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Séance du 17 mars 2009 (compte rendu intégral des débats)

Mme Brigitte Bout. Très bien !

M. Jean-Louis Borloo, ministre d'État. « La politique étrangère, c’est une action pour un idéal à travers des réalités. Ces réalités sont changeantes et, dès lors, rien n’est plus contre-productif et plus dangereux que de sacraliser le statu quo. Nous ne devons jamais hésiter à rénover nos politiques dès lors que les faits et nos buts nous le recommandent.

« À cet égard, la gauche a l’art d’être en retard d’une révolution stratégique.

M. Jean-Louis Borloo, ministre d'État. « En 1966, elle s’opposa violemment à la décision du général de Gaulle de nous retirer des structures intégrées de l’OTAN. Cette décision trahissait, aux yeux de l’opposition d’alors, “une position hargneuse à l’égard de nos alliés américains… et une sorte de poujadisme aux dimensions de l’univers”.

« Ce prétendu “poujadisme” d’hier est devenu votre code de bienséance d’aujourd’hui !

« Puis la gauche s’opposa frontalement à notre force de frappe, et ce n’est qu’en 1978 que les socialistes acceptèrent du bout des lèvres notre dissuasion nucléaire, et cela après le parti communiste !

Enfin, comment ne pas citer les terribles hésitations de certains de nos hauts responsables devant la chute du mur de Berlin et la réunification allemande ? À cet instant, l’Europe échappait à l’ordre binaire auquel ils s’étaient accoutumés, mais auquel de Gaulle n’avait pu, lui, se résoudre.

« Il est toujours piquant de voir l’opposition faire appel aux mânes du gaullisme, elle qui le combattit sans relâche !

« Quarante ans après les faits, voir la gauche célébrer un héritage qu’elle a tant contesté est finalement heureux, mais assez conformiste. Atlantiste quand il fallait être gaulliste, attentiste lorsqu’il convenait d’être réactif, nostalgique lorsqu’il s’agit d’être pragmatique : la gauche ne s’est jamais distinguée par son audace stratégique. (Applaudissements sur les travées de lUMP, ainsi que sur certaines travées du RDSE.)

M. Dominique Braye. Ils ne disent jamais rien !

M. Jean-Louis Borloo, ministre d'État. « Il y a dix-huit ans de cela, le Premier ministre publiait dans un journal du soir une tribune provocante en faveur du retour de la France dans l’OTAN. Avec la chute du mur de Berlin, il estimait que nous devions profiter de l’occasion pour rééquilibrer l’Alliance au profit de l’Europe et convaincre nos partenaires de renoncer à la tutelle américaine.

« À la lecture de cette tribune, le président Mitterrand l’invita à venir s’entretenir de ce sujet avec lui. Il garde en mémoire son verdict : “Vous voyez, lui dit-il, nous avons eu tellement de mal à faire venir les Américains en Europe qu’il ne faut rien faire qui puisse les en faire partir.” À l’évidence, François Mitterrand ne voulait pas d’une initiative qui aurait risqué d’entraîner le désengagement des Américains.

« Il ne nous appartient pas de juger de l’analyse d’un homme dont la pensée reflétait toute une époque, mais aussi toutes les ambivalences d’une posture oscillant entre indépendance et alliance, défiance et attirance vis-à-vis des États-Unis.

« Mais il nous revient en revanche de souligner que les termes du débat ont radicalement changé. Notre sécurité ne se joue plus à nos frontières et le spectre de la destruction mutuelle assurée ne pèse plus sur notre continent. La bipolarité d’antan a laissé place à la multiplicité des acteurs et à la dissémination des risques.

« La France et l’Europe ne sont plus menacées d’envahissement. Leur sécurité n’est pas pour autant acquise. De nouvelles menaces exacerbées par les conflits en cours au Proche-Orient et au Moyen-Orient ont surgi : le terrorisme global qui instrumentalise et détourne l’islam, la prolifération des armes de destruction massive.

« L’URSS est devenue la Russie et s’est ralliée à l’économie de marché. L’empire soviétique disloqué, ses États satellites se sont libérés et ont rejoint l’Union européenne et, pour certains d’entre eux, l’Alliance atlantique.

« Les États-Unis ont retiré 80 % de leurs forces de notre continent, qu’ils ne jugent plus comme une priorité au regard des intérêts que recouvrent l’Asie et le Moyen-Orient.

« L’ONU s’est renforcée et l’Europe s’est affermie.

« À la lisière de toutes ces transformations, l’OTAN n’est plus l’organisation dont certains parlent.

« Il y a quarante ans, le général de Gaulle se retirait d’une organisation compacte, dressée face au pacte de Varsovie, et exclusivement dirigée par les États-Unis. Depuis, c’est la notion de coalition d’États volontaires à participation variable qui s’est imposée, au détriment des schémas rigides de la guerre froide.

« En 1966, la logique des blocs réglait la géopolitique mondiale. Rester dans les structures intégrées de l’OTAN, c’était aliéner les choix politiques de la France à cette logique binaire que le général de Gaulle voulait transcender.

« En 1966, les États-Unis imposaient la doctrine de la riposte graduée à l’OTAN et ils n’y prévoyaient aucun partage des responsabilités. Rester dans les structures intégrées, c’était prendre le risque de nous retrouver engagés dans des conflits qui n’étaient pas les nôtres.

« En 1966, il y avait 26 000 soldats américains sur le sol français, et aucune perspective de réorganisation de l’Alliance.

« En 1966, la France disposait, depuis deux ans, d’armes nucléaires opérationnelles et notre stratégie de dissuasion et d’action nous portait à repenser les termes de notre autonomie.

« Cette autonomie ne fut cependant jamais conçue comme une marque de neutralité ou de défiance vis-à-vis de l’Alliance atlantique, dont nous sommes toujours restés membres.

« À peine le retrait décidé, nous confirmons par plusieurs accords notre volonté de continuer à travailler avec l’OTAN : l’accord Ailleret-Lemnitzer, en 1967 ; l’accord Valentin-Ferber, en 1974.

« En 1983, se tient à Paris un Conseil atlantique, ce qui constituait une première depuis 1966.

« En 1991, la France participe à la rédaction du nouveau concept stratégique de l’Alliance.

« Dans les années quatre-vingt-dix, nous sommes de toutes les opérations en Bosnie, où la France, pour la première fois, participe à une opération de l’OTAN.

« À partir de 1993, toujours sur décision de François Mitterrand, le chef d’état-major des armées est autorisé à intervenir au comité militaire de l’OTAN sur les questions de maintien de la paix ; à partir de 1994, sur l’adaptation des structures de l’Alliance, sur la coopération avec l’Est et sur la non-prolifération.

« En 2004, plus d’une centaine de Français sont affectés aux commandements de Mons et Norfolk.

« Aujourd’hui, nos troupes sont engagées avec l’OTAN au Kosovo et en Afghanistan.

« Nous sommes le quatrième contributeur de l’OTAN en termes de forces. Nous sommes présents dans quasiment tous les comités de l’OTAN. Insensiblement, les faits et la volonté politique recréaient donc notre participation croissante aux structures de l’OTAN.

« Il s’agit aujourd’hui de franchir une dernière marche.

« Cette dernière marche, prétend l’opposition, affaiblira notre indépendance, ce qui est naturellement faux. Il faut avoir peu confiance en la France pour penser un instant qu’elle puisse être ligotée par sa présence dans un comité. Et c’est au surplus bien mal connaître le fonctionnement de l’OTAN.

« Depuis la déclaration d’Ottawa de 1974, rien ni personne ne vient contester l’autonomie de notre stratégie nucléaire, qui n’est pas négociable.

« Chacun sait que la participation à l’OTAN n’entraîne aucune automaticité politique et que les décisions du Conseil atlantique sont prises à l’unanimité.

« Devons-nous rappeler que l’Allemagne a refusé de s’engager en Irak aux côtés des Américains et que la Turquie a refusé de servir de base arrière ?

« Devons-nous souligner que, même dans le cadre de l’article 5 de l’Alliance – celui qui prévoit une défense collective en cas d’agression d’un de ses membres –, chaque nation décide des moyens qu’elle entend employer ?

« Nous conserverons l’indépendance de notre dissuasion nucléaire et notre liberté d’appréciation sur l’envoi de nos troupes.

« Nous ne placerons pas de contingent en permanence sous commandement allié en temps de paix.

« Ces trois principes sont posés par le Livre blanc, et personne au sein de l’Alliance n’y voit rien à redire.

« Et puis nous invitons l’opposition, qui joue sur la corde nationale, à aller dire, les yeux dans les yeux, à Angela Merkel, à Gordon Brown ou à José Luis Zapatero que leurs nations ne sont pas souveraines dans leurs choix !

« En réalité, la question de l’indépendance et de l’autonomie qu’agite l’opposition n’en est pas une.

« La vraie question est la suivante : pourquoi prendre cette décision maintenant et pour quoi faire ?

« Pourquoi maintenant ?

« Nous sommes là au cœur d’un des principes clés de la politique étrangère : l’art d’utiliser les circonstances.

« Quatre événements nous poussent à réinvestir l’OTAN.

« Premièrement, la présidence française de l’Union européenne a redonné du sens à l’action politique et à l’autonomie diplomatique de l’Europe, comme l’a montré la crise géorgienne.

« Deuxièmement, l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne doit servir de levier pour accentuer l’efficacité et le rayonnement de l’Union européenne.

« Troisièmement, l’arrivée d’une nouvelle administration américaine dont il faut saisir au plus vite les potentialités, avant que les habitudes ne reprennent le dessus.

« Enfin, quatrièmement, la redéfinition du concept stratégique de l’OTAN, qui date de 1999.

« Voilà les circonstances qui militent en faveur d’une initiative française.

« Que voulons-nous faire dans l’OTAN et que voulons-nous faire de l’OTAN ? C’est la seconde question qui importe.

« Notre nation entend faire partager ses convictions.

« Pour la France, l’OTAN doit d’abord être un instrument de défense destiné à la protection de ses membres. Elle doit être avant tout une alliance militaire, fondée sur des valeurs communes, et non une sorte de fer de lance occidental agissant partout et sur tout.

« En dehors de cela, elle est au service du droit international et ne peut être l’outil d’un interventionnisme unilatéral.

« Nous voulons défendre la règle du consensus au Conseil atlantique, dont dépend la prise en compte de nos positions.

« Nous voulons alléger et simplifier les structures actuelles.

« Nous voulons, dans le cadre des accords « Berlin plus », donner à l’Union européenne le pouvoir d’utiliser réellement les moyens de l’Alliance.

« Nous voulons, en réinvestissant l’OTAN, permettre à notre pays d’influer plus largement sur la définition des stratégies et la conduite des opérations.

« Nous voulons également que la Russie soit traitée en partenaire.

« C’est à Paris, en mai 1997, que fut signé, sur l’initiative de la France et de l’Allemagne, l’Acte fondateur sur la coopération et la sécurité mutuelles entre l’OTAN et la Russie.

« La France – avec son partenaire allemand – croit à la nécessité de respecter la Russie. Cette grande nation européenne doit être amenée à contribuer aux équilibres du monde.

« Depuis le XVIIIe siècle, ce pays immense a toujours été au centre des équilibres européens.

« Comme avec les États-Unis, nous avons des liens particuliers avec le peuple russe qui, par deux fois, en août 1914 et en 1944, contribua à sauver la France.

« Le dialogue et la collaboration avec Moscou sont parfois difficiles mais indispensables. Ils ne peuvent se limiter à un face-à-face avec les États-Unis. L’Europe doit y avoir sa place.

« Nos relations avec la Russie ne doivent pas être bouleversées par des élargissements précipités de l’Alliance atlantique. En retour, la Russie doit respecter l’indépendance des pays qu’elle a elle-même acceptée.

« Nous avons en partage la stabilité et la sécurité de notre continent.

« Nous sommes communément menacés par les risques de dissémination nucléaire et le développement des armes balistiques de moyenne portée. Face à cette menace potentielle, c’est ensemble que nous pourrions imaginer un système de défense anti-missile compatible, étant entendu que, pour la France, celui-ci ne peut être qu’un complément à la dissuasion, sans s’y substituer.

« De l’Atlantique à l’Oural, c’est ensemble que nous devons définir un nouveau pacte de sécurité continental !

« Mesdames, messieurs les sénateurs, la France rejoint l’OTAN pour donner à l’Europe de la défense sa véritable dimension.

« Pourquoi l’Europe reste-t-elle encore, en ce domaine, et malgré les progrès accomplis, en deçà de ce qu’elle devrait être ?

« La raison en est simple, et elle n’est pas nouvelle : pour nos principaux partenaires européens, un pas de plus vers l’Europe de la défense fut longtemps considéré comme un pas en arrière dans l’OTAN.

« Cette crainte inhibe les initiatives.

« Nous voulons la dissiper.

« Nous voulons stopper ce jeu à somme nulle qui consistait à monter l’Europe de la défense contre l’OTAN et l’OTAN contre l’Europe de la défense.

« Nous voulons sortir l’Europe de cette impasse en allant convaincre nos partenaires là où ils sont, c’est-à-dire à l’OTAN !

« Voilà le sens de l’initiative du Président de la République.

« Pour audacieuse qu’elle soit, cette initiative n’est pas totalement inédite.

« En 1990, alors que le débat sur l’architecture européenne post-guerre froide battait son plein, François Mitterrand s’interrogea sur la façon de résoudre la triple équation que nous avons décidé de trancher : comment réconcilier le statut particulier de la France et sa participation croissante dans les nombreuses activités de l’Alliance ? Comment peser sur les évolutions de l’institution atlantique ? Enfin, comment, du même coup, faire émerger une défense européenne digne de ce nom ?

« Le Président Mitterrand tenta de résoudre cette équation, sans y parvenir.

« Entre 1995 et 1997, Jaques Chirac lança, très officiellement, une initiative destinée à replacer la France dans l’OTAN avec, pour contrepartie, l’attribution du commandement de la zone sud et le renforcement du pilier européen de défense.

« L’initiative, on le sait, échoua.

« Aujourd’hui, le Président de la République renouvelle les termes de cette ambition, avec la conviction que les conditions s’y prêtent et qu’il faut agir maintenant.

« Elles s’y prêtent, car les États-Unis reconnaissent enfin l’utilité et la légitimité d’une Europe de la défense plus solide.

« Elles s’y prêtent, car l’Europe prend chaque jour un peu plus ses responsabilités.

« Sous la présidence française de l’Union européenne, plusieurs décisions ont été actées.

« Une direction de la planification civile et militaire sera créée au mois de juin prochain.

« Elle disposera d’une composante déployable.

« Des projets capacitaires à géométrie variable, tels que la création d’une flotte de transport aérien stratégique et le lancement d’un programme de satellites d’observation militaire, sont lancés.

« Les vingt-trois opérations civiles ou militaires prouvent que l’Europe est en mesure de faire entendre sa voix et sa force.

« C’est le cas dans le Golfe d’Aden face aux pirates.

« C’est le cas au Tchad où nous avons permis le retour de 40 000 réfugiés.

« C’est le cas en Géorgie où l’Europe surveille la situation.

« Et ce pourrait être enfin le cas pour sécuriser les frontières de Gaza.

« Au cœur de toutes ces opérations, il y a la France, bien décidée à donner à l’Union européenne l’audace qui lui fit, par le passé, trop souvent défaut.

« Mesdames, messieurs les sénateurs, nous connaissons les critiques de l’opposition, et nous les croyons peu convaincantes.

« Notre indépendance et notre autonomie, dit-elle, seront réduites.

« Nous avons répondu à cette contre-vérité qui ignore le fonctionnement de l’Alliance atlantique.

« En toute hypothèse, le destin de la France ne se décide pas dans des comités !

« D’autres dans l’opposition prétendent que notre réintégration – dont ils conviennent qu’elle est déjà très largement engagée – est « inutile ». Mais si elle est inutile, comme ils le disent, notre pleine participation à l’OTAN n’a donc pas la gravité qu’ils tentent par ailleurs de démontrer !

« Nous avons répondu qu’il fallait sortir du statu quo pour provoquer au sein de l’Alliance et de l’Europe une nouvelle donne.

« En mal d’arguments solides, l’opposition évoque enfin la question du symbole.

« C’est un argument que nous ne balayons pas d’un revers de main.

« Notre histoire est traversée de symboles.

« Quarante ans après la décision de 1966, le fait que nous soyons encore là à évoquer l’héritage du général de Gaulle soulève en nous une fierté et une immense gratitude pour l’homme du 18 juin.

« Mais toute sa vie, le Général s’est défié des situations acquises.

« Les circonstances dictent les actes.

« Les actes doivent anticiper les situations de demain et non reproduire celles d’hier. Seuls comptent le rang et l’intérêt de la France.

« Or rien n’est plus contraire à notre rayonnement que la nostalgie.

« La donne géopolitique a changé, nous prenons l’initiative !

« Nous la prenons en Europe, à l’ONU, au G20, dans l’Alliance atlantique.

« Nous sommes en mouvement, l’opposition est à l’arrêt.

« Nous regardons le monde, l’opposition s’observe.

« Nous tentons de saisir le cours de l’Histoire, l’opposition tente vainement de la freiner.

« Pour tous les peuples qui se font une certaine idée de notre République, la France reste la France !

« Mesdames, messieurs les sénateurs, les circonstances évoluent, les structures changent, mais notre axe demeure : c’est celui de la grandeur. » (Applaudissements sur les travées de lUMP – MM. Jean Arthuis et Gilbert Barbier applaudissent également.)

M. le président. Acte est donné de la déclaration du Gouvernement sur la politique étrangère de la France dont il vient d’être donné lecture au Sénat.

Cette déclaration sera imprimée sous le n° 269 et distribuée.

Mes chers collègues, nous allons interrompre nos travaux pour quelques instants.

La séance est suspendue.

(La séance, suspendue à dix-sept heures dix, est reprise à dix-sept heures quinze, sous la présidence de Mme Catherine Tasca.)

PRÉSIDENCE DE Mme Catherine Tasca

vice-présidente

Mme la présidente. La séance est reprise.

9

Débat sur l'avenir de la presse (suite)

Mme la présidente. Nous reprenons le débat sur l’avenir de la presse (aides financières à la presse, métier de journaliste et distribution).

La parole est à M. Yvon Collin.

M. Yvon Collin. Madame la présidente, madame la ministre, mes chers collègues, dès sa naissance, la presse est apparue comme un formidable outil démocratique. Cette nature lui a valu d’être souvent malmenée au cours de l’histoire.

En France, la Monarchie, l’Empire et même la République balbutiante ont imposé le cautionnement et la censure. L’information devait rester le privilège des partisans du régime en place. Je citerai un seul homme : Napoléon, qui estimait que la presse était un arsenal réservé à ceux qui ont la confiance du Gouvernement. Tout était dit ! En 1881, la IIIe République a mis fin au débat : désormais, la presse sera libre, pluraliste et indépendante.

Aujourd’hui, elle doit faire face à de nouveaux défis. Nous le savons, la presse est en crise. Cette crise, loin d’être passagère, n’épargne plus personne dans le secteur : la presse quotidienne, touchée depuis longtemps, est rejointe dans la tourmente par les magazines et la presse scientifique et culturelle. Même la presse gratuite, qui a triplé sa diffusion en cinq ans, pourrait avoir atteint les limites de son développement, dans le contexte actuel.

Tous les chiffres convergent vers un constat très dur : le journal, ce support écrit, mine d’informations et reflet d’une culture, est menacé.

Entre 1994 et 2004, la presse quotidienne nationale a connu une chute de diffusion de 7,2 % et la presse quotidienne régionale une baisse de 14 %.

Si les revenus se sont plus ou moins maintenus jusqu’en 2007, une évolution négative du chiffre d’affaires de la presse écrite payante est prévue en 2010 et en 2011.

Est-ce une spécificité française ? Au regard des chiffres mondiaux de diffusion, la presse hexagonale est dans une situation critique.

Notre pays, cinquième plus grande puissance économique au monde, hisse péniblement l’un de ses quotidiens au soixante-seizième rang mondial des quotidiens payants les plus diffusés. Le temps où Le Petit Parisien pouvait se vanter, en 1916, d’être au premier rang mondial, avec ses trois millions d’exemplaires, est, hélas ! révolu. Plus aucun de nos quotidiens ne dépasse le million d’exemplaires diffusés, alors que cinq titres anglais atteignent au moins ce niveau.

De multiples journaux se battent pour leur survie. En particulier, la presse quotidienne nationale et la presse quotidienne régionale doivent faire face à des difficultés toujours plus nombreuses, des difficultés conjoncturelles et structurelles.

La contraction des ventes et des recettes publicitaires, l’augmentation des coûts du papier, la concurrence des gratuits et l’apparition d’internet sont autant de facteurs qui perturbent l’équilibre financier des quotidiens.

Sur le plan structurel, les blocages sont identifiés : le manque d’investissement, une industrie de l’impression surdimensionnée, l’inadaptation de l’offre éditoriale, le vieillissement du lectorat et l’insuffisance des points de vente. Tous ces éléments plongent le monde de la presse dans un état défensif perpétuel.

Si ces problèmes ne datent pas d’hier, la crise économique actuelle risque sans doute de les approfondir, madame la ministre. Il est donc plus qu’urgent d’aider ce secteur. Les pouvoirs publics ont naturellement un rôle à jouer par le biais des aides publiques à la presse ; ils le font déjà d’ailleurs.

Mais la presse est un monde d’entreprises, attaché fort logiquement à son indépendance. C’est pourquoi les solutions viennent aussi de l’intérieur de ce secteur, de sa capacité à se remettre lui-même en cause pour mieux rebondir.

Les états généraux de la presse écrite ont témoigné, selon moi, d’une vraie volonté d’aller de l’avant. Le Livre vert préconise un certain nombre de recommandations, dont certaines pourraient contribuer à améliorer la situation.

Le 23 janvier dernier, le Président de la République s’est engagé sur un certain nombre de propositions. Les membres du RDSE seront particulièrement vigilants quant à leur mise en œuvre. En effet, sans mettre en doute, à ce stade, les promesses du chef de l’État, on peut s’étonner que la dernière loi de finances n’ait pas pris la mesure du problème, puisque les aides à la presse ont été simplement reconduites.

En attendant, mes chers collègues, il convient d’agir sur l’ensemble de la chaîne. L’intérêt des états généraux est d’avoir mené une réflexion globale, allant de la production jusqu’à la diffusion auprès des lecteurs.

Parmi les décisions urgentes annoncées par le Gouvernement, le report d’un an de l’augmentation des tarifs postaux est une sage décision, qui répond à l’attente de la profession. Cependant, cette aide permanente au transport postal ne cantonne-t-elle pas la presse, en particulier la presse quotidienne nationale, dans un système de distribution encore perfectible ?

Le portage, plus pertinent, mériterait donc d’être encouragé. Avec 70 millions de crédits annoncés, le Gouvernement opère un rattrapage. Il serait souhaitable de pérenniser des aides importantes pour ce type de distribution.

La diffusion des journaux par la vente au numéro a fait l’objet de grandes discussions à l’occasion des états généraux, ce qui a sans doute suscité l’initiative gouvernementale en matière de rémunération du niveau 3. Il est nécessaire de simplifier l’installation des points ventes, car les journaux sont plus qu’un produit commercial. Parce qu’ils sont informatifs,…

Mme Nathalie Goulet. Normalement !

M. Yvon Collin. …instructifs, pédagogiques, les journaux doivent être, à l’instar des services publics, facilement accessibles sur tout le territoire.

S’agissant du processus proprement industriel de la presse, le premier des efforts doit porter sur les coûts de fabrication, qui, malgré des adaptations récentes, restent trop élevés en France. Pour les réduire de 30 % à 40 %, éditeurs et syndicats sont invités à négocier un nouveau « contrat social » dans les imprimeries. L’adaptation des savoir-faire aux nouvelles exigences modernes et la question de la mutualisation de l’impression devront être discutées.

En réponse à la baisse des recettes publicitaires pour les journaux – phénomène particulièrement inquiétant aujourd’hui –, le Gouvernement prévoit de réorienter une partie de sa communication institutionnelle vers la presse écrite. Cet effort mérite d’être salué, même si le captage de la publicité par la télévision et le poids trop important de la publicité hors média sont des tendances lourdes, qui continueront sans doute à grignoter les recettes des éditeurs.

Parce qu’il n’y aurait pas de journaux sans journalistes, les droits et les devoirs de la profession nécessitent d’être précisés. L’annexion d’un code de déontologie à la convention collective des journalistes est une bonne chose,…

Mme Nathalie Goulet. Une très bonne chose !

M. Yvon Collin. …qui permettra sans doute de restaurer un lien de confiance entre les lecteurs et les journaux, dans le respect de l’autorité éditoriale.

M. Yvon Collin. Par ailleurs, compte tenu du contexte de concurrence sans borne dans lequel s’exerce l’édition, il est aussi important pour les journaux de repenser les conventions collectives à l’aune des nouveaux périmètres économiques qui – faut-il le rappeler ? – ne sont plus ceux de l’après-guerre.

Enfin, la formation des journalistes a besoin d’être clarifiée et améliorée, sans pour autant être uniformisée, car la diversité des parcours est un gage de richesse des contenus.

Il conviendrait d’ailleurs d’adapter ces contenus pour répondre au problème d’un lectorat particulièrement âgé en France. Les initiatives qui se profilent en direction des jeunes sont plus que nécessaires, car ces derniers délaissent clairement la culture de l’écrit au profit du numérique. Or, il a été démontré que la compréhension et l’assimilation d’une information étaient meilleures à la lecture d’un support papier.

Pour autant, il ne s’agit pas de dénigrer internet, qui fait partie intégrante de la vie des jeunes générations. Toute tentative de retour en arrière serait vaine. Il convient d’accompagner cet « existant » en l’adaptant. S’agissant de la presse diffusée sur internet, tout le monde s’accorde sur l’idée d’un statut de l’éditeur en ligne. Il est simplement souhaitable que ce dernier ait ses propres droits et obligations.

Tels sont, mes chers collègues, les principaux enjeux d’un débat sur l’avenir de la presse. Parce que la presse doit conserver sa liberté, son pluralisme et son indépendance, les pouvoirs publics ne peuvent pas être les principaux acteurs de la refondation du modèle économique de la presse. Ils doivent cependant prendre leur part au projet de modernisation, car ne pas accompagner ces mutations ferait courir le risque de la disparition de nombreux titres, ce qui amenuiserait l’un des principes que je viens d’énoncer : le pluralisme. Or, vous en conviendrez, madame la ministre, la démocratie ne peut pas se passer de la diversité des opinions.

Par conséquent, madame la ministre, mes chers collègues, sachez que les membres du RDSE soutiendront les initiatives publiques tant qu’elles s’inscriront dans une démarche de soutien politiquement désintéressée et économiquement prometteuse. (Applaudissements sur les travées du RDSE et sur quelques travées de lUMP.)