loin derrière nos concurrents, pour les réponses
à toutes les questions posées : pourcentages de PC avec modems,
avec lecteur de CD-ROM, équipement en portables, utilisation de
l'informatique en réseaux sous toutes ses formes (courrier
électronique, vidéoconférence, sites web, Intranet, et
même échange de données informatisées).
La France est aussi, selon cette même enquête, le pays où la
proportion de sociétés qui perçoivent l'importance, en
matière de compétitivité, des technologies de
l'information et de la communication, est la plus faible (même si,
heureusement, elle est néanmoins largement majoritaire).
Faut-il y voir l'illustration de la persistance d'un mal français ?
En fait, nos faiblesses actuelles ne tiennent pas tant au niveau d'ensemble de
l'équipement informatique de nos entreprises, qu'aux modes d'utilisation
du matériel correspondant. En effet, l'ordinateur est encore souvent
cantonné à des tâches de gestion administrative,
employé selon une logique d'organisation centralisée et
pyramidale. Et les personnes placées au sommet de la hiérarchie
ne s'en servent souvent pas elles-mêmes.
De façon générale, la culture informatique des
élites demeure beaucoup moins développée en France qu'aux
Etats-Unis.
Trop souvent, l'ordinateur n'est pas encore devenu dans notre pays un moyen de
communication, d'échange de l'information, d'accès au savoir et
de conquête de nouveaux marchés.
C'est véritablement un problème de mentalité et de culture
(lié, peut-être, à nos schémas d'organisation
très centralisés et très hiérarchisés,
hérités des siècles ; lié également à
un traditionnel mépris pour les tâches manuelles auxquelles
seraient assimilées les manipulations de claviers, etc.).
S'agissant de notre participation, non seulement à l'utilisation
mais à la création de nouvelles techniques d'information
et de communication, la France, patrie de Branly , des frères
Lumière et pays de naissance de l'ATM, ne manque ni de capacités
intellectuelles ni de talents d'innovation.
Le problème qui se pose à nous est bien plutôt celui d'une
valorisation déficiente de nos recherches, d'une difficulté
à exploiter nos découvertes pour des raisons variées,
financières (insuffisances du capital risque, du crédit à
l'innovation, d'incitations fiscales appropriées) ou mentales
(cloisonnements entre recherche et industrie, réticences
vis-à-vis du passage de la théorie à la pratique...).
Dans son ouvrage précité " la société de
confiance ", Alain Peyrefitte s'intéresse aux racines d'un mal
français, qu'il analyse en comparant les caractères de
l'innovation en Angleterre et dans notre pays.
L'innovation britannique lui paraît marquée par un passage
beaucoup plus rapide de la théorie à la pratique, et par un plus
grand intérêt pour les applications industrielles et commerciales.
En France, la science a un caractère plus
désintéressé, tandis que les innovateurs sont le plus
souvent, en Grande-Bretagne, les industriels eux-mêmes, stimulés
par les défis de la concurrence.
La résistance au changement n'est pas plus forte chez nous que chez nos
voisins britanniques, mais tandis que le progrès passe en force, dans un
pays débarrassé du corporatisme, ce dernier, en France, " va
figer - selon Peyrefitte - les forces vives de l'innovation dans un
carcan étatique ". De sorte que les règlements, par leur
caractère fixiste, entravent l'innovation.
" Combien d'industries étouffées - s'exclame l'auteur d'un
ouvrage anonyme du XVIIIe siècle - combien d'inventions
perdues par les entraves dans lesquelles nous avons enchaîné les
talents ! ".
De fait, Peyrefitte cite plusieurs exemples montrant que la France
néglige souvent de jouer ses propres atouts (il s'agit d'inventions
d'aristocrates, coupables d'avoir dérogé, telles la machine
à tisser le lin de Philippe de Girard ou le bateau à vapeur de
Claude de Jouffroy).
Notre pays se trouve ainsi souvent " écartelé - selon
l'auteur de la " Société de confiance " - entre son
dynamisme et ses paralysies ".
De façon plus générale, l'histoire économique de la
France est atypique : absence de décollage vraiment marqué,
baisse précoce de la natalité, spécialisation dans les
produits élaborés de haute qualité.
" La France, qui se situait en tête des puissances vers la fin du
XVIIIe siècle, ne l'est manifestement plus vers 1913 ",
constate Jean-Charles Asselain . " Elle fait encore figure, au
début du XXe siècle de nation semi-agricole,
semi-industrialisée ".
Certains spécialistes ont ainsi développé une vision
pessimiste de l'histoire de l'économie française,
caractérisée - selon eux - par une croissance sans
accélération exceptionnelle mais ponctuée par des phases
de ralentissement marqué. Certains insistent sur le handicap charbonnier
(qui n'en est plus un aujourd'hui) et le manque de matières
premières ; d'autres sur des éléments sociologiques et
culturels, dont certains peuvent avoir subsisté : manque d'esprit
d'entreprise, déclin de l'élan vital français,
fléchissement démographique, conservatisme de la petite
entreprise familiale française, mépris traditionnel pour les
métiers d'affaires, au profit des carrières intellectuelles ou
administratives...
D'autres facteurs explicatifs sont encore invoqués, tels le
caractère peu évolué des structures bancaires, leurs
faibles liens avec l'industrie, l'exportation de capitaux, le protectionnisme,
la centralisation, ou même, un Etat libéral dont
l'interventionnisme serait selon F. Caron " empreint de mauvaise
conscience ".
Jean-Charles Asselain estime pour sa part que " la plupart des
explications
traditionnelles du "retard français" paraissent médiocrement
convaincantes ".
Pour lui, " l'évolution économique française se
caractérise non par une médiocrité uniforme, mais
plutôt par l'alternance de phases bien contrastées ", notre
pays se classant, sur l'ensemble du XIXe siècle,
à un rang honorable, pratiquement à parité avec
l'Allemagne.
Quelles leçons retenir alors de notre histoire économique pour
aujourd'hui ?
Remettant en cause " le stéréotype de l'État
libéral ", Asselain note au contraire le développement dans
notre histoire d'une tendance à l'accroissement des dépenses
publiques qui s'exprime, notamment, à travers des subventions
permanentes aux réseaux ferroviaires déficitaires, assortis d'une
tutelle et d'un droit de regard sur la fixation des tarifs.
Il observe également la permanence d'un problème du financement
des investissements industriels et des liaisons banque-industrie ;
l'accumulation du capital industriel s'effectue en marge d'un système
bancaire qui n'exerce que rarement un rôle d'impulsion en matière
d'industrialisation (même s'il s'est globalement adapté aux
exigences d'une économie moderne).
L'encadrement légal des activités bancaires freine en effet toute
innovation dans ce domaine.
Enfin, la France a connu au XIXe siècle une dépendance
à l'égard des techniques anglaises qui n'est pas sans rappeler
celle que nous subissons aujourd'hui vis-à-vis des Etats-Unis.
Notre histoire économique montre donc la permanence dans notre pays de
tendances au dirigisme et d'un problème de financement des
activités nouvelles. Elle prouve aussi que nous sommes capables de nous
ressaisir et de connaître des périodes fastes (fin de l'ancien
régime, empire libéral de 1850 à 1860, années 1890
à 1913 précédant la grande guerre et, plus près de
nous, " les trente glorieuses " d'après la deuxième guerre
mondiale).
La France a connu, notamment au début du XXe siècle -
selon F. Caron -, une innovation " structurelle ",
c'est-à-dire permanente et affectant l'ensemble de l'industrie.
Après avoir été le pays du 22 à Asnières, ne
nous sommes nous pas dotés, plus récemment, en quelques
années, d'un des réseaux de télécommunications les
plus modernes du monde ?
L'invention de l'ATM et de la carte à puce, le savoir faire de France
Télécom, le classement d'Alcatel parmi les tout premiers groupes
mondiaux de télécommunications illustrent la valeur de notre
potentiel technologique et industriel.
Et l'exemple du Minitel, précurseur en matière de système
de relations client-serveur et de commerce électronique, montre de son
côté que nous sommes capables d'innover, non seulement
techniquement, mais aussi sur le plan des usages sociaux des techniques
nouvelles.
Mais la médaille du Minitel a ses revers : celui d'une norme
isolée et figée, devenue retardataire et aussi celui d'un
modèle, en fin de compte, colbertiste, dont le succès a
reposé sur l'impulsion et l'intervention d'un monopole public, France
Télécom. C'est, en effet, l'opérateur national qui assure
la fonction kiosque, essentielle à la sécurisation des
transactions, et qui est, à ce titre, le responsable unique du transport
et de la distribution des données, ainsi que de la gestion de la
clientèle et du paiement des services.
Aujourd'hui, le développement d'Internet et des techniques d'information
et de communications représente, pour les nouvelles entreprises
innovantes, de formidables opportunités de croissance.
D'où vient alors le fait que beaucoup de jeunes talents français
préfèrent aller tenter leur chance ailleurs que dans leur pays ?
S'agit-il, là encore, d'une répétition de l'histoire, de
la mise en évidence de la fatalité d'un mal français ?
4. De nouveaux huguenots ?
-
Selon certaines personnes que j'ai auditionnées, le nombre, difficile
à vérifier, des français expatriés serait de 35.000
environ dans la Silicon Valley, et de 50.000 à Londres.
Tous ne sont pas des créateurs d'entreprises, ni des spécialistes
des techniques d'information et de communication.
Il serait donc sans doute exagéré d'établir un
parallèle entre les huguenots, contraints à l'exode par les
persécutions religieuses, et ces compatriotes, dont on tenterait de
montrer qu'ils ont été, pour leur part, victimes de tracasseries
fiscales et administratives qui les a poussés à émigrer.
Mais des analogies ne peuvent pas néanmoins ne pas venir à
l'esprit.
Il s'agit, en effet, comme dans le cas des huguenots, d'une faible part,
certes, de notre population, mais d'une proportion sans doute beaucoup plus
importante de nos élites entreprenantes et innovantes.
Ainsi, le dommage que représente leur départ pour
l'économie française est, comme autrefois pour celui des
huguenots, difficile à évaluer, mais l'importance de leur
contribution au développement de leur pays d'accueil est, quant à
elle, manifeste.
Eric Benhamou , par exemple, a créé en 1981 une
société américaine Bridge Communications qui a
fusionné en 1987 avec 3 Com, lequel vient de s'unir, à son
tour, avec US Robotics . Le nouvel ensemble, constitué par les deux
entreprises qui n'existaient pas il y a dix ans, pèse aujourd'hui autant
que Bull en terme de chiffre d'affaires (25 milliards de francs) !
Un autre de nos compatriotes, Bernard Lacroute fait partie de l'équipe
dirigeante de Sun Micro systems qui, depuis sa création en 1983, a
embauché dix mille personnes et réalise 2 milliards de dollars de
chiffre d'affaires.
On pourrait multiplier de tels exemples. Il n'en demeure pas moins qu'une
question se pose : qu'est-ce qui manque à de jeunes entrepreneurs
innovants français dans leur pays et qu'ils vont chercher aux Etats-Unis
? Un accès plus facile à des sources de financement plus
abondantes (capital risque notamment), la proximité d'un
véritable marché (qui contraint parfois des PME
créées en France à s'exiler aux Etats-Unis pour venir au
contact de la clientèle), un environnement administratif et fiscal plus
favorable (régime des stock-options) et aussi, en même temps, plus
stimulant.
Le désir légitime d'enrichissement n'est pas la seule motivation
: il semble que joue aussi un besoin d'accomplissement personnel, plus facile
à assouvir aux Etats-Unis car le succès y est, socialement,
davantage accepté.
En même temps, un certain droit à l'échec y est aussi plus
largement reconnu, ce qui facilite la prise de risque.
Une page du quotidien Le Monde consacrée, en septembre 1997, aux
aventuriers français de la Silicon Valley publie des propos recueillis
auprès de certains d'entre eux selon lesquels :
" Ici, (en Californie) on ne fait pas de quartier "
mais " il
y a de l'argent et l'argent attire les bonnes idées ". " Le
système français est fait pour l'artillerie lourde... La lourdeur
du cadre législatif des sociétés françaises et nos
rigidités empêchent de restructurer facilement, de
réajuster le tir technologique ".
Ou encore : " La formation scientifique est excellente en France. Nous
avons
un capital intellectuel de très grande valeur, mais pas les
mécanismes financiers correspondants pour l'exploiter ".
La valeur des ingénieurs français, même s'ils ne sont pas
sortis de Polytechnique ou de l'Ecole des Mines, est effectivement largement
reconnue en Californie.
Dans le domaine de la production audiovisuelle, les talents français
sont également très prisés, à tel point que les
sociétés américaines viennent recruter à la sortie
des écoles parisiennes des graphistes et des animateurs,
spécialistes d'effets spéciaux.
La taille des prestataires européens est malheureusement encore trop
faible, malgré leur savoir-faire, pour leur permettre d'absorber la
charge de travail d'une superproduction hollywoodienne.
L'entrepreneur est le résultat, selon Michel Serres, d'une
extraordinaire fusion du capital et de l'esprit d'aventure. L'un et l'autre
font trop souvent cruellement défaut en France, on va donc les chercher
en Amérique.
Combien d'emplois perdus, combien de dépenses d'éducation
gaspillées, quelle perte de croissance résulte-t-il de ce
processus ?
Le départ de France de créateurs d'entreprises est d'autant plus
regrettable pour nous et profitable à leur pays d'accueil que leur
situation d'émigré va les obliger à ajouter à leur
savoir-faire, un art du faire savoir, de plus en plus essentiel
à la diffusion de l'innovation aujourd'hui.
En outre, ce phénomène est loin d'être compensé par
une immigration dans notre pays de personnes autant qualifiées.
" Alors que les français les plus habiles - note l'auteur d'un
ouvrage anonyme précité du XVIIIe siècle -
sont nombreux à s'installer à l'étranger (pas
seulement à cause de la révocation de l'Edit de Nantes), les
étrangers de talent équivalent ont beaucoup de mal à venir
travailler en France... double abus dans notre législation qui tend,
d'un côté, à dépeupler l'Etat et nous prive, de
l'autre, des moyens de réparer nos pertes ".
5. Médias et pouvoir
-
La réflexion sur la répétition, à travers
l'histoire, d'un phénomène de migration de nos élites,
amène à méditer sur les relations entre les nouvelles
technologies d'information et de communication et les Etats, ou le pouvoir en
général.
La technologie est, à première vue, apatride et ne connaît
pas la notion de frontières.
· Au niveau de ceux qui la maîtrisent tout d'abord ou qui veulent
en profiter pour entreprendre : l'essaimage, dans toute l'Europe, des
imprimeurs allemands à la fin du XVe siècle et au
début du XVIe siècle n'est pas sans rappeler
celui des spécialistes huguenots de l'industrie textile, de
l'orfèvrerie ou de l'horlogerie un siècle plus tard, ou de nos
spécialistes de l'informatique, des télécommunications ou
de l'audiovisuel aujourd'hui.
· Au niveau des contenus, ensuite, l'imprimerie, comme plus tard
Internet, a semblé à ses origines déjouer la censure. Des
circuits se sont organisés pour la distribution des ouvrages interdits.
Il est très difficile aujourd'hui, à l'époque des
satellites de télécommunications et de la
télévision interactive, de faire respecter une règle comme
celle des quotas de diffusion d'oeuvres européennes ou nationales.
Les pouvoirs des gouvernants et ceux des médias peuvent s'affronter,
comme en témoignent certaines campagnes de presse, mais les relations
entre les technologies d'information et de communication et les
différentes autorités sont subtiles et complexes.
Elles paraissent caractérisées par un certain nombre de
dualismes, comme celui déjà étudié, qui voit
coexister une diversification et une convergence des techniques
concernées : depuis l'imprimerie, les nouveaux médias s'adressent
à la fois à l'individu et aux collectivités (on a vu
l'influence du livre sur l'utilisation des différentes langues
européennes et l'émergence d'Etats nation). Aujourd'hui, leur
impact peut être à la fois mondial et local, global ou
spécifique. L'identité des minorités peut s'en trouver
renforcée, les diaspora rassemblées.
En outre, comme le note Régis Debray , l'évolution technique
n'oppose pas seulement les médias à l'Etat, elle modifie aussi
l'équilibre des forces entre anciens et nouveaux moyens de communication
: " chaque medium nouveau - écrit-il - court-circuite la
classe des médiateurs issus du medium précédent "
(ainsi de la remise en cause du pouvoir des prêtres par l'imprimerie
ou de celui des écrivains et des intellectuels par l'audiovisuel...).
Ainsi, les techniques modernes d'information et de communication, comme jadis
l'imprimerie, peuvent cultiver les particularismes aussi bien que tendre
à imposer une culture dominante, sinon une pensée unique
(l'anglais aujourd'hui, comme le latin à la Renaissance, est le langage
véhiculaire qui facilite la communication à travers les
réseaux et la diffusion des produits culturels américains
s'accroît).
La notion de frontière peut resurgir dans le domaine technologique sous
la forme de la création de normes incompatibles. Mais le succès
aujourd'hui, du protocole Internet (TCP/IP) ou du codage binaire
numérique, comme jadis celui des caractères d'imprimerie romains,
substitués à toute une série de caractères
gothiques manuscrits, démontre que le besoin de standardisation des
moyens de communication de l'humanité est plus fort que les
réflexes protectionnistes des industriels.
*
* *
L'impression que l'histoire se répète, sur de
nombreux plans, conduit à tempérer les jugements qui pourraient
se fonder sur l'apparent constat d'un renouvellement permanent et
accéléré des techniques d'information et de communication.
Certes, leur évolution s'accélère, mais pas
uniformément. Leur tendance à la diversification, à une
efficience accrue, à une convergence est constante, mais justement, elle
n'est pas nouvelle. Leur capacité à s'adresser à la fois
aux masses et à l'individu, non plus, même si elle est
renforcée par l'interactivité.
Cette dernière aussi, si on n'y réfléchit bien, ne
constitue pas une entière nouveauté.
Elle s'exprimait auparavant sous la forme de courrier des lecteurs, de la
publication de critiques littéraires ou musicales, de la participation
à des jeux radiophoniques ou télévisés. Des
messages pouvaient être échangés par le
télégraphe, le téléphone, puis par la
télécopie... cependant pas simultanément, à
plusieurs, comme aujourd'hui.
Les médias, par ailleurs, - on l'a vu - ont toujours cherché
à se combiner, avec le mariage du texte et de l'illustration, puis de
l'image et du son ; le multimédia parachève aujourd'hui cette
évolution, et l'avènement du numérique a
représenté, de ce point de vue, pour les techniques de
l'information et de communication, quelque chose d'un peu comparable à
la découverte de la greffe en horticulture ou du croisement
d'espèces en biologie : il est devenu ainsi possible d'apporter
l'interactivité à l'audiovisuel, l'image au
téléphone, le multimédia à l'informatique.
Différentes sortes de terminaux offrant tout ou partie de ces
possibilités avec, en prime, l'accès à Internet peuvent
être envisagés (consoles de jeux, télévision,
téléphone ou assistants numériques mobiles enrichis de
fonctionnalités supplémentaires, ordinateurs personnels
simplifiés...).
L'avènement du numérique, du multimédia, de l'interactif,
permis par la compression de données, les progrès de
l'information et la montée en débits constitue ainsi un point
d'orgue (mais pas le dernier accord !) dans une évolution constamment
orientée vers les mêmes objectifs : améliorer les moyens
d'information et de communication à la fois quantitativement (ouverture
à un plus grand nombre de davantage de données sur une plus
grande distance) et qualitativement (un plus beau son, de plus belles images,
des textes plus accessibles, transmis ou échangés
multilatéralement partout, plus facilement).
Multilatéralisation simultanée des échanges (avec les
vidéoconférences ou les forums de discussion ouverts à
tous) et possibilités d'hybridation des divers types de
récepteurs (plus ou moins interactifs) : tels paraissent être, en
définitive, les acquis les plus inédits de la période
récente.
De sorte qu'il est nécessaire à notre pays de participer plus
activement à ce processus global, non seulement en tant
qu'utilisateur des techniques concernées mais aussi en tant que
créateur. Mais, pour ce faire, il est également
nécessaire de méditer les leçons de notre passé et
d'en surmonter les inhibitions séculaires.
CHAPITRE III
IL EST NECESSAIRE DE DEFINIR
UN SYSTEME DE
VALEURS
DANS LA NOUVELLE SOCIETE DE L'INFORMATION
-
Quelles sont les valeurs sur lesquelles se fonde la nouvelle
société de l'information ?
La réponse à cette question s'avère d'une redoutable
complexité.
Les termes employés comportent en effet une part de polysémie
(à l'instar de" valeurs ") ; ils prêtent,
ensuite, à une certaine confusion (qu'est-ce qui différencie le
concept d'information de celui de communication ?) ; ils sont marqués,
enfin, par une ambiguïté centrale (en quoi réside la
nouveauté de la société de l'information ?)
" Etre au coeur d'une mutation profonde n'en facilite pas la
compréhension, ni l'analyse " - écrivent les auteurs d'un
récent rapport d'une mission sénatoriale consacrée
à la société de l'information. En effet, l'entrée
dans celle-ci, " qui vient à la suite de la société
industrielle et en bouleverse les données, constitue une
révolution culturelle, économique et sociale sans
précédent car elle touche simultanément toutes les parties
du monde et toutes les activités ".
I. NOUVEAUTES ET EFFETS DE LA SOCIETE
DE L'INFORMATION
EN PREMIERE ANALYSE
-
Situer ce processus dans le temps n'est, tout d'abord, pas si facile.
S'il est évident que " l'entrée de la France dans la
société de l'information est en cours " - comme le fait
observer le rapport précité -, ce qui signifie qu'elle n'est
plus devant nous et qu'il nous faut donc désormais non pas nous y
préparer, mais nous y adapter, il est tout aussi certain qu'il s'agit
d'une évolution de long terme, à peine entamée (s'agissant
surtout de la France qui se trouve en retard par rapport à d'autres
pays) et largement inachevée.
Nous avons tenté de montrer, d'autre part, qu'au moins dans une certaine
mesure, " tout a commencé avec Gutenberg " et que
l'histoire a souvent tendance à se répéter.
Les auteurs du rapport de la mission d'information commune reconnaissent du
reste que " l'information occupe, certes, depuis longtemps, une place
centrale dans les sociétés contemporaines marquées par une
recherche de productivité et de rationalisation qui suppose la
détention et la bonne utilisation de l'information économique,
scientifique, sociale et politique ".
Selon eux, ce sont " l'accélération récente de
l'innovation technologique et sa mondialisation [qui] apportent une
nouvelle dimension ".
En fait, nous l'avons vu, la principale accélération technique,
celle décrite par la loi de Moore selon laquelle le nombre de
transistors intégrés dans une puce double environ tous les 18
mois, a commencé il y a plus de 25 ans. Et les grandes
découvertes, qui constituent aujourd'hui nos principaux acquis (le
transistor, le micro-processeur, la fibre optique) ne datent pas non plus
d'hier.
L'augmentation des performances des systèmes d'information et de
communication ainsi que leur tendance simultanée à la
diversification et à la convergence en sont des caractéristiques
originelles.
Nous sommes aujourd'hui encore sur la lancée d'un mouvement
initié, il y a longtemps déjà, par la création de
l'électronique, appliquée ensuite au traitement de
l'information (avec l'apparition, après guerre, de l'ordinateur devenu
d'abord, communicant ; puis, plus tard, dans les années 70, personnel).
L'accélération technique n'est donc pas nouvelle, la
mondialisation de l'innovation non plus : au fur et à mesure de leur
apparition, les liaisons permises par les nouvelles techniques de communication
et d'information (télégraphe, téléphone, radio,
télévision...) ont toujours tendu à s'internationaliser
aussi rapidement que possible.
Cependant, il est indéniable que la période récente a
été marquée par des percées décisives,
provoquant des bouleversements profonds :
n La mise au point d'algorithmes puissants de compression des données a
ainsi rendu possible l'informatique multimedia et permis la
généralisation de l'utilisation des techniques numériques.
Il en est résulté une accentuation de la tendance à la
convergence des secteurs des télécommunications, de l'audiovisuel
et de l'informatique, sous l'égide de cette dernière. De sorte
qu'il est désormais possible d'envisager de transporter tout type de
données, à travers des supports uniques ou variés, vers
des récepteurs universels ou combinant, de différentes
façons, des fonctions audiovisuelles, informatiques ou de communication.
Autrefois limités à des réseaux locaux ou à des
liaisons spécialisées, les échanges entre ordinateurs, de
données désormais multimedia, à travers le réseau
téléphonique commuté, ont effectivement été
révolutionnés et se sont mondialisés.
Ce phénomène est illustré par l'essor fulgurant d'Internet.
n D'un point de vue technique, le succès du " réseau des
réseaux " s'explique par celui de son protocole informatique,
qui permet à des routeurs placés aux noeuds des réseaux de
télécommunication du monde entier, d'acheminer des paquets de
données, grâce à un système d'adressage
approprié, vers n'importe quelle destination.
Ce protocole, constitue, avec le progrès déjà
évoqué des techniques de compression, l'innovation la plus
marquante de ces dernières années. Il est, cependant, beaucoup
plus ancien, puisqu'il a été mis au point dès les
années 70 aux Etats-Unis, alors que les algorithmes compressifs sont une
conquête des années quatre vingt dix.
Ainsi, la compression de données constitue la seule percée
vraiment tout à fait récente dans l'évolution d'ensemble
des techniques à la base d'Internet et de la société de
l'information. Ni le codage numérique binaire, déjà
utilisé par l'informatique, par la production audiovisuelle et par les
réseaux téléphoniques, ni la commutation par paquets,
permettant d'acheminer des données numérisées, à
travers les infrastructures de télécommunications, ni même
les protocoles TCP/IP, ne sont nés d'hier.
Autrement dit, il faut accentuer l'idée selon laquelle plus encore que
l'avancée technique qu'il traduit, c'est donc le
phénomène de société illustré par
l'explosion d'Internet qui en constitue l'aspect le plus remarquable.
Situer dans le temps l'irruption de la société de l'information
et en caractériser la nouveauté s'avèrent de ce fait d'une
redoutable complexité. De même qu'en mesurer les apports
ramifiés.
L'évolution technologique correspondante annonce, on l'a vu, le triomphe
de l'informatique, science du traitement de l'information, au coeur du
processus de convergence, déjà décrit, qui l'associe aux
télécommunications et à l'audiovisuel.
Le fait que les deux percées les plus décisives des trente
dernières années (si l'on excepte l'invention du microprocesseur)
soient de nature immatérielle (protocole Internet et compression de
données) illustre, par ailleurs, une certaine tendance à
l'accroissement du rôle de l'intelligence et du savoir par rapport
à celui de la technologie brute et de l'industrie, dans
l'évolution des techniques d'information et de communication.
Enfin, le microprocesseur étant le composant essentiel qui a permis de
personnaliser les ordinateurs déjà rendus communiquants, les
principales découvertes de l'après-guerre ont en commun de
permettre non plus seulement l'accélération et l'intensification,
mais encore la décentralisation du traitement d'informations de
plus en plus abondantes et variées.
Ce traitement peut s'effectuer à plusieurs, en réseau, et cela
dans des conditions qui tendent à abolir les contraintes de durée
et de distance.
Traditionnellement, les progrès des techniques d'information tendaient
à permettre à davantage de personnes de transmettre toujours plus
de données, de meilleure qualité, plus vite et plus loin, tout en
bénéficiant de moyens diversifiés de création et de
communication.
L'évolution récente a offert, en outre, à tous les usagers
des réseaux, d'autres possibilités nouvelles : l'ubiquité
(avec le développement des terminaux portables et mobiles),
l'interactivité (entre diffuseurs et demandeurs d'informations) la
multilatérisation des échanges simultanés
(vidéoconférences, forums de discussion), le multimédia
enfin (variété de combinaisons de textes de sons et d'images
à tous les stades : production, transport, réception).
On pressent que ces nouvelles facultés techniques et la
réticulation qu'elle permettra sont susceptibles d'entraîner des
conséquences importantes sur les plans économiques, culturels et
sociaux. Il s'agit d'abord d'effets d'ordre relationnel affectant les liens
entre personnes morales ou physiques (clients et fournisseurs, donneurs d'ordre
et sous-traitants, maisons mères et filiales, partenaires
associés à différents projets).
Les liens de subordination hiérarchique sur les lieux de travail,
l'accès au savoir et à la culture, les relations entre
enseignants et élèves peuvent, ensuite, s'en trouver radicalement
modifiés, de même que les relations entre l'Etat et les citoyens
et, en définitive, le lien par excellence : le lien social.
Bien entendu, les enjeux de ces profondes mutations sont majeurs : la
compétitivité de nos entreprises, l'efficacité de notre
enseignement et la cohésion de notre société sont
notamment concernés.
Mais s'il est vrai que l'introduction de techniques nouvelles comporte
toujours, on l'a vu, plusieurs possibilités d'usages sociaux (comme le
montre la comparaison entre la Chine et l'Europe, des effets de l'imprimerie),
il importe d'être vigilant : car on ne peut exclure des réactions
de rejet, des échecs ou des risques d'inégalités entre
pays pour l'implantation de ces nouveaux moyens d'information et de
communication et l'exploitation de leurs avantages.
Cependant, aller plus avant dans l'analyse de ces différents effets
possibles nécessite un approfondissement préalable de la notion
" d'information ", sur laquelle est fondée la
société du même nom, et de ses " valeurs ",
auxquelles doivent adhérer ceux qui veulent y entrer.
II. LA NOTION D'INFORMATION
-
Au sens large, l'information désigne le fait de fournir à des
personnes des renseignements, des précisions ou le compte rendu
d'événements qui les intéressent.
D'un point de vue politique et sociologique, l'information est la
conséquence de la liberté d'opinion, d'expression et de choix,
valeur reconnue à chaque citoyen dans un régime
démocratique. Le libre accès à une information pluraliste
représente donc une nécessité constitutive de la
démocratie.
De fait, les progrès des techniques ont permis que l'information puisse
être délivrée à un nombre croissant de personnes, en
un minimum de temps, et dans un espace de plus en plus large.
Toutefois avec le développement des médias de masse
(mass-medias) nous constatons que l'information n'est plus le simple
compte rendu d'un événement qui s'est déroulé mais
que l'information peut elle-même générer
l'événement.
Ainsi, par exemple, le fait de relater, par l'image, à la
télévision, des troubles qui se sont déroulés dans
la banlieue d'une ville de France nous oblige à constater que dans les
jours suivants, très souvent, d'autres troubles de même nature se
sont développés dans d'autres villes de notre Pays . Il en
fût de même, fin 1997 et début 1998, avec le mouvement des
chômeurs.
C'est bien l'information qui alors crée l'événement.
UN PEU D'HISTOIRE
-
Afin de ne pas définir la civilisation mise en place après
l'invention de l'imprimerie à partir d'une opposition factice entre
l'écrit et l'oral, Breton et Proulx la qualifient de " civilisation
du message ". Ils considèrent que le XIXe n'a fait que
mettre la technique au service de la circulation de messages exprimés
des deux façons (avant que la diversification des moyens de transmission
ne conduise à s'interroger sur une " civilisation de l'image ",
qui, cependant, peut n'être considérée que comme une
variante nouvelle de cette " civilisation du message "
antérieure).
D'un point de vue technique, l'information est ce qui donne sens aux impulsions
électroniques véhiculées par les réseaux ou
traitées par les ordinateurs. De même, comme l'écrivent
BRETON et PROULX, " Le signal n'est rien d'autre que le déplacement
d'impulsions électroniques auxquelles on a donné au
préalable une signification. "
En d'autres termes, l'information ajoute de la valeur au signal.
Du reste, la théorie de l'information élaborée par Claude
SHANNON est une théorie du signal au sens large. Sans tenir compte de la
signification du message, elle se fonde sur le principe selon lequel
l'information doit être transmise à l'aide d'un canal et
préalablement codée. Et elle conclut qu'il est possible
d'optimiser, en présence de bruit, l'occupation de la bande de
fréquences, allouée grâce à des codes permettant de
maximiser la vitesse de transmission, en s'approchant des limites
supérieures de capacité du canal, tout en minimisant la
probabilité d'erreur de transmission.
La théorie de l'information fait ainsi appel au codage ainsi
qu'à la statistique : une information désigne un ou
plusieurs événements parmi un ensemble fini
d'événements possibles. Et elle s'avère donc d'autant plus
intéressante qu'elle peut être recherchée avec le moins
d'aléas possible. De sorte que la notion mathématique
d'information est ainsi différente de l'information au sens usuel.
Mais cette dernière n'en est pas moins, elle aussi, difficile à
définir car elle doit être distinguée de la notion voisine
de communication et du concept de connaissance.
S'il est plus fréquent, à l'heure actuelle, de parler de "
société de l'information " que de " société de
communication ", les techniques concernées sont désignées
sous le vocable commun de " nouvelles techniques d'information et de
communication. "
En fait, l'évaluation des technologies a conduit, on l'a vu, à
une dichotomie entre les médias qui diffusent, d'un côté,
un contenu préétabli et élaboré et ceux qui
permettent, d'un autre côté, l'échange de messages
improvisés par les correspondants.
Mais les notions de communication et d'information demeurent assez proches, ce
qui peut prêter à de nombreuses confusions (et cela d'autant plus
que l'interactivité semble introduire une certaine forme de
communication entre diffuseurs et destinataires d'informations).
A partir de la théorie de l'information évoquée ci-dessus,
le mathématicien Norbert WIENER a construit une théorie de la
communication, conçue comme une activité structurante de
l'information.
Il analyse le monde (pas seulement celui de l'homme mais aussi celui de la
machine et celui du vivant en général) en termes de comportements
fondés sur l'échange d'information et sur la réaction aux
informations échangées (Feed-back). Ce qui le conduit à
préconiser la communication, l'échange et la régulation
par l'information comme moyens de lutter contre le désordre entropique
(situation de désordre maximal liée à l'arrêt des
échanges).
Il s'agit d'une nouvelle discipline, la cybernétique, qui
étudie, de la façon la plus générale possible, les
lois de la communication (y compris leur implication dans des
phénomènes biologiques, mécaniques ou sociaux) et qui
postule que l'ordinateur, machine universelle à traiter de
l'information, puisse non seulement réagir à des informations,
mais aider à prendre des décisions.
Cependant, la prétention de ce mouvement à appliquer à des
disciplines très diverses des schémas rappelant ceux de
l'automatique et de l'informatique rencontre assez vite ses limites : le
fonctionnement du système nerveux central, par exemple, n'a rien
à voir avec celui des ordinateurs ; les régulations biologiques
diffèrent également des régulations techniques. Autant
dire que développement de l'informatique illustre à sa
façon cette ambiguïté des relations entre information et
communication, liée à la proximité des deux notions.
Pour sortir de cette aporie, on peut rappeler avec BRETON et PROULX que"
Comme l'écriture l'informatique est née du calcul et de la
volonté de traiter rationnellement un certain nombre d'informations
sociales ".
Elle va s'appuyer initialement sur :
n les progrès du calcul, liés, notamment, à ses
applications militaires ;
n l'utilisation de la mécanographie pour le recensement des populations
puis l'organisation de l'intendance militaire pendant la Première Guerre
mondiale.
" Les premières machines informatiques seront très tôt
marquées par la tentation de la communication " soulignent les
mêmes auteurs. En effet, " on imagine de construire des machines dont
les éléments de base seraient ceux du matériel de
communication, au sein desquelles la circulation d'un courant électrique
pourrait permettre des opérations de comptage, donc de calcul ".
Dès l'origine, la maîtrise acquise par les ingénieurs en
matériel téléphonique autorisait une telle approche.
Car " L'idée du calcul fut immédiatement prise -
soulignent-ils - dans une perspective de communication et mise en
réseau. "
Des clivages vont cependant apparaître entre ceux qui, à l'instar
de Van Neumann , considèrent l'ordinateur avant tout comme une machine
à traiter l'information et privilégient le renforcement de ses
capacités internes, et ceux qui voient en lui, comme Norbert Wiener, une
machine à communiquer.
Retour, donc, à notre question liminaire : Comment distinguer
conceptuellement information et communication ?
Daniel BOUGNOUX a entrepris de le faire dans un récent ouvrage
intitulé " La communication contre l'information ". Il oppose
les
deux notions pour mieux les différencier et donc mieux les
définir.
Les deux concepts, fait-il valoir, entretiennent entre eux des rapports
dialectiques : l'information émerge de la communication mais peut
également y demeurer captive.
Il note par ailleurs qu'il y a dans toute communication deux aspects, l'un
relationnel, l'autre qui a trait au contenu, donc à l'information.
Mais dans la mesure où vivre, cela revient d'abord à communiquer,
la relation prime par rapport à l'information, moins consubstantielle et
naturelle à l'individu.
La relation englobe le contenu, qu'elle précède et qu'elle
pilote. Et l'information tend à se confondre avec la communication
dès lors qu'elle s'éloigne de la vérité et des
faits.
C'est donc par son système de valeur - nous y reviendrons - ainsi que
par ses rapports avec la réalité que l'information se distingue
de la communication.
" Quelle sorte de chose est l'information ? " s'interroge
BOUGNOUX ,
avant de conclure " qu'il n'y a pas d'information en
soi " et que
cette notion est donc subjective et relative. L'information, c'est ce qui fait
qu'un message circule, c'est pourquoi elle est proche de la communication et
différente de la connaissance.
L'information, d'après le mot de Heinz Von FOERSTER, est un
caméléon intellectuel qui, selon les cas, prend l'apparence de
simples nouvelles ou de données, ou d'un savoir. Elle n'est donc pas
nécessairement de nature cognitive. Dans la sélection des
informations à laquelle nous procédons tous, nous cultivons
inconsciemment nos stéréotypes intellectuels et
privilégions donc la reconnaissance par rapport à la connaissance.
Certes l'ouverture (vers les autres, vers le futur) demeure la valeur par
excellence de l'information, mais ce n'est pas spontanément, note Daniel
BOUGNOUX , la valeur dominante de l'individu.
Nul n'est tenu de comprendre les informations que les médias à
grand spectacle interdisent d'ignorer. De fait, " Les médias marchent
d'abord au Plaisir et au marché. " constate BOUGNOUX , "
l'appareil médiatique privilégie la vérité
affective au détriment du jugement critique fondé sur le principe
de réalité ".
Mais cette constatation ne constitue pas pour autant une approbation :
informer, c'est hiérarchiser ou évaluer. L'atténuation de
la distanciation critique par rapport aux faits tue l'information qui doit
s'affranchir de tout ce qui tend à travestir la réalité
(effets de mise en scène, recherche de sensations, énonciation
subjective...) dans un contexte où il est cependant difficile
d'éviter certaines concessions (notamment à la logique du
marché).
Les relations de l'information avec la vérité, la connaissance,
le savoir sont donc tout aussi complexes que ses rapports avec la
communication, les deux problèmes étant d'ailleurs liés.
BRETON et PROULX décrivent le passage progressif d'une culture de
l'argumentation (rhétorique) à une nouvelle culture de
l'évidence (scientifique et cartésienne), sous la
poussée intellectuelle des sciences exactes et expérimentales. Ce
mouvement culmine, selon eux, avec l'utopie cognitive d'un nouveau langage
susceptible d'imposer aux hommes l'évidence de la vérité.
On en retrouve les traces, au XIXe siècle, avec le scientisme.
Mais aujourd'hui, note Daniel PARROCHIA , dans son ouvrage " Les
grandes révolutions scientifiques du XXe
siècle ", la connaissance est frappée de
relativité. Après les trois grandes révolutions physiques
de la théorie de la relativité, de la mécanique quantique
et de la théorie du chaos déterministe, différentes
classifications des phénomènes sont possible (par exemple, les
approches ondulatoires, corpusculaires ou une approche quantique globale
coexistent dans la théorie actuelle de la lumière et peuvent
s'imposer selon les cas).
De sorte que la scission complète de la catégorie de la
connaissance et de celle de la totalité est accomplie et l'époque
du génie singulier (du style Pic de Mirandole) recréant l'univers
à partir de sa propre perspective ne désigne plus qu'un
passé de la culture. Autre façon de dire avec PARROCHIA , que"
Nos grilles cognitives actuelles nous rendent plus sensibles qu'autrefois aux
couplages et aux interférences entre ordres de réalité
différents ", tandis que " nos propres constructions
réticulaires accroissent encore l'interconnexion de tous les
événements ".
Bref," La raison doit se rendre compte qu'elle n'est pas toute la raison
".
Le même auteur estime, dans un autre ouvrage consacré à
" La philosophie des réseaux " que " l'une des
grandes
innovations des récentes techniques est de nous libérer de
l'ancienne problématique de la " racine " et du " Fondement
", solidaire
de logiques hiérarchisées, fixistes et rigides ". Notre
vision de l'univers ne peut - et ne doit - plus être ordonné sur
un mode strictement linéaire.
" On ne doit pas assigner au réel une forme quasi platonicienne et
définie une fois pour toutes - conclut-il -. Celui-ci est largement le
produit de notre interaction avec le monde, autrement dit, suppose
effectivement la présence et la médiation des réseaux
".
Il faut donc le souligner avec force : le relativisme et cette humilité
dans l'approche de la connaissance du savoir, sont de nature à apaiser
les craintes de ceux qui voient dans la réticulation de l'accès
aux données correspondantes un risque d'encouragement à la
superficialité, à la subjectivité, à
l'émiettement de la culture.
La mise en réseau et les interactions qui l'accompagnent participent
d'un processus général de complexification des connaissances et
des relations sociales en même temps que de démocratisation du
savoir et de la culture. Et la surveillance mutuelle dont les échanges
sur les réseaux font l'objet, la stimulation intellectuelle qui en
résulte, sont les meilleurs moyens de les faire contribuer au
progrès général des connaissances et de garantir la
validité de celles qui y circulent.
Comme me l'a fait remarquer Michel SERRES, lorsque je l'ai auditionné,
il n'est pas mauvais que les informations surabondent, au sein des
réseaux : c'est ainsi que se constitue l'humus qui fertilise la terre
où croîtront nos nouvelles connaissances.
III. QUEL SYSTEME DE VALEURS ?
-
La définition des valeurs de la société de l'information
est tout aussi difficile que celle de la notion d'information elle-même.
Le mot " valeur ", a, en effet, lui aussi, plusieurs
significations.
La valeur, c'est à la fois ce qui donne :
n du sens à un terme ou à une expression (ou on l'a vu, à
une impulsion électronique) ;
n du prix à une chose, en fonction de son utilité ;
n de l'influence à une norme ou à une référence
morale ou sociale, à laquelle va se conformer un groupe de personnes.
De ce triple point de vue, l'information constitue tout d'abord en
elle-même une valeur, dans la mesure où elle donne,
premièrement, une signification à un signal électronique,
et où elle justifie, secondement, la construction de réseaux et
l'acquisition de machines de traitement spécifiques.
Le développement de ce qu'on appelle la société de
l'information repose enfin, troisièmement, sur un système de
valeurs qui lui sont propres et sur lequel j'insisterai ici plus
particulièrement.
Les valeurs socioculturelles de la société de l'information sont
fondées tout d'abord sur la notion de confiance, indispensable
à toute collectivité qui veut entrer dans la modernité,
qu'il s'agisse de la confiance en soi, en autrui, en la société,
dans l'innovation et le progrès technique.
Ces valeurs doivent emporter l'adhésion de tous les acteurs
concernés.
C'est ainsi que le prodigieux succès de la typographie est dû
à la combinaison féconde de l'ingéniosité de ses
techniciens, de l'esprit d'entreprise des imprimeurs, des éditeurs et
des libraires, des valeurs enfin de l'humanisme, de la Renaissance et de la
Réforme, qui ont fait du livre un outil de communication entre des
auteurs et un public passionnés.
Il n'y a pas aujourd'hui de courant intellectuel ou religieux analogue à
celui qui conduisait les marchands à être en même temps des
philosophes et les libraires à se faire militants de l'humanisme ou de
la Réforme.
A un précèdent ministre de l'éducation, François
BAYROU , qui disait qu'il fallait reprendre du sens et le mettre dans de
nouveaux tuyaux, Michel SERRES aurait répondu, selon les propos qu'il a
tenus lorsque je l'ai auditionné, que " c'est le tuyau qui fait le
sens ", donnant ainsi raison à Mac LUHAN, auteur du
célèbre aphorisme selon lequel " medium is message ".
Il ne semble pourtant pas inutile, d'après Daniel BOUGNOUX ou Francis
BALLE, d'élever le niveau des contenus pour démarquer la
société de l'information d'une société de la
communication.
Ainsi, pour BOUGNOUX , les impératifs de la communication tendent
à conditionner le contenu informatif ; la vérité de
l'énonciation à se substituer à celle de
l'énoncé ; les raisons subjectives à la raison ; les
vérités sensibles ou affectives aux certitudes et aux
réalités.
La montée en puissance des médias, conclut-il, provoque un
reclassement des valeurs, dans la mesure où la communication, agissant
comme un solvant universel, découple la liaison
être-paraître pour subordonner l'intériorité à
l'apparence.
Il rappelle que pour T.S. ELIOT , la sagesse s'est perdue dans le savoir, le
savoir s'est émietté dans l'information et l'information s'est
évaporée dans la communication dans un mouvement régressif
généralisé.
Après avoir commencé comme une chaire, s'interroge-t-il,
l'information va-t-elle finir comme une bande dessinée dans laquelle
chacun pourrait puiser sa propre opinion ?
Selon Francis BALLE, " le processus de constitution de l'information, au
sens de l'établissement d'un savoir, est occulté au profit du
processus de communication. L'accent est mis sur celui qui communique un savoir
devenu message, davantage que sur celui qui élabore ce savoir ".
La société semble ne se vouer qu'au spectacle permanent
d'elle-même.
" Les médias - poursuit Francis BALLE - ne nous cachent plus
rien. Mais apprennent-ils vraiment quelque chose à quelqu'un ? La
transparence qu'ils veulent établir a aussi ses zones d'ombre et ses
pièges, où l'idéal d'objectivité est pris en
défaut ".
Dans ces conditions, l'information, selon Daniel BOUGNOUX , doit s'affranchir
de tout ce qui éloigne du vrai et des faits : d'abord, des pièges
de la communication, des effets de style, des " coups de force de
l'énonciation " substituée à l'énoncé
(prescrire, en effet, ce n'est pas décrire, et l'assertion n'est qu'une
prétention au vrai) ou, enfin, de la logique du marché.
L'information est un message qui s'en tient aux faits et déchoit dans la
communication.
Francis BALLE, pour sa part, estime que " la communication ne saurait
être une fin par elle-même " et qu'" il convient... de ne
pas cultiver l'idée qu'il faut communiquer toujours plus et avec des
moyens toujours plus perfectionnés ".
En revanche, la communication peut être un instrument puissant au service
d'un objectif autre qu'elle-même.
" Il faut surtout - écrit l'auteur de " Médias et
sociétés " - communiquer mieux, mettre
véritablement les hommes en relation, se défaire de la
séduction superficielle des artifices pour exploiter ce formidable
instrument de savoir et de mise en relation que peuvent être les
médias ".
Ainsi délivrée des pièges de la communication,
l'information devient, selon BOUGNOUX , " la mesure de toute chose, la
valeur par excellence, celle de l'ouverture, vers le futur, vers les autres
".
La lutte pour l'information est toujours à reprendre, poursuit-il,
contre nos préjugés et ceux des autres, pour dégager le
véritable contenu du fourre-tout communicationnel, pour rétablir
l'autonomie, la transcendance et la permanence de l'art, de la justice, de la
science, étouffés par les médias.
L'ouverture constitue donc, avec la confiance, l'une des valeurs
fondatrices de la société de l'information. Cette vertu va de
pair avec la tolérance, l'éveil et la curiosité, la
convivialité et le partage.
Selon Michel SERRES, le savoir a jusqu'ici été associé
à un système hiérarchique, et son partage pourrait
favoriser la reconstruction du lien social (dans un partage pouvant s'effectuer
sous forme d'échange, car même les exclus, eux aussi, ont des
savoirs).
L'attitude des sujets de la société de l'information face aux
connaissances et au savoir devrait être caractérisée par
l'humilité.
Comme Daniel PARROCHIA l'a souligné dans ses ouvrages, la
synthèse, la totalisation et la systématisation des connaissances
sont de plus en plus difficiles : " Dans la plupart des cas -
écrit-il - nous ne savons pas maîtriser l'univers informationnel
qu'on se représente alors comme une immense matrice de transformation,
dont on peut seulement espérer que la science commence à
découvrir peu à peu les lois ".
Et pourtant, estime-t-il, " Nul ne peut se satisfaire d'un univers
éclaté, que plus personne ne maîtrise ni ne comprend, et
dont on ne réussit même plus à fournir, tant bien que mal,
une image... ".
" On doit toujours chercher, comme Kant , l'élargissement de
la connaissance ". Et même si cet objectif est difficile à
atteindre, " le philosophe ne doit donc pas renoncer à maintenir
envers et contre tout une exigence rationnelle d'unité, voire une
pensée dans la perspective d'une totalité ".
Selon PARROCHIA , c'est peut-être la réticularité, sous ses
différentes formes, qui est susceptible de nous acclimater à
l'idée d'une unité du monde que la physique quantique, depuis son
avènement, ne cesse de suggérer.
Alors que notre univers semblait éclaté, nos connaissances
" relativisées ", et nos informations
pulvérisées, le monde des médias électriques tend
à nouveau à créer entre les êtres et les savoirs
" une interdépendance organique ", " un champ global
d'événements en interaction auquel tous les hommes participent
".
En bref, la réticularité est un facteur d'unification. Comme l'a
énoncé Mac LUHAN, le réseau global planétaire
possède plusieurs caractéristiques de notre système
nerveux central et constitue un seul et même champ unifié de
perception, un cerveau, si l'on veut, où s'échangent et se
traduisent toutes sortes d'impressions, qui nous rend capable de réagir
à l'univers dans sa totalité.
Humilité devant le savoir mais aussi par rapport à la technique :
on accède aujourd'hui à la connaissance, m'a fait observer Michel
SERRES, par des effets de mimétisme et de répétition (car
il faudrait plus qu'une vie pour expliquer rationnellement le comportement des
outils informatiques dont nous nous servons).
Ouverte, conviviale, solidaire, la société de l'information, tout
en faisant preuve d'humilité face au savoir, fait appel à
l'intelligence.
La complexité résultant de la diversification des techniques, de
l'hétérogénéité des réseaux et des
terminaux ne peut être surmontée qu'au prix d'un investissement
immatériel croissant. Ce sont des logiciels (navigateurs, moteurs de
recherche, agents intelligents) qui nous permettent également de relever
intelligemment le défi de la surabondance de données accessibles
par les réseaux.
Réseaux et terminaux deviennent eux-mêmes de plus en plus
intelligents et voudraient le devenir davantage encore, les uns au
détriment des autres. de sorte, constate Régis DEBRAY , que "
La dématérialisation généralisée consacre "
le triomphe de l'esprit sur les choses... Par ses machines, l'homme cesse de
s'aligner sur le monde ".
Les futurs " réseaux de neurones ", envisagés dans le
domaine de l'intelligence artificielle - note de son côté
PARROCHIA - constitueraient " une véritable implantation de la
pensée dans la matière ".
Le fait de faire preuve d'humilité face aux techniques et aux savoirs,
et de disposer d'outils de plus en plus intelligents, ne dispense pas, bien au
contraire, de déployer des efforts importants pour entrer dans la
société de l'information : pour ne pas être, comme le
craignait Platon , des ignorants qui se croient savants, pour ne pas perdre la
mémoire, même si elle n'est plus stockée dans notre
cerveau, et savoir la retrouver dans les réseaux. Pour le dire
autrement, une connaissance, c'est un travail.
Il faut apprendre à apprendre, apprendre à comprendre, à
savoir, à partager, à associer des savoirs partiels, à
s'approprier les techniques, donc apprendre à les mettre à
distance.
En d'autres termes, les apprentissages doivent tendre à
développer l'objectivité et l'esprit critique pour
ne pas sacrifier, comme on l'a vu, l'information à la communication.
Ce devoir incombe particulièrement aux journalistes, même si -
comme l'observe D. BOUGNOUX - l'éthique journalistique résulte
de compromis (il n'y a pas d'information sans relation, de culture sans
clôture ; et la vérité doit composer avec la pertinence,
l'urgence, l'attente des gens, les lois du marché...).
" Le sujet éthique n'est pas un être de sensation et
d'émotion ". L'éthique, " par définition
secondaire, séparatrice et différenciatrice " doit imposer au
journaliste l'indispensable distanciation critique qui permet de respecter la
réalité et les faits. Même si elle n'est pas mue par un
idéal analogue à celui de la Renaissance ou du siècle des
Lumières, la société de l'Information n'en comporte donc
pas moins des valeurs positives susceptibles de constituer un progrès
par rapport aux dérives de la société de la communication.
Grâce à l'interactivité, le citoyen peut avoir accès
à des sources d'informations diversifiées, dialoguer avec les
administrations et les gouvernements, et accéder plus facilement aux
connaissances et à la culture.
La société de l'information apparaît ainsi comme
inséparable de la démocratie, dont les valeurs forment, avec les
siennes, un socle commun, et qu'elle peut contribuer à consolider, en
renforçant le lien social.
MURDOCH n'est pas ERASME , mais à côté des réseaux
de l'audiovisuel, plus que jamais soumis à la logique du marché,
Internet a pu se développer selon une approche très
différente, coopérative et décentralisée,
privilégiant, dans un premier temps, l'échange
désintéressé par rapport au profit.
Les communications entre chercheurs, sur le réseau des réseaux,
peuvent ainsi rappeler celles effectuées entre intellectuels à
l'époque de la Renaissance ou au siècle des Lumières.
Mais le concept d'information était loin alors d'être
valorisé : Voltaire dénonçait " les horribles dangers
d'une information qui se vautre dans les faits ". La profession de
journaliste restera d'ailleurs méprisée par les intellectuels
jusqu'au XIXe, ces derniers considérant, selon le mot de
Daniel BOUGNOUX , " qu'une information privée d'idées demeure
informe ".
Par la suite, le journaliste de la presse écrite, et
singulièrement l'éditorialiste, se verra conférer la noble
fonction de " guider les esprits ", jusqu'à l'avènement du
direct, de l'audiovisuel et de la presse à sensation.
D'une façon générale, la société de
l'information renforce ainsi, au moyen de l'interactivité, le rôle
du récepteur.
Ce dernier, " détaché d'une position passive " peut, selon
BOUGNOUX , construire lui-même son information à partir de
données combinables glanées sur les réseaux, le long
desquels " le savoir se nomadise ".
La société de l'information tend ainsi à faire descendre
l'intellectuel de son piédestal, sortir le savant de sa tour d'ivoire,
et l'enseignant de sa chaire ; elle fait sortir la culture de ses temples, les
musées et les bibliothèques ; bref, elle court-circuite les
relations hiérarchiques.
C'est donc une société décentralisée d'ouverture et
de partage qui advient de ces profondes mutations.
La France a été plus prompte à souligner les dangers et
les insuffisances d'Internet (absence de sécurité,
difficultés initiales de connexion, encombrement, sites
pédophiles ou terroristes...) qu'à en discerner les avantages
(ouverture sur le monde, moyen d'accroître ses connaissances et de se
faire connaître). Les édiles de notre Pays notamment ont paru
être déconcerté par la structure
décentralisée et par la gestion coopérative de ce
réseau, si contraires à nos traditions.
Plus généralement, on l'a vu, nous utilisons encore trop peu nos
moyens informatiques en réseau.
Beaucoup de dirigeants d'administrations et d'entreprises semblent encore
considérer qu'ils auraient plus à perdre qu'à gagner
à participer à l'échange d'informations qui se fait sur le
net (crainte notamment que leurs concurrents n'en profitent davantage
qu'eux-mêmes).
Caractéristiques d'une société de défiance, ces
attitudes témoignent de la persistance de blocages, d'inhibitions et
d'une méfiance, accentuée il est vrai par nos indéniables
problèmes de chômage, vis-à-vis de l'innovation.
Les valeurs de la société de l'information ne sont pas encore
totalement les nôtres. On ne peut que le regretter, car il ne s'agit pas
seulement de philanthropie ou d'une nouvelle convivialité.
Internet est en train d'entrer dans la sphère de l'économie
marchande.
Ce qui est en cause, c'est la compétitivité de notre
économie, les progrès de nos connaissances, l'efficacité
de notre enseignement et notre rayonnement culturel.
L'efficience apparaît ainsi comme une valeur fondamentale de la
société de l'information.
Mais ces valeurs ne sont, du reste, pas exclusivement collectives et d'ordre
socioculturelles.
En effet, d'un point de vue économique, il s'agit aussi de tous les
moyens de valoriser ces informations, si difficiles à définir.
IV. LES DEGRÉS DE LA VALORISATION
DE
L'INFORMATION
-
Les informations transmises sur les réseaux ou diffusées par
d'autres médias sont d'origine et de nature diverses :
n faits jugés dignes d'être relatés ;
n données liées à l'activité des entreprises ou
des administrations ;
n dispositions législatives ou réglementaires de portée
générale ;
n fragments de messages échangés par des particuliers ;
n connaissances, oeuvres de l'esprit ou éléments
représentatifs de notre patrimoine culturel stockés dans les
mémoires des serveurs ;
n éléments de programmes à caractère distrayant
diffusés (fichiers...) ou accessibles interactivement (jeux...).
Toutes ces informations sont codées par le langage, expression de la
pensée, puis transcodées (par l'écriture, la signalisation
électronique, numérique ou analogique) ou cryptées, avant
d'être diffusées.
Techniquement parlant, l'information, on l'a vu, est tout ce qui donne une
signification au signal utilisé pour la transmission, qu'il s'agisse
d'une impulsion électronique ou d'un caractère typographique.
Mais sur le plan économique, c'est la valeur d'échange ou d'usage
de l'information qui compte. Or, celle-ci n'est pas nécessairement
proportionnée à son importance (une loi, quel que soit son
impact, peut être diffusée quasi-gratuitement) et dépend
davantage de sa facilité d'interprétation. Car si le sens d'une
information brute peut parfois être immédiatement saisi, ce n'est
pas toujours le cas.
Les informations peuvent être structurées à
différents niveaux. Elles sont susceptibles, tout d'abord, d'être
regroupées dans des bases de données (où elles sont
accessibles en fonction des relations existant entre elles ou par rapport
à leur objet). Quand elles constituent des connaissances (cas de
données validées et scientifiquement ou culturellement
intéressantes), elles peuvent être rassemblées en savoir
(s'il est vrai qu'un savoir est un ensemble organisé de connaissances).
L'information apparaît ainsi comme un minerai de base,
destiné soit à être utilisé à l'état
brut (de la façon dont le charbon chauffe le poêle), soit à
subir plusieurs degrés de transformation (comme le fer dans l'industrie
sidérurgique).
La valorisation de l'information, quand celle-ci ne se suffit pas à
elle-même, fait appel par conséquent au savoir qui en fait
une connaissance. Pour être plus précis, les
connaissances auxquelles on ajoute une expérience
professionnelle, un savoir-faire, permettent d'acquérir une
capacité d'expertise.
Enfin, la somme des expertises constitue la sagesse des
industries et des nations.
C'est ce qui devient, en fin de compte, avec le temps, une culture,
après un long processus de maturation, d'imprégnation des esprits
et de diffusion collective.
Pour illustrer cette gradation, on peut prendre l'exemple d'une
dépêche A.F.P. rendant compte d'un événement dont
l'interprétation n'est pas à la portée de tout le monde :
une découverte scientifique, une disposition fiscale complexe mais
importante par ses effets, insérée dans un texte " fourre-tout
" voté, à la sauvette, en fin de session, à une heure
avancée de la nuit.
Pour mesurer la portée de la découverte ou de la mesure fiscale,
le texte - laconique ou abscons - de la dépêche initiale de
l'agence de presse ne suffit pas. Il faut faire appel à une source de
savoir (une encyclopédie ou un précis fiscal). Mais cela risque
même de n'être pas suffisant.
Seul un expert, autrement dit quelqu'un dont l'expérience lui permet de
maîtriser les connaissances concernées, pourra, en
définitive, permettre d'interpréter la nouvelle.
Aussi, la richesse d'un organe d'information vient-elle bien davantage de ses
capacités éditoriales ou de ses aptitudes à
l'interprétation et au commentaire, en un mot de son savoir, que des
moyens dont il dispose pour recueillir des données.
Ce n'est pas le téléscripteur qui donne de la valeur
ajoutée à l'information mais l'expérience
professionnelle du journaliste.
Les choses se complexifient encore avec les professions qui manipulent des
données sur les données. Les banques ou les consultants
financiers élaborent, par exemple, des indices composites ou croisent
des données déjà établies à partir de
chiffres bruts recueillis ailleurs (statistiques diverses, économiques,
boursières, etc...). Ils procèdent ainsi à des
extrapolations, effectuent des synthèses ou mettent en évidence
des corrélations qui n'ont plus qu'un lointain rapport avec les
informations de base. C'est ce qu'Alvin TOFFLER appelle " les meta
données " maniées au sein d'une économie devenue "
supersymbolique ".
Le savoir est, selon lui, une richesse faite de symboles (au sens de
représentation du réel et non de produit de l'imaginaire). Et,
sur ce plan, les travailleurs sont d'ores et déjà plus nombreux
à manier des symboles que des choses.
De la même façon que les statistiques, les images peuvent
être, au moyen des techniques numériques, manipulées,
assemblées, modifiées, superposées, recomposées,
travaillées. Mais, il en va des " meta données " comme des
données elles-mêmes. Elles rajoutent seulement des degrés
dans l'échelle de l'expertise qui demeure indispensable à la
maîtrise de connaissances, elles-mêmes acquises à partir de
la transformation, grâce au savoir, d'informations de base.
De plus, les connaissances et l'expertise peuvent s'exporter, notamment par
l'émigration - mais pas la sagesse.
Quant à elle, l'importation se fait avec une difficulté
croissante. En effet, il est plus difficile de soutirer de l'extérieur
des connaissances que de l'information. C'est encore moins évident pour
l'expertise, et cela devient presque impossible pour la sagesse.
Or, la France et l'Europe possèdent un grand capital de connaissances et
d'expertises.
Certes, on s'aperçoit qu'il faut de moins en moins de temps aux nouveaux
pays industriels pour rattraper notre niveau de connaissance sur le plan
technique, mais cela s'avère déjà plus difficile en ce qui
concerne la recherche fondamentale qui repose sur une expérience acquise
sur le long terme (le Japon a du mal, par exemple, à rejoindre le niveau
des pays occidentaux dans ce domaine).
L'expertise peut certes s'importer, par l'immigration, mais de
façon encore plus malaisée : les savoir-faire sont de plus en
plus possédés non par des individus seuls, mais par des
équipes et l'expérience est toujours quelque chose de difficile
à communiquer.
Pour prendre une comparaison, de nombreux pays, dont les Etats-Unis, ont pu
facilement transplanter nos cépages et faire pousser chez eux de la
vigne. Mais il leur a fallu beaucoup plus longtemps pour maîtriser un
processus complexe comme la vinification.
A l'inverse, on peut penser que nous éprouverions de grandes
difficultés pour, non pas concevoir (nous possédons sans doute
les connaissances nécessaires), mais maîtriser, dans son ensemble,
le processus de fabrication des microprocesseurs (dont les Américains,
on le sait, ont le monopole).
Pourtant, les Japonais, sont passés maîtres, il est vrai depuis
longtemps, dans l'art de l'imitation qu'il ne faut pas confondre avec
l'expertise. Ils ont ainsi réussi à copier notre savoir-faire
artisanal séculaire dans la fabrication d'instruments de musique, pour
l'industrialiser et nous évincer de certains marchés, comme
celui, par exemple, des flûtes traversières ou des pianos (pour
lesquels il n'existe plus de fabricants français, même si d'autres
fabricants, européens ou américains, ont survécu). La
lutherie, moins facilement industrialisable, a mieux résisté.
Les ébénistes français, aujourd'hui encore, sont
très prisés aux Etats-Unis en raison de leur niveau d'expertise.
Et des visas d'entrée sont automatiquement accordés à ceux
qui désirent émigrer.
La sagesse, qui repose sur la somme des expertises, est la chance de l'Europe,
car il est pratiquement impossible de la copier ou de se l'approprier.
Nul hasard, dans ces conditions, si les découvreurs du virus du Sida
appartenaient à l'Institut Pasteur, dépositaire de
l'héritage du grand savant français, qu'ils ont su faire
fructifier.
Le niveau des écoles d'ingénieurs, des laboratoires et des
universités de l'Europe n'a rien à envier à celui des
Américains (même s'il manque à la France des grands
pôles de recherche technologique comme le MIT ...).
Mais ce que l'avènement de la société de l'information met
en cause, ce n'est pas seulement notre niveau de connaissances et d'expertises
mais davantage notre façon de les exploiter en réseau et
de faire circuler les informations de base.
Or, sur ce plan, la France accuse un très net retard.
Selon Mme ROZENHOLC, de la DATAR , que j'ai auditionnée, notre pays ne
sait pas valoriser ses atouts sur les réseaux internationaux. Ce sont,
m'a-t-elle affirmé, des Singapouriens qui vendent à la Chine
notre expertise en matière d'urbanisme, qu'ils nous ont
subtilisée. De même, parce qu'on ne leur en a pas donné la
possibilité en France, des médecins français sont devenus
consultants de réseaux américains. Ils passent par les
infrastructures du MIT pour soigner à distance des clients au
Koweït. Nos élites administratives ne semblent pas avoir encore
compris, regrette-t-elle, que l'on peut vendre autre chose que des ponts ou des
routes, par exemple de l'expertise, en recourant aux réseaux. Elles ne
paraissent pas davantage être capables d'imaginer, selon elle, que la
santé, ce n'est pas seulement des matériels et des
équipements mais aussi des services comme le diagnostic à
distance.
" Où sont nos téléservices de santé ? "
s'est-elle interrogée devant moi.
Mais il ne s'agit pas, comme me l'a fait remarquer Michel SERRES, de relier des
châteaux-forts ou de connecter entre elles des citadelles de la
connaissance. Les réseaux qu'il faut mettre en place sont des
réseaux de circulation et de partage du savoir.
V. LES CONSEQUENCES PROFONDES DE LA
SOCIÉTÉ
DE L'INFORMATION
-
Une fois approfondies la notion d'information, ses relations avec le concept
voisin de communication, et les valeurs qui fondent la société du
même nom, il est moins délicat d'examiner plus avant les effets
dont s'accompagne l'entrée dans cette ère nouvelle.
L'avènement de la société de l'information entraîne
des conséquences profondes dans les domaines de l'espace, du temps, du
pouvoir et des relations humaines.
A) L'ESPACE
-
S'agissant de l'espace, les réseaux - c'est devenu un lieu commun que
de le constater - permettent de s'affranchir des distances pour l'exercice de
certaines activités (télétravail,
télémédecine, télé-enseignement, etc...) ou
d'éviter des déplacements (téléconférences,
téléconsultation).
Ils autorisent la création de lieux virtuels de communication ou
d'enseignement (Forums, agora, universités, etc...). Tout en contribuant
à une globalisation de l'économie mondiale, qui peut favoriser
certains phénomènes de concentration (le regroupement des centres
de décision, en particulier), ils sont en mesure d'encourager aussi bien
la création ou le maintien (grâce aux téléservices)
d'activités locales que la décentralisation ou l'essaimage
d'administrations, d'entreprises ou d'unités de recherche.
Ils peuvent aussi constituer des éléments d'une politique
d'aménagement du territoire en facilitant les localisations
d'entreprise ou le maintien d'un certain seuil de population et
d'activité (par le télétravail à domicile, les
téléservices,...)dans les zones défavorisées. On ne
peut cependant que le regretter : les conséquences de ces
évidences ne sont malheureusement pas encore systématiquement
tirées en France.
B) LE TEMPS
-
Pour ce qui est du temps, il est fréquemment souligné que le
fait de rendre instantanées les relations de l'entreprise en son sein
(maison mère-filiales, directions-ateliers, banque-succursales) ou avec
l'extérieur (client-fournisseur, donneur d'ordre-sous-traitant)
améliore de manière très nette la productivité et
la compétitivité de celle-ci. De plus, le contact en temps
réel facilite le respect des nouvelles exigences de production et de
gestion (flux tendu, livraison juste à temps, zéro stock,
etc...). Par ailleurs, l'utilisation des réseaux permet de se conformer
à un autre impératif contemporain, appelé à prendre
une place toujours plus importante dans le marché : la personnalisation
des produits.
Pour Daniel PARROCHIA , " un océan technologique, aux rythmes
brutaux, s'est substitué à la vie d'avant, celle dont les flux
rassurants s'écoulaient comme de longs fleuves tranquilles ". Et
plus loin " Le progrès technique, dont les gains de temps font partie
des gains de productivité, resserre paradoxalement la pression sur le
temps social comme sur le temps personnel ". Conséquence : " Au
lieu de se borner à rapprocher les correspondants comme le faisait le
bon vieux téléphone, les réseaux modernes creusent, entre
eux, un espace temps complètement nouveau ".
Bref, " ce n'est plus une contraction, mais une densification qui
intervient
". Il ne s'agit en effet plus d'une rationalisation du temps ordinaire
(toujours conçu comme linéaire), mais d'une structuration
différente du fait de l'imbrication du temps humain et du temps machine.
Pour la machine, on le sait, l'instant peut représenter toute une
éternité : une seconde, c'est un milliard de nano-secondes.
C) LE POUVOIR
-
Mais c'est sans doute pour ce qui concerne le pouvoir que les
conséquences de la société de l'information sont les plus
importantes.
Selon Toffler, le savoir gagne de l'importance en tant
qu'élément de pouvoir, et cela par rapport à la
richesse et à la force, anciennes références de la
société traditionnelle. Aujourd'hui, constate-t-il, la valeur ne
repose plus seulement sur la combinaison de la terre, du travail et du capital.
Intégrées de façon plus sophistiquées par ce triple
mouvement de diversification, de complexification et
d'accélération, qui caractérise l'avènement de
l'actuelle société de l'information, les activités
requièrent un degré supérieur de traitement de
l'information, une coordination accrue et un travail intellectuel plus dense.
L'ensemble du cycle de la production et de la distribution dépend donc
de plus en plus du savoir qui s'y investit, et l'importance de
l'investissement immatériel ne cesse, par conséquent, de
s'accroître. De sorte que la création de richesses est
désormais fondée, non plus sur le labeur, mais sur
l'intelligence, à tel point qu'au " prolétariat " ancien se
substitue de nos jours ce qu'il convient d'appeler avec Toffler un "
cognitorat
". Pourquoi ? Parce que le savoir est devenu la ressource décisive de
l'économie avancée : il réduit les besoins en
matières premières, en travail, en temps, en espace et en
capital. En outre, il est inépuisable, contrairement aux ressources
physiques.
Les années 70 virent l'apparition du slogan " On n'a pas de
pétrole mais on a des idées ". Peut-être prend-il vraiment
tout son sens aujourd'hui ?
Mais la production de richesse, si elle repose davantage sur le savoir, exige
également beaucoup plus d'informations et de communication. Car si le
savoir tend à s'organiser en structures relationnelles, la position des
entreprises, dans un contexte de concurrence mondiale, ne dépend donc
plus seulement de leurs ressources internes, mais aussi de leurs relations
externes.
Toffler a eu ainsi le mérite de percevoir très tôt, en
1990, l'importance du savoir en tant que tel - mais aussi, et surtout, de son
organisation et de sa circulation. Il a insisté, d'autre
part, sur le rôle déterminant des échanges de
données et d'informations. car les informations, ce sont des faits,
reliés entre eux, qui, comme l'argent et plus encore que la monnaie,
circulent sous la forme d'impulsions électroniques et deviennent de ce
fait un véritable moyen d'échange.
Les conséquences de cette évolution sont, on s'en doute,
primordiales. Toffler : " Nous sommes en train, en créant des
réseaux, de réorganiser la production et la distribution du
savoir, et de transformer les symboles qui servent à communiquer ".
Sans attendre, la technologie informatique mine les citadelles monopolistiques
du savoir dans leurs fondements. L'organisation - et notamment l'organisation
du savoir, devenue le facteur décisif dans le système actuel -
devrait logiquement contribuer à une restructuration des entreprises et
des administrations, ainsi qu'à une modification plus
générale des pouvoirs. Pour exprimer cette idée, Toffler a
de belles expressions, qu'on reprendra ici : il évoque " la fin des
alvéoles ", le passage " des monolithes aux
mosaïques ", bref un modèle plus flexible, moins
hiérarchique, moins bureaucratique.
Ne le constate-t-on pas chaque jour : l'arrivée des ordinateurs
personnels, connectés à des unités centralisées, a
permis une vaste déconcentration de l'information ?
D'ailleurs, le temps lui-même devient un produit de valeur - à
ceci près, cependant, qu'il ne s'obtient désormais plus par
l'exploitation forcenée de la force de travail mais par une
réorganisation intelligente ainsi que par des échanges
accélérés d'informations utilisant des techniques
hautement sophistiquées. La circulation de l'information devient
dès lors un facteur de fluidité (au sein d'un
système de production plus flexible et plus personnalisé) et
d'accélération (de la création des richesses).
D) LA DÉCONNEXION DE LA PUISSANCE ET DU NOMBRE
-
Cependant, soyons prudents : si le savoir, nouvelle source d'un pouvoir encore
mieux assis, gagne de l'importance tandis que se transforment ses relations
avec les deux autres éléments clés, la force et la
richesse, il serait naïf de prédire la disparition totale et
irréversible de ces derniers. On assiste en effet à une
véritable déconnexion de la puissance et du nombre.
Un exemple emblématique : la capitalisation boursière de
Microsoft (20 000 salariés environ) est équivalente à
celle de Boeing (175 000 salariés).
Autres exemples, dans le domaine militaire cette fois : grâce à
une meilleure maîtrise des technologies militaires, Israël a tenu en
échec, lors de conflits à répétition, ses puissants
voisins, pourtant plus peuplés et plus nombreux. De même, plus
récemment, les alliés, grâce à la sophistication de
leurs armes et de leur logistique, grâce aussi aux systèmes
satellitaires, ont vaincu Saddam Hussein , à l'issue de la guerre du
Golf, alors que l'Irak disposait d'un nombre bien supérieur de
blindés et d'avions de chasse.
Bref, il est en dans les conflits armés comme dans les guerres
économiques : le savoir procure à ceux qui le maîtrisent
l'équivalent d'un puissant effet de levier.
E) L'ÉMANCIPATION DE LA RICHESSE PAR RAPPORT AU
TEMPS
-
Parallèlement à la déconnexion de la puissance et du
nombre, il se produit également une véritable
émancipation de la richesse par rapport au temps.
Là encore, un exemple : le chiffre d'affaires de Sun Micro Systems est
passé de 2 millions à 2 milliards de dollars.
Qu'en déduire, sinon, comme le fait Toffler, qu'on suivra encore sur ce
point, qu'au traditionnel partage de la société entre riches et
pauvres se substitue désormais celui entre rapides et lents.
Raccourci par la circulation de l'information et du savoir, on a vu que le
temps devenait un facteur de production chaque jour plus décisif.
Cependant, les délais nécessaires pour prendre de l'avance dans
la recherche s'allongent, alors même que se raccourcit la
durée de vie des produits. Autant le répéter, donc :
finalement, ce n'est pas tant le savoir lui-même qui importe le plus, que
son exploitation et l'organisation de sa diffusion.
Pour revenir à notre exemple, les revenus que procurent à Sun
Micro Systems la diffusion du langage Java ne représentent pour
l'instant qu'une part infime de ceux engendrés par la vente des
serveurs. Derrière la distribution gratuite de logiciels sur les
réseaux se dissimulent souvent des enjeux industriels
considérables. Nul hasard, non plus, si les vendeurs d'ordinateurs
personnels américains intègrent dans leurs offres commerciales en
Europe un abonnement à un fournisseur de contenus venu
d'outre-Atlantique : America On Line (AOL ). Il faut, enfin, toujours garder
présent à l'esprit le fait que l'industrie, fondamentale, des
composants devient de plus en plus capitalistique, alors même qu'elle
nécessite des dépenses en matière de recherche et de
développement croissantes.
Bref, comme le concède lui-même Toffler, l'argent reste toujours
un formidable outil de pouvoir - mais la richesse, grâce au savoir, peut
s'acquérir beaucoup plus rapidement, et à partir de mise de fonds
initiale beaucoup plus modeste.
En fait, c'est une transformation, plus qu'un basculement, qui affecte les
trois éléments clés du pouvoir (savoir, force et richesse)
dans leurs relations cachées. Par-delà les modifications qui
redéfinissent l'utilisation de l'espace et du temps, et par-delà
l'équilibre des pouvoirs qu'elle provoque, c'est en effet tout l'univers
des relations humaines qui se trouve bouleversé par l'entrée dans
la société de l'information - qu'il s'agisse des relatons entre
les entreprises, entre les hommes ou qu'il s'agisse du rapport au savoir.
En d'autres termes, il y a une interaction des individus et de l'information,
qu'ils façonnent autant qu'ils la reçoivent.
F) UNE NOUVELLE MANIÈRE DE CONNAÎTRE
-
La communication directe à travers les réseaux informels tend
parfois à se substituer aux circuits hiérarchiques, et les
comportements des entreprises deviennent moins prévisibles.
Conséquence : sur la base d'un partage de données, d'informations
et de savoir, consommateurs et producteurs devraient logiquement se fondre,
pour reprendre une expression de Toffler, en un " prosummateur
".
En effet, le recours à l'intelligence artificielle pour maîtriser
le flux des données favorise une nouvelle approche du savoir. Sans
anticiper sur des développements spécifiquement consacrés
au monde de l'éducation, mentionnons le fait que l'interactivité,
par exemple, développe une curiosité accrue et suscite, chez
l'usager des réseaux, la joie de la découverte qui, selon
l'expression de Michel Serres, " change le paradigme de l'acte de
connaître ".
Toffler, de son côté, note que l'interactivité permet
également un approfondissement des débats, et le rapprochement,
désormais rendu possible par les réseaux, entre les points de vue
des intellectuels et des agents économiques, des penseurs et des homes
d'action, constitue une sérieuse garantie de progrès pour nos
sociétés. Selon lui, la massification et la mondialisation de
l'économie des médias et de la production ont en effet atteint
leurs limites, redonnant leur chance aux activités et aux
échanges locaux. Mais Toffler souligne par ailleurs que les effets des
médias, comme ceux des autres activités mises en réseau,
ne s'exercent pas en parallèle, mais au contraire se conjuguent et
interagissent.
Fin des médias isolés, donc : et place aux systèmes
médiatiques.
Parrochia : " À plus grande échelle, la société
se trouve redéfinie à travers un ensemble de circulation de
matières et d'informations (...) intégrée dans une sorte
de réseau de réseaux ou réseau au carré ".
Qu'en conclure, sinon que nul ne peut désormais se soustraire à
un univers dont les réseaux de communication mettent aujourd'hui les
éléments en interaction permanente. Et que cet univers, il est
vital de le comprendre et de la maîtriser.
VI. CONCLUSION
-
La problématique, économique au premier abord, de la
valorisation des informations, diffère de celle, plus socioculturelle et
éthique, des valeurs de la société de
l'information.
D'un côté, il s'agit tout d'abord de donner du sens au signal,
puis une valeur ajoutée à ce minerai de base qu'est
l'information, en le transformant successivement en connaissance, en expertise,
en sagesse et en culture. Pour cela, il faut utiliser les réseaux afin
d'y faire circuler et d'y exploiter notre savoir, mais aussi d'y
valoriser notre patrimoine culturel. Dans cette triple optique, ce qui
compte le plus, ce sont nos capacités d'interpréter les
informations (plus importantes que leur simple collecte) et d'organiser
la diffusion du savoir.
Mais l'accès au savoir pose également des problèmes au
pouvoir, eux-mêmes liés aux valeurs de la société de
l'information. Bref, les deux questions de la valorisation des
informations et des valeurs de la société de l'information
doivent être articulées.
Mais, on le regrettera avec Toffler : " une éthique de l'information,
adaptée aux économies avancées, fait encore
défaut ". De sorte qu'il convient d'accréditer l'idée
selon laquelle " tolérer la diversité est le premier
commandement de la société démassifiée (grâce
aux nouvelles techniques) ".
Cette vertu de tolérance, assez proche de celle
d'ouverture mise au premier plan par Bougnoux , permet de
démarquer l'information (qui suppose une distance critique pour
appréhender l'autre) de la communication (qui nous enferme dans
le cercle de nos habitudes subjectives).
D'autre part, l'entrée dans la société de l'information,
si elle ne s'accompagne pas, comme pour l'avènement de l'imprimerie, de
nouveaux courants intellectuels ou religieux, n'en exige pas moins, elle aussi,
l'adhésion à des valeurs positives : tolérance et
ouverture, on l'a dit, mais aussi curiosité intellectuelle,
inventivité et désir d'échanger et de partager.
Par voie de conséquence, n'ayons pas peur de le dire : chaque acteur a
des efforts à accomplir. Le secteur des
télécommunications, pour sortir de sa culture de monopole,
adapter ses tarifs prohibitifs et offrir de nouveaux services. Les fournisseurs
de contenus, pour privilégier la qualité, respecter des
règles déontologiques librement consenties et profiter de
l'interactivité pour mieux satisfaire leurs clients. Les fabricants de
terminaux, pour non seulement améliorer les performances de leurs
machines, mais aussi les rendre plus conviviales et plus compatibles entre
elles. Les pouvoirs publics, enfin, pour crée un cadre législatif
adapté, pour préférer la régulation à la
réglementation et pour favoriser l'innovation et l'utilisation, dans
l'enseignement, des nouvelles techniques.
Sur tous ces points, comment le nier, la France accuse un très net
retard. Mais elle possède de réels atouts et elle a su prouver
par le passé, en particulier avec le Minitel, qu'elle pouvait jouer un
rôle de tout premier plan. Cependant, on ne le soulignera jamais assez :
il est nécessaire de nous départir de cette défiance, en
partie héritée de notre passé, et qui trop souvent
continue de nous inhiber. Tout comme il est nécessaire de devenir une
société plus ouverte, moins centralisée, moins
cloisonnée, moins hiérarchique. En un mot, résolument
tournée vers l'avenir.
CHAPITRE IV
LA PRIORITE DES PRIORITES POUR NOTRE PAYS :
PERMETTRE A
TOUS LES FRANCAIS D'ACQUERIR
DE NOUVEAUX SAVOIRS
-
L'acquisition par tous les Français de nouveaux savoirs est, pour notre
pays, la priorité des priorités pour des raisons
déjà exposées en partie dans cet ouvrage. On se permettra
de les rappeler une nouvelle fois.
I. POURQUOI ?
-
Il est impossible de ne pas le constater : le développement de
la société de l'information est un phénomène
mondial et inéluctable, déjà largement entamé,
auquel nous ne pouvons pas nous soustraire.
Or le savoir, on l'a vu, est ce qui permet de valoriser le minerai de
base qu'est l'information pour en faire une connaissance. Cette
transformation des informations en connaissances renforce, en retour, le savoir
qui l'a permise, car celui-ci est un mode d'intégration des
connaissances en systèmes organisés. Elle permet en outre
d'utiliser au mieux nos capacités d'expertise afin d'apporter à
ces connaissances une valeur ajoutée. Ce bon usage de nos
capacités d'expertise apporte à nos vieilles nations une sagesse
qui en est la somme et une culture qui en est la mémoire.
Toffler, on l'a vu également, a montré d'autre part que le savoir
est désormais une source de pouvoir plus déterminante que la
force ou que la richesse. Mieux : le savoir confère aux deux autres
facteurs un effet de levier, un rôle démultiplicateur. De sorte
que la puissance se trouve dès lors déconnectée du nombre
:
- dans le domaine militaire, on peut vaincre en étant moins nombreux et
moins armé ;
- dans le domaine économique, la réussite n'est plus
proportionnée (comme en témoigne le succès de start-up,
comme Microsoft ou Sun) à l'importance de la mise de fond initiale ou
à la disponibilité, à côté du capital, de
ressources importantes en matières premières et en force de
travail.
Contrairement au capital, au travail et aux richesses naturelles, le savoir est
inépuisable, et permet, en outre, d'économiser les autres
facteurs de production ; c'est là ce qui constitue sa force. Il n'y a
plus de limite à la reproduction et à la diffusion des oeuvres de
l'intelligence ni au nombre de chargements que l'on peut faire d'un logiciel ou
de copies d'une image numérique.
Dans une économie devenue super symbolique, - c'est-à-dire
dans laquelle les travailleurs sont désormais plus nombreux à
manier les symboles que les choses -, le savoir, parce qu'il est le
substitut final, est devenu la ressource économique ultime.
Comment, en effet, ne pas le constater : le cerveau remplace progressivement le
muscle, le prolétariat devient cognitariat et l'ensemble du cycle de la
production et de la distribution dépend de plus en plus du savoir qui
s'y investit L'intelligence permet également d'expliquer le passage,
auquel on assiste actuellement, d'une production de masse
hyperstandardisée à une économie du sur mesure dans
laquelle industrie et services tendent à s'intégrer toujours
davantage.
Cette évolution redonne sa chance, même si le marché se
mondialise, à de petites unités très
spécialisées, implantées en dehors des grandes zones
d'activité économique. De sorte que tout un nouveau
système de création de richesse, à la fois localisé
et planétaire, fondé sur la technologie avancée, se met
ainsi en place.
L'accès au savoir, à travers les nouvelles technologies
d'information et de communication, se révèle être, dans ces
conditions, pour la France comme pour l'Europe, un enjeu majeur en terme de
pouvoir, c'est-à-dire de souveraineté et d'identité,
par-delà ses effets immédiats sur le niveau de nos performances
économiques dans un monde de plus en plus ouvert et compétitif.
C'est aussi un des espoirs essentiels qui nous reste de retrouver les chemins
de la croissance et de l'emploi par une dynamique de création de
nouvelles activités, d'innovation et d'amélioration qualitative
des services. En effet, il semble que les faits ont déjà
démontré l'insuffisance de politiques trop exclusivement
axées soit sur la recherche de gains de productivité,
accompagnée d'un traitement social du chômage, soit sur le mythe
du partage du travail.
Pour toutes ces raisons, l'acquisition, ou plus encore la
création par les Français de nouveaux savoirs leur
permettant de maîtriser et de valoriser les informations de plus en plus
nombreuses que les nouvelles techniques peuvent mettre à leur
disposition, apparaissent comme la priorité essentielle.
II. PAR QUELS MOYENS ?
-
Les moyens de créer des connaissances et d'y accéder ont
été révolutionnés par les nouvelles techniques
d'information et de communication.
Il s'agit tout d'abord de l'utilisation de l'informatique comme
procédé de traitement de l'information (étymologiquement,
d'ailleurs, le mot informatique lui-même évoque l'application de
l'électronique au traitement de l'information).
Celle-ci, on l'a vu, a d'abord été employée, de
façon frontale, comme outil de gestion, de calcul puis de documentation
(à partir du stockage et de la consultation d'ensembles organisés
de données). L'évolution technologique a fait ensuite de
l'ordinateur une machine personnelle, communiquante et multimédia.
De nouvelles architectures décentralisées d'accès à
l'information se sont développées, d'abord localement ; puis,
avec Internet, mondialement (avec la généralisation du
modèle client serveur) ; tandis que, dans le même temps, de
nouveaux modes de communication et d'échanges de données
(visioconférences, courrier électronique...) faisaient leur
apparition.
Mais il convient de le rappeler : la machine n'est qu'un instrument au
service d'activités intellectuelles qu'elle ne peut pas, par
elle-même, exercer (acquisition de connaissances et d'expérience,
formation initiale et continue, exploitation d'un capital de savoir et de
culture, recherche et innovation...).
Nous voulons dire par là qu'un capital humain très riche, d'un
côté, caractérisé par un haut niveau de formation,
de recherche, d'expérience et de culture, un équipement
très fourni, d'un autre côté, en instruments techniques
modernes et variés, ne sont ni l'un ni l'autre suffisants.
Bref, il doit y avoir une interaction entre l'homme et la machine, une
utilisation intelligente de toutes ses possibilités techniques, de ses
facultés, non seulement de stockage et de traitement dans un espace
limité, mais aussi de diffusion et d'échange, à travers
les réseaux, à de vastes échelles.
Nous avons longuement insisté sur ce point : cette exploitation de
toutes les potentialités de l'informatique en réseau suppose,
tout d'abord, un état d'esprit fondé sur l'adhésion
à certaines valeurs ; la remise en cause, ensuite, de certaines formes
d'organisation du travail ou de schémas relationnels (dans l'entreprise
comme dans le système d'enseignement et de formation) ; sur le plan
technique, la maîtrise des outils correspondants, enfin, facilitée
par des investissements immatériels de plus en plus importants (afin de
rendre la machine plus conviviale, de faciliter les recherches de
données à travers les réseaux et d'interconnecter des
matériels hétérogènes...).
Trois éléments sont donc nécessaires pour l'acquisition de
nouveaux savoirs :
- un capital humain de sagesse, d'expérience et de connaissances,
susceptible de valoriser les informations ;
- des équipements de stockage et de traitement de ces dernières ;
- l'organisation de la circulation des informations et des connaissances ainsi
que la mise en place de l'exploitation de l'expertise et de la sagesse en
réseau (afin de permettre des fertilisations croisées, une
augmentation des valeurs ajoutées...).
Or, sur tous ces plans, on ne peut que le regretter : notre pays accuse un
retard très sensible.
III. LE RETARD FRANCAIS
-
Le retard pris par la France, en ce qui concerne son entrée dans la
société de l'information, est aujourd'hui incontestable - et,
d'ailleurs, incontesté même si la situation évolue
favorablement depuis quelques mois.
Il a été abondamment analysé dans de nombreux rapports
(notamment ceux du groupe de travail présidé par Thierry Mileo ,
de M.Pierre Laffitte , au nom de l'OPECST, et de la mission commune
sénatoriale d'information...).
Selon le graphique p. 110, tiré du numéro du 15 février
1997 de " The Economist ", notre pays, en janvier 1997, ne
devançait, en effet, que de peu la République tchèque, la
Hongrie, l'Espagne et l'Italie en ce qui concerne le nombre d'ordinateurs par
millier d'habitants raccordés à Internet. Il était
distancé non seulement, très largement, par les Etats-Unis et les
pays nordiques, mais également par nos principaux partenaires
européens (Grande-Bretagne, Allemagne), ainsi que par l'Irlande, la
Belgique et les Pays-Bas.
Certes, les ventes d'ordinateurs personnels ont augmenté très
fortement, en 1997, de 20 %, et depuis Décembre dernier nous pouvons
dire qu'une famille sur cinq possède un ordinateur . Cependant, notre
taux d'équipement demeure très inférieur à celui de
nos voisins européens (25 % pour l'Allemagne, 22 % au Royaume-Uni) et
surtout à celui des Etats-Unis qui approche de 40 %.
Un rattrapage s'est également produit au cours de l'année 1997 en
ce qui concerne les connections à Internet (+ 100 %), mais il demeure
encore insuffisant pour que la France comble son retard.
S'agissant de nos entreprises, une récente enquête du Plan,
citée par Le Monde du 2 octobre 1997, démontre qu'elles
demeurent relativement imperméables aux technologies de l'information ou
qu'elles ne savent pas, en tout cas, en tirer tout le parti possible, faute
d'avoir su adapter leur organisation à la révolution des
réseaux.
Isolée, l'entreprise française, n'a pas encore
réticularisé ses relations, ni avec ses partenaires (clients,
fournisseurs...), ni avec son environnement (université, laboratoires,
centres de formation...), de sorte qu'elle se prive des avantages de la
circulation de l'information.
Ces conclusions rejoignent celles de l'étude précitée,
réalisée au printemps 1997, en préparation de la
conférence interparlementaire des pays membres d'Euréka :
pratiquement toutes nos entreprises, comme celles de nos principaux
concurrents, sont équipées d'ordinateurs ; mais dès qu'il
s'agit d'utilisations en réseaux (modems, accès à
Internet, vidéo conférences, courrier électronique, sites
web...) ou de multimédia (lecteurs de CD-ROM) ou encore d'usages
individuels (portables), nous sommes encore très largement
distancés.
1997
PAYS Modems Accès Courrier Sites
Conférences Lecteur Portables
internet électronique Web
Vidéo deCD-ROM
Japon 75 % 63 % 51 % 28 % 14 % 85 % 81 %
Royaume-Uni 73 % 35 % 52 % 27 % 11 % 67 % 60 %
Allemagne 67 % 27 % 43 % 16 % 8 % 75 % 59 %
Etats-Unis 81 % 51 % 56 % 39 % 7 % 75 % 58 %
France 61 % 13 % 32 % 9 % 6 % 48 % 44 %
Source :NOP Research Group Conquête
réalisé sous forme d'entretien auprès d'un
échantillon de cadres d'entreprises et de consommateurs)
Soyons clairs : le retard accusé par la France n'est pas de nature
intellectuelle (le niveau d'ensemble de notre enseignement et de notre
recherche est plus qu'honorable) ; il ne s'agit donc pas d'une insuffisance de
connaissances.
D'autre part, nos entreprises ne connaissent pas non plus de
sous-équipement informatique global.
A l'examen, le problème semble surtout d'essence culturelle :
bien que beaucoup d'éléments aient changés, dans les
réseaux, dans ces derniers mois, les mentalités de nos dirigeants
(politiques, administratifs, économiques, etc...) n'ont pas suffisamment
évolué pour qu'ils prennent conscience de la
nécessité de modifier leurs schémas d'organisation et de
relations ainsi que leurs analyses, afin de tirer parti des avantages
procurés par les réseaux (élargissement de l'accès
aux connaissances, fécondité des échanges intellectuels,
gains de notoriété, de temps, d'efficacité ; accroissement
des débouchés, création d'activités nouvelles...).
A) UN PROBLEME SURTOUT CULTUREL
-
Les difficultés rencontrées par notre pays pour entrer dans la
société de l'information, pour souscrire à ses valeurs et
donc profiter de ses opportunités sont liées, ainsi que nous
avons tenté de le montrer dans les précédents chapitres de
cet ouvrage, aux interactions de notre mentalité et de notre histoire.
L'une et l'autre se sont influencées et façonnées
mutuellement. Il en résulte aujourd'hui des comportements et des
phénomènes psychiques, hérités du passé dont
nous n'avons pas toujours conscience, mais qui produisent toujours certains
effets inhibants.
Il en va ainsi, en particulier, de la persistance dans notre pays de
modèles de relations professionnelles (et parfois sociales) ou de
transmission du savoir très hiérarchiques et très
cloisonnés.
Une trop grande réserve vis-à-vis des innovations ainsi qu'une
certaine difficulté à s'adapter aux évolutions des
marchés en sont également l'illustration (pour ne pas dire le
symptôme).
Difficile, dès lors, de ne pas souscrire à l'analyse de Michel
Crozier : " Nous avons des ressources humaines considérables. Mais nous
les gaspillons par un système de commandement et de contrôle qui
décourage les meilleures volontés".
Tandis que nous n'apprenons pas à nos jeunes à coopérer
rapidement et efficacement, nous ne savons toujours pas - selon le même
sociologue - créer de partenariats efficaces, privé-public ou
simplement universités-recherche-entreprise. " Nous nous
méfions systématiquement ".
Cette analyse rejoint celle de Suzanne Berger, professeur au MIT , selon
laquelle figurent au rang des atouts de la France " un enseignement de
haut
niveau et une population bien formée ". Mais, alors que les
échanges entre universitaires et entreprises sont quotidiens aux
Etats-Unis, elle ne voit pas chez nous cet état d'esprit ni ce tissu
d'échanges. Ce qui la frappe, au contraire, c'est l'isolement de nos
groupes, et singulièrement celui de nos PME.
Une étude du commissariat au Plan sur l'industrie française,
constate de son côté la persistance, dans notre pays, de principes
archaïques de division du travail. Trop préoccupés par leurs
coûts, les groupes français ne parviennent pas à remettre
en cause le taylorisme ; ils ne tirent pas tout le parti des technologies de
l'information qui, aux Etats-Unis, ont conduit à créer une
organisation par réseaux conduisant à une véritable
renaissance industrielle. L'organisation des activités demeure
fondée chez nous sur l'optimisation et le rendement plus que sur la
création et l'apprentissage collectif. Les efforts de qualification des
personnels ainsi que la remise en cause des modes de coordination des
activités des entreprises ont été insuffisants. Celles-ci
n'ont pas su créer de réseaux solides.
" Tandis qu'à l'étranger les firmes revoient leur organisation
hiérarchique, multiplient les équipes de projet mêlant
chercheurs, commerciaux, techniciens, producteurs - note l'article du monde
présentant cette enquête - les sociétés
françaises conservent des méthodes découplant les
étapes de création et de production ".
Même tonalité chez Suzanne Berger : " En France, on n'a retenu
du reengineering que les licenciements. On a oublié les modifications
profondes des méthodes de travail, le changement des hiérarchies,
les nouvelles approches des clients. "
" Les entreprises françaises ont encore beaucoup à faire -
estime-t-elle -. La remise en cause des organisations, la formation de
réseaux ne sont pas suffisamment mis en oeuvre dans vos groupes. Ils
n'ont pas encore saisi la chance que représentent les nouvelles
technologies. "
Ces carences seraient-elles liées au mode de recrutement de nos
élites ?
Selon les sociologues Michel Bauer et Bénédicte Bertin-Mourot ,
" La France est le seul pays du monde qui fabrique l'essentiel de
ses
élites en fonction du seul diplôme initial. "
" On ne forme pas, on n'éduque pas, on sélectionne, à tour
de bras, les meilleurs ".
Notre système d'enseignement ? Une machine à étalonner.
Les jeunes gens sélectionnés par l'ENA et Polytechnique seront
propulsés à des postes de direction sans avoir été
contraints ni à faire leurs preuves ni même à
acquérir une expérience sur le terrain. Cette
dévalorisation de l'expérience (les milliards
dépensés en formation continue ne confèrent aucune
légitimité comparable), " aboutit à donner le
pouvoir à ceux qui n'ont qu'une vue abstraite des situations ".
" Ce mélange de formation généraliste et de
pseudo-expertise sans débat ni recours au terrain semble toucher
cependant aujourd'hui à ses limites ", estime pour sa part le
journaliste du Monde, Yves Mamou .
Ce modèle hiérarchique élitiste peut, en effet, se trouver
remis en cause par l'évolution :
· de la société (les classes moyennes contestent un
système de promotion sociale entièrement fondé sur la
réussite scolaire qui semble moins leur bénéficier
qu'auparavant) ;
· de l'entreprise (dans laquelle les salariés deviennent plus
compétents et mieux formés, donc moins dociles et plus critiques)
;
· des connaissances, moins stables qu'autrefois tandis que
s'accroît la durée nécessaire à l'acquisition d'un
savoir-faire opérationnel.
Une autre sociologue, Sabine Chalvon Demersay évoque, à sa
façon, cette crise du concept de pouvoir : " Hier encore,
observe-t-elle, celui-ci était hiérarchique, vertical, sans
appel. Aujourd'hui, il devient horizontal, organisé en réseau et
consensuel. "
Une évolution confortée - note Yves Mamou - par la technologie
et la généralisation du modèle Internet qui permet
à tout le monde de se connecter et d'entrer en contact avec n'importe
qui.
n Trop pyramidale, trop fondée sur le pouvoir d'un savoir plus
théorique que pratique, et plus monopolisé que partagé, la
société française ne fait pas non plus assez confiance -
et ceci explique peut-être cela - à l'innovation et aux
opportunités nouvelles du marché.
Les deux auteurs de l'étude précitée du Plan, MM.
Colletis et Levet , estiment à cet égard que " trop souvent
dans ce pays, la question de l'emploi est posée en termes de partage,
alors qu'il conviendrait de réfléchir à la
création de nouvelles activités, car de larges potentiels
demeurent inexploités ".
La recherche d'une compétitivité par les prix et les
économies d'échelle plutôt que par l'innovation, la
qualité et les services, ainsi que des produits mal adaptés
à la demande internationale semblent expliquer - selon eux - les
performances décevantes sur ce point de l'industrie française.
La viabilité de l'entreprise dépend, en effet, de plus en plus
aujourd'hui, d'une bonne adaptation de technologies particulières
à des marchés spécifiques.
" L'idée qu'il n'y a plus de travail dans l'industrie est fausse
- estime Suzanne Berger -. Les Etats-Unis travaillent, plus que
jamais".
Mais, dans les meilleures entreprises, l'industrie et les services tendent
irrésistiblement à fusionner.
Dans ces conditions, le tort principal de l'industrie française est de
ne pas s'être assez placée dans une perspective de croissance.
De sorte que la croissance constitue ainsi - selon Colletis et Levet - le
premier défi que doivent aujourd'hui relever nos entreprises.
Les restructurations massives des quinze dernières années ont
certes permis aux entreprises françaises d'assainir leur bilan. Mais en
privilégiant ainsi leurs structures financières, les groupes ont
fait porter leur ajustement sur les capacités productives
(investissement et masse salariale), aggravant de ce fait les récessions
conjoncturelles au lieu de les atténuer.
Bref, comme ils le constatent : " La stratégie de désinflation
compétitive a contribué à freiner l'érosion des
pertes de marché de la France mais n'a pas permis d'inverser la tendance
", et l'industrie française, qui n'est pas parvenue à
se différencier suffisamment, reste donc plus vulnérable que ses
concurrents.
Ce manque d'audace et d'imagination, Michel Crozier l'a vigoureusement
dénoncé dans une tribune intitulée " L'espoir de
renaissance ", publiée par Le Monde. On rappellera les grands
axes de son analyse.
La question primordiale pour la France d'aujourd'hui est simple -estime le
célèbre sociologue -. Nous devons nous montrer capables
" de prendre le plus vite, le plus efficacement et le plus
humainement
possible, le train de l'expansion et de l'innovation ".
" Nous devons tirer parti de nos ressources pour saisir les occasions
qu'offre
le monde nouveau et non pas les protéger en nous repliant sur nos
succès et notre excellence passée ".
" La logique nouvelle qui permet de gagner n'est plus celle de la
rationalisation, c'est celle de l'innovation ".
" Nous ne perdrons pas notre identité en l'acceptant, tout au contraire
", souligne-t-il, rappelant que les pays qui refusent, au nom du
maintien
de leurs valeurs traditionnelles, de comprendre le changement du monde, sont
voués, telle l'Espagne du XVIe siècle, au
déclin.
Mais - observe-t-il également -, " L'innovation ne peut
réussir sur la longue distance que si nous renonçons au
commandement technocratique ".
Or, " le modèle du succès en France, - déplore-t-il
-, reste le modèle hiérarchique, étatique ".
Quand comprendrons-nous - s'exclame-t-il- que " ce n'est pas l'Etat qui
va
créer l'innovation de demain, donc la prospérité et les
emplois... mais toutes les personnes qui, dans les entreprises ou d'autres
institutions, se passionnent pour créer elles-mêmes quelque chose.
"
" Une société, - conclut-il -, ne se développe que
grâce à son tonus vital mais celui-ci ne se décrète
pas ", mais se stimule par " la priorité donnée à
la liberté individuelle de créer et à l'échange
avec l'extérieur ".
n Mais il n'est pas facile de lever des inhibitions pluriséculaires.
" La France - a souligné Jacques Attali dans un de ses ouvrages
- est une nation rurale, catholique et sédentaire, tandis que les
Etats-Unis sont, au contraire, un pays urbain, protestant et mobile ".
Peut-on en mesurer toutes les conséquences ?
L'héritage de notre catholicité a déjà
été examiné dans de précédents chapitres qui
ont souligné combien il était difficile à évaluer
à sa juste mesure.
Les pays catholiques, en général, ont été
totalement alphabétisés plus tard -on l'a vu- que les pays
protestants. Cela explique-t-il encore aujourd'hui, un siècle
après Jules Ferry, que les Français lisent moins de livres et de
journaux que les Anglais et les Américains ?
Notre passé rural, encore récent, contribue peut-être
à expliquer notre goût pour une communication de proximité,
enracinée et charnelle, susceptible de faire concurrence aux relations,
plus distanciées, permises par les réseaux.
Dans leur grande majorité, les Français
préfèrent le foncier et la pierre aux valeurs mobilières
et au capital risque : là encore, est-ce une conséquence de notre
ruralité et de notre sédentarité ?
Côté américain, les choses sont plus claires : le dynamisme
que l'on y trouve s'explique sans doute, pour une bonne part, par le fait qu'il
s'agit d'un pays neuf, peuplé d'immigrés, n'hésitant pas
à changer de lieu de résidence et de travail et à prendre
des risques financiers dans l'espoir de faire fortune grâce au
développement d'activités nouvelles.
Quoi qu'il en soit, on ne saurait trop insister sur le fait que les
conséquences d'une aggravation, ou même d'une persistance de notre
retard dans l'entrée dans la société de l'informatique,
seraient désastreuses.
B) LA NECESSITE URGENTE ET ABSOLUE D'UN RATTRAPAGE
-
La priorité des priorités ? Elle s'impose comme une
évidence. Il s'agit de permettre à tous les
Français d'acquérir de nouveaux savoirs.
En d'autres termes, le partage et la diffusion du savoir, d'une part, et
l'innovation, d'autre part, doivent être mis au premier rang de nos
objectifs, en urgence aussi bien qu'en importance, pour rattraper notre retard.
Négliger cette priorité pourrait avoir des conséquences
gravissimes.
Les facteurs de blocage, tout d'abord, qui sont à l'origine de nos
lenteurs, risqueraient de s'aggraver, ce qui rendrait tout rattrapage plus
difficile encore.
Ne pas remettre en cause les organisations pyramidales, les modes autoritaires
d'exercice des responsabilités, les conceptions exclusivement
hiérarchiques des relations professionnelles et de l'accès au
savoir, cela ne pourrait qu'accentuer la crise du pouvoir évoquée
plus haut, le malaise entre gouvernants et gouvernés, et, en
définitive, les problèmes de communication dans notre
société.
La dureté, sans équivalent en Europe, de nos conflits sociaux
(comme ceux, dans ces dernières années de la SNCF ou du secteur
des transports routiers), le divorce entre la base et les syndicats qui les
accompagne parfois, la compréhension témoignée, à
l'occasion, aux grévistes, par une population pourtant prise en otage,
tout cela témoigne d'un profond désarroi.
Le récent mouvement des chômeurs a plus encore mis en
évidence le caractère, dorénavant imprévisible et
même irrationnel, du comportement des français face à la
crise.
Le contournement des circuits hiérarchiques par l'établissement,
en parallèle, de réseaux informels constitue également une
illustration de l'obsolescence qui frappe les schémas relationnels
traditionnels.
" La technologie informatique mine les citadelles monopolistiques du
savoir
dans leur fondements " a écrit Alvin Toffler, qui, dès 1990,
constatait que " l'information commence à abandonner les canaux
officiels pour s'écouler par des réseaux informels ".
Ne pas comprendre cette mutation, ne pas ajuster en conséquence la
façon d'organiser nos activités, l'accès à
l'information et au savoir ainsi que l'exercice du pouvoir, c'est risquer de
multiplier des conflits stériles et archaïques, de gaspiller notre
énergie et d'aggraver, en fin de compte, nos blocages et notre retard.
Les inégalités dans l'accès primordial au savoir, que
l'éducation et la formation doivent s'efforcer de combler,
présentent également le danger de distendre le lien social et
d'ouvrir davantage encore les fractures déjà existantes.
Or, cela serait d'autant plus regrettable que les nouvelles techniques
d'information et de communication peuvent précisément offrir des
moyens susceptibles de s'attaquer à ces maux.
La communication et la circulation de l'information sont, en effet, et cela
dans l'entreprise comme dans la société considérée
dans son ensemble, un facteur de fluidité.
La structuration des données brutes, d'abord en informations
élaborées, puis en nouveaux savoirs, est, en outre, un
élément de compétitivité décisif.
Car "tous les systèmes économiques, comme l'a
démontré Toffler, reposent sur une base de savoir, devenue la
ressource la plus importante".
Mais ce qui importe le plus, en la matière, c'est un facteur qu'un mot
résume : "organisation".
Les systèmes de savoir ont été bouleversés par
l'avènement des ordinateurs personnels mis en réseau, la cause
est entendue. De sorte que, nécessité s'impose, les entreprises
et les administrations procèdent à une restructuration en
profondeur, notamment en ce qui concerne l'acquisition du savoir et l'ensemble
du système de pouvoir fondé sur elle.
Car les réseaux sont le système nerveux de notre
société. " C'est comme si - soutient Toffler - on avait
ajouté un cortex cérébral à un organisme qui n'en
avait jamais eu ". On est passé ainsi, selon lui, d'un concept
d'entreprises " machines " à celui d'entreprises,
créatures vivantes.
Peut-on imaginer que notre pays, non seulement dans ses entreprises mais aussi
dans ses administrations et ses établissements d'enseignement et de
formation, bref tout ce qui constitue son corps social, tarde à se doter
d'un système aussi important et à y relier tous ses organes ?
Le savoir tend ainsi à s'organiser en structures relationnelles.
Dès lors, ce n'est pas seulement son acquisition et sa possession qui
comptent, mais aussi, et surtout, ses modalités d'échange.
Toffler l'a fait valoir : la position concurrentielle des entreprises ne
dépend plus seulement de leurs ressources internes, mais de leurs
relations extérieures. Le " qui connaissez-vous ? " -
souligne-t-il- importe autant que le " que savez-vous " ?.
On sent que pour lui le savoir, en perpétuel et rapide renouvellement,
est fait pour être échangé, et non pour rester captif ou
monopolisé. Il est de toute façon inépuisable, et sa
mobilité, tout comme la rapidité de sa création sont
primordiales.
" L'innovateur, qui associe le savoir imaginatif et l'aptitude à
l'action, est le héros de notre temps ", proclame-t-il avec une
certaine emphase, certes, mais non dénuée de vérité
; ajoutant que les produits d'activités créatrices jouent un
rôle de plus en plus déterminant dans toutes les économies
technologiquement avancées.
C'est la raison pour laquelle j'insiste sur l'élargissement à
tous les Français de l'accès aux savoirs.
Tout retard dans l'acquisition de nouveaux savoirs, qui doivent
permettre de produire de nouvelles connaissances aurait des
conséquences dramatiques pour notre pays.
En effet, toujours selon Toffler, le temps devient lui-même un facteur
important de création de valeur ajoutée et de
compétitivité.
Il importe donc, non seulement d'innover, certes, mais aussi d'innover plus
rapidement que nos concurrents dans le nouveau système
accéléré de production de richesses.
En effet, aux anciennes inégalités entre riches et pauvres
risquent de s'en substituer de nouvelles, désormais fondées sur
le niveau de maîtrise des technologies et des connaissances, opposant
dès lors les rapides aux lents.
" Le temps, raccourci par le savoir, devient un facteur de production de
plus en plus décisif - répète Alvin Toffler -. Etre
écarté de la nouvelle économie rapide revient à
être exclus de l'avenir ".
Il ne faut cependant pas confondre la vitesse de la circulation de
l'information ou de la valorisation du savoir avec celle de son
élaboration.
En effet, tandis que la durée de vie des produits se raccourcit chaque
jour davantage et que s'accélère dans le même temps la
création de richesses, les délais nécessaires pour prendre
de l'avance dans la recherche, note Toffler, tendent de leur côté
à s'allonger.
Raison de plus pour ne pas se laisser distancer dans l'acquisition de nouveaux
savoirs liés aux techniques d'information et de communication, car tout
retard peut avoir, dans ce domaine, des effets cumulatifs désastreux,
susceptibles de contrarier d'éventuels efforts ultérieurs de
rattrapage.
Par ailleurs, les échanges intellectuels à travers les
réseaux stimulent la créativité des chercheurs et
l'utilisation des outils informatiques leur est indispensable.
Les positions de notre pays en matière de recherche fondamentale sont,
on l'a dit, plus qu'honorables, même si elles sont plus fragiles dans le
domaine de la R&D où nous sommes parfois lents à
concrétiser nos idées.
Dans le domaine des technologies de l'information, la quasi inexistence
(Siemens Nixdorf mis à part) d'une micro-informatique européenne
est un handicap. De plus en plus d'applications sont en effet
intégrées aux logiciels d'exploitation ou, du moins, en sont
étroitement dépendantes. Il ne nous reste plus que des "
niches " à exploiter.
L'essor d'Internet offre cependant de réelles opportunités en
matière de création de logiciels. Il faut se hâter de les
saisir.
Concernant les semi-conducteurs, le multimédia peut également
procurer à des " outsiders " de réelles occasions de
développer de nouveaux produits (avec la nécessité de
mettre au point des " média processeurs "). Cependant, il n'est
pas aisé de compenser l'avantage que procure à des entreprises
comme Microsoft ou Intel , le capital d'expériences qu'elles ont
accumulé en matière de logiciels ou de microprocesseurs.
Le retard qu'il est urgent que nous rattrapions ne concerne donc pas,
soulignons-le une fois encore, le niveau de connaissances et de savoir, ni les
capacités d'expertise de nos élites.
Il s'agit plus fondamentalement :
- de développer, chez tous les Français, les savoirs leur
permettant de transformer en connaissances les informations dont les
réseaux risquent de les inonder ;
- de favoriser l'acquisition de savoirs nouveaux, autrement dit la
recherche, sa diffusion et sa valorisation à travers l'innovation.
Il en va de notre compétitivité, de l'amélioration de
l'emploi à travers l'accélération de la croissance et la
création d'activités nouvelles, mais aussi de notre
développement économique, culturel et social.
IV. QUELS REMEDES ?
-
Envisagé dans ce chapitre surtout sous l'angle culturel, le retard
français relatif à l'entrée dans la société
de l'information sera analysé plus loin, en ce qui concerne ses causes
et ses remèdes, sous d'autres aspects (choix technologiques, politiques
tarifaires, financières et fiscales...).
Seront examinées plus particulièrement dans le
développement qui suit, deux valeurs qu'il me semble nécessaire
de promouvoir : le rôle de l'exemplarité et celui de
l'éducation.
A) LE RÔLE DE L'EXEMPLARITÉ
-
Même si on peut le déplorer, les structures de la
société française demeurent encore pyramidales, qu'il
s'agisse de celles de l'Etat, des entreprises, ou d'autres collectivités
(partis politiques, syndicats...).
Dans ces conditions, et sans que cela empêche d'encourager les
initiatives émanant de la base (en les aidant, en les faisant
connaître, ou en les fédérant et, le cas
échéant, en les relayant), il est primordial que l'exemple vienne
en même temps " d'en haut ".
Du reste, il est de l'intérêt des dirigeants eux-mêmes de
prendre les devants, s'ils ne veulent pas voir leur autorité
sapée dans ses fondements par le développement de réseaux
informels court-circuitant les canaux hiérarchiques traditionnels.
Ils doivent donc s'efforcer de maîtriser les nouvelles techniques
d'information et de communication, non seulement par prosélytisme,
s'agissant de facteurs essentiels de compétitivité et de
développement de leur entreprise, mais aussi, tout simplement, pour
améliorer en son sein le climat social, en dialoguant et en
échangeant des informations avec tous.
Or, une grande majorité des responsables que j'ai auditionné,
n'utilisent pas directement eux-mêmes ces nouveaux moyens, contrairement
à ce qui se passe aux Etats-Unis. Ils en délèguent
l'utilisation, selon les cas, à des adjoints ou à des
subordonnés plus ou moins proches.
Ainsi, trop souvent, l'ordinateur semble encore considéré par les
plus hauts responsables de nos entreprises et de nos administrations, sinon
comme une simple machine à traitement de texte, du moins comme un outil
de gestion courante, voire de documentation, mais jamais véritablement
comme un instrument personnel de communication et d'aide à la
décision. On ne peut qu'espérer que se crée une
émulation au sommet pour inverser ce regrettable état d'esprit.
Mais cela n'en rend pas moins inévitables les restructurations
évoquées par Toffler en de suggestives métaphores : "
fin des alvéoles ", passage " des monolithes aux mosaïques
", partage de l'information, naissance de firmes flexibles
polycellulaires
dirigées par des équipes semblables à des sortes d'arches
de Noé...
La personnalisation des produits et l'accélération du rythme de
l'activité économique sert à promouvoir le modèle
d'entreprises plus flexibles, dans lesquelles chaque travailleur possède
plus de savoir et acquiert davantage d'autonomie ; toutes choses
suggérant à l'envi que les organisations hiérarchiques et
bureaucratiques traditionnelles se révèlent désormais
inadaptées.
B) L'IMPORTANCE DE L'ÉDUCATION
-
Il est évident que l'apprentissage par les élèves des
nouvelles techniques d'information et de communication, dans les
établissements d'enseignement, peut exercer une influence très
favorable pour l'entrée de la France dans la société de
l'information.
Deux rapports publiés en 1997, rédigés par des
sénateurs, se sont penchés sur cette importante question : l'un
présenté au nom de l'OPECST par M. Franck Sérusclat ,
s'intitule " De l'élève au citoyen ", l'autre, à
l'attention du Premier ministre Alain Juppé , a été
consacré par M. Alain Gérard au rôle des multimédia
et des réseaux dans l'éducation.
Ces deux travaux soulignent l'intérêt éducatif des
nouvelles techniques : selon M. Sérusclat , " les différentes
pratiques tendent à se rejoindre et contribuent à
l'élaboration, même dispersés, d'une pédagogie de
l'autonomie et de la responsabilité ".
En effet, dès la maternelle, les enfants peuvent avoir avec l'ordinateur
un contact de nature ludique (qui permet une initiation).
Celui-ci peut de ce fait constituer un moyen d'apprentissage précoce de
la lecture (identification des lettres) et faciliter l'acquisition du
vocabulaire de base.
Dans le primaire, des exercices de conjugaison, d'orthographe, de calcul, avec
des mécanismes d'autocorrection peuvent être conçus. Le
sentiment de culpabilité devant les fautes et ses effets inhibants se
trouvent de ce fait atténués. Et la perfection des documents
sortant de l'imprimante donne à l'élève le goût du
travail propre et bien fait.
Dans les disciplines scientifiques, quant à elles, l'ordinateur permet
la visualisation de phénomènes qui, auparavant, étaient
seulement décrits.
En ce qui concerne l'utilisation d'Internet, son intérêt est
triple : correspondance électronique, recherche documentaire,
création de pages web.
M. Sérusclat tente de résumer ses conclusions en écrivant
qu'" il faut faire de l'ordinateur un nouveau stylo ". En
fait, selon
ses propres propos, les utilisations pédagogiques de l'informatique sont
encore beaucoup plus variées : la machine n'est pas seulement un stylo
mais aussi un livre, un répétiteur, un moyen d'expression,
d'ouverture et de communication.
Elle favorise l'éveil, la curiosité, l'attention ; provoque
l'enthousiasme grâce à la joie de la découverte
personnelle, sous forme ludique, dans un environnement exempt de jugement et de
sanctions extérieures.
Les observations - citées par le rapport Sérusclat - auxquelles
a donné lieu l'utilisation du serveur pédagogique Rescol,
mentionnent également le fait que " les liaisons non linéaires
entre éléments d'information rendent possible l'examen d'une
question selon de multiples perspectives, ce qui permet aux
élèves d'organiser leur savoir d'une manière qui en
facilite la rétention et le transfert ".
M. Gérard, de son côté, rappelle que les nouvelles
technologies influent sur les deux missions fondamentales de l'école :
la transmission du savoir et la socialisation de l'enfant. Elles permettent, de
plus, de s'affranchir des contraintes de l'espace pour sortir de la classe.
L'élève, plongé au coeur même des réseaux
d'information, devient alors un acteur à part entière de la
modernité.
Les quatre types existants de logiciels éducatifs - mentionnés
par le rapport Gérard - traduisent la diversité des utilisations
possibles de l'ordinateur, pour :
- la découverte et la recherche d'information ;
- l'apprentissage et l'évaluation ;
- la simulation et l'expérimentation ;
- la création, enfin, et la production de documents.
S'agissant plus particulièrement d'enfants handicapés ou en
difficulté, les nouvelles techniques peuvent également être
employées selon des approches tutorielles (comme une sorte de
répétiteur), prothétiques (pour suppléer une
fonction déficitaire), rééducation, ou en tant
qu'inducteur de raisonnement et de créativité, outils
d'écriture et de calcul.
Bref, l'amélioration des conditions d'enseignement obtenue est telle -
selon M. Gérard - qu'on ne saurait désormais s'en passer.
Le directeur du Media Lab du MIT , Nicholas Negroponte , fait valoir de son
côté, dans son ouvrage " L'homme numérique ", que
" le terrain de rencontre entre le travail et le jeu va s'élargir de
manière spectaculaire " tandis que " nous nous éloignons
d'un mode d'enseignement rigide qui s'adressait surtout à des enfants
emmagasinant l'information de manière compulsive, pour nous diriger vers
un type d'enseignement plus poreux qui ne trace pas de frontières
hermétiques entre l'art et la science ".
Il estime que " les enfants peuvent explorer [grâce à
l'informatique] des principes très complexes par le jeu ".
Insistant sur " la joie d'apprendre ", il pense que "
l'on apprend
surtout par l'exploration, en réinventant la roue, en découvrant
par soi-même ".
" L'apprentissage par l'action est devenu la règle plutôt que
l'exception ". Ainsi, grâce à la simulation par ordinateur,
" il n'est plus nécessaire de disséquer une grenouille pour
tout apprendre à son sujet... à la place, on peut demander aux
enfants... de jouer avec la grenouille ".
" En jouant avec l'information, notamment des sujets abstraits, le concret
prend davantage de sens ".
Soulignant que l'ordinateur permet d'atteindre des enfants ayant des styles
cognitifs très différents, Negroponte vante " l'approche
constructiviste " (le Lego branché sur ordinateur) qui
apparaît comme " un moyen d'apprentissage d'une richesse
extraordinaire " permettant à beaucoup d'enfants prétendument
en difficulté d'apprentissage de s'épanouir.
D'autres soulignent, à côté de l'intérêt
pédagogique des nouvelles techniques d'information et de communication,
leurs avantages financiers et pratiques : Michel Serres a ainsi fait valoir,
dans Le Monde du 17 décembre 1996, que la pédagogie
à distance est dix, voire cent fois moins coûteuse que la
création d'un campus universitaire, dans un contexte où la masse
des crédits publics et privés consacrés à
l'éducation arrive à saturation ; (ils représentent en
effet le quart du budget de l'Etat, et parfois près de 50 % des
dépenses d'investissement de certains conseils généraux).
M. Gérard, pour sa part, a rappelé les avantages
théoriques (même si des problèmes d'organisation se posent)
de l'enseignement à distance (centralisé ou de proximité),
pour la gestion de différentes options d'enseignement que beaucoup
d'établissements ne sont pas en mesure de proposer, dans leur
totalité, à leurs élèves (notamment en
matière d'apprentissage des langues étrangères).
Malgré ces avantages indéniables, certains s'interrogent encore
sur l'opportunité d'un recours de l'enseignement via Internet.
D'autres soulignent, avec pertinence, que les nouvelles techniques ne
constituent ni une fin en soi, ni la panacée, et que leur introduction
doit s'inscrire dans le cadre d'une réflexion pédagogique
d'ensemble.
Une polémique s'est ainsi développée dans les colonnes du
quotidien Le Monde, à partir de la publication d'un point de vue
de M. Robert Redeker selon lequel " Internet en milieu scolaire ne
revêt aucun intérêt tant qu'on s'en tient fermement à
la conception républicaine et humaniste de l'école ".
Pour ce professeur de philosophie, fabriquer des internautes ou instituer des
citoyens est, pour l'école, une alternative antithétique (on ne
voit pourtant pas, a priori, pourquoi l'un empêcherait l'autre). Selon
lui, la pauvreté d'Internet s'oppose à la richesse de la "
haute culture livresque ", et l'école de la République
à celle de Microsoft . De sorte qu'il serait bien plus important
d'étudier les humanités que de se laisser apprivoiser par
l'idéologie de Bill Gates, car " sur le web (qui n'a pourtant pas
été inventé par la firme de Seattle) on ne communique
pas, on échange essentiellement des informations et des banalités
". " Ne faisons pas de l'enfant - conclut-il - un
agile
animal informaticien (il aura toujours le temps d'apprendre, plus tard,
à se servir des outils correspondants) avant d'en faire un homme
".
Face à cette thèse, M. Redeker parle de " fanatisme
technologique ". Tandis que l'auteur d'un des articles du
numéro d'octobre 1997 du " Monde de l'Education ", Luc Cedelle,
évoque, pour sa part, une prétendue vague actuelle de "
technolâtrie " selon laquelle " tout ce qui est estampillé
"nouvelle technologie" serait beau, bon et juste par nature
".
Dénonçant le méli-mélo pédagogique,
incitation au zapping, de certains sites web, il estime que le
multimédia ne doit être ni un dérivatif (pour faire
diversion au chômage), ni une utopie (comme l'industrie lourde dans la
mythologie communiste). Mais il ne dénigre pas pour autant ce "
formidable outil de courrier électronique et de recherche
documentaire... premier espace planétaire de communication " que
constitue Internet et dont toutes les conséquences ne peuvent pas encore
être discernées.
Répondant à Robert Redeker dans un numéro
postérieur du Monde, Bernard Maître, directeur
général de CDC Innovation, fait valoir que " Tenir Internet
en dehors de l'école est évidemment le moyen le plus sûr,
le plus efficace et le moins coûteux, de livrer des
générations entières de jeunes au modèle de la
soumission ". De sorte qu'il se livre à l'éloge de " la
croyance dans les vertus de l'échange " qui permet d'instituer les
communautés sur Internet.
Pour autant, il faut le souligner : tous les débats relatifs aux usages
pédagogiques des nouvelles techniques d'information et de communication
ne sont pas aussi manichéens.
Certaines critiques, tout d'abord, ne remettent pas en cause le principe
même de leur utilisation, même si elles tendent à en
souligner certaines imperfections actuelles :
· S'agissant du multimédia " intégré " (CD
ROM), sont ainsi parfois regrettés la médiocrité de
certaines réalisations (visites virtuelles de musées, par
exemple, ne dépassant pas le stade du gadget et souffrant de la mauvaise
qualité de l'image ; décalage entre les séquences
animées et le commentaire correspondant), les coûts
élevés de production (pour les petites séries) et
d'équipement (lecteurs), l'imbrication encore insuffisante entre les
genres associés (édition et audiovisuel, éducation et
jeu...), l'absence de méthodes de développement d'applications
à visée exclusivement pédagogique, etc.
· Concernant le multimédia " réparti " (Internet),
ce n'est que récemment qu'une extension du langage HTML a permis un
niveau d'interactivité compatible avec des applications
pédagogiques (grâce à des programmes spécifiques de
traitement d'information qui communiquent avec le serveur en utilisant une
interface normalisée dite " Common Gateway Interface "
ou
CGI ). Cependant, étant données les possibilités
réduites de présentation, d'animation ou de simulation, les
applications sur le web paraissent, pour le moment, beaucoup moins riches que
celles développées à l'aide d'un système auteur.
Mais bientôt, les navigateurs devraient intégrer des
interpréteurs (notamment du langage Java) permettant de transmettre, en
même temps que les informations demandées, des programmes
(applets) exécutés directement par la machine client (notamment
pour ce qui concerne l'animation d'images) sans connexion avec le serveur.
· Enfin, les logiciels auteurs, qui servent d'intermédiaires entre
les spécialistes de la technique et du contenu, ne sont pas non plus
exempts de toute critique. Ceux de la première génération
étaient souvent complexes et nécessitaient donc une forte
implication des utilisateurs (ex : Director).
Plus intuitifs ou spécialisés, ceux de la deuxième
génération n'en présentent pas moins des limites :
impossibilité de visualiser des " Applets " Java pour
Adobe,
ou possibilités créatrices réduites, en l'absence de
véritable programmation, pour Hyperstudio.
D'un point de vue pédagogique, d'autre part, une enquête
récente, publiée par le magazine américain Atlantic
Monthly, conclut que le bon usage de l'informatique à l'école
requiert autant de circonspection que d'enthousiasme.
Certes - et c'est sans doute le principal -, les enfants adorent manier cet
outil et se montrent aussi enthousiastes que motivés à son
endroit. Le problème, selon le reportage intitulé " l'illusion
informatique ", est de savoir ce qu'ils apprennent vraiment.
Il est vrai que pour les petits, l'expérience sensorielle est
très limitée et la représentation d'un objet en trois
dimensions ne saurait remplacer le toucher et la manipulation.
Par ailleurs, l'apprentissage logiciel et la plongée dans le virtuel
finissent par donner aux enfants un mode de pensée non séquentiel
qui les conduit - selon l'enquête de Todd Oppenheimer - à mal
discerner les liens de causalité ou à considérer la
réalité comme importune.
Enfin, l'usage du couper-copier-coller inciterait les élèves,
d'après Oppenheimer , à faire des montages de textes plutôt
qu'à élaborer une réflexion personnelle.
Il ressort de ces réflexions, pour la plupart nuancées, des
conclusions de bon sens, auxquels les personnes sensées, ni
technolâtres ni technophobes, ne peuvent que souscrire. En tout
état de cause, elles ne remettent pas en cause l'usage des nouveaux
outils concernés dans l'enseignement.
Ce sont des techniques perfectibles, qui ne sont pas la panacée, certes,
de sorte que leurs projets d'utilisation doivent s'inscrire dans le cadre d'une
réflexion pédagogique d'ensemble, prévenu qu'il est
désormais exclu de s'en passer et qu'il s'agit d'une priorité
essentielle.
Il existe, tout d'abord, une forte adéquation entre les
possibilités offertes par les nouvelles techniques et ce que doivent
être, à mon sens, de tout temps, les objectifs essentiels de la
pédagogie :
- susciter le désir d'apprendre chez l'élève ;
- respecter son individualité.
C'est à partir du respect de ces deux impératifs fondamentaux que
l'éducation peut le mieux remplir ses missions : l'acquisition de
savoirs, d'une part, et de l'autre la socialisation, deux missions auxquelles
j'aurais personnellement tendance à ajouter l'éveil des
facultés créatrices de l'élève.
On peut ainsi se ranger à l'avis de Philippe BRETON qui écrivait
dans " l'Utopie de la communication " : " Le processus
éducatif n'est
pas d'abord une affaire d'accès au savoir mais bien plutôt une
manière de poser la question fondamentale, du désir de
savoir. Améliorer l'accès ... ne changera pas une virgule
à la situation du désir de savoir qui doit animer
l'élève ".
Il est donc essentiel que les outils d'accès au savoir éveillent
le désir d'acquérir de nouvelles connaissances. Or, nul ne
conteste le fait que les enfants ont un contact spontané facile avec
l'ordinateur et qu'ils l'utilisent avec plaisir, voire avec enthousiasme.
Dans " l'Homme numérique ", Nicolas NEGROPONTE évoque, on
l'a vu, la joie d'apprendre " que peut provoquer chez un enfant
l'approche
constructrice " de la connaissance permise par l'informatique.
A Jean-Louis GASSEE qui, dans Libération, contestait le concept
américain " d'édutainment ", " comme si l'on pouvait apprendre
- s'exclamait-il - quand on est distrait ", NEGROPONTE répond,
indirectement, que " les enfants peuvent explorer des principes très
complexes par le jeu ". Afin de démontrer que les activités
ludiques, loin de distraire l'enfant, peuvent mobiliser au contraire toutes ses
facultés intellectuelles, il cite la réponse, très
prosaïque, faite à une journaliste visitant le Media Lab par un
garçon de huit ans d'une classe Lego/Logo, selon laquelle les jeux
informatiques, " c'est rigolo, mais c'est pas de la tarte ".
Joie d'apprendre, plaisir de découvrir par soi-même, en s'amusant,
y-a-t-il de meilleures façons de susciter le désir de savoir ?
La deuxième priorité éducative de base que les moyens
informatiques permettent de satisfaire, consiste à replacer
l'élève ou l'étudiant au centre du système
éducatif. " La technologie permet non seulement l'abondance du savoir
- souligne Antoine REVERCHON dans " Le Monde de l'Education "
- mais
aussi l'individualisation de sa transmission. "
De son côté, Jean-Claude MAROT estime, dans le magazine
Télétravail que " les usages pédagogiques des
technologies de communication impliquent une rupture avec la conception
traditionnelle de la formation, essentiellement centrée sur
l'enseignant, pour s'orienter vers une pédagogie plus centrée sur
l'apprenant ". " Remettre le formé au centre de la formation "
apparaît, selon lui, comme une révolution copernicienne.
Cet objectif de recentrage sur l'élève, désormais inscrit
dans la loi, implique un travail plus autonome dans les cycles de base, suppose
des dispositifs de soutien et des parcours différenciés au
collège, et sollicite le télé-enseignement de
matières à option au lycée.
Dès 1964, CROWDER a substitué à l'enseignement
programmé dit " linéaire " de Skinner, un enseignement
programmé dit " ramifié " permettant à
l'apprenant un cheminement individualisé en fonction de ses
échecs ou de ses succès.
Le système Newspeak du CNES permet ainsi à un
élève de choisir, en fonction de son parcours pédagogique,
une unité de cours de langue à diffusion restreinte, et de suivre
cet enseignement à son propre rythme, avec une totale autonomie.
Dans le supérieur, se développe, par ailleurs, un concept
d'enseignement sur mesure médiatisé (cours d'informatique
personnalisés dans les universités américaines, programmes
sur mesure de la téléuniversité du Québec, mise au
point, à l'université Joseph FOURIER de Grenoble, d'un logiciel
de gestion de parcours individualisé de formation comportant, notamment,
des instruments d'autoévaluation...).
Le télé-enseignement se recentre également sur
l'élève grâce à l'interactivité : le
téléphone, la télécopie ou le Minitel permettent
des liaisons entre les sites de réception des vidéotransmissions
du CNED et les installations d'émission du Futuroscope. La Business
School de l'Open University britannique a ainsi développé un
service de tutorat assisté par télématique dans toute
l'Europe, grâce à la mise en place de liaisons informatiques avec
les étudiants.
Favorisant ainsi la réalisation des deux objectifs de base de toute
pédagogie, susciter le désir d'apprendre et respecter la
personnalité de chaque élève, les nouvelles techniques
n'en peuvent que mieux faciliter l'accomplissement par le système
d'éducation et de formation de ses deux missions traditionnelles : la
transmission du savoir et la socialisation au sens large de
l'élève (qui passe par l'ouverture à la
société et au monde).
De sorte que les nouvelles technologies d'information et de communication sont
susceptibles d'améliorer l'efficacité de la transmission du
savoir à la fois d'un point de vue quantitatif et matériel, et
sur le plan qualitatif.
En même temps que l'individualisation de ses modes d'acquisition (cf.
supra), la technologie permet également l'abondance du savoir. Le
réseau est d'abord un démultiplicateur puissant de l'accès
aux ressources.
Dans ce domaine aussi, la puissance est déconnectée du nombre :
le rayonnement d'un établissement d'enseignement devient
indépendant de la quantité de ses professeurs ; l'influence d'un
enseignant n'est plus liée à la somme de ses heures de cours ou
aux mètres carrés de l'amphithéâtre dans lequel il
professe. L'éducation est ainsi affranchie des contraintes de distance,
de locaux et de temps.
Environ 350.000 personnes suivent, en France et à l'étranger, les
émissions du CNED , dont 100.000 avec des possibilités
d'interactions. Sur un total d'environ 160.000 étudiants de l'Open
University, plus de 8.000 (2.750 en Eire et 5.500 en Europe de l'Ouest) sont
extérieurs au Royaume-Uni.
L'Université de Floride (FIU : Floride International University) permet
d'obtenir à distance, grâce aux technologies multimédia, le
MIB (Master of International Business). On voit aussi apparaître des
institutions fonctionnant uniquement sur Internet comme l'International
University.
Outre les avantages du télé-enseignement, les nouvelles
technologies peuvent aussi offrir aux enseignants un gain de temps en les
déchargeant des tâches répétitives ou de certaines
corrections grâce à des didacticiels ou à des logiciels
éducatifs adaptés (exercices répétitifs,
autocorrection, auto-évaluation, auto-formation...).
La démultiplication de l'accès au savoir s'en trouve dès
lors accentuée.
Quantitativement, l'accroissement considérable de la masse des
connaissances accessibles constitue donc l'apport le plus évident des
nouvelles techniques d'information et de communication. Qualitativement, outre
leur contribution certaine, déjà évoquée, à
la motivation des élèves (joie d'apprendre par une forme ludique
de découverte), leur concours éducatif le plus manifeste est
lié aux possibilités d'interaction et de combinaisons
multimédia qu'elles offrent.
L'interactivité définie par Louis CHAMMING'S, chercheur à
l'INA , comme la possibilité offerte à l'élève
d'ajuster en temps réel sa relation à son environnement
éducatif, est - selon lui - " un des apports les plus incontestables
des outils pédagogiques, notamment dans le cadre de la formation
à distance ".
Elle favorise, on l'a vu, la personnalisation de l'enseignement et de la
formation. Elle est nouvelle en ce qu'elle crée une interaction soit,
à travers les réseaux, entre deux ou plusieurs personnes, soit
entre l'individu et la machine, capable de rétroaction (communication
entre l'utilisateur et la machine elle-même rendue opérationnelle
par un logiciel).
Cette dernière forme d'interactivité oblige à concevoir
des produits qui anticipent, dans la mesure du possible, toutes les
réactions potentielles de l'élève.
Il en résulte, en retour, une amélioration de la
compréhension des actes d'apprentissage (processus dit de
"metacognition") à travers l'étude des réactions des
enseignés.
Le multimédia offre également d'autres possibilités
intéressantes : Selon le numéro, précité, des
dossiers de l'audiovisuel de septembre-octobre 1997, ses deux principaux atouts
sont la multimodalité (appel simultané à plusieurs
fonctions sensorielles) et le principe de contiguïté (qui
permet de présenter textes, sons et images de façon
associée plutôt que séquentielle).
L'image, on l'a vu, possède des vertus pédagogiques. En sciences
physiques, les expériences peuvent être préparées
par simulation, ce qui en améliore les résultats et la
compréhension. L'apprentissage des mathématiques peut être
facilité, quant à lui, par la représentation visuelle
animée de certains phénomènes (évolutions en
fonction d'une variable ou de divers paramètres) qui en donnent une
idée plus concrète et plus vivante.
A côté de la transmission du savoir, l'éducation a
traditionnellement aussi pour mission de veiller à la " socialisation
" de l'enfant (autrement dit, à son insertion dans la
société). Cette fonction doit être désormais
étendue au sens large d'ouverture au monde.
Le lien social se crée d'abord dans la communauté de base qu'est
la classe, entre les enfants et avec le monde des adultes,
représenté par l'encadrement pédagogique.
L'ouverture sur la société, celle de son pays et des autres
nations, se fait à travers les activités d'éveil et de
découverte.
De ces différents points de vue, l'apport des technologies
d'information et de communication peut être précieux. Le travail
en équipe tout d'abord devrait s'en trouver favorisé.
" Le réseau n'est pas seulement un démultiplicateur puissant
de l'accès aux ressources - est-il rappelé dans les dossiers
de l'audiovisuel - c'est aussi un outil de communication horizontale entre
élèves, entre classes, entre établissements... ". Il
contribue, par l'enseignement à distance, à la socialisation
d'étudiants traditionnellement isolés (handicapés,
sportifs de haut niveau en compétition).
Il facilite, en les rendant plus vivantes, l'éducation à la
citoyenneté et l'ouverture au monde, notamment grâce aux CD ROM
éducatifs et à Internet.
Plusieurs exemples peuvent illustrer ces possibilités :
n les cyberécoles du Vercors permettent, à travers Internet ou
le réseau buissonnier local, de relier ou de faire travailler en groupe
(avec le logiciel Lotus Notes) des classes de villages isolés en hiver
par la neige, des enfants handicapés ou en difficulté, des
sportifs de haut niveau en déplacement pour des compétitions ;
n l'université de Floride prévoit, dans le cadre de la
préparation à distance du MIB (Master of International Business),
un travail de groupes sur des cas d'entreprises au moyen d'Internet (avec
forums, utilisation de messageries, de tableurs, des présentations
Freelance ou Powerpoint) ;
n concernant les CD ROM, la plupart des éditeurs en prolongent le
contenu par un site Internet. TLC Edusoft compte créer prochainement un
système d'échanges et de dialogue entre classes utilisant les CD
ROM et sa collection.
De façon générale, l'utilisation de l'ordinateur, loin
d'isoler l'élève, développe au contraire, par
l'interactivité, ses relations et provoque une sorte de mutualisation de
l'apprentissage.
Aux deux missions traditionnelles de l'éducation que sont la
transmission du savoir et la socialisation, il me semble important,
particulièrement dans le monde d'aujourd'hui, d'en ajouter une
troisième, dont l'accomplissement est également stimulé
par les nouvelles techniques : l'éveil de la
créativité.
Sans doute n'insiste-t-on pas assez dans notre système d'enseignement
sur cette faculté si nécessaire à une
société dont l'avenir ne dépend pas seulement de la
transmission de connaissances déjà acquises, mais aussi de la
création de nouveaux savoirs.
L'innovation, on l'a vu, est devenue un facteur essentiel de
compétitivité économique.
L'éducation doit y prédisposer l'élève en
développant son imagination et sa créativité, sans que
cela se fasse, bien sûr, au détriment de la rigueur et de la
maîtrise des connaissances. Or, le potentiel des nouvelles techniques est
particulièrement bien adapté à la réalisation de
cet objectif.
Pour NEGROPONTE , on l'a vu, nous nous dirigeons, grâce à elles,
vers un type d'enseignement qui ne trace pas de frontières
hermétiques entre l'art et la science et fait appel à
l'apprentissage par l'exploration et par l'action.
Les systèmes multimédias efficaces doivent être des aides
à la construction des connaissances et pas seulement de simples
distributeurs d'information.
PAPERT , l'un des responsables, avec NEGROPONTE , du Média Lab du M.I.T.
a, de façon pertinente, opposé " l'instructionnisme ", qui
suppose que les sujets soient des réceptacles passifs au
" constructionnisme ", qui en fait des constructeurs de
connaissances partagées avec d'autres. " On ne peut pas apprendre
simplement en recevant - souligne Joël de ROSNAY - comme l'a
montré PIAGET depuis longtemps, on apprend en
recréant. Une éducation moderne doit être à la fois
personnelle et recréée dans un environnement changeant. "
Les activités éducatives, pour être créatrices,
supposent que soient donnés aux enfants des moyens d'expression :
aujourd'hui, le vieux journal scolaire du mouvement Freynet devient
création de pages multimédias sur le Web. Le but poursuivi, dans
ce cas, est aussi la communication ; il s'agit donc, en même temps, d'une
contribution à la mission éducative de socialisation
évoquée précédemment.
L'éducation doit faire appel, bien entendu, non seulement à la
créativité de l'élève, mais aussi à celle de
l'enseignant et de ceux qui conçoivent, avec lui, les outils
informatiques multimédias de notre époque (les auteurs
concernés laissent aux utilisateurs souvent une grande liberté de
création dans l'adaptation à leurs besoins pédagogiques de
la présentation aux élèves des applications qu'ils ont
imaginées, mais la maîtrise de techniques de programmation
complexe est parfois nécessaire).
Eveil du désir de savoir, personnalisation de l'enseignement,
transmission du savoir, socialisation et ouverture au monde, stimulation de la
créativité : les nouvelles techniques favorisent la poursuite de
ces différents objectifs, mais ne suffisent pas à les atteindre.
De sorte que leur utilisation, aujourd'hui indispensable, doit s'inscrire dans
le cadre d'une vaste rénovation de notre système éducatif.
Les nouvelles techniques sont une condition nécessaire, mais non
suffisante de l'éducation d'aujourd'hui.
Les auteurs des dossiers de l'audiovisuel de l'automne 97 en soulignent,
à de nombreuses reprises, les limites, en même temps que
l'intérêt ; elles ne sauraient remplacer ni le livre, ni le
professeur, ni le contact avec la réalité.
Cette conclusion revient dans de nombreux propos : " Ces outils ne
remplacent ni le livre, ni le professeur, mais leur sont
complémentaires... ", est-il affirmé en introduction.
" Je ne veux pas donner à croire que les nouvelles technologies
éducatives pourraient se substituer au professeur "
écrit plus loin le responsable du département de l'innovation de
l'I.N.A. " Les supports électroniques ne remplaceront pas
l'enseignant, ni d'ailleurs le livre : " Ils viennent en complément
de ces deux supports de savoirs..."
Dans la même optique, un des dirigeants de LIRIS interactive (filiale de
Havas ) déclare : " Nous sommes tous convaincus que le
multimédia, pas plus que la radio ou la télévision en leur
temps n'est la panacée... Il ne remplacera pas le livre, c'est certain :
il permet de distribuer et de vendre des contenus sous des formes
diversifiées avec utilisateurs ".
" L'outil multimédia n'enseigne pas, observe de son
côté Antoine REVERCHON , dans Le monde de l'Education.
Il appuie l'élève dans sa démarche d'analyse d'un
savoir, de compréhension d'une donnée sous diverses formes. La
connaissance au final, n'est qu'une retombée de la pratique de
l'élève vis-à-vis de l'outil ".
A cet égard, certains dangers sont soulignés :
n celui que la fascination pour les outils n'occulte les propos
pédagogiques ou que l'enthousiasme pédagogique ne masque les buts
propres de l'enseignement ;
n ou encore celui, déjà souligné dans le
précédent chapitre, d'une confusion entre information et
connaissance, encouragé par une tendance actuelle à vouloir
exprimer le savoir en des termes médiatiques.
Enfin, certaines limites du multimédia et de l'interactivité sont
reconnues :
"
L'efficacité pédagogique n'est pas toujours au
rendez-vous ", est-il concédé.
L'utilisateur peut, en effet, se perdre dans la complexité des
réseaux des connaissances proposées.
"
L'interactitivé n'est pas nécessairement un gage de
liberté effective ", - est-il observé par ailleurs -,
dans la mesure où les parcours de connaissances possibles de
l'apprenant, point-clé du scénario pédagogique, ont
été prédéterminés par ceux qui ont
conçu l'outil (logiciel, programme, CD Rom). "
L'interactivité du cédérom n'est qu'une forme de
leurre -écrit ainsi l'un des auteurs cités par les dossiers
de l'audiovisuel -. "
Les possibilités offertes au navigateur
multimédia sont strictement tributaires des chemins qui lui ont
été ménagés par les réalisateurs ".
Concernant l'utilisation des images et le rapport au réel, Louis
CHAMMNINGS, chercheur au département Innovation de l'I.N.A., croit
toujours vraie la position d'Aristote selon laquelle la pensée suppose,
pour parvenir au stade conceptuel, de s'abstraire des images dont elle a pu se
servir initialement : "
L'image est un passage obligé vers la
saisie de l'intelligible, vers le concept et le jugement ",
résume-t-il, " mais un passage seulement, pas une destination
".
Par ailleurs, il est rappelé, à propos de l'utilisation de la
simulation, en sciences physiques, pour la préparation
d'expériences, que la manipulation effective du matériel
réel reste indispensable.
Un dernier risque est enfin évoqué : celui que les nouvelles
techniques d'information et de communication n'engendrent des
inégalités et des exclusions.
Il serait naïf - est-il ainsi souligné - de croire qu'une
modification quantitative dans l'accès à l'information provoque
ipso-facto chez tous les enfants une mutation qualitative affectant le
désir de savoir. Le fossé risque de se creuser "
entre ceux
qui sont dotés par la nature ou par leur environnement familial d'un tel
désir et ceux qui auront besoin d'un système éducatif
attentionné pour le faire naître et l'entretenir ".
De fait, trois sortes de catégories d'exclus risquent d'apparaître
: les impécunieux, les réfractaires, et les pays qui ne
possèdent ni les infrastructures ni les budgets nécessaires pour
accéder aux réseaux.
Ces analyses nuancent, sans les remettre en cause, les appréciations
portées plus haut sur les avantages pédagogiques des nouvelles
techniques d'information et de communication.
On le soulignera donc à nouveau : la priorité dont elles doivent
faire l'objet apparaît indiscutable, mais doit s'inscrire dans une
rénovation d'ensemble de notre système éducatif.
L'utilisation impérative des nouvelles techniques dans
l'éducation peut sembler une évidence. Les débats
passionnés dont cette question fait pourtant encore l'objet dans notre
pays ne rend peut être pas inutile de justifier cette priorité par
les arguments qui suivent.
Il y va tout d'abord, incontestablement, de l'efficacité de notre
système éducatif dont dépend, plus que jamais, l'avenir de
nos sociétés.
D'un point de vue strictement éducatif, les nouvelles techniques
d'information et de communication sont indispensables à la fois comme
supports et comme objet d'apprentissage.
Comme supports, parce que le savoir explose et que l'école doit
répondre à de nouvelles missions, notamment face à la
concurrence des médias. Selon le directeur général adjoint
de l'I.N.A., Bernard STIEGLER, la télévision et la radio peuvent
apparaître à l'enseignement comme un système de destruction
de savoirs, malgré le rôle positif qu'elles peuvent jouer quand
elles sont utilisées en tant qu'instrument de diffusion de connaissances
(plutôt que de désirs, de sensations et d'émotions
frustres). Les
industries de programmes sont susceptibles, dans les
mêmes conditions, de sembler s'opposer à
l'institution de
programmes qu'est l'Education Nationale.
En tant qu'objets d'apprentissage, ensuite, les nouvelles techniques ne peuvent
davantage être ignorées par l'école, sous peine de la voir
fabriquer des handicapés de la société de l'information ou
des analphabètes du numérique.
Toute société doit disposer d'un système de transmission
des savoirs, dont le système éducatif est l'un des principaux
piliers, qui assure la socialisation et l'intégration des
générations nouvelles, la cause est entendue. Or, la proportion
d'emplois exigeant l'usage d'un ordinateur est passée, aux Etats-Unis,
de 25 % en 1963 à 47 % en 1993 et devrait atteindre 60 % en l'an 2000.
Les TIC envahissent progressivement tous les secteurs de notre
société.
Dans ces conditions, il devient tout aussi essentiel d'être à
l'aise avec un clavier, un traitement de textes, un tableur ou un navigateur
sur réseau que de savoir lire, écrire et compter. Il s'agit pour
les élèves de s'approprier des techniques qui leur seront utiles
non seulement, plus tard, dans leur travail mais aussi, tout de suite, comme
moyens d'accès aux connaissances, de communication et d'expression.
Comme l'a écrit TOFFLER, il existe une forte connexion entre le niveau
d'éducation et la compétitivité planétaire d'un
monde de plus en plus soumis au pouvoir du savoir. Et Joël de ROSNAY
considère, de son côté, que "
l'éducation est au
centre de toutes les stratégies de construction de l'avenir ".
Mais l'éducation constitue non seulement un enjeu de
société, mais aussi un marché qui, selon une étude
récente, devrait dépasser 1,7 milliard de dollars avant l'an 2000
en ce qui concerne les produits " en ligne ". De sorte que la
concurrence en
termes d'offres de formation est désormais mondiale, avec l'essor de
l'enseignement à distance en réseaux.
Le secteur éducatif constitue le principal moteur du
développement des produits multimédias. De vastes groupes de
production et d'édition de programmes éducatifs vont se
développer au plan mondial et venir affronter les systèmes
d'éducations nationales.
Le grand public représente, d'ores et déjà, l'essentiel
des ventes de produits éducatifs ADI de COKTEL VISION (filiale d'un
grand groupe américain de vente par correspondance) en France, où
un nombre de familles désormais appréciable (2 millions)
possèdent un équipement informatique adéquat.
La formation initiale des enfants se doit donc de les préparer à
s'intégrer, de façon lucide, dynamique et responsable, dans la
société de l'information dans laquelle - qu'on le veuille ou non
- nous sommes déjà entrés. Mais, au risque de nous
répéter, la réalisation de cet objectif prioritaire passe
par une profonde rénovation de notre système éducatif.
Ce renouvellement nécessaire concerne autant la pédagogie que les
équipements.
Sur le plan pédagogique, l'introduction des nouvelles techniques
à la fois nécessite les adaptations aux profonds changements qui
en résultent et peut faciliter la réalisation, sans cesse
différée, d'objectifs depuis longtemps souhaitables.
Seymour PAPERT, cité par NEGROPONTE, compare la situation d'un
chirurgien du XIX
e qui se trouverait transplanté dans une
salle d'opération d'aujourd'hui à celle d'un instituteur qui
effectuerait le même voyage à travers le temps. Le premier se
trouverait complètement désemparé et incapable d'agir,
contrairement au second qui serait à même d'enseigner dans une
salle de classe d'aujourd'hui.
Pourtant, les nouvelles technologies provoquent une évolution des
conditions d'accès au savoir, de la structuration et de la
présentation des connaissances. Elles devraient donc provoquer un impact
profond sur notre conception de l'éducation et sur le rôle de
l'enseignant.
L'évolution du savoir est marquée par la profusion des
connaissances, par un changement de leurs modes de structuration et de
présentation et par des conditions d'accès facilitées.
Un nouvel espace de savoir se crée, souligne les dossiers de
l'audiovisuel. "
Le savoir devient un continuum multidimensionnel de
représentations dynamiques et interactives... Notre approche
essentiellement analytique doit être complétée, maintenant,
par une approche systémique ".
" Il faut - estime Joël de ROSNAY - arrêter d'ajouter des
disciplines et de fragmenter les connaissances en petits territoires
juxtaposés... Faire des synthèses et avoir une vision plus
globale qui, bien entendu, n'est pas incompatible avec la vision analytique
traditionnelle ".
Concernant la présentation des connaissances, la grande nouveauté
- rappelle Philippe BRETON - est l'intégration du texte, de l'image, du
son sur un même support. Il en résulte des assemblages
d'éléments dont le produit global est différent de leur
propre addition.
L'abondance d'informations suppose un accord sur des principes de
hiérarchisation qui, selon Louis CHAMMING'S, fait actuellement
défaut.
"
Rien ne sert de gagner en quantité - note de son
côté Jean-Claude MAROT - si on le perd en qualité... On
demande moins au chirurgien de multiplier le nombre de ses interventions que de
les réussir ".
"
On est confronté aujourd'hui - est-il observé,
par ailleurs, dans les cahiers de l'audiovisuel- à un énorme
problème de navigation dans les espaces de savoir : ces
évolutions du savoir et des connaissances supposent une réflexion
d'ensemble sur le rôle du système éducatif et des
enseignants ".
Cette réflexion doit partir, comme j'ai essayé de le montrer, de
considérations sur la nature même de l'enseignement et sur ses
finalités les plus générales afin de mieux évaluer
les apports pédagogiques effectifs des différentes technologies.
Les interfaces techniques doivent par conséquent être au service
des visées pédagogiques et non l'inverse.
Mais il est évident que l'innovation pédagogique ne peut se
consolider que si elle s'accompagne d'innovation dans l'organisation même
de l'éducation et de la formation.
Le contenu de l'enseignement doit tout d'abord évoluer ; le rôle
de l'enseignant, par conséquent, aussi.
L'une des principales conséquences, on l'a vu, des nouvelles
technologies d'information et de communication est de permettre un recentrage
du système éducatif sur l'élève. Celui-ci doit
être mis en mesure, non seulement d'accéder aux informations
disponibles sur les réseaux, mais de les maîtriser et de les
gérer en gardant vis-à-vis d'elles une distance et un esprit
critique. Car l'interactivité qui est offerte à
l'élève n'a de sens que mise au service de la conquête de
son autonomie. En d'autres termes, elle doit être
complétée, pour en faire bon usage, par un travail de
réflexion et d'assimilation.
L'élève et l'étudiant, rendus plus autonomes et acteurs de
leur propre apprentissage, doivent aussi apprendre à communiquer et
à travailler en groupe, comme le leur permettent les réseaux (cet
objectif se rattache, on l'a vu, à la mission de socialisation de
l'enseignement).
De leur côté, les TIC modifient profondément le rôle
de la mémoire, en même temps que le traitement et la transmission
de l'information.
Il est temps - comme le soulignent les dossiers de l'audiovisuel - "
de
donner plus de place aux méthodes par rapport aux contenus ".
Or, l'enseignement est traditionnellement handicapé par le
découpage de la connaissance en discipline dont les plus anciennes ont
toujours tendance à être privilégiées (au
détriment, notamment, des technologies) du fait du poids des traditions
et de l'inertie du système.
"
Nous ne pouvons plus continuer à enseigner sous une approche
essentiellement encyclopédique - estime, pour sa part,
Joël de ROSNAY -- il faut faire des synthèses, rassembler des
domaines, retrouver des relations entre des secteurs jadis disparates
".
"
...l'étude de la complexité - fait-il valoir -
doit être introduite dans l'approche moderne de l'enseignement :
L'éducation aux médias - comme le soulignent, par ailleurs, les
dossiers de l'audiovisuel - devrait être renforcée : "
N'importe qui, en effet, peut diffuser n'importe quoi sur Internet tandis
que la télévision elle-même ne nous met pas à l'abri
d'images falsifiées ".
Enfin, il conviendrait, selon la même source, "
d'abandonner la
vision palliative de l'enseignement à distance (auquel il est fait appel
seulement lorsque les autres modes sont indisponibles ou inadaptés) pour
instituer une complémentarité réelle avec l'enseignement
présentiel ".
Les technologies, outils pour apprendre et objets d'apprentissage,
relèvent donc davantage de la sphère de la
pédagogie que de celle de l'
enseignement (dont les
visées sont plus larges). Leur principal intérêt est moins
de proposer une duplication de contenus que de susciter de nouvelles formes de
compréhension, et donc d'assimilation.
Des systèmes multimédia efficaces doivent donc être plus
que de simples distributeurs d'information : des aides à la construction
des connaissances. Les terminaux intelligents permettent, non seulement un
rapport renouvelé à la connaissance, mais aussi une
véritable gestion de celle-ci.
Cependant, on n'introduit pas les nouvelles technologies dans le système
éducatif sans le complexifier et le perturber quelque peu.
Les usages pédagogiques des technologies de l'éducation demeurent
ainsi à explorer, dans la mesure, notamment, où ils impliquent
une rupture avec la conception traditionnelle de la formation, essentiellement
centrée sur l'enseignant. Le rôle de ce dernier s'en trouve donc
remis en cause.
Mais s'il est communément admis que la fonction enseignante doit
évoluer, il apparaît tout aussi évident qu'il est
impossible de se passer d'enseignants.
"
On pourrait, dans certains cas, - reconnaît Louis
CHAMMING'S - être tenté de remplacer purement et simplement le
maître par un dispositif technologique ". Or, parce que
l'enseignement s'adresse avant tout à l'esprit, la présence
humaine de l'enseignant est irremplaçable.
Des programmes ambitieux d'autoformation par un enseignant multimédia
assisté par un ordinateur (EAO) ont échoué en l'absence de
tutorat et d'assistance technique des apprenants (et aussi en raison de
l'attitude de l'encadrement).
Le rôle de l'enseignant dans l'appropriation du savoir par
l'élève demeure donc fondamental, même s'il est voué
à évoluer. Il reste essentiel, tout d'abord, pour stimuler le
savoir.
Le professeur, d'autre part, est, vis-à-vis de l'élève, un
médiateur par rapport au savoir. Il lui propose un
abrégé consistant qui lui évite la lecture effective de
tous les ouvrages constitutifs d'un savoir disciplinaire quelconque. Cette
médiation, contrairement à celle du livre ou des moyens
multimédia, est humaine, proche et vivante. Et les outils
pédagogiques, traditionnels et modernes, ne constituent qu'un
complément de cet autre support de savoir, essentiel, qui est le
maître lui-même.
Ainsi, selon le directeur général adjoint de l'INA, "
il
existe une complémentarité entre l'enseignant et les nouveaux
systèmes d'aide à la navigation. "
"
L'Education nationale est un système de navigation
assistée par divers supports dont le livre, l'ordinateur, le professeur
et l'institution elle-même... "
Médiateur vis-à-vis du savoir, l'enseignant est aussi un
accompagnateur de l'élève, dans son processus
d'apprentissage de plus en plus autonome et individualisé.
"
L'enseignant, - est-il écrit dans le numéro
précité des dossiers de l'audiovisuel, demeure le
régulateur, le prescripteur et l'évaluateur de l'autoformation de
l'apprenant. "
Il doit lui apprendre à cheminer progressivement du simple au complexe,
et à distinguer le savoir lui-même de ses modes d'acquisition. Il
faut que l'élève apprenne à apprendre, à voir les
relations entre les choses.
Ainsi, les ressources multimédias ne se substituent pas à la
présence des enseignants mais font évoluer leur rôle.
L'autoformation de l'étudiant, par exemple, doit être
accompagnée par un tuteur qui puisse lui apporter une aide
spécifique dans sa propre démarche.
Ces systèmes de tutorat assistés par télématique
ont, du reste, été mis en place dans plusieurs des
systèmes de télé-enseignement déjà
évoqués (Business School de l'Open University, Université
de Floride...).
Mais considérer les nouvelles technologies comme un auxiliaire
éducatif parmi d'autres ne doit pas conduire à rendre leur
utilisation facultative. Il revient simplement à l'enseignant, acteur
central et libre de la formation, de choisir et d'intégrer l'outil qui
lui semble, à chaque moment, le plus approprié à sa
pédagogie.
L'éducation en ligne a des effets sur le contenu des cours dans la
mesure où les échanges s'en trouvent incroyablement enrichis et
stimulés - note un professeur de marketing d'une université de
Caroline du Nord. "
Fini le mandarinat ", s'exclame-t-il, le
développement des relations entre étudiants s'effectue au
détriment de la relation classique professeur-étudiant.
Mais même s'il est reconnu que l'élève est l'agent
principal du processus d'apprentissage et de l'activité enseignante, "
vouloir transformer l'enseignant en simple assistant
navigateur revient à vouloir liquider sa fonction principale ",
estime Philippe BRETON. Car celui-ci doit notamment définir les
repères qui permettront aux jeunes en formation, non seulement
d'accéder, à travers l'océan des réseaux, aux
informations pertinentes, mais encore de les structurer en les
hiérarchisant.
Joël de ROSNAY, pour sa part, considère que le rôle de
l'enseignant devient fondamental dans la mesure où il n'est plus
simplement le détenteur d'un savoir destiné aux ignorants mais "
un catalyseur, le chef d'orchestre d'un système de communication
dans lequel il permet à chacun, tel Socrate en son temps,
d'accéder à la connaissance à son rythme et selon ses
capacités. "
Ainsi, les nouvelles techniques peuvent favoriser un modèle,
fondé sur la communication interpersonnelle et le dialogue
maître-élève, différent de celui qui repose sur une
didactique des contenus de la connaissance conçue comme une accumulation
de savoirs.
Le rôle de l'enseignant évolue du point de vue de ses relations
avec non seulement le savoir et les élèves mais aussi avec les
moyens modernes d'information et de communication eux-mêmes qu'il doit
comprendre et s'approprier.
" De sorte qu'il apparaît à
présent de plus en plus nécessaire - observe le Directeur
Général Adjoint de l'INA, Bernard STIEGLER - de doter les
élèves et d'abord leurs professeurs de connaissances
élémentaires sur les conditions de production d'images et de
sons. "
Par ailleurs, il est nécessaire de soutenir la création d'une
édition pédagogique de qualité associant les enseignants
eux-mêmes aux professionnels de l'image et de l'informatique.
Les enseignants et les élèves, effrayés à
l'idée de se plonger dans les dédales de la programmation
informatique, peuvent utiliser des logiciels auteurs intuitifs et
spécialisés dans l'éducation et l'information tels que
Authorware, Apple Media Tool et Tool Book (tous américains !) aux
possibilités créatrices toutefois plus limitées que celles
de produits plus complexes.
"
Car il n'y a pas d'Education nationale sans programme
"
souligne, à juste titre, Bernard STIEGLER, pour qui les enseignants
doivent devenir les acteurs d'une nouvelle industrie de programme dont la
naissance constitue un enjeu capital.
Notons que les différents supports peuvent être
considérés comme plus complémentaires que concurrents.
Il est possible de faire participer le document écrit à
l'utilisation du multimédia, comme support complémentaire ou de
restitution ; le contenu théorique peut figurer sur un livre et les
exercices interactifs sur cédérom, chaque support étant
utilisé selon le mode d'apprentissage et de consultation auquel il
convient le mieux.
" L'utilisation des NTIC dans l'enseignement
impose
une modification des méthodes de travail des enseignants et, plus
globalement, une modification du fonctionnement des établissements et du
système éducatif " soulignent les cahiers de
l'audiovisuel.
Il peut être souhaité qu'à cette occasion, des objectifs
anciens et toujours repoussés de rénovation de notre
système scolaire (aménagement des rythmes scolaires,
allégement des programmes...) puissent enfin être atteints.
A n'en pas douter, les nouvelles techniques peuvent y contribuer.
Ne reprennent-elles pas à leur compte, par certains côtés,
l'héritage d'anciennes pédagogies, en avance sur leur
époque, comme celles de Célestin FREINET, de PIAGET ou d'A.
FERRIERE (libre expression, travail coopératif, approche "
constructiviste " des connaissances, méthodes actives) ?
En même temps que la relation maître-élève et
l'accès au savoir, l'introduction des nouvelles techniques remet en
cause, on l'a vu, la notion traditionnelle de disciplines et de programmes. Un
temps devra être réservé à leur apprentissage.
Encore une fois, n'est-ce pas l'occasion de procéder enfin à des
réformes trop longtemps différées ?
Tout ne va pas pour le mieux dans l'Ecole de la République concluait, en
juin 1996, la commission présidée par Roger FAUROUX, faisant de
sa modernisation une priorité nationale.
Souhaitant une simplification, un allégement et un recentrage des
programmes sur l'acquisition, effectivement contrôlée, de savoirs
primordiaux, transdisciplinaires, Roger FAUROUX appelait de ses voeux
l'adaptation des rythmes scolaires aux aptitudes propres à chaque
âge et, si possible, à chaque type d'élève.
Il considérait que l'apprentissage précoce de la fatigue et du
surmenage imposé aujourd'hui aux enfants découlait des choix des
adultes et de la surcharge des programmes, elle-même liée au
cloisonnement des disciplines.
Michel SERRES, de son côté, évoquait, dans un article du
monde du 17 décembre 1996, le nombre des appels
téléphoniques reçus chaque année par le CNED ; il
en déduisait
que " quand un système d'enseignement a de
trois à cinq millions de gens qui appellent au secours, c'est qu'il y a
probablement un problème "
Quant à Nicholas NEGROPONTE, il classe la France, aux côtés
de la Corée du Sud et du Japon, parmi les pays dans lesquels "
on
bourre tellement le crâne des jeunes cerveaux qu'à leur
entrée à l'université, les étudiants sont
pratiquement exsangues. " Il souhaite que l'ordinateur n'y soit pas
utilisé pour apprendre plus efficacement les mêmes faits inutiles
aux enfants.
Ce point de vue, sans doute excessif (d'autres Américains
considèrent au contraire le niveau de notre éducation comme l'un
de nos principaux atouts), n'en contient pas moins une part de
vérité.
L'équipement des écoles, des lieux publics, des familles en
ordinateurs reliés à des réseaux de diffusion des
connaissances n'offrirait-il pas au pays de Montaigne la possibilité de
préférer enfin des têtes bien faites à des
têtes bien pleines ?
L'apprentissage des nouvelles techniques ne serait-il pas l'occasion
d'alléger les programmes, d'intégrer dans le temps scolaire,
celui autrefois réservé aux devoirs à la maison auxquels
se substituerait un travail d'étude personnelle, surveillé par
les enseignants et assisté par ordinateur ?
L'introduction des TIC à l'école peut ainsi, à condition
de s'intégrer dans une réflexion pédagogique d'ensemble,
avoir l'avantage d'allier aux qualités propres de ces nouveaux outils
(motivation, expression, communication, acquisition de connaissances),
l'occasion unique d'une vaste rénovation de notre système
éducatif.
Les conditions de cette rénovation sont moins difficiles à
définir que ses objectifs pédagogiques : il s'agit d'un effort
prioritaire national de formation, d'équipement et de création de
contenus.
L'usage des TIC dans les établissements d'enseignement ainsi que
l'exploitation de leur potentiel pédagogique passent bien
évidemment par un effort prioritaire de formation de personnels
(formateurs, enseignants, encadrement et techniciens chargés de
l'installation, du fonctionnement et de la maintenance des matériels).
Concernant la formation, fondamentale, de formateur, le rapport GERARD,
précité, estime qu'il est indispensable qu'elle fasse l'objet
d'un plan. Il en souligne l'importance, rappelle que le ministère est en
train d'élaborer un texte de recommandations relatives à la
qualification des personnels concernés et, au minimum, de
compétences requises de la part des futurs enseignants.
S'agissant des Instituts Universitaires de Formation des Maîtres (IUFM),
le rapport regrette que les modules afférents aux nouvelles technologies
soient encore souvent facultatifs, inégalement pris en
considération, et de faible portée pratique.
Quant au rapport de M. SERUSCLAT, il constate une disparité d'intention
comme de pratique entre ces établissements, et déplore la
médiocrité, en temps comme en matériel, des moyens
consacrés aux technologies considérées.
Le sénateur Gérard souhaite que la formation initiale et continue
consacrée aux nouvelles technologies soit étendue à
l'encadrement des enseignants dans son ensemble (chefs d'établissement
et inspecteurs...).
" Il est hors de question -souligne enfin les dossiers de l'audiovisuel -
que
l'enseignant doive gérer lui-même les aspects techniques de
l'introduction des nouveaux outils ". Pourtant, hormis l'enseignement
supérieur, l'Education Nationale ne dispose actuellement ni des emplois,
ni même des types d'emplois nécessaires.
Au-delà de la formation des enseignants et des personnels d'encadrement,
il est sans doute nécessaire qu'une aide extérieure puisse
être apportée à l'établissement, afin de lui donner
tous les éléments techniques (et pédagogiques) dont il ne
dispose pas obligatoirement. Il faut tendre vers une
homogénéisation des équipements et de leurs usages, et
rendre plus efficace l'assistance à l'exploitation des matériels
installés.
Cela doit constituer la mission des centres de ressources existants : le
centre national de Documentation Pédagogique (CNDP) et le réseau
des Centres Régionaux (CRDP).
Dans le supérieur, ces tâches sont externalisées et
contractualisées.
Au total, selon les documents internes du ministère de l'Education
Nationale accessibles sur son serveur WEB, les chefs d'établissement et
les jeunes enseignants constituent les cibles privilégiées de
l'important effort d'information et de formation souhaité.
Dans la pratique, selon M. SERUSCLAT, "
un embryon de formation
obligatoire
est réalisé dans les IUFM ; mais cela est manifestement
insuffisant. Quant à la formation continue, elle semble n'être
qu'une intention ".
L'équipement des établissements et des centres de formation
constitue une priorité inséparable de celle de l'apprentissage
des techniques considérées.
Dans l'un comme dans l'autre domaine, ce retard accusé par la France
s'avère, et on ne saurait que le regretter, indéniable.
Le tableau suivant résume, en ce qui concerne les établissements
scolaires, la situation :
A l'école primaire, le ratio est d'un ordinateur pour 45
élèves !
Encore ces chiffres sont-ils très probablement surévalués,
dans la mesure où ils incluent des ordinateurs destinés
exclusivement à la gestion, non raccordés aux réseaux ni
dotés d'équipements multimédia.
Ainsi, selon
Le Monde du 15 avril 1996, le nombre d'ordinateurs pour 100
élèves était, en 1994, de 3 en France contre 11 aux
Etats-Unis et en Grande-Bretagne.
En 1997, le rapport GERARD évaluait le nombre d'ordinateurs par
établissement scolaire à 10, ce qui nous situait loin
derrière le Royaume-Uni (31) et l'Allemagne (21).
Dans ces conditions, des objectifs de rattrapage ont été
fixés et des mesures prises.
Ainsi, le Président de la République a annoncé, le 10 mars
1997, le raccordement à des réseaux de tous les
établissements d'enseignement secondaire pour l'an 2000.
Cela nécessitera l'acquisition de 2,5 millions de machines, soit un
investissement minimum de 15 milliards de francs étalé sur 3 ans
(à raison de 6.000 francs par poste, et sans compter ni les logiciels ni
les raccordements aux réseaux).
Plus récemment, le ministre de l'Education Nationale, M. ALLEGRE, a
précisé que le montant des dépenses consacré au
raccordement à Internet de l'institution (administration et
établissements) serait de 5 milliards de francs par an sur 3 ans, dont 4
devraient être pris en charge par les Collectivités Locales...
En attendant, seulement 6.000 écoles, soit environ un
établissement sur dix seulement, sont ou étaient reliés
à Internet à la fin de l'année 1997.
Qu'existe-t-il actuellement, en-dehors des actions, déjà
évoquées, du CNED ?
L'Education Nationale a expérimenté, dans treize
Académies, un projet de mise en réseau des lycées,
collèges et écoles afin de favoriser :
- L'accès des enseignants aux ressources disponibles ;
- La communication entre les classes ;
- Le développement de nouvelles méthodes de travail et de
téléservices (télé-assistance,
télé-enseignement) ;
- La diffusion des pratiques pédagogiques.
Ce projet s'appuie sur la technologie de l'Internet et, plus
particulièrement, sur l'infrastructure Renater.
Une quinzaine de serveurs WEB sont d'ores et déjà disponibles.
Au cours de l'année 1998, ce dispositif devrait être étendu
à l'ensemble des Académies et, en leur sein, à l'ensemble
des établissements du second degré (avec une mise en
réseau interne des équipements informatiques) ainsi qu'à
un nombre significatif d'écoles.
Concernant plus particulièrement l'aide aux enseignants, Educasource est
un projet de service sur Internet, piloté par la Direction de
Technologie (nouvelle Direction commune à l'Education Nationale et
à la Recherche), qui est destiné à leur faciliter la
recherche d'information pertinente ou l'échange d'expériences,
pour préparer, animer leurs cours ou conseiller élèves ou
étudiants.
Le réseau Renater 2 permet, par ailleurs, le transport d'images
animées à des fins éducatives
(télé-enseignement, téléformation,
télérecherche, téléréunions...).
A mon instigation, le Conseil Général du Rhône construit,
dans le cadre des expérimentations des autoroutes de l'information, un
réseau optique, large bande permettant de relier au serveur Erasme
(19(
*)) 524 classes dès Janvier 1999 et
8 000 (soit 200 000 élèves environ) avant la fin
de l'an 2000. Grâce à cet Intranet à haut débit, les
enseignants raccordés pourront illustrer et soutenir leurs cours par des
documents audiovisuels ou multimédia de grande qualité.
Contrairement à ce qui est prévu dans le projet Educasource, dont
les données devraient être payantes, l'accès à ce
réseau rhodanien est gratuit pour les services publics
d'intérêt général et en particulier pour les
écoles, collèges et lycées (suivant le principe du service
universel).
De tels efforts ne laissent évidemment pas indifférentes les
entreprises : c'est ainsi que, le 3 juillet 1997, Sun Microsystems, 3 Com,
Infra+, Siemens-Nixdorf, ont créé Netday, une association
à but non lucratif ayant pour objet de connecter rapidement des
établissements scolaires à Internet.
On soulignera également le fait que les initiatives françaises
doivent être articulées avec le plan d'action communautaire
" Apprendre dans la société de l'information " qui tend
à favoriser les modes d'apprentissage faisant appel aux nouvelles
technologies tout en développant l'interconnexion des écoles
européennes.
Au coût des équipements terminaux déjà
évoqué, s'ajoute celui des infrastructures et des communications,
sans parler du contenu, sujet qu'on examinera plus loin.
Les mécanismes du budget de l'Etat et des Collectivités
Territoriales, comme ceux du marché, s'adaptent difficilement aux
contraintes propres à l'usage des TIC dans l'éducation (absence
de règles spécifiques d'amortissement d'un matériel
rapidement obsolète, facturation à la distance et à la
durée, coûts des logiciels, de l'accès à certaines
bases de données, des cédérom, problèmes des droits
d'auteur...).
Par une décision prise fin 1997 entre le Ministre de l'Education
Nationale et le Président de France Télécom les
coûts d'accès à Internet devraient sensiblement baisser
pour les écoles. Un prix forfaitaire de 5400 francs serait, à
moins que les recours lancés par les concurrents de l'Opérateur
National n'aboutissent, facturé à une école qui
connecterait à Internet, 10 heures par jour, 10 ordinateurs et ce
140 jours par an.
Les questions de contenus sont évidemment étroitement
liées à celles de formation et d'équipement. L'un ne va
pas sans l'autre.
J'ai été avec mon collègue Pierre LAFFITTE, dans un
Rapport du Sénat présenté en 1993 à l'origine de la
proposition de création de la banque de programmes et de services (BPS)
qui permet d'accéder à des programmes à fort contenu
socio-éducatif de la cinquième chaîne ou d'autres
provenances, grâce à des techniques de stockage et de diffusion
entièrement numériques.
Le serveur Erasme, qui a été créé dans le
Département du Rhône à ma demande pourra héberger
ces données de la BPS ainsi que celles d'autres partenaires
institutionnels (l'INA, la Cité des Sciences, le CNDP, le CNED, etc...)
ou de contenus multimédias éducatifs développés
spécialement pour l'expérience ou enfin réalisés
par des partenaires industriels de l'édition numérique.
L'INA, de son côté, a mis en oeuvre deux projets :
- Le projet Delphes, soutenu par la commission européenne
(réalisation en partenariat, notamment avec la Cinq et Nathan, de
chapitres d'un manuel d'histoire contemporaine multisupport) ;
- Le projet Medias, objets d'enseignement (corpus d'émissions de
références et d'exercices d'application).
Pour le Directeur Général Adjoint de l'Institut, Bernard
Stiegler, l'Education Nationale doit bénéficier de la
révolution numérique et y participer activement.
Il serait souhaitable, on l'a vu, que professeur et élèves
acquièrent des savoirs élémentaires sur les images et les
sons (allant jusqu'à la manipulation d'images par ordinateur).
D'autre part, la réalisation de productions pédagogiques
multisupport mérite d'être encouragée.
Bernard STIEGLER souhaite que ces réalisations, comme celles de manuels
scolaires, fasse l'objet d'une collaboration entre l'" Institution de
programmes ", qui est l'Education Nationale, et " les industries de
programmes
" françaises. Car le secteur éducatif est le principal moteur du
développement des produits multimédia, rappelle-t-il. Les groupes
de production et d'édition de programmes concernés
s'internationalisent et risquent de venir concurrencer les éducations
nationales. De sorte qu'afin d'éviter une colonisation culturelle
américaine, " il faut que l'ensemble de nos industries de programmes se
mettent au service de la mission d'éducation nationale ".
" En fait, la meilleure politique serait de soutenir l'édition de
produits par les enseignants eux-mêmes - estiment les dossiers de
l'audiovisuel - ... à condition que ceux-ci acceptent de travailler avec
des professionnels de l'image et de l'informatique. C'est à ces
conditions qu'une édition pédagogique de qualité pourra
voir le jour. "
En 1997, le ministère de l'Education nationale a contribué
à hauteur de 23M.F. à la production de cédéroms
réalisés dans le cadre de la procédure de licence mixte.
Le principe de cette procédure, créé en 1987, repose sur
l'acquisition par le ministère de l'Education nationale, pour une
période illimitée, du droit d'usage de certains logiciels,
à vocation exclusivement pédagogique, sélectionnés
pour leur qualité. Elle a été étendue aux
applications et bases de données accessibles par réseaux.
Elle semble cependant se heurter à des difficultés d'ordre
technique et juridique (recours aux marchés négociés rendu
plus difficile par des modifications du code des marchés publics,
lourdeur du processus de sélection...) et n'aboutit pas
nécessairement, en l'absence de sanction des usagers, au choix des
meilleurs produits.
Dans ces conditions, le rapport GERARD se montre sans doute un peu trop
optimiste quand il déclare que " la France a une avance reconnue au
niveau international dans le domaine de la création de logiciels
éducatifs. "
Mais on ne peut que souscrire, quoi qu'il en soit, à la mesure 128 du
Nouveau Contrat pour l'Ecole, selon laquelle la production de ce type de
programmes doit devenir une priorité.
L'économie de ces logiciels est étroitement liée à
la diffusion de leurs usages pédagogiques et l'Education nationale est
essentielle à leur équilibre financier. Leur création est
cependant - on a eu l'occasion d'insister sur ce point - une oeuvre de
collaboration, multidisciplinaire, faisant appel à plusieurs
compétences (enseignants, informaticiens, graphistes, animateurs
infographistes...).
L'une des principales difficultés de l'édition et de la diffusion
d'oeuvres multimédias est le paiement des droits d'auteurs.
Etant donné la quantité et la variété des sources
utilisées pour confectionner un cédérom, les auteurs dont
la rémunération doit être prévue au stade de la
production, sont tout d'abord très nombreux. Les éditeurs se
contentent souvent, avant de passer à l'édition de
créations nouvelles, d'utiliser celles qu'ils possèdent
déjà, ce qui avantage les producteurs américains et
japonais, détenteurs d'énormes catalogues.
Concernant l'utilisation de notre patrimoine artistique, on attend une
initiative d'éditeurs français après le refus,
justifié, de la réunion des musées nationaux
français de passer un contrat avec Corbis.
Du côté de la diffusion, " libérer les droits pour
l'éducation - soulignent les dossiers de l'audiovisuel- reste une
priorité qui n'a pas encore trouvé de solution miracle ".
La loi française protège fortement les auteurs, en l'absence d'un
équivalent du " fair use ". Les procédures mises en place
par le ministère de l'Education n'ont qu'une portée
limitée (accords pour certaines réalisations diffusées par
voie hertzienne ou sur cassette vidéo, collection "Voir et Savoir"
réalisée par l'INA, etc...).
Ainsi, sans succomber à la technolâtrie, on ne peut que
reconnaître les multiples possibilités de l'ordinateur et son
importance cruciale dans nos sociétés.
Moyen
animé (contrairement au livre), à la fois
d'expression et de communication, d'élaboration, de stockage et de
gestion des connaissances, de combinaison de textes, d'images et de sons, ce
peut être un outil merveilleux d'apprentissage, capable de motiver
l'élève en respectant sa personnalité. Mais, aussi complet
et fascinant soit-il, ce n'est qu'un outil qui, comme tel, doit s'effacer
devant la primauté d'une pédagogie recentrée sur l'enfant,
tout en conservant à l'enseignant un rôle essentiel, dans laquelle
il doit être intégré.
Facteur essentiel de compétitivité et d'insertion dans la
société de l'information qui est désormais la nôtre,
il ne peut être ignoré par l'école ni comme moyen ni comme
objet d'éducation.
Cependant, le développement des technologies d'information et de
communication dans les établissements d'enseignement et de formation
ainsi que le rattrapage de notre retard en la matière posent de
délicats problèmes, non seulement pédagogiques, mais aussi
budgétaires, administratifs, culturels, économiques.
Les aspects de formation, de coûts et de contenus sont en effet
étroitement imbriqués. De multiples partenariats sont
nécessaires entre l'Education nationale et les collectivités
territoriales, l'Etat et le secteur privé, les enseignants, les
techniciens et les créateurs.
Enfin et surtout, il y a le poids et l'inertie de cette gigantesque structure
pyramidale qu'est l'Education nationale.
Comment mobiliser efficacement tous les acteurs concernés ? Quel doit
être l'ordre des priorités ?
Il faut tout d'abord constater, comme l'a fait à juste titre le ministre
Claude ALLEGRE, que " nous ne partons pas de rien. "
Dans ces conditions, rien ne serait pire que d'ignorer ce qui a
déjà été fait.
Avec la primauté de la pédagogie, j'aurais tendance à
considérer comme première priorité, le fait de ne pas
décourager les initiatives émanant de la base.
Il faut reconnaître et donner en exemple ces initiatives, les
fédérer (car rien n'est plus décourageant que de se sentir
isolé), trouver le moyen de récompenser leurs auteurs.
Les chefs d'établissements, point de passage obligé de tout
projet et de toute réalisation, doivent par ailleurs constituer, avec
les jeunes enseignants, parce qu'ils sont, de leur côté, les plus
motivés, la cible privilégiée de l'indispensable effort de
formation.
Mais si le mouvement doit partir de la base, il semble dangereux d'en exclure,
dans une organisation de type hiérarchique comme celle de l'Education
nationale, les corps d'inspection qui doivent par conséquent faire
l'objet d'une sensibilisation particulière.
Car il nous faut sans cesse avoir présent à l'esprit ce principe
: la communication au sein d'une pyramide doit être à la fois
horizontale et verticale.
Enfin, une formation continue, dispensable à la demande, doit pouvoir
être offerte à tous ceux qui le désirent, étant
entendu que tous les enseignants doivent se sentir mobilisés.
Cependant, concernant les équipements et les contenus, l'obsolescence et
les coûts posent des problèmes particuliers.
Pour ces raisons, la solution de location envisagée par l'actuel
ministre pourrait être fort judicieuse, si du moins les règles du
fonds de compensation de TVA (FCTVA) permettent aux collectivités
locales de récupérer la TVA liée à ces
dépenses de location.
Il faut également réfléchir aux perspectives ouvertes par
les ordinateurs de réseaux à des coûts d'acquisition et de
maintenance moins élevés et la possibilité de
télécharger des logiciels ou de commander des applications
à partir d'instructions, envoyées par le navigateur,
écrites dans un langage que la machine client a été mise
en mesure d'interpréter (langage Java...).
Dans un point de vue publié par
Le Monde du 1
er
Octobre 1997, des chercheurs de l'INRIA et un professeur du CNAM se sont, par
ailleurs, étonnés que l'Education nationale ne
préfère pas aux produits de Microsoft les logiciels de grande
qualité, pédagogiquement mieux adaptés, mis gratuitement
à la disposition de tous par la communauté internationale des
informaticiens.
Où faut-il placer l'ordinateur ? Dans une salle multimédia ? En
fond de classe ?
Je répondrai à cette question dans un prochain chapitre dans
lequel j'adresserai des préconisations aux Responsables de notre Pays.
Toutefois, je dois immédiatement préciser que la réponse
à cette question doit être pragmatique. Là où
l'image vient en soutien à l'exposé d'un enseignant, cette image
doit être de grande dimension et de grande qualité
(vidéoprojecteur). Par contre, lorsque l'ordinateur a comme
finalité d'être un outil individuel d'acquisition de nouvelles
connaissances, il ne peut être efficace que lorsque chaque
élève dispose " personnellement " d'un terminal.
L'expérimentation actuellement en développement du centre serveur
Erasme du Rhône et son réseau à large bande pourrait
à ce titre servir de modèle. Je crois, en tout cas, qu'il est
nécessaire d'offrir aux enfants des images de bonne qualité, au
moins aussi belles que celles de la télévision, dans un contexte
de concurrence entre le multimédia éducatif et l'audiovisuel
commercial. Chaque école dans un premier temps et chaque classe à
terme devrait ainsi pouvoir disposer d'un grand écran.
Dans le domaine des contenus, deux éléments me paraissent
importants. Il est en effet nécessaire de :
- faire jouer la concurrence [y compris par l'instauration de paiements
à la séance dans l'usage de programmes (pay per view) à
visée pédagogique] ;
- développer des partenariats (France-Europe, établissements
publics, Education nationale, public-privé, Etat-collectivités
territoriales, enseignants-réalisateurs), d'abord par ce qui est une
démarche consubstantielle à la société de
l'information, ensuite pour rassembler nos forces face aux risques de
colonisation culturelle déjà évoqués.
S'agissant des droits d'auteurs le problème n'est pas seulement de
nature financière, il est aussi administratif : la gestion doit
être simplifiée et automatisée.
Les réflexions doivent se poursuivre dans cet important domaine.
Et les serveurs à contenu pédagogique doivent pouvoir desservir
à la fois les écoles, les lieux publics et les domiciles des
élèves.
Initiatives de la base, projets scolaires, partenariats divers : le groupement
télématique Net Day qui regroupe bénévoles,
entreprises, représentants des mairies et des écoles de la
région de Sophia-Antipolis, près de Nice, en représente un
bel exemple. Son objectif est de contribuer à la mise en réseau
des écoles françaises ; Sun Micro-systems, 3 Com, Siemens-Nixdorf
en font partie.
Peut-être de tels groupements pourraient-ils apporter aux maîtres
pionniers des NTIC la considération et les encouragements dont ils ont
besoin et que leur institution ne leur prodigue pas suffisamment ?
Autre partenariat essentiel : celui entre les collectivités locales et
le Ministère de l'Education Nationale.
Certes l'annonce faites en 1997 par Claude ALLEGRE, Ministre de l'Education
Nationale va dans le bon sens.
Mais deux écueils guettent cette déclaration, et il faut savoir
les éviter pour qu'elle ne reste pas au niveau des intentions.
Il faut tout d'abord que l'Education Nationale, si le Gouvernement veut
être exact au rendez-vous de l'an 2000 qu'il s'est
fixé,entreprenne, immédiatement, un effort sans
précèdent de formation de tous les enseignants pour leur
permettre de maîtriser les nouvelles technologiques de l'Information. Or,
le budget, souvent squelettique accordé pour 1998 aux IUFM, sur cette
ligne réservée aux NTIC n'est pas à la hauteur du
défi qui a été lancé.
Par ailleurs, une mise en forme claire, sous la forme d'un Plan Education
pluriannuel concernant les NTIC, doit sans tarder, être conclu entre le
Ministère de l'Education Nationale et l'ensemble des
Collectivités Locales de France. On ne peut demander à ces
Collectivités de financer les 4/5° de ce plan sans avoir
préalablement défini les règles du jeu et
arrêté en toute transparence le rôle de chacun. Or, le
budget 1998 de toutes ces Collectivités vient d'être voté
sans que cet accord ait été scellé. Malheureusement, une
fois encore, c'est une année de perdu.
" Seul l'effort combiné de tous (Etat, conseils régionaux et
généraux, municipalités, partenaires privés) pourra
permettre - comme le rappelle mon collègue Gérard,
Sénateur du Finistère - de faire face à cet enjeu capital
pour le système éducatif français. "
CHAPITRE V
UN RETARD IMPUTABLE AUSSI
A DE MULTIPLES ERREURS
DE
DECISION ET DE JUGEMENT...
Le retard de la France dans la création et
l'utilisation des nouvelles techniques d'information et de communication est
imputable à deux facteurs. Il résulte non seulement de
décisions erronées prises dans le passé mais aussi de
conceptions fausses ou archaïques concernant l'importance de leur
rôle et les conditions de leur développement.
Dans les exemples du passé comme dans ceux du présent, notre pays
apparaît à la fois comme une société d'arrogance, en
ce qui concerne ses élites administratives ou politiques pourtant
souvent prises en flagrant délit d'inefficacité ou
d'incompétence, et comme une société de défiance
vis-à-vis des forces du marché et de nos capacités
d'innovation.
I. L'ACCUMULATION DE MAUVAIS CHOIX EN MATIÈRE
DE
TECHNOLOGIES NOUVELLES
Sur le plan technique, la société de
l'information se caractérise par la convergence des activités de
l'informatique, de l'audiovisuel et des télécommunications,
grâce, non seulement, à la généralisation du
numérique, elle-même permise par la compression des
données, mais aussi grâce aux progrès
réalisés en matière de composants électroniques
(depuis, notamment, l'invention du microprocesseur à l'origine de la
micro-informatique).
Or, dans chacun de ces trois domaines, de mauvais choix ont été
effectués et des actions mal conduites, particulièrement,
hélas, dans le secteur qui, désormais, est le plus important,
celui de l'informatique.
A) LES EXEMPLES DE L'INFORMATIQUE
Nos gouvernants et nos élites administratives
affectionnent les " plans " ou les
" grands
programmes ", censés mobiliser les énergies et les
ressources au profit de grandes causes nationales.
L'élaboration des objectifs de ces actions, pourtant
énoncée de façon péremptoire, n'a souvent
malheureusement pas été précédée d'une
analyse stratégique suffisamment approfondie, qui intègre,
notamment, toutes les données du marché.
Trop souvent aussi, leur exécution financière relève d'une
logique d'arsenal (l'Etat est invité à régler les
coûts constatés). Et le souci de ménager l'argent du
contribuable paraît devoir s'effacer devant le caractère
prioritaire de la dépense, lui-même justifié par
l'importance de l'enjeu.
1. Le Plan Calcul
Après le passage de Bull sous contrôle
américain à la fin de1963, plusieurs administrations s'attachent
à définir une politique nationale de l'informatique.
Il faut reconnaître que leur tâche est difficile, étant
donné l'écrasante suprématie des Etats-Unis (forts de la
domination presqu' absolue d'IBM et d'un parc informatique représentant
les trois-quarts de celui du monde).
Il en sortira le rapport Ortoli dont les recommandations servent de base au
Plan Calcul de1966.
Ce projet, à la préparation duquel aucun représentant du
secteur privé n'a été associé, implique la
création d'une nouvelle entreprise (la CII : Compagnie Internationale
pour l'Informatique) et d'un institut public de recherche (l'INRIA : Institut
National de Recherche en Informatique et en Automatique).
Le prétexte en est stratégique, les Etats-Unis ayant
refusé de livrer à la France le grand ordinateur scientifique
dont elle avait besoin pour concevoir une bombe H.
Mais en fait, cette machine, dont le Plan Calcul n'avait jamais vraiment
envisagé la fabrication, nous sera finalement vendue par les
Américains.
La Délégation à l'Informatique, nouvelle structure
interminis-térielle directement rattachée au Premier Ministre, et
chargée de la coordination de l'effort public, ne comprend aucun
informaticien professionnel.
Elle va se heurter, en outre, à l'hostilité des ministères
concernés se sentant dessaisis du dossier (Finances, PTT, Industrie,
Recherche, Armées...).
" L'échec de la CII est inscrit d'emblée dans ses
gênes ", estime l'ancien directeur de Bull, Jean-Pierre
Brulé.
En effet, les fonctionnaires qui ont conçu le plan pensent en terme
d'indépendance nationale plutôt que de viabilité
économique.
On rassemble les modestes actifs en informatique des héros malheureux
d'une solution Bull " à la française " (CGE, Thomson et
Schneider) plutôt que de faire appel au principal constructeur national,
en tentant de redresser l'attelage qu'il forme avec General Electric.
Or, les entreprises de cette troïka, comptant sur " la traite de la
vache à lait publique ", pour ne pas passer sous la coupe de
constructeurs d'ordinateurs dont la croissance est beaucoup plus rapide que la
leur, vont se montrer particulièrement démotivées en tant
qu'actionnaires.
Il faut dire que " les ambiguïtés abondent autour du Plan Calcul
" - pour reprendre l'expression de J.-P. BRULE - et que la
stratégie finalement retenue s'avérera désastreuse.
Elle est en effet marquée par une ambiguïté fondamentale
quant au montant des fonds publics engagés (supérieurs au double
des 400 MF initialement estimés), de la rentabilité
attendue, des produits à fabriquer.
D'un point de vue stratégique, l'erreur consiste à attaquer IBM
de front, dans le haut et milieu de gamme des machines de gestion, là
où précisément les coûts de fabrication du
géant américain sont proportionnellement les plus bas, ses marges
les plus élevées et par conséquent ses capacités de
résistance à la concurrence les plus fortes. Des constructeurs
comme DEC et beaucoup d'autres l'avaient bien compris.
Certes, les besoins des administrations nationales sont importants dans ce
secteur des grosses machines de gestion mais, d'une part, Bull y est aussi
présent, et d'autre part, il ne s'agit que de 1 % du marché
mondial (dont le marché français représente 5 %).
La CII réussit cependant, contre toute attente, son démarrage
technique dans la période 1967-1971 (correspondant à sa
première convention avec l'Etat) et la commercialisation de ses produits
IRIS (seulement partiellement compatibles entre eux!) est correctement
engagée.
Sa croissance est forte (supérieure à 25 % par an) et ses
effectifs (6.000 personnes) atteignent la moitié de ceux de Bull en
France en 1971.
Toutefois, les coûts de fabrication et de distribution de ses produits
excèdent leurs prix de vente. La CII vend ainsi à perte bien
qu'on lui ait entièrement payé les études de ses machines.
La première convention avait coûté à l'Etat environ
1milliard de francs, la deuxième (1972-1975) sera dotée de plus
du double et reviendra en fait à l'Etat à trois fois ce montant,
tandis que l'apport des actionnaires sera, quant à lui, 2,5 fois moins
élevé qu'en 1967.
C'est alors qu'est envisagée une sortie européenne à ce
plan mal engagé.
Il faut le reconnaître : l'idée de départ n'est pas
mauvaise en soi : associer CII, doté d'un bon bagage technique et fort
de sa ligne de produits IRIS, au géant allemand Siemens, licencié
du groupe américain RCA, qui vient de jeter l'éponge en ce qui
concerne la fabrication d'ordinateurs.
On pense par ce biais créer une synergie entre la puissance commerciale
et financière de Siemens et la technique de CII, dont on espère
qu'elle se verra ouvrir le marché européen, et en particulier
allemand.
Il ne semble pas pour autant qu' ait été envisagé aucun
scénario alternatif susceptible, notamment, de donner accès au
marché américain, beaucoup plus substantiel : autant dire qu'on
retrouve à l'oeuvre toujours la même insuffisance de
réflexion stratégique.
La CII, qui ne fait que de l'informatique, ne pèse pas lourd face
à un groupe aussi fort et diversifié que Siemens. Ses
intérêts vont en outre être mal défendus. Les
négociations seront menées de façon dispersée,
tantôt par la compagnie elle-même, pour les projets
opérationnels de coopération, tantôt, en ce qui concerne
les intérêts des actionnaires, par Thomson, paralysé par
les réticences de la CGE et désireux avant tout de faire payer
par l'Etat la nouvelle addition qui se profile.
La CII cède aux exigences de Siemens, relatives à la
compatibilité des futurs produits communs aux deux groupes avec ceux
d'IBM (ce qui risque de l'obliger à concevoir des machines selon des
schémas et peut-être des brevets appartenant à son
associé) et se voit proposer, au prix fort, une participation au
réseau commercial du groupe bavarois en dehors d'Allemagne.
La Délégation à l'Informatique va jusqu'à envisager
alors de faire financer par le contribuable français cet achat de
filiales étrangères du grand groupe allemand.
Mais la note sera finalement réduite et partagée avec l'Etat
allemand, non sans que la France ait exigé une structure d'organisation
assez souple pour que d'autres constructeurs puissent par la suite s'y associer.
Philips en profite pour rejoindre le consortium, dénommé Unidata,
en tant que partenaire à part entière avec un apport pourtant des
plus limités.
Selon Jean-Pierre BRULE, la formule d'association adoptée se
révèle " cauchemardesque ".
Le modèle d'organisation retenu, lourd et mal coordonné, est
incompatible avec les exigences imposées par la conception et la
réalisation d'une ligne de produits compatibles entre les trois
partenaires.
" Unidata cumulait les handicaps - écrit l'ancien
président de Bull - les passés techniques divergents, les
différences d'appréciation quant à l'urgence d'une
nouvelle ligne, la complexité de la structure de prise de
décisions, l'absence de connaissances du sujet au niveau où les
arbitrages remontaient, enfin, des conflits d'intérêts
permanents ".
De sorte que, très vite, Siemens et Philips vont s'apercevoir qu'une
véritable fusion est la condition du succès.
Mais, du point de vue des intérêts français, une telle
solution revient à faire financer, une fois de plus, par de l'argent
public, une participation au nouvel ensemble intégré,
vouée à demeurer, en tout état de cause, minoritaire.
C'est en effet la débandade du côté des actionnaires de la
CII : Schneider cherche à vendre ses parts, la CGE a refusé
l'augmentation de capital qui devait accompagner l'entrée dans Unidata.
Elle désavoue donc les accords négociés par Thomson.
La cacophonie française atteint son comble lorsque les pouvoirs publics,
sans avoir mis au courant la Délégation à l'Informatique,
commencent à songer à un rapprochement entre la CII, qui continue
à négocier avec Siemens et Philips, et Bull, désormais
associé à l'américain Honeywell.
Un démenti est opposé aux partenaires européens de la
compagnie au sein d'Unidata, qui s'inquiètent des rumeurs de contacts
pris dans ce sens.
Ceux-ci auront l'impression d'avoir été floués, lors de
l'annonce, en mai 1975, des accords CII-HB qui sonnent le glas des espoirs de
construction d'une industrie européenne de l'informatique.
" Pour le contribuable, la note des deux conventions du Plan
Calcul
et de leur sortie se monte à environ 13 milliards de francs 1992 ".
Certes, ajoute J. P. BRULE, " l'apport de la CII permettra, en 1976, de
ramener Bull sous majorité française. Mais la même chose
était probablement faisable en1966, et pour 10 à 100 fois moins
d'argent ".
Bref, il en a coûté moins que l'équivalent d'une
journée de coût du Plan Calcul pour lancer, à partir de
fonds strictement privés (20(*)), des constructeurs
comme DEC ou Apple, deux des plus grands succès de l'informatique
mondiale, des années 70 et 80.
" L'informatique malade de l'Etat " : tel est le titre de
l'ouvrage,
précité, de Jean-Pierre BRULE. Malheureusement la liste des
exemples qu'il cite, à l'appui de ce diagnostic, ne s'arrête pas
à la fusion de la CII et de Honeywell-Bull.
2. Le raid manqué sur Olivetti
Saint-Gobain, groupe spécialisé dans le verre et
les tuyaux de fonte, fait sensation en annonçant en 1978 sa
participation au " Plan composants ", nouveau
" grand programme
" à la française. Il confirme, un an plus tard, ses nouvelles
ambitions dans le domaine de l'électronique au sens large (y compris
l'informatique) en rachetant la participation de CGE dans la Compagnie des
Machines Bull, dont il devient le principal actionnaire avec l'Etat.
Cette opération ouvrant à Honeywell un droit automatique de
sortie du capital de Bull (obtenu en 1975, par la CGE, pour lui donner une
influence sans commune mesure avec sa participation au capital de notre
constructeur informatique national), un fonds pour le rachat éventuel
des actions de la firme de Minneapolis est constitué en partie avec de
l'argent public, en partie avec des fonds du verrier français (on parle
alors du " milliard de Saint-Gobain ").
Une série de concessions sont consenties au groupe américain pour
qu'il accepte le remplacement de CGE par Saint-Gobain (Bull est prié,
notamment, de renoncer à ses griefs concernant les entorses de Honeywell
au principe d'une ligne commune de produits).
L'année suivante, en 1980, Saint-Gobain annonce l'acquisition du tiers
environ du capital d'Olivetti, qui va lui permettre, ensuite, de prendre le
contrôle de Bull grâce à une opération
boursière montée avec l'accord de l'Etat (des actions Olivetti
sont échangées contre des actions CMB possédées par
de petits porteurs).
Là encore, il faut le reconnaître : comme celle du rapprochement
avorté entre CII et Siemens, l'idée d'une coopération
entre Bull et Olivetti est sensée : acteur incontournable de la
bureautique mondiale, Olivetti est handicapé par ses faiblesses dans le
domaine des logiciels et de l'architecture de systèmes. Bull peut
l'aider à les surmonter ; et en échange, le constructeur italien
peut offrir au français des débouchés en bas de gamme.
Une fois encore, ce sont les considérations stratégiques et la
conduite du déroulement pratique des opérations qui vont se
révéler pour le moins déficientes.
Le montage effectué va en effet avantager Olivetti aux dépens de
Bull, en allant jusqu'à lui sacrifier Logabax, pionnier français
de l'ordinateur de bureau depuis 1967.
L'essentiel du " milliard de Saint-Gobain ", quant à lui, va
être affecté à la prise de participation d'un tiers dans le
capital d'Olivetti.
Déjà affaibli par les concessions faites à Honeywell (cf.
supra), Bull, sous-alimenté depuis 1976 par ses actionnaires, continue
de manquer de capitaux propres.
Son passage sous contrôle de Saint-Gobain, qui n'a pas coûté
un centime à ce dernier, ne lui rapportera pas un sou d'argent frais.
Ayant dû renoncer à ses projets d'acquisition en cours
(Olympia-Hermès), Bull est écarté de la reprise de Logabax
(nous y reviendrons).
Il ne bénéficiera d'aucun contrat d'études public pour la
bureautique au titre du CODIS (Comité de Développement des
Industries Stratégiques) jusqu'à la fin de 1981.
Les dirigeants de Saint-Gobain, et avec eux les représentants de
l'administration française vont, en fait, se laisser magistralement
berner par Carlo de Benedetti.
Nullement désireux de collaborer avec Bull, Olivetti poursuit en
réalité deux objectifs : le renforcement de ses fonds propres et
l'accès à des contrats d'études publics français.
Saint-Gobain va combler son attente sur le premier point. Il contribue, en
effet, à désendetter Olivetti en souscrivant à une
augmentation de son capital.
La déception rencontrée, en revanche, par la firme d'Ivrea, en ce
qui concerne la réalisation du deuxième point, va conduire Carlo
de Benedetti à la rupture, conduisant ce dernier à multiplier les
déclarations provoquantes du genre :
" Que pourrait bien apporter à Olivetti un groupe
spécialisé dans le verre et les tuyaux de fonte ? "
Ou bien : " Saint-Gobain détient 33 % de notre capital, mais je
conduis mon entreprise de façon totalement indépendante ".
Cela n'empêche pas le ministère de l'Industrie de donner son
accord à la reprise par Olivetti, de préférence à
Bull, de la Société française Logabax,
spécialisée pourtant non pas dans la bureautique, mais dans
l'informatique de gestion.
Vidée de sa substance, c'est-à-dire de ses capacités
propres d'études, Logabax finira comme un simple département
commercial d'Olivetti.
Malgré sa complaisance envers elle, Saint-Gobain n'exerce en effet
pratiquement aucune influence sur la gestion de l'entreprise italienne - comme
Carlo de Benedetti l'a fait remarquer publiquement- en raison de la
fragmentation de cette dernière et du contrôle de 40 % de son
capital par un syndicat à l'italienne.
L'administration française n'ira jamais vérifier la
réalité de l'option sur les actions personnelles de Carlo de
Benedetti que Saint-Gobain prétend détenir et qui serait
susceptible de lui donner le contrôle majoritaire d'Olivetti. Et seul
Honeywell semble s'inquiéter du danger d'un éventuel transfert de
savoir-faire en logiciel de Bull vers Olivetti, sans contrepartie.
Tout cela n'a pourtant rien de surprenant dans la mesure où - comme le
note J.P. Brulé - le schéma retenu a placé
Saint-Gobain, qui ne possède ni expérience du métier, ni
dirigeants formés à une tâche de cette ampleur, en
coordinateur obligé de deux très importants investissements en
informatique : Bull et Olivetti.
"Les pouvoirs publics, si souvent tatillons, font preuve en
l'occurrence
-poursuit l'ancien président de Bull- d'une énorme confiance
dans le groupe verrier promu au rang de champion national des puces
électroniques et de l'ordinateur".
Quelques mois plus tard, le Gouvernement sépare Bull et Saint-Gobain,
tous les deux nationalisés, et contraint ce dernier à revendre
ses parts d'Olivetti.
La démonstration de l'incohérence et de l'incompétence des
pouvoirs publics semble avérée, mais le contribuable n'en est pas
encore au bout de ses peines !
3. La nationalisation mal conduite de Bull
La nationalisation de Bull, en avril 1982, s'effectue dans un
contexte de détérioration de ses résultats.
Cette dégradation est due, selon son ancien Président, à
la concurrence d'IBM et à la politique de Saint-Gobain.
Concurrencé par les premiers mini-ordinateurs, le géant
américain mène une politique de guerre des prix, en milieu de
gamme.
Bull riposte par une politique tarifaire agressive dans la commercialisation de
l'excellent mini-ordinateur "Mini 6" conçu par Honeywell, mais
les capacités de l'usine d'Angers ne permettent pas de faire face
à la croissance des commandes.
La réduction des marges rend plus difficile l'autofinancement des
investissements nécessaires, au moment même où les apports
en capital des actionnaires décroissent, jusqu'à devenir nuls en
1980, année du remplacement de la CGE par Saint-Gobain. En outre, ce
dernier exige une augmentation substantielle des dividendes versés par
le constructeur informatique dont le total des emprunts, dans ces conditions,
dépasse, à la fin de 1980, celui des fonds propres.
Du printemps 1981 à celui de 1982, Bull, en attente de nationalisation,
traverse une année noire, contraint d'embaucher, privé d'apport
en capitaux par Saint-Gobain, toujours confronté à des
difficultés techniques dans la fabrication de son nouvel ordinateur DPS
7 (21(*)), tandis que sa clientèle s'inquiète
de l'avenir de son partenariat avec Honeywell.
Les commandes chutent à partir de juillet, et la compagnie connaît
en 1981 sa première perte depuis dix ans.
La nationalisation de Bull entraîne une négociation serrée
avec Honeywell qui en détenait 47 % et qui accepte de n'en conserver que
20 %. Il en résulte pour le contribuable français une charge de
150 millions de dollars et, pour la compagnie, une dépense annuelle
de 37 millions de dollars (licences + dividendes).
Pour l'ancien Président de Bull, démis de ses fonctions en
juillet1981, plusieurs erreurs graves sont imputables au nouveau pouvoir : il
laisse Bull dériver et encaisser les mauvais coups de son actionnaire
Saint-Gobain, le pousse à embaucher, malgré ses pertes, ne
sépare le destin des deux groupes qu'après leur nationalisation,
et négocie, enfin, avec Honeywell dans de mauvaises conditions initiales.
Avant la nationalisation, le bilan global de la compagnie est honorable mais
elle n'a jamais trouvé un actionnariat qui la soutienne, sans
arrière-pensées, dans sa croissance, et lui apporte les fonds
propres dont elle avait besoin.
D'autre part, elle n'a pas suffisamment investi et surtout n'a pas remis en
cause sa stratégie d'imitation du modèle IBM alors que la
question d'une réorientation vers les mini et micro-ordinateurs et vers
la bureautique méritait, au moins, d'être posée.
Dans les dix années suivant sa nationalisation (de 1982 à 1992),
Bull a reçu l'équivalent de 20 milliards de fonds publics
(dotation en capital + aides aux études). Cela ne l'a malheureusement
pas empêché ni de procéder à des milliers de
licenciements, ni de voir diminuer son niveau de maîtrise technologique.
En outre, alors que la croissance des ventes mondiales d'ordinateurs personnels
a été très soutenue pendant plusieurs années
consécutives, Bull semble avoir "misé sur le mauvais
cheval" en acquérant l'américain Zenith Data Systems
(cédé par la suite à Packard Bell) dont les pertes
continuelles ont lourdement pesé sur ses résultats.
4. Le mirage de la filière électronique
Publié au printemps 1982, le "rapport
Farnoux"
est à l'origine d'un très ambitieux programme baptisé PAFE
(Programme d'Action pour la Filière Electronique).
Parmi les onze branches concernées figure l'informatique pour laquelle
on recommande tout à la fois la poursuite de l'effort concernant les
systèmes moyens, le lancement d'un grand ordinateur scientifique, la
production de masse de micro-ordinateurs et le développement de
"briques de base" (modules standardisés utilisant notamment les
mêmes puces) pour la mini-informatique.
Les dépenses correspondantes sont estimées à 140 milliards
de francs sur cinq ans, somme faramineuse, mais on s'aperçoit qu'il
s'agit d'un amalgame, budgétairement hétérodoxe, de
dépenses hétérogènes (fonctionnement et
investissement, mesures nouvelles et acquises ; budgets civils et militaires,
publics et privés, budget annexe des PTT, etc.).
Sept projets nationaux censés provoquer un saut technologique et
associer étroitement les industriels aux laboratoires publics sont
lancés immédiatement. Mais il s'agit, en fait, d'un cocktail
composite, allant de la traduction assistée par ordinateur aux
"briques de base" pour mini machines mentionnées ci-dessus.
Finalement, les résultats de ce vaste programme, qui ambitionnait de
faire de la France "la troisième puissance technologique de l'an
2000", juste derrière les Etats-Unis et le Japon, s'avèrent
très décevants. Presque tous les objectifs solennellement
affichés n'ont pu être atteints. L'accroissement des budgets de
recherche concernés est, au total, très limité. Dans le
budget de l'Industrie, l'électronique continue de passer après
les houillères nationales, en ce qui concerne les subventions, et de
venir après les chantiers navals, la sidérurgie et Renault,
s'agissant des dotations en capital.
A l'examen, deux erreurs d'appréciation majeures expliquent ces
déconvenues.
La première est illustrée par l'absorption par Bull, à
l'automne 1982, des filiales informatiques de Thomson et de la CGE. Elle
consiste à tout miser sur un "champion national", fabriqué
artificiellement par une sorte de mécano industriel dirigiste, à
l'inverse de la politique suivie,alors,avec succès par le Japon.
La deuxième erreur, quant à elle, consiste à pécher
par excès d'orgueil en croyant que nous avons les moyens de
maîtriser, à travers le budget de l'Etat, tous les
éléments de la filière électronique dans son
ensemble.
Depuis trente ans, fait observer Jean-Pierre Brulé dans
L'Informatique malade de l'Etat, les plus brillants succès ont
été remportés par des sociétés qui se sont
spécialisées dans des créneaux, qu'il s'agisse des mini
(DEC), des micros (Apple) et de leurs logiciels (Microsoft) ou des machines
géantes (Cray). Nous parlerions aujourd'hui de Sun, Compaq et toujours,
bien entendu le binôme Wintel (Microsoft et Intel).
A l'inverse, les constructeurs généralistes américains et
européens n'ont cessé de perdre du terrain. Seul NEC, parmi ces
derniers, se prévaut encore de la triple intégration
communications-ordinateurs-composants, même si, chez plusieurs d'entre
eux comme IBM, les composants épaulent l'informatique.
Les sociétés françaises qui ont le mieux réussi ont
prospéré, sans l'aide de l'Etat, dans des créneaux
qu'elles ont elles-mêmes trouvé, se trouvent essentiellement dans
le logiciel (Business Object...), les services (Cap Gemini...) ou les cartes
à puce (Gemplus...).
Malgré des actions maladroites de soutien de l'Etat aux créateurs
français de progiciels (point faible de notre pays),la France est aussi
absente de ce secteur stratégique puisque l'industrie des logiciels
universels pour micros est aujourd'hui exclusivement américaine.
Parmi les succès rencontrés dans ce domaine, il convient de
mentionner celui de Borland, société californienne fondée
dans les années 80 par un universitaire français, Philippe Kahn.
"S'il avait trouvé en France - s'interroge J.-P. Brulé -
au lieu des coquecigrues de la filière électronique, un
terrain plus stimulant, plus fertile sur les plans économique et
culturel, n'y aurait-il pas fondé son entreprise ?".
On ne demande pas à l'Etat de choisir les créneaux ni les
stratégies, conclut-il. "On se satisferait bien qu'il crée les
conditions de leur éclosion". En d'autres termes, une aide
intelligente de l'Etat consiste à "amender" le terrain des
créateurs d'entreprises.
5. Le plan Informatique pour tous
Déjà évoqué dans la partie du
précédent chapitre consacrée au rôle des NTIC dans
l'éducation, le plan informatique pour tous constitue un exemple de plus
des gabegies auxquelles conduit un certain volontarisme étatique.
Ce plan visait à mettre en place, dès la rentrée de 1985,
dans 50.000 établissements, plus de 120.000 machines et à
assurer la formation, pour la même date, de 110.000 enseignants. Son
coût était évalué à 1,8 milliard de francs
(1,5 milliard pour le matériel, le reste pour la formation et les
logiciels).
Rappelons-le une fois encore : ce ne sont pas les objectifs en cause qui
prêtent à la critique mais leurs modalités
financières et pratiques de mise en oeuvre.
Sur le plan financier, tout d'abord, les crédits budgétaires se
sont révélés insuffisants, compte tenu de l'importance des
dépenses à engager et des délais impartis. De sorte qu'il
a fallu recourir à la formule du crédit bail, incompatible avec
le principe de l'annualité budgétaire et faire intervenir,
irrégulièrement, le budget annexe des PTT pour payer les
annuités correspondantes.
Sur le plan pratique, en raison du caractère fermé et
propriétaire de l'Operating System (OS) des retards de plusieurs mois
ont été enregistrés dans la livraison des logiciels,
entraînant démotivation et pertes de savoir-faire chez les
enseignants par ailleurs trop rapidement formés. Ces derniers, dans leur
grande majorité, estiment ne pas avoir été mis en mesure
d'utiliser valablement l'informatique dans l'accomplissement de leur mission
éducative. Ils jugent, en outre, le temps passé devant les
consoles disproportionné par rapport à l'acquis
pédagogique escompté.
Mais la plus grande erreur du plan " Informatique pour Tous " fût de
s'appuyer sur un " operating system " (OS) propriétaire. Cette
démarche opposée à toute l'approche mondiale interdisait
d'utiliser tous les logiciels compatibles Apple ou Dos qui étaient
alors, déjà, les plus usités. Aussi, les fabricants de
contenus ne voulant pas se lancer dans de lourdes productions pour un
marché trop étroit, les enseignants ne disposèrent que de
quelques maigres produits à présenter à leurs
élèves.
Résultat : L'utilisation des ordinateurs n'atteint même pas trois
heures par mois et par élève dans plus de 60 % des
établissements. La qualité et l'utilité des logiciels sont
mises en cause avec un pourcentage d'insatisfaction qui atteint 55 % dans les
lycées.
Les contrats obtenus par l'industrie française ne lui permettront
même pas de rattraper tant soit peu son retard en micro-informatique qui
est notoire : malgré la commande, dans le cadre de ce plan, de
près de 100.000 machines, Thomson abandonne la partie en 1989 ainsi que
Matra. La CGCT sera vendue à Ericsson et Léanord à Siemens.
Une deuxième vague succède, en 1988, au plan "informatique pour
tous" avec l'opération "13.000 micros pour les collèges et les
lycées". Le montant budgétaire prévu est cette fois plus
modeste (100MF) et il est fait appel à du matériel haut de gamme,
installé par l'UGAP (Union des regroupements d'achats publics, organisme
placé sous la tutelle du ministère de l'Education nationale). 60
% des nouveaux ordinateurs achetés par l'Education nationale sont
désormais d'origine étrangère.
Les priorités vont à l'équipement des collèges,
à l'enseignement technologique (bureautique et productique) ainsi qu'aux
classes préparatoires à certaines grandes écoles
(biologie, HEC...).
Mais une enquête réalisée en 1992 révèle
qu'à peine 15 à 20 % des enseignants déclarent utiliser
l'informatique en classe.
Une conclusion s'impose : déconcentrer les équipements qui
deviennent rapidement obsolètes et en transférer ainsi le
coût de renouvellement de l'Etat aux collectivités locales risque
de créer de fortes disparités.
6. Le projet Sesam Vitale
Le projet Sesam vitale d'informatisation de l'assurance
maladie constitue le dernier et le plus récent exemple
d'opération d'envergure mal conduite.
A l'horizon de l'an 2000, l'ensemble des ressortissants du régime
général doivent se trouver dotés d'une carte à puce
remplaçant le support papier actuel ainsi que le carnet de santé
et comportant, éventuellement, des données relatives à
l'assurance complémentaire.
Un système de télétransmission des informations du cabinet
du médecin vers les caisses devait se substituer, avant la fin de 1998,
aux 850 millions de feuilles de soins circulant chaque année, ce qui
suppose la mise en place d'ici cette date des équipements et liaisons
informatiques nécessaires. Mais le mécanisme prévu ne
couvrirait ni le règlement des honoraires ni les prescriptions
(continuant à être établies sous forme d'ordonnances).
Ces échanges permanents d'information entre les caisses, les
professionnels de santé et les assurances sont indispensables à
une maîtrise efficace des dépenses selon le directeur de la
CNAMTS, Gérard Rameix.
Le coût de la première phase de la réalisation de ce projet
est évalué à 4 milliards de francs.
Engagé depuis dix ans, sans volonté politique ferme, ce processus
a été relancé en 1996 par le plan Juppé de
réforme de la sécurité sociale.
Malgré de tels délais, M. Rozmaryn, dans un rapport remis au
Gouvernement à la fin du mois d'octobre 1996, a estimé que cette
révolution avait été mal préparée par
l'assurance maladie.
L'ingénieur général des télécommunications y
dénonce tout à la fois des lacunes dans la sécurité
du système "peu arbitrée et sans doute mal
équilibrée" et surtout l'absence de retour d'information vers
les professionnels de santé pourtant soumis à des contraintes
alourdies. Il aurait préféré confier la maîtrise
d'ouvrage à un délégué général
entouré d'une petite équipe de haut niveau plutôt
qu'à la CNAMTS, comme l'a décidé le Gouvernement.
En revanche, satisfaction lui a été donnée en ce qui
concerne la création d'un " Conseil supérieur des
systèmes d'information de santé " correspondant à
la structure de concertation qu'il souhaitait.
-
M. Rozmaryn suggérait de ne pas faire cette réforme
" à marche forcée ". Dans ces conditions, il est
peu probable que l'informatisation des cabinets médicaux soit
achevée à la fin de 1998 comme l'avait annoncé le
précédent Gouvernement.
*
* *
Au moins les deux derniers exemples cités
concernent-ils des domaines (éducation et santé) qui sont par
nature du ressort de l'intervention des administrations publiques.
Tel n'était pas le cas des ingénieurs de l'Etat dans la
sphère des activités industrielles marchandes.
Plus préoccupés de tendre la sébile ou de limiter les
dégâts causés par les interventions trop souvent
maladroites des pouvoirs publics, les constructeurs informatiques
français n'ont pas su définir les stratégies qui leur
auraient permis de mieux s'adapter aux évolutions de la technologie et
du marché.
Cela s'est produit lors de l'irruption de la micro-informatique et de l'essor
des progiciels (dont la diffusion ne connaît pas de limites physiques,
contrairement aux activités de services qui se comptent en heures
d'ingénieurs et dépendent de l'existence de la demande d'une
clientèle particulière).
Souhaitons, même s'il est un peu tard, que le maximum de nos PME sachent
profiter de l'explosion des réseaux sous toutes ses formes (Internet,
Intranet...), sans entrave de la part de l'Etat (comme nous le verrons plus
loin).
En tout état de cause, jusqu'en 1992, les actions de l'Etat dans le
secteur de l'informatique, tous types d'interventions confondus, auront
coûté au contribuable français plus de 40 milliards de
francs pour un bien piètre résultat. Le florilège des
sottises publiques dans le domaine des techniques audiovisuelles vaut presque
l'anthologie de celles commises en matière d'informatique.
B) DANS LE DOMAINE DE L'AUDIOVISUEL
En informatique, la rapidité des évolutions
techniques rend délicate, on l'a vu, la définition d'une ligne de
produits et d'une stratégie adéquats. Très vite, les
ordinateurs sont devenus personnels, communicants, puis multimédia. Ce
sont désormais des produits à la fois professionnels et grand
public.
L'adaptation de l'audiovisuel à la diversification des techniques est
plus lente, car l'inertie de " l'effet de parc " des
récepteurs installés et des habitudes des
téléspectateurs est forte.
La tâche n'en est pas moins difficile car le " technology
push " ne rencontre pas nécessairement le " market
pull ". A l'inertie évoquée ci-dessus s'ajoute, en
effet, la difficulté de coordonner les actions de multiples intervenants
(industriels, producteurs, éditeurs et distributeurs de programme,
opérateurs de réseaux et de banquets, diffuseurs publics et
privés, Etat et collectivités...).
Les exigences de compatibilité (entre normes de production,
d'enregistrement et de lecture, de diffusion et de réception) sont,
d'autre part, plus poussées pour l'audiovisuel que pour l'informatique.
Les problèmes de transition entre anciennes et nouvelles techniques y
sont donc, pour toutes ces raisons, encore plus ardus.
En outre, s'agissant des modes hertziens de transmission, les fréquences
utilisées apparaissent comme des ressources rares et convoitées,
difficiles à partager équitablement et fonctionnellement.
L'intervention de l'Etat, de ce dernier point de vue, peut se justifier. Elle a
pourtant été, dans l'ensemble, tout aussi malheureuse que les
initiatives prises en faveur de l'informatique, dès lors qu'il
s'agissait de se mêler directement des conditions d'introduction de
nouveaux supports (câble et satellite) ou de nouvelles normes de
diffusion audiovisuelle.
1. Le plan câble
Avec dix ans de retard, la France décide, en novembre
1982, de s'équiper de réseaux câblés. Les objectifs
fixés sont ambitieux :
-
n quantitativement : 10 millions de prises ;
n financièrement : 20 milliards de francs (plus de 3 milliards par
an) ;
n techniquement : les premiers réseaux sont entièrement
réalisés en fibre optique et en structure étoilée
(théoriquement propice à l'interactivité). Des services de
télécommunication autres que la télédiffusion
devaient pouvoir y être intégrés grâce au
numérique (téléphone, informatique).
Malgré les 3 milliards annuels d'investissements de la DGT, le
démarrage est très lent. Dès 1986, l'objectif est
ramené à 6 millions de prises sur une cinquantaine de sites. Les
deux millions de prises raccordables commercialisées ne seront
dépassés qu'en 1990, avec un nombre d'abonnés qui
dépasse à peine 500.000.
Dès 1984, la construction des réseaux étoilés en
fibre optique (1G) est abandonnée au profit de l'utilisation des
techniques plus traditionnelles, mais beaucoup moins coûteuses et mieux
maîtrisées, du câble coaxial (réseaux OG). On
renonce, par la même occasion, à utiliser les réseaux
câblés comme supports du RNIS (réseaux numériques
à intégration de service).
Pourquoi un tel fiasco ?
Les raisons en sont à la fois techniques, organisationnelles,
commerciales et financières.
n Techniquement, le support et l'architecture choisis s'avèrent
rapidement obsolètes : les réseaux IG sont équipés
en fibres multimodes dont la capacité de transmission est très
inférieure aux fibres monomodes utilisées dès 1985.
Sur le plan de l'organisation, le maître d'ouvrage (les PTT) et les
gestionnaires des réseaux (sociétés locales puis
câblo-opérateurs) sont séparés, bien qu'ayant des
activités ou des objectifs stratégiques par ailleurs assez
proches, contrairement à ce qui se passe en Allemagne où la DBT
(Deutsche Bundespost Telekom) cumule les deux fonctions.
Les changements de réglementation vont ensuite se succéder : en
mai 1986, les câblo-opérateurs (Caisse des dépôts,
Lyonnaise et Générale des eaux) sont autorisés à
concurrencer la DGT en tant que maître d'ouvrage. Mais aucun nouvel
élan particulier n'en résulte. Peu de sites restent disponibles
pour les nouveaux maîtres d'ouvrage dont France Telecom (22(*)), qui contrôle déjà 50 grandes
agglomérations et redoute la concurrence, à plus ou moins long
terme, dans les services de télécommunications.
Après le monopole et la concurrence, s'ouvre à partir de 1990,
une ère de coopération fondée sur une communauté
d'intérêts, entre les câblo-opérateurs et France
Telecom qui prend des participations dans leur capital.
Selon un article publié par Patrick Yves BADILLO dans la Revue
économique, "pour qu'une innovation se développe, il
convient non seulement de trouver une organisation de ce secteur viable, mais
aussi de la laisser en place suffisamment longtemps. Or, les changements de
l'organisation du secteur ont été incessants ; jamais une
organisation stable et satisfaisante n'a été trouvée".
La substitution aux collectivités locales d'opérateurs
extérieurs va réduire l'exploitant public au rôle de simple
installateur d'infrastructures. La déréglementation de 1986 le
conduit ensuite à s'abstenir de lancer des téléservices,
de peur de susciter une concurrence à ses propres activités dans
ce domaine.
n D'un point de vue commercial, le câble subit l'inconvénient de
devoir se développer en concurrence avec de nouvelles chaînes
hertziennes en clair (la Cinq et la Six) ou cryptée (Canal Plus).
La nouveauté des contenus (chaînes thématiques),
indispensable au succès de toute innovation en matière de
contenants se fait attendre. La séparation entre installateur et
exploitant de réseaux ne facilite pas la cohérence du marketing
et de la politique tarifaire d'autant que se produisent des
chassés-croisés entre gestionnaires (les trois principaux
câblo-opérateurs précités, c'est-à-dire la
Caisse des dépôts, la Lyonnaise et la Générale des
eaux, succèdent aux sociétés locales d'exploitation ;
France Telecom reprend en 1992 les réseaux en fibre optique).
En outre, les tarifs sont dissuasifs (130 à 175 F par mois pour le
service de base contre moins de 100 F partout ailleurs à
l'étranger), mais cela est lié au déséquilibre
financier du plan câble.
n Sur le plan financier, en effet, les choix technologiques, trop ambitieux
initialement effectués, ont renchéri les coûts
d'investissement de la DGT. Celle-ci doit assumer seule, en outre,
l'intégralité du risque, par suite de la défection des
municipalités qui devaient en principe lui verser des avances
remboursables. Le montant de la redevance (46 F par mois et par abonné),
versée par les câblo-opérateurs, a été
fixé sans référence aux coûts d'investissement.
Inférieur à celui qui avait été prévu
à l'origine, il est jugé insuffisant par la Cour des Comptes,
compte tenu de celui des abonnements.
En outre, au lieu d'arrêter les frais, l'Etat, s'estimant politiquement
engagé vis-à-vis des collectivités locales, malgré
leur désengagement, oblige la DGT à passer avec elles des
conventions de câblage jusqu'en 1988.
Les opérateurs justifient le montant élevé de leur tarif
par celui de leurs charges (coûts d'acquisition commerciale des
abonnés et des programmes, frais de gestion, redevance) et de
l'obligation de fournir un canal local.
Ils dénoncent l'incohérence de la façon dont le
câblage a été, selon eux, effectué, notamment
à Paris (par fraction d'arrondissements, en commençant par les
quartiers les plus pauvres, etc.).
France Telecom estime pour sa part que le service est vendu trop cher pour
susciter des abonnements, les opérateurs semblent se contenter d'en
gérer trop peu. Quoi qu'il en soit, le cercle vicieux tarifs trop
élevés - faible nombre d'abonnés - offre insuffisante de
programmes existera bel et bien pendant longtemps.
Au moment où, enfin, le nombre de chaînes s'étoffera,
France Telecom renâclera à fournir davantage de canaux que les
quinze prévus par les conventions pour des raisons
compréhensibles (désir d'obtenir de meilleures conditions
financières, crainte de la concurrence de nouveaux services comme le
téléphone, coût des équipements
supplémentaires nécessaires, etc.).
Le montant des fonds publics engagés dans les investissements du plan
câble pouvait être évalué, en 1988, à 21,9
milliards de francs pour un nombre de prises raccordables approchant le million
mais un total d'abonnés à peine supérieur à 100.000.
A la suite d'une relance en 1991, le million d'abonnés sera atteint et
les 2 millions en 1994.
Mais le câble français demeure aujourd'hui en retard sur celui des
pays concurrents (18,6 millions d'abonnés en Allemagne ; la
Grande-Bretagne, malgré un engagement beaucoup plus récent, nous
a rattrapés en quelques années, sans doute grâce à
une ouverture plus précoce de la téléphonie à la
concurrence).
Il subit, en outre, de plein fouet, la concurrence du satellite, domaine dans
lequel des erreurs majeures ont également été commises.
2. Les satellites TDF1 et TDF2
-
En 1979, est décidé un programme
franco-allemand de satellite de télédiffusion directe.
Le projet, au départ expérimental, devient
pré-opérationnel deux ans plus tard, en 1981.
La solution technique retenue est celle d'un satellite lourd, de forte
puissance, à faible nombre de répéteurs (2 tonnes dont la
moitié de carburant, et cinq canaux de 230 W environ). Le choix d'une
aussi forte puissance est dicté par un certain nombre de
considérations :
n garantir, en toutes circonstances, avec une marge de sécurité
suffisante, une excellente qualité d'images à la réception
dans un contexte où la haute définition paraît être
l'avenir de la télévision ;
n se contenter, pour la réception directe individuelle, d'antennes de
dimensions raisonnables (moins de 90 cm) ;
n utiliser la bande de fréquences moins encombrée que celle des
satellites de télécommunications, réservée à
chaque pays pour ce type de services par la CAMR (Conférence
administrative mondiale des radiocommunications).
Une certaine cohérence paraît ainsi assurée avec la
promotion menée par ailleurs des mesures européennes D2 et HDMAC,
spécialement conçues pour la diffusion par satellite.
Mais, là encore, un certain nombre d'erreurs vont être commises
dans la conception même comme dans la réalisation du projet. Les
tubes à ondes progressives utilisés sont à la limite de
leur technologie, alors qu'il est prudent de n'embarquer à bord de
satellites opérationnels que du matériel éprouvé.
Le groupe français Thomson ne fabrique pas lui-même les
boîtiers d'alimentation complétant les amplificateurs
équipés des tubes de ce type qu'il commercialise, ce qui peut
expliquer leurs nombreuses défaillances .
Les progrès réalisés en matière d'antennes
d'émission comme de réception permettent, dès le
début des années 80, d'envisager de recourir à des
répéteurs moins puissants (ce que recommande en 1984
Gérard THERY dans un rapport au Gouvernement). En outre, la dimension
des antennes n'importe que dans les zones d'habitat dense, desservies de toute
façon par des installations de réception collectives, où
résident la majeure partie des téléspectateurs
intéressés. Enfin, le nombre restreint de canaux impose, pour
chacun d'eux, un prix de location élevé.
TDF1 et TDF2 seront lancés seulement en 1988 et 1990, à un moment
où ils subiront, de plein fouet, la concurrence de satellites
privés de télécommunication du type Astra (16 canaux
utiles au lieu de quatre).
D'autre part, le choix du bouquet de programmes transmis par les deux
satellites ne sera décidé par le CSA qu'en 1992, date à
laquelle le Bundespost loue depuis longtemps chaque canal de TV Set (jumeau de
TDF) à 60 millions de francs. Au total, la Cour des Comptes qualifie le
projet "d'échec coûteux" dans son rapport annuel de 1992.
3,3 milliards de francs de fonds publics lui ont en effet été
consacrés (soit un prix de revient par répéteur beaucoup
plus élevé que celui d'Astra) alors que 35.000 foyers seulement
sur les 5 millions prévus se sont équipés en
matériel de réception correspondant.
Le déficit d'exploitation en 1991 est compris entre 350 et
530 millions de francs. Or, dès cette même année,
l'introduction de la norme D2MAC, qui constitue la seule justification du
maintien en service de ces satellites, se trouve remise en cause.
3. Les normes MAC de diffusion
-
Conçue au début des années 80, au sein
de l'UER, la norme de télédiffusion MAC Paquet
représentait alors un compromis élégant et intelligent
entre ce que les technologies analogiques et numériques disponibles
à l'époque pouvaient avoir de meilleur.
Elle présentait notamment l'avantage :
n d'être conforme à la norme de production numérique
internationale 4 : 2 : 2, basée elle aussi sur la numérisation
séparée des composantes de luminance et de chro-minance ;
n de supprimer ainsi, grâce à un multiplexage temporel et non
plus fréquentiel, les défauts inhérents à la
superposition de ces composantes, dans les systèmes antérieurs.
n de disposer de plusieurs voies pour le son et de permettre la transmission
de données complémentaires (sous titrage,
télétexte) ;
n enfin, de faire l'objet d'un certain consensus de la part des industriels et
des pouvoirs publics en Europe.
A l'origine, cette mesure devait être réservée à la
télédiffusion par satellite. Des variantes adaptées au
câble et même à l'espace hertzien terrestre en ont ensuite
été conçues.
En 1986, pour contrer une tentative des japonaises visant à imposer au
monde entier leur système Muse, les européens vont partir du D2
Mac pour élaborer, en toute hâte, leur propre norme de
télévision à haute définition HD MAC. Le HD MAC,
compatible avec le D2 MAC, possède un système de compensation de
mouvement plus raffiné que son rival japonais et prévoit
déjà la transmission numérique de certaines données
(assistance au décodage et, comme pour le D2 Mac, son
stéréophonique). La démonstration du nouveau
système européen est effectuée, pour la première
fois, au salon international des diffuseurs de Brighton, en 1988.
La crédibilité de l'alternative qu'il représente par
rapport aux propositions japonaises est établie et reconnue au niveau
international. Les normes MAC ont d'autres attraits ; elles se prêtent
plus facilement au cryptage que les systèmes précédents,
alors que naît la télévision à péage, et
permettent l'utilisation du nouveau format 16 : 9.
Elles demeurent cependant analogiques en ce qui concerne la transmission des
images et vont se faire rattraper par le numérique. Le D2MAC ne s'est
pas imposé avec la rapidité qu'exigeait sa viabilité en
tant que norme transitoire, il n'a pas rencontré l'adhésion
nécessaire au-delà de celle des industriels, des producteurs et
des diffuseurs.
Les manoeuvres dilatoires de nos partenaires britanniques dans le cadre de la
Communauté européenne auront définitivement raison de ce
système. Désormais, la multiplication des chaînes, permise
par la compression numérique, semble importer davantage que la
qualité des images. Les conséquences financières de
l'échec des normes MAC ne sont cependant pas de la même ampleur
que celles des désastres précédemment
évoqués (150 MF par an environ ont été
dépensés par le ministère de l'Industrie, auxquels
s'ajoutent des dépenses de promotion et des aides de la Commission
européenne).
Les études, qui ont mobilisé près de 500 à 600
chercheurs européens, n'ont pas été inutiles. Elles ont,
notamment, ouvert la voie à l'utilisation des techniques
numériques en ce qui concerne l'échantillonnage des signaux et la
compensation de mouvement.
Ayant pris l'habitude de travailler ensemble, les européens vont aboutir
assez rapidement à des positions communes (sauf, on peut le regretter,
en ce qui concerne l'accès conditionnel) pour la
télévision numérique dans le cadre du groupe de travail
DVB.
Dans le dernier domaine concerné par la société de
l'information, qui est celui des télécommunications, le bilan qui
peut être établi n'est pas non plus catastrophique.
C) LE DOMAINE DES TÉLÉCOMMUNICATIONS
Contrairement à ce qui s'est passé dans les deux
secteurs précédemment examinés, l'évolution
récente des télécommunications a été
marquée par d'éclatantes réussites : essentiellement le
rattrapage téléphonique et le succès du Minitel.
Le danger est précisément que notre pays, se reposant sur ses
lauriers, ne sache ni exploiter les acquis de ses efforts passés, ni
percevoir les revers de ses médailles, ni surtout mesurer les
conséquences de la rapidité des évolutions techniques,
juridiques et commerciales en cours et la profondeurs des remises en cause
qu'elles entraînent.
Dans un article de la revue "Medias pouvoirs", paru en 1995 et
intitulé " cinquante ans de
télécommunications ", Jean-Pierre CHAMOUX estime que
"la situation française n'apparaît pas plus exemplaire
qu'auparavant : quelques brèves années de brio ne peuvent pas
compenser - selon lui- des décennies de laisser-aller, de malthusianisme
ou de désespérance. La dernière période en donne
finalement l'illustration avec son cortège de
débudgétisation, de politique industrielle sans avenir (il pense
notamment au plan câble ou à la filière électronique
déjà évoqués), de gestion politique à courte
vue.
"La compétitivité du réseau français - poursuit-il-
s'est dégradée jusqu'en 1975, pour gagner des lettres de noblesse
pendant une petite dizaine d'années seulement".
"En réalité, les télécommunications
françaises sont à nouveau en déclin depuis lors,
déclin que confirme le mauvais moral des troupes et les errements du
politique depuis 1990".
"France Telecom - conclut-il - est une entreprise chroniquement malade
(nous
sommes à la fin de 1995), frappée des maux classiques du service
public administratif lorsqu'il se trouve confronté avec un
marché, en croissance certes, mais concurrentiel et orienté vers
la satisfaction des besoins solvables d'une clientèle exigeante".
1. Le rattrapage téléphonique :
réussite et effets pervers
Le colbertisme s'avère parfois être un mal
nécessaire dès lors qu'il s'agit de mobiliser, de façon
ample et cohérente, les forces vives de la Nation, dans un cadre
strictement national, au service d'objectifs simples et clairs.
La situation du téléphone en France, dans les années
soixante, se prête effectivement à une action dirigiste de ce type.
Notre pays est alors non seulement la lanterne rouge de l'Europe en termes de
pénétration téléphonique, mais son réseau
continue de vieillir alors même que la demande s'intensifie.
Dès 1968, un dispositif de reconquête a été
défini par les ingénieurs des télécommunications.
Il s'agit d'une programmation, s'appuyant sur une remarquable organisation
colbertiste, qui, conformément à la tradition des corps
techniques de la République et aux enseignements des arsenaux, couvre
tous les maillons de la chaîne considérée (depuis les
recherches du C.N.E.T. jusqu'au Génie Civil), en association avec les
industriels.
Mais les arbitrages nationaux favorisent d'abord le logement, puis le
réseau routier, si bien que c'est surtout durant la période du
VIIe Plan (1975-1980), soit 30ans après la fin de la
guerre, que les télécommunications font enfin l'objet d'une vraie
priorité.
Dès son élection, le nouveau Président de la
République, Valéry Giscard d'Estaing, qui avait fait du dossier
du téléphone un thème de sa campagne, renouvelle
l'état-major de la D.G.T. (Direction Générale des
Télécommunications) et nomme à sa tête Gérard
Théry.
Les résultats atteints, une fois n'est pas coutume, seront à la
hauteur des ambitions affichées.
En outre, un audacieux pari technologique, celui de la commutation
électronique temporelle numérique (en avance sur les techniques
américaines de l'électronique spatiale analogique), sera
engagé et gagné.
Les moyens de développement industriel correspondant à ce
rattrapage ont été " musclés "- selon
l'expression de J.-P. Chamoux- par un long travail de préparation dans
la logique du modèle américain, alors partout imité,
d'intégration verticale entre l'industrie manufacturière et
l'exploitation du réseau.
La D.G.T. pilote ainsi le développement de ses fournisseurs, en amont,
par les recherches exécutées ou inspirées par les
laboratoires du C.N.E.T., puis par des contrats de développement et
d'industrialisation passés avec les industriels sous-traitants (qui
auront pour interlocuteur la Direction des affaires industrielles,
créée pour limiter le rôle du Centre d'études
précité et introduire une plus grande concurrence entre
fournisseurs).
" Cette politique industrielle - écrit Chamoux- a
laissé de beaux restes : Matra et Alcatel sont les plus visibles mais on
peut y associer le groupe SAGEM et quelques autres ".
Poursuivant ses efforts, la France peut s'enorgueillir de posséder les
premiers réseaux, d'abord à commutation de paquets (avec
Transpac, ouvert en décembre1978), puis à intégration de
services (fin1987, commercialisé sous le nom de Numéris).
Ces beaux succès s'accompagnent cependant de quelques ratés :
querelles d'état-major entre la Poste et les
Télécommunications freinant la généralisation de la
télécopie ou, surtout, conversion mal préparée et
mal conduite des centraux électromagnétiques en centraux
électroniques (la facture sociale et industrielle correspondante sera
incluse dans le prix des nouveaux équipements, payés fort cher,
et des nouvelles usines correspondantes, mal amorties).
Cependant, les résultats obtenus, écrit Chamoux,
" tendent à conforter l'impression que la méthode
régalienne est bonne ".
" Le cadre autoritaire -poursuit-il- convient bien à une
aventure de ce type mais laissera des traces durables dans les
mentalités... jusqu'aux temps actuels " :
Le plan câble, on l'a vu, est un remake raté du rattrapage
téléphonique.
Le monopole laisse en effet toute latitude tarifaire à
l'opérateur national, que les pouvoirs publics prennent l'habitude de
mettre à contribution pour financer des investissements dont
l'opportunité paraît douteuse, tels que les réseaux du plan
précité ou les programmes concernant la filière
électronique.
L'abonné au téléphone joue ici le rôle dévolu
au contribuable dans le domaine de l'informatique (cf. plans calcul,
informatique pour tous, nationalisation de Bull, etc.).
Tout à fait contestables dans leur principe, ces opérations de
débudgétisation peuvent donner aux autorités responsables
l'impression de pouvoir disposer, sans contrôle, de ressources
illimitées.
Ainsi, une augmentation brutale de 10centimes, en juillet 1984, de la taxe
téléphonique va casser la croissance de la demande pour plusieurs
années.
La politique industrielle suivie dans les années quatre-vingt n'est,
quant à elle, guère inspirée : regroupement de
participations hétéroclites au sein de la société
financière Cogecam, démêlés judiciaires d'Alcatel,
en France et en Allemagne, liés aux effets pervers du pilotage par
procuration des manufactures industrielles du téléphone par les
opérateurs du réseau public.
Les considérations de politique intérieure, et notamment la
conduite du secteur industriel nationalisé, prennent le pas sur les
préoccupations internationales ; l'importance des changements de
perspective induits par le tournant de 1985 est mal perçue
(éclatement des monopoles et ouverture à la concurrence du
secteur des télécommunications en Angleterre, aux Etats-Unis et
au Japon ; publication du livre vert de la commission débouchant sur
l'Acte unique européen).
" La double alternance politique de 1986 et de 1988 - estime
J. P.Chamoux- n'est pas propice à mûrir une
décision sur le dossier des télécommunications ".
" La réforme française de 1990 contient le pire et le
meilleur : la rupture du cordon ombilical entre les P.T.T. d'antan et
France Telecom d'aujourd'hui est très positive... Mais elle comporte
aussi des effets pernicieux "... comme d'entretenir "le
mythe que
le changement mis en place (séparer la réglementation et
l'exploitation) est suffisant pour faire face aux défis de
l'époque (développement du marché commun des services
et intensification de la concurrence internationale sur les
réseaux)".
La législation (23(*)) et la réglementation
mises en place sont en effet ambiguës : d'un côté, on affiche
la ferme volonté de préserver le monopole
téléphonique (au risque d'être taxés, à
l'étranger, de protectionnisme), de l'autre, les dispositions
dérogatoires à caractère spécieux ou
interprétatif sont multipliées (autorisations de liaisons
satellites, de réseaux d'entreprises, de réseaux
radioélectriques ; habilitation d'opérateurs étrangers
à exploiter de tels systèmes sur des micro-marchés...).
Des contradictions un peu analogues se retrouvent dans la conduite des dossiers
sociaux : maintien, qu'on semble vouloir pérenniser, du statut de la
Fonction Publique, et gestion du personnel qui peut paraître s'inspirer
des pratiques du secteur privé.
La réforme des classifications, menée de façon
autoritaire, devient -selon Chamoux- une "usine à gaz".
L'autonomie des cadres intermédiaires, gage de l'efficacité du
rattrapage et des victoires précédents, est
considérablement réduite.
Passant d'un excès à l'autre, on se focalise cette fois sur la
stratégie internationale mais -semble-t-il- au détriment des
préoccupations propres au service public national.
" C'est ainsi -pour Chamoux- que, subrepticement, les
relations
de confiance et l'enthousiasme conquérant du service public
téléphonique se sont peu à peut transformées en un
scepticisme inquiet, voire en une certaine
désespérance ".
Dès lors - craint-il (en1995)- l'avenir des 150.000 fonctionnaires de
France Telecom risque de s'avérer plus difficile à gérer
que celui de ses 30 millions de clients.
Au total, " la réglementation française,
révisée et complexifiée considérablement en 1990,
reste profondément publique et régalienne " (les rares
opérateurs, autres que l'exploitant public, sont encadrés par des
cahiers des charges trop restrictifs).
Les pilotages et les prélèvements publics sur les
télécommunications du service public ont eu des effets pervers.
Il est temps de libérer la gestion du réseau français des
influences politiques, gouvernementales ou locales.
La Loi du 26 Juillet 1996 a permis d'apporter, enfin, une réponse
porteuse d'avenir à toutes ces questions essentielles.
A l'étranger, d'autres expériences ont été
menées, avec des effets positifs : la déréglementation
britannique ; l'équipement des Länder de l'Allemagne orientale, qui
donne un coup de fouet au marché allemand en le soumettant, dès
1991, à un apprentissage forcé de la concurrence oligopolistique
(24(*)) ; l'essai, en Suède, du
radiotéléphone rural, substitut technologique
économiquement avantageux au réseau filaire établi pour la
desserte de zones isolées...
Désormais, la maîtrise technologique n'est plus une condition
suffisante du succès, dans un système devenu concurrentiel,
oligopolistique et régulé, et la compétitivité des
opérateurs se mesure à leur capacité de répondre
avec souplesse et pragmatisme aux évolutions de la demande.
Avec le rattrapage téléphonique, le Minitel illustre à la
fois les succès possibles, dans certaines circonstances, du colbertisme
et ses limites. Il s'agit, là encore, d'une médaille qui a ses
revers.
2. Le Minitel : un modèle qu'il faut savoir
dépasser
mais dont les atouts doivent être
exploités
Le Minitel est un exemple, rare, de réussite d'une
politique de l'offre.
Aucune demande, en effet, n'existe et aucune expérience analogue n'a
été tentée à l'étranger lorsque le Directeur
général des télécommunications, Gérard
Théry, propose au Gouvernement, en 1978, le projet de vidéotex,
concurrent du Prestel britannique, en complément au plan de rattrapage
téléphonique.
La proposition est donc novatrice et hardie.
Elle se heurte à l'hostilité de la presse qui y voit une menace
pour les petites annonces et la publicité locale. Elle succède,
par ailleurs, à l'abandon du télécopieur grand public,
concurrent de la Poste.
Néanmoins, le rapport Nora-Minc sur " l'informatisation de la
société " appuie le projet dont le développement
trouve dans l'annuaire électronique à la fois un produit
sûr et consensuel ainsi qu'un service moteur.
Il est recouru, fort judicieusement, à la méthode
expérimentale pour tester à Vélizy, en 1981, les premiers
services (S.N.C.F., 3 Suisses, etc...), puis l'annuaire
électronique, en 1983, en Ille-et-Vilaine.
L'intérêt d'un terminal spécifique est ainsi
démontré.
Le succès est tel, que les capacités du réseau Transpac
doivent être augmentées en 1985. Un an plus tard, le Wall
Street Journal s'extasie : "French videotext makes money".
De fait, le chiffre d'affaires du Minitel dépasse aujourd'hui les
8 milliards de francs pour 6,5 millions de terminaux installés
(110 millions d'heures de consultation par an, 25.000 codes d'accès
à des serveurs). Plus de 15.000 emplois ont été
créés dans les nouveaux contenus et services
télématiques correspondants. Des entreprises françaises
ont été sollicitées, notamment pour la mise au point du
logiciel d'accès à l'annuaire électronique (SEMA, Cap
Sogeti) et la fabrication des terminaux (Alcatel, Matra, Thomson).
La mise à la disposition d'un aussi grand nombre de foyers d'une telle
variété de services et de moyens d'information et de
communication est une innovation sociale extrêmement importante.
Les raisons de cette étonnante réussite sont principalement
liées :
-
n à la grande facilité d'usage du système ;
n à la simplicité et au faible prix de revient du terminal,
distribué à l'origine gratuitement, sans supplément
d'abonnement ;
n à la formule Kiosque qui repose sur la facturation du service
à l'usager par l'exploitant, qui en reverse ensuite le produit au
prestataire.
Le réseau sépare ainsi clairement les responsabilités de
l'exploitant de celles du fournisseur de services, même si le premier
joue au bénéfice du second un rôle d'intermédiaire
dans l'encaissement de la rémunération des prestations.
Le modèle d'architecture retenu, de type réparti, permet
l'accès aux serveurs par le réseau téléphonique,
moyennant une connexion au réseau Transpac par des points d'accès
vidéotex.
Le serveur peut non seulement offrir des informations à la demande
à plusieurs usagers, sans avoir à les identifier (utilisations en
temps partagé), mais encore permettre à ces derniers de
communiquer dans les mêmes conditions (utilisations dites en messagerie
ouverte ; ce caractère masqué du dialogue sur Minitel expliquant
un phénomène comme les messageries "
roses").
En bref, le système Télétel comprend trois composantes
essentielles :
- le terminal (Minitel),
- le réseau d'accès aux serveurs (téléphone +
Transpac),
- le système "
Kiosque" de facturation.
La norme utilisée permet l'affichage de caractères
alphabétiques ou mosaïques, utilisables pour des graphiques
simples. Plusieurs autres systèmes de vidéotex ont
été élaborés dans le monde, en Europe, aux
Etats-Unis et au Japon, mais aucun n'a connu une pénétration
comparable.
Rattrapé, puis dépassé par l'irruption de la
micro-informatique communicante multimédia et par le fantastique essor
d'Internet, le Minitel conserve quelques atouts mais apparaît comme un
condamné dont le sursis va bientôt arriver à expiration. Il
faut, dans l'immédiat, tenter de valoriser les avantage provisoires qui
lui restent, le relier par des passerelles au monde Internet, vers lequel
doivent d'ores et déjà migrer certains de ses services.
Mais cet effort ne doit pas constituer un combat d'arrière-garde,
entravant le dynamisme indispensable de la création d'une offre
française de contenus et de services, spécifiquement
adaptés aux réseaux multimédia mondiaux d'aujourd'hui.
Par rapport à ces nouveaux outils, le Minitel souffre de plusieurs
handicaps : outre le fait de ne pas être multimédia, il demeure
beaucoup plus lent, même dans ses versions récentes les plus
rapides, que les micro-ordinateurs reliés à Internet.
Il est, à l'évidence, beaucoup moins adapté aux
investigations documentaires, facilitées sur Internet par les liens
hypertexte du langage H.T.M.L. (les navigateurs, moteurs de recherche et agents
intelligents), pour des raisons non seulement d'ordre technique, mais
liées aussi à son mode de tarification à la durée.
A ces désavantages comparatifs concernant l'usager s'ajoutent des
inconvénients relatifs à la structuration d'une offre de contenus
internationale compétitive.
Menée dans un contexte de rivalités nationales qui n'ont pu
être surmontées, la normalisation des vidéotex a
été des plus limitées, ce qui a considérablement
gêné l'exportation du système français ainsi que les
échanges internationaux de ce type de services de
télécommunications.
Dans ces conditions, le Minitel se trouve cantonné dans l'hexagone. En
outre, le modèle Télétel, s'il a l'avantage de la
simplicité, "
atomise" les fournisseurs de contenus,
empêchant, par l'importance du rôle de l'exploitant public, que se
nouent des alliances ou se développent des partenariats.
En un mot, c'est le revers de la médaille du colbertisme.
Les prestataires de services n'ont, en effet, à se préoccuper que
de la création et de l'édition du contenu ainsi que de sa
promotion publicitaire. Tout le reste (transport, distribution, gestion des
clients et paiement) est assuré par l'opérateur, avec une seule
interface pour l'accès au réseau.
Cependant, le Minitel conserve, au moins à titre provisoire, de
sérieux atouts :
- Avec ses 8 milliards de chiffre d'affaires, c'est tout d'abord une manne pour
les entreprises concernées ainsi que pour l'exploitant. On
conçoit que celui-ci ait été tenté de profiter le
plus longtemps possible de cette rente de situation. Mais il est clair que les
potentiels de croissance de chiffres d'affaires dans les
télécommunications se situent désormais ailleurs.
- Sa simplicité d'usage continue de conférer à notre
terminal national un avantage comparatif, mais celui-ci décroît au
fur et à mesure que progresse la convivialité des
micro-ordinateurs et la facilité d'accès à Internet.
- En attendant que soient résolues les difficultés qui entravent
encore le développement du commerce électronique sur le
réseau des réseaux (cryptage, modalités de facturation et
de paiement), le Kiosque demeure un système sécurisé de
transaction commode pour des paiements effectués en France ou à
partir de notre pays (surtout avec la formule FACITEL intégrant un
lecteur de carte de crédit).
- Enfin et surtout, la France a acquis grâce au système
Télétel un savoir-faire précieux qu'elle pourrait
valoriser sur Internet : maîtrise des liens clients-serveurs,
qualité des services (informations et transactions)... Toutefois,
là encore, il s'agit d'une avance qui tend à se réduire et
qui peut être rattrapée par nos concurrents, à plus ou
moins brève échéance.
France Telecom a tardé à se doter d'une stratégie lui
permettant de concilier la mise à profit des atouts du Minitel encore
exploitables (son capital d'expérience, ses services demeurant
compétitifs...) et l'adaptation à l'essor d'Internet et de la
micro-informatique multimédia.
Les raisons de cette attitude sont multiples et liées à :
-
n L'inexistence de contraintes hâtant la remise en cause, à
l'intérieur de nos frontières, du monopole de l'exploitant
public, contrairement à la situation de l'Allemagne
(réunification) ou des pays anglo-saxons (législation
libérale).
n La tentation de profiter, en l'absence de concurrence, de rentes de
situation (facturation à la durée des services
Télétel, tarifs élevés pour les communications
téléphoniques, notamment internationales, et le trafic de
données).
n Un bilan contrasté, comportant à la fois d'éclatantes
réussites (comme le rattrapage téléphonique ou le
système Télétel) et de cuisants échecs (plan
câble).
n Des contradictions entre un certain dynamisme (technologique, commercial,
international) et des rigidités ou des pesanteurs dues à la
difficulté de faire évoluer les mentalités et les statuts
(culture de monopole, traditions de la Fonction Publique).
n Une certaine incompréhension initiale, empreinte de scepticisme et de
condescendance, vis-à-vis d'Internet, en raison de son caractère
décentralisé et coopératif ainsi que de ses premiers
dysfonctionnements (problèmes de connexion, de congestion...).
n L'endettement de l'opérateur national, son embarras éventuel
devant la diversification des solutions techniques possibles (A.D.S.L.,
M.M.D.S...) peuvent également avoir joué un rôle.
Au total, le sentiment, d'un côté, de disposer d'une certaine
avance (avec le R.N.I.S. et le Minitel), la crainte d'un autre
côté, en suivant les recommandations du rapport Théry, de
se lancer dans un nouveau plan câble, le souci de ne pas faire
disparaître, avec le Minitel, la poule aux oeufs d'or, et, enfin, les
inquiétudes du personnel de France Telecom expliquent les
hésitations et les lenteurs constatées.
Elles sont largement à l'origine du retard de l'entrée de la
France dans la société de l'information.
L'explosion d'Internet a été subie plus qu'anticipée par
la France, déjouant tous les schémas des politiques dirigistes
traditionnelles de l'offre.
Désormais, le Minitel ne peut plus ignorer Internet dont la dynamique,
d'emblée mondiale, est bien supérieure.
France Telecom l'a compris, qui a fait d'Internet son premier axe
stratégique, en proclamant qu'" il n'y a plus d'un
côté le Minitel et de l'autre Internet, mais un continuum de
services ".
En effet, des passerelles ont été jetées :
n du monde Minitel vers celui des micro-ordinateurs : cartes
d'émulation, ouverture du " Kiosque Micro "
permettant
l'accès aux services Télétel à partir des machines
reliées à Internet ou à des réseaux
propriétaires (compuserve ...).
n dans l'autre sens, avec l'ouverture d'un service de messagerie Internet
(3615 Minitelnet) permettant aux détenteurs de Minitel de
posséder une adresse E-mail et d'y recevoir du courrier
électronique. Le lancement d'un Minitel-Internet, terminal
simplifié permettant d'accéder, avec une grande
convivialité, aux services Minitel et Internet, est d'autre part en
cours de préparation.
La norme VEMMI (Videotext Enhancel Man Machine), élaborée par le
C.C.E.T.T. et avalisée par l'E.T.S.I., pourrait faciliter la transition
entre le Minitel et le multimédia (25(
*)).
S'il est ainsi souhaitable de désenclaver le Minitel afin
d'internationaliser la majeure partie de ses servi