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Séance du 26 avril 2011 (compte rendu intégral des débats)

M. le président. La parole est à M. Yannick Bodin.

M. Yannick Bodin. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, « Poser le problème de la formation des maîtres, c’est poser la question de l’ensemble du système éducatif en France. C’est le rôle et la mission des personnels éducatifs qu’il faut repenser. Ne pas soulever cette question serait se résigner à former des maîtres pour l’école d’hier. » Ce sont des propos tenus lors d’un colloque voilà cinquante ans.

Depuis la création de l’école, avant même qu’elle soit déclarée gratuite, laïque et obligatoire, la formation des maîtres fait débat. S’opposent, d’une part, les adeptes du savoir, qui érigent comme sacrée et suffisante la connaissance d’une seule discipline – les « républicains », dirais-je » – et, d’autre part, ceux que l’on appelle, non sans mépris ou condescendance, les « pédagogistes ».

Monsieur le ministre, ne croyez-vous pas à la stérilité de ce débat ? Ne pourriez-vous pas contribuer à y mettre fin ? Il existe, en réalité, une vérité de bon sens. Les maîtres doivent évidemment savoir ce qu’ils enseignent, mais ils doivent aussi savoir comment on enseigne ce qu’ils savent.

Dans son cours sur l’histoire de l’enseignement en France, réalisé en 1904 à la Sorbonne, Émile Durkheim disait déjà aux futurs enseignants : « Acquérir la science, ce n’est pas acquérir l’art de la communiquer. »

Monsieur le ministre, depuis les esquisses de la réforme proposée par votre gouvernement sur la formation des maîtres, nous nous sommes opposés. De longs et vifs débats ont eu lieu et nos propositions ont été bien peu écoutées. Je ne reviendrai pas sur les résultats de l’enquête relative au programme international pour le suivi des acquis des élèves, ou PISA, qui souligne le rôle de la formation des maîtres dans la réussite des élèves, mais ils montrent bien que votre réforme n’est pas adaptée.

Élever le niveau de connaissance des enseignants est une bonne chose. S’appuyer sur une formation universitaire de haut niveau me semble aller de soi. Cependant, je reviens, encore et toujours, sur la nécessité de la professionnalisation. La formation professionnelle doit véritablement accompagner la formation universitaire, et il serait bon qu’elle intervienne dès la licence. C’est un parcours professionnel qui doit être construit pendant les études supérieures, et pas seulement après, comme c’est le cas aujourd’hui.

En effet, il est inefficace et contre-productif que des étudiants puissent passer quatre années à l’université sans avoir jamais mis les pieds dans une classe, alors qu’ils aspirent à exercer ce beau métier. Imagine-t-on qu’il en soit ainsi pour les étudiants en médecine ?

Le métier de professeur s’apprend, car la formation à la connaissance de l’enfant est spécifique et nécessaire. Et le master « enseignement » devrait être complété par une année de stage en pleine immersion.

De plus, la formation sur une discipline unique ne favorise ni le travail des professeurs des écoles ou des collèges ni le travail en équipes pédagogiques. C’est pourquoi la pluridisciplinarité doit avoir une place dans la formation des futurs enseignants, au même titre que les pratiques de l’interdisciplinarité. Il semble évident aussi qu’un enseignant en école maternelle doit recevoir des connaissances pédagogiques spécifiques, tout comme un enseignant de collège. Cela passe donc par la mise en place de différentes filières de master intégrant chaque niveau scolaire, avec une formation en alternance adaptée.

Concernant un autre aspect de la formation professionnelle, il me semble essentiel d’insister sur la formation continue. Les enseignants en fonction sont en poste pour de nombreuses années. La formation continue est un droit et une nécessité. Il serait donc présomptueux de considérer que leur bagage de départ, si achevé fût-il aujourd’hui, saurait suffire pour le long voyage qu’ils auront à accomplir dans l’institution scolaire.

Je pense donc que la formation continue doit trouver une place obligatoire dans la vie professionnelle des enseignants. Elle devrait même être inscrite dans le statut des enseignants. Les stages avec évaluation devraient être pris en compte dans l’évolution de la carrière de l’enseignant et éventuellement pour sa réorientation vers d’autres activités éducatives. La formation tout au long de la vie de tous les personnels de l’éducation nationale est un impératif vital pour l’avenir du système éducatif.

Des moyens doivent donc être débloqués le plus rapidement possible, afin de mettre en place ce qui fait tant défaut aujourd’hui, si nous voulons avoir une école dynamique et adaptée en permanence aux évolutions et aux besoins des hommes et de la société, et figurer parmi les pays exemplaires dans la lutte pour l’égalité des chances.

Pour conclure, permettez-moi de citer les propos que Francisque Vial, qui fut directeur de l’enseignement secondaire au ministère de l’éducation nationale, a publiés dans la Revue pédagogique en 1904 : « Nous ne songeons pas à contester que savoir ne soit une chose et qu’enseigner n’en soit une autre. On peut être un maître savant et cependant un mauvais maître. » Alors, monsieur le ministre, accordez la priorité à la formation des maîtres pour que nous n’ayons que de bons maîtres ! (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste et du groupe CRC-SPG, ainsi que sur certaines travées du RDSE.)

M. le président. La parole est à Mme Françoise Laborde.

Mme Françoise Laborde. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, il est plus que jamais indispensable pour un enseignant de maîtriser parfaitement non seulement des connaissances, mais aussi une méthode d’apprentissage, ainsi qu’une bonne compréhension de l’enfant et de l’adolescent. Ceux-ci évoluent, désormais, dans le monde des nouvelles technologies de l’information, du numérique, de l’internet et du virtuel. Autant dire que le défi est de taille pour celui ou celle qui veut passionner son auditoire !

Dès le lancement de la désormais fameuse réforme dite de la mastérisation, nous avions été nombreux à exprimer nos craintes de voir la formation pratique des nouveaux enseignants réduite, voire occultée, au profit d’une formation universitaire, certes nécessaire, mais non suffisante. Le nouveau mode de recrutement et de formation des enseignants nous paraissait alors inquiétant. Ces craintes justifiées se sont malheureusement confirmées. La qualité de l’enseignement est en passe d’être sacrifiée, c’est mon intime conviction.

Enseigner, c’est d’abord transmettre des savoirs aux enfants, citoyens en devenir, pour leur donner les clés de compréhension de leur environnement et les moyens d’agir sur l’avenir. Mais force est de constater que posséder un haut niveau de connaissances ne donne pas automatiquement un certificat d’aptitude à la transmission. En réalité, le cœur de métier de l’enseignement, c’est d’abord le savoir-faire pédagogique. Cette compétence, rarement innée, peut s’acquérir et s’améliorer grâce à un apprentissage spécifique et prolongé, aujourd’hui absent de la nouvelle formation des enseignants.

Monsieur le ministre, vous avez souvent fait référence à l’apprentissage du vocabulaire, de l’orthographe ou du calcul mental. Nous souscrivons tous à l’idée d’y consacrer tous les moyens nécessaires. Mais je tiens à souligner une contradiction, en vous rappelant que ces matières ne font l’objet d’aucun apprentissage spécifique dans les cycles universitaires. L’enseignement du vocabulaire ou du calcul mental est pourtant très particulier. Comment comptez- vous transmettre ces bases aux élèves sans que les jeunes enseignants aient suivi une formation adéquate ?

Malheureusement, cette question se pose dans les mêmes termes pour l’ensemble des enseignements. Désormais, nos enfants sont confiés, à temps plein, à des stagiaires qui n’ont jamais reçu la moindre formation concrète d’enseignant.

Où sont passés les modules spécifiques sur la « tenue de classe », qui préparaient les enseignants à toutes les situations auxquelles ils sont inévitablement confrontés sur le terrain ? Les lieux de formation ne sont même plus identifiés, les écoles normales ont été remplacées par les IUFM qui, eux, ne sont pas remplacés. Nous en déduisons qu’à vos yeux enseigner n’est plus un métier…

Monsieur le ministre, sur un plan très concret, je souhaite vous interroger aussi sur le devenir des locaux des IUFM. Si certains ont d’ores et déjà fait l’objet d’un changement d’affectation, d’autres restent inutilisés. C’est un gâchis considérable face aux problèmes de capacité d’accueil auxquels les universités sont confrontées. Pouvez-vous m’indiquer quelles sont vos intentions précises sur ce sujet ? Si ces locaux pouvaient devenir des lieux d’échange et de formation continue des enseignants, nous en serions ravis.

D’un point de vue général, je déplore que le Gouvernement mette tout en œuvre pour saper une profession, et avec elle un service public régalien, garant de l’égal accès de tous à un enseignement de qualité, sur l’ensemble de notre territoire.

Depuis quelques années, les suppressions de postes, tout comme les non-remplacements de professeurs, se multiplient dans l’enseignement élémentaire, les collèges et les lycées. Cette situation frappe davantage encore les zones rurales et les quartiers sensibles.

Les chefs d’établissement en sont réduits à refuser d’accorder des journées de formation aux enseignants, car ils savent que ceux-ci ne seront pas remplacés. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le nombre de démissions augmente et que l’ascenseur social patine !

S’ajoute à ce tableau noir le bilan désastreux de la réforme de la mastérisation. En effet, la Conférence des présidents d’universités s’est alarmée d’une « baisse des effectifs à toutes les préparations aux concours de l’enseignement », variant entre « moins 30 % et moins 50 % selon les académies ».

Comment éviter la faillite du système éducatif dans son ensemble, faillite dont les prochaines générations seront les premières victimes ?

Monsieur le ministre, vous vous dites prêt à « discuter d’aménagements pour équilibrer formation disciplinaire et formation pédagogique ». Nous appelons de nos vœux une telle discussion depuis des mois, mais les promesses restent sans suite. Allez-vous attendre une rentrée scolaire aussi catastrophique que celle de 2010 pour enfin prendre la mesure du problème et le régler ?

La montée des violences à l’école est une autre conséquence directe du manque de formation des maîtres, de la disparition progressive des surveillants, des conseillers d’éducation, des enseignants spécialisés, des assistantes sociales, des médecins et des infirmiers scolaires.

L’arrivée d’enseignants inexpérimentés sur le terrain n’arrange rien, en particulier dans les établissements difficiles, où ils sont confrontés à des situations de tension au quotidien. Les conséquences se font ressentir non seulement sur l’ensemble de l’équipe pédagogique, comme le déplorent les professionnels, mais aussi, et surtout, sur la scolarité des élèves.

Monsieur le ministre, dois-je vous rappeler que le système éducatif français est devenu l’un des plus inéquitables de l’OCDE ? Au fil de la scolarité, les inégalités sociales se creusent. Les enfants les plus défavorisés n’acquièrent plus à l’école le socle minimum.

Peut-on endiguer ce phénomène en menant la politique de formation que vous choisissez de défendre ? Nous sommes nombreux à être persuadés que non. Nous souhaitons véritablement retrouver un équilibre entre formation universitaire et stages de longue durée dans les écoles. (Applaudissements sur certaines travées du RDSE, ainsi que sur les travées du groupe socialiste et du groupe CRC-SPG.)

M. le président. La parole est à M. Ivan Renar.

M. Ivan Renar. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, la formation des enseignants, tant initiale que continue, est fondamentale. Elle contribue à transformer profondément la société française, en permettant aux enseignants chargés de « former des citoyens émancipés, entièrement maîtres de leur vie » de mener à bien leur mission.

De cette formation dépend notamment la capacité des enseignants à analyser les causes réelles des difficultés de leurs élèves, à poser un diagnostic pertinent, pour ensuite bâtir et mettre en œuvre des stratégies pédagogiques adaptées. La formation au métier d’enseignant vise non seulement à parfaire des connaissances disciplinaires, académiques, mais aussi à remédier aux inégalités d’apprentissage, largement dues à la reproduction d’inégalités socio-économiques, et à aider les enfants à apprendre à vivre.

Former les futurs enseignants contribue pleinement à la promotion de l’école républicaine. La qualité de cette formation conditionne la réussite de l’élève, de l’école et de l’éducation nationale.

En ce sens, la réforme de la formation des enseignants ne peut se limiter à la seule dimension technique ou organisationnelle. La mise en œuvre de cette réforme comme son élaboration ont été menées sans réelle concertation et dans la précipitation. Le résultat aboutit à un constat d’échec majoritairement partagé. En l’état, cette réforme participe ainsi à la déstabilisation et la dégradation profonde du système scolaire français, sévèrement affecté par les suppressions massives de postes et les innombrables fermetures de classes.

Certes, il était nécessaire de rénover la formation des maîtres, car il importe d’adapter ce métier à la réalité changeante de la société. Dans cet esprit, la mastérisation en tant que telle n’est pas problématique. Exiger l’élévation du niveau d’études des enseignants est pertinent.

Toutefois, dès son élaboration, la réforme est apparue comme étant principalement motivée par des raisons comptables et s’inscrivant dans le cadre de la révision générale des politiques publiques, qui a pour corollaires la dérégulation, le démantèlement et la mise en concurrence des établissements, services et agents publics.

Je ne reviendrai pas sur les arguments développés par ma collègue Brigitte Gonthier-Maurin. Je considérerai la mastérisation des enseignants sous le seul prisme de l’enseignement supérieur.

Pour mémoire, la formation des enseignants en France a déjà connu d’importants bouleversements. D’abord, en 2005, la loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école a modifié le statut des IUFM en les intégrant aux universités. Elles sont alors devenues des « écoles au sein de l’université ». Cette évolution marquait la première étape d’une remise en cause de la spécificité de la formation au métier d’enseignant.

Mais, plus encore, c’est la loi relative aux libertés et responsabilités des universités de 2007, dite « loi LRU », laquelle prévoyait l’accès aux responsabilités et aux compétences élargies, ainsi que la mastérisation des enseignants, qui a contribué à mettre en péril cette formation.

En effet, le cadrage national de la formation des enseignants et l’égalité due à tous les étudiants en termes d’accès au concours sont profondément remis en cause par les dispositions de la loi LRU. Cette situation est aggravée par les orientations budgétaires actuelles.

Bien qu’étant confrontées à un manque de moyens, les universités sont aujourd’hui pleinement responsables de leur budget et de leurs personnels. Ainsi les présidents d’université sont-ils amenés à procéder à des arbitrages budgétaires entre les différentes formations. Sanctuarisés hier, les IUFM sont à présent considérés comme les autres composantes universitaires. La formation des enseignants n’est désormais plus qu’une formation parmi d’autres. Aussi les moyens consacrés aux IUFM varient-ils fortement d’une académie à l’autre.

À titre d’exemple, j’évoquerai la situation de l’IUFM du Nord-Pas-de-Calais tant elle est symptomatique des problèmes soulevés par la mise en œuvre de la mastérisation des enseignants. Dans cette région, l’IUFM est, depuis janvier 2008, intégrée à l’une des six universités publiques, l’université d’Artois.

Si le public accueilli par l’IUFM provient de l’ensemble du territoire régional et n’est donc pas nécessairement inscrit dans cet établissement, seule cette université supporte la charge financière de la formation des enseignants du premier degré et, pour une part, du second degré. Cela explique sans doute les choix de l’université d’Artois qui, en trois ans, a retiré à l’IUFM soixante-six postes d’enseignants et trente-cinq postes d’enseignants-chercheurs, attribués à d’autres composantes de l’établissement. L’IUFM a également enregistré la perte de vingt-quatre postes supplémentaires, pour lesquels aucun financement n’a été prévu. Au total, l’IUFM aura été amputé de près de 40 % de son potentiel enseignant de 2007. Dans le même temps, cinquante-neuf postes de personnels bibliothécaires, ingénieurs, administratifs, techniciens, ouvriers, de service et de santé, les BIATOSS, lui auront été retirés.

En dépit de ces mesures fragilisant l’IUFM, les effectifs de la promotion 2011 demeurent importants, au regard du nombre très faible de postes ouverts aux concours : entre 700 et 800 étudiants se sont inscrits aux masters « métiers de l’enseignement et de la formation » pour cent soixante postes disponibles cette année.

L’année 2012 connaîtra une stagnation du nombre de postes ouverts aux concours. Que deviendront alors les étudiants ayant validé leur master, mais qui n’auront pas été admis ?

Par ailleurs, l’IUFM du Nord-Pas-de Calais compte six sites de formation, assurant ainsi un maillage territorial important. Jusqu’alors, les étudiants étaient répartis sur les différents sites par l’institut. Désormais, les étudiants sont libres de s’inscrire dans le site de leur choix, ce qui déstabilise les équilibres entre les sites.

Faute de crédits suffisants et d’une régulation des flux étudiants, certaines antennes d’IUFM sont menacées de fermeture à très court terme. L’égalité d’accès à cette formation est donc remise en cause.

En l’absence de rémunération ou d’allocation, les étudiants les plus modestes, éloignés des métropoles régionales, ne seront pas en mesure de suivre la formation sur le ou les sites restants.

Outre ces problèmes liés aux relations entre les IUFM et leur université de rattachement, relevés par le président du Comité de suivi du master, Jean-Michel Jolion, la diversité des maquettes de masters des métiers de l’enseignement et de la formation suscite de légitimes interrogations.

Chaque université s’est vu confier l’élaboration et la mise en place de sa propre formation. D’une académie à l’autre, les maquettes diffèrent fortement, notamment en ce qui concerne les modalités et la charge horaire des stages. Il est saisissant de constater, dans certains cas, l’absence de coordination entre rectorats, IUFM et universités. Des étudiants sont ainsi contraints de manquer des cours pour suivre leur stage, prévu par des rectorats qui ne tiennent nul compte du calendrier de la formation universitaire !

Cela étant, l’absence de cadrage national est dommageable à tous les niveaux : sans définition préalable de leur contenu, les masters « métiers de l’enseignement et de la formation » sont aussi disparates qu’inégaux en termes de qualité.

Aussi, il est urgent de remettre en chantier la formation des enseignants. Il s’agit de faire face dès aujourd’hui au découragement des étudiants tenus de s’engager simultanément dans une préparation au concours, une initiation à la recherche et une formation professionnalisante. La diversité et l’importance des objectifs qui leur sont fixés apparaissent aujourd’hui trop contradictoires et difficilement compatibles avec un calendrier resserré.

Plus globalement, il serait aussi nécessaire de revoir la formation permanente des enseignants. L’évolution rapide des connaissances rend nécessaires les recyclages postuniversitaires, non seulement pour les savoirs spécialisés, mais aussi pour les grands problèmes tels ceux de la mondialisation, de l’écologie, de l’économie ou de l’éthique.

À cet égard, comme le relève Edgar Morin, alors que nous n’avons jamais eu autant de savoirs à notre disposition, nous ne savons pas les penser. Il faut renforcer résolument la place de l’éducation artistique et culturelle dans la formation des enseignants. Elle donne un sens global aux différentes connaissances transmises et permet de développer la créativité et l’esprit critique.

En conclusion, les questions sont nombreuses et méritent d’être débattues en concertation avec tous les acteurs concernés. Notre pays ne peut faire l’économie d’une réflexion d’ensemble sur la formation des enseignants, qu’il faut envisager non comme une charge, monsieur le ministre, mais comme un investissement rentable pour toute la nation. (Applaudissements sur les travées du groupe CRC-SPG et du groupe socialiste, ainsi que sur certaines travées du RDSE.)

M. le président. La parole est à M. Jacques Legendre.

M. Jacques Legendre. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, pour évaluer la formation des enseignants et suggérer des aménagements, il nous faut sans doute prendre un peu de hauteur et ne pas rester figés dans un débat technique sur les dispositifs pour revenir aux fins que la formation poursuit.

Même si la mastérisation a pu être présentée comme un instrument utile pour faciliter l’insertion professionnelle des jeunes diplômés qui ne trouvaient pas leur place dans l’éducation nationale, ce ne saurait être sa raison d’être première. Cette réforme doit d’abord être jugée à l’aune de sa capacité à améliorer les résultats scolaires des élèves, car tel est bien l’objectif essentiel que nous partageons tous, alors que les enquêtes, tant ministérielles qu’internationales, révèlent le dangereux affaissement des connaissances et des compétences de nos enfants dans les matières fondamentales.

Je suis profondément convaincu que la formation des enseignants est un levier essentiel pour parvenir à redresser l’école républicaine. Ma conviction est étayée par les exemples étrangers comme celui de la Finlande, que la commission de la culture, de l’éducation et de la communication a examiné en détail dans l’un de ses derniers rapports.

Pour déterminer la meilleure façon de former les enseignants ou, au moins, définitivement écarter les plus mauvaises, il nous faut réfléchir au métier d’enseignant. Je ne crois pas être le plus mal placé pour contribuer à cette réflexion, puisque j’ai moi-même longtemps enseigné le français, puis l’histoire, dans des contextes différents.

Vous me permettrez également de rappeler, monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, que j’ai été jadis le rapporteur de la loi « Haby », ce qui n’était pas rien ! Je garde clairement en mémoire les débats de cette époque, dont les nôtres sonnent souvent comme l’écho. De cette expérience, je tire une première leçon : nous devons prendre acte de la noblesse, de la diversité, de la difficulté aussi, du métier d’enseignant.

Celui qui voudrait dresser le portrait du pédagogue idéal ne manquerait certainement pas d’invoquer la figure quasi mythique de Socrate (Sourires.). Il aida la jeunesse athénienne à dissiper les mirages des sophistes et à avouer son ignorance afin de la mieux préparer à la sagesse. À la fin du dialogue de Platon portant son nom et consacré à l’examen des critères de la connaissance, l’un de ces jeunes, Théétète, remercie Socrate en ses termes : « J’ai dit avec ton aide plus de choses que je n’en portais en moi ». N’est-ce pas là, hors de toute considération historique, ce que tout élève devrait pouvoir dire à son professeur ?

M. Jacques Legendre. Grâce à son enseignement, il sait plus, il comprend mieux et il peut ainsi progressivement développer et fortifier son jugement propre.

Et l’on sent bien, dès lors, qu’il n’y a pas de contradiction entre la transmission du savoir et le développement d’un regard critique, qui constituent deux moments nécessaires de l’apprentissage, c’est-à-dire de l’appropriation du savoir par l’élève. La formation de l’enseignant devra donc lui assurer la maîtrise solide et réfléchie d’un champ disciplinaire, qui lui donnera les moyens tant d’instruire ses élèves que de les amener à prendre du recul et à construire leur propre réflexion. Sur ce point, la mastérisation, qui nous fait rejoindre le droit commun des pays européens, peut et doit être un atout.

Garder une formation des enseignants assise sur un socle disciplinaire fort est, par certains aspects, un tribut payé à l’histoire de l’instruction dans notre pays. Mais après les errements du pédagogisme régnant dans les IUFM, nous connaissons mieux la valeur d’un tel héritage.

C’est pourquoi j’insiste sur un point : les futurs professeurs doivent quitter l’université avec un haut niveau de maîtrise des matières qu’ils se préparent à enseigner. C’est une condition absolument nécessaire pour que l’enseignant puisse faire saisir aux élèves les problèmes et les méthodes qui font la spécificité de la perspective particulière que sa discipline offre sur le monde.

M. Yannick Bodin. Condition nécessaire, mais pas suffisante !

M. Jacques Legendre. Montaigne nous mettait en garde contre la tentation de faire des enfants des « ânes chargés de livres ». C’est un écueil que nous ferions bien d’éviter aussi lorsque nous formons les professeurs. L’excellence académique n’est pas une condition suffisante pour faire de bons professeurs. Les capacités didactiques et pédagogiques doivent être cultivées en parallèle.

C’est particulièrement vrai pour les professeurs des écoles, dont la vocation est généraliste et qui sont en présence d’enfants encore « en jachère ». En l’occurrence, les maquettes des masters devraient peut-être ouvrir une mention spéciale pour l’enseignement en maternelle et en primaire, dont les enjeux sont bien distincts. La Finlande, pour reprendre cet exemple, prévoit déjà des parcours différents selon le niveau d’enseignement.

Si le métier d’enseignant varie entre l’école primaire, le collège et le lycée, il ne diffère pas moins selon les publics auxquels il faut s’adresser. Au sein d’une même classe, les enfants sont très divers, qu’il s’agisse de leur caractère, de leurs dispositions et de leurs résultats. La personnalisation de la pédagogie, désormais inévitable du fait de l’hétérogénéité croissante des élèves, est une des clefs de la réussite de chacun au mieux de ses capacités.

Montaigne en jugeait bien, lorsqu’il exigeait du pédagogue idéal « qu’il est bon qu’il fasse trotter l’enfant devant lui pour juger de son train, et juger jusques à quel point il se doit ravaler pour s’accommoder à sa force. À faute de cette proportion nous gâtons tout ; et de la savoir choisir, et s’y conduire bien mesurément, c’est l’une des plus ardues besognes que je sache, et c’est l’effet d’une haute âme et bien forte que de savoir condescendre à ses allures enfantines et les guider. »

Cette disposition à moduler son enseignement, cette vertu pratique, pour reprendre l’expression d’Aristote, n’est pas quelque chose qui pourrait faire l’objet d’un cours, fût-il de master. Il s’agit bien plutôt d’un savoir-faire acquis empiriquement, en se frottant aux élèves et aux autres enseignants. Les stages prévus aujourd’hui d’observation et en responsabilité devant une classe ne suffisent pas en l’état pour procurer une expérience adéquate aux étudiants. Sans doute faut-il les renforcer en termes d’horaires et d’efficacité du suivi.

Monsieur le ministre, la piste des masters en alternance que vous aviez vous-même lancée est intéressante. Mais plus que sur les stages préalables, il faut surtout porter notre attention sur l’entrée proprement dite dans le métier.

Un des nœuds de la réforme réside dans la qualité de l’accueil et de l’accompagnement des professeurs stagiaires. Sur ce point, la mise en place d’un tutorat assuré par des enseignants expérimentés aux capacités pédagogiques reconnues est une excellente idée.

Néanmoins, les inspections générales ont pointé la mise en place très disparate, selon les rectorats, des dispositifs dits de « formation continuée » lors de la première année d’exercice. Il me paraît important de donner à tous les enseignants stagiaires les mêmes armes, car ce sont les élèves qui pâtiront in fine de l’impréparation de certains de leurs maîtres.

Monsieur le ministre, je ne doute pas que vous partagiez un tel souci et que vous veillerez à garantir la cohérence nationale de la réforme, au-delà des particularités des politiques académiques.

L’échange entre enseignants est essentiel, non seulement lors de la prise de fonctions, mais aussi tout au long de leur carrière. C’est l’instrument essentiel de diffusion des bonnes pratiques et d’élimination des mauvaises. Loin d’être incompatible avec la liberté pédagogique reconnue aux enseignants, il est une des conditions essentielles d’un exercice réfléchi.

Les enseignants ont tout à gagner à s’organiser en réseaux pour croiser leurs expériences. Certains le font déjà. Il est de la responsabilité de l’éducation nationale de soutenir leurs efforts au-delà de la simple réforme de la formation et du recrutement.

À cet égard, il me semblerait très utile de recentrer les missions des corps d’inspection sur le soutien pédagogique et didactique et de renforcer la formation continue des enseignants, aujourd’hui parfois routinière et bureaucratique.

Mes chers collègues, le Président de la République a souhaité que nous rouvrions le débat sur la formation des maîtres. Je pense que c’était en effet utile. De notre discussion libre et large doit ressortir un meilleur module de formation pour les maîtres, condition d’une bonne éducation dans notre pays. (Applaudissements sur les travées de lUMP et de lUnion centriste.)