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Séance du 3 octobre 2012 (compte rendu intégral des débats)

Mme Maryvonne Blondin. Tout à fait !

M. Georges Patient. C’est le cas au Pays basque ou en Bretagne, par exemple.

Deuxièmement, il faudrait mettre sur la table le problème du recrutement et de la formation des enseignants. La prise en charge par les pouvoirs locaux de certaines questions liées à l’éducation, comme un recrutement spécifique des enseignants pour la Guyane et une formation professionnelle collant aux réalités locales, n’est-elle pas possible ?

Il faut aussi inventer des solutions innovantes et originales aux problèmes récurrents. Les collectivités ne disposent pas des moyens financiers nécessaires pour construire les classes qui permettraient de scolariser tous les enfants. Pourquoi ne pas optimiser l’occupation des bâtiments, quand la situation l’exige, en organisant deux cycles d’enseignement, l’un le matin, l’autre l’après-midi ?

Je sais que le corps enseignant local est en grande partie défavorable à cette mesure et que, interrogé en 2009 sur cette question par une mission sénatoriale, le ministre de l’époque avait indiqué qu’un tel type d’organisation « n’est pas un objectif vers lequel tendent les services de l’éducation nationale dans les DOM ». Le débat mérite néanmoins d’être relancé sur ce point, surtout en cette période généralisée de disette financière. En effet, l’objectif final de l’éducation nationale n’est-il pas de scolariser tous les enfants ?

Face à un bilan aussi négatif, le défi est aujourd’hui immense et décisif. Il faut, d’une part, redonner confiance aux Guyanais dans le système scolaire et, d’autre part, rendre l’envie et le moral aux enseignants. Enfin, il est nécessaire de répondre aux besoins des nombreux vaincus du système scolaire.

L’école retrouvera ainsi sa vocation : fonder l’esprit démocratique d’une méritocratie républicaine, où tous les enfants d’agriculteurs, d’ouvriers ou de chômeurs, tous les enfants de France – qu’importe le territoire où ils se trouvent – peuvent espérer gravir les échelons de la société jusqu’aux plus hautes marches, où les déterminismes sociaux sont susceptibles d’être surmontés grâce à l’école de la République ! (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste, du groupe CRC et du groupe écologiste, ainsi que sur certaines travées du RDSE.)

Mme la présidente. La parole est à M. le ministre.

M. Vincent Peillon, ministre de l'éducation nationale. Madame la présidente, madame la présidente de la commission, mesdames les rapporteurs, mesdames, messieurs les sénateurs, je tiens tout d’abord à vous remercier très chaleureusement pour la qualité de vos interventions.

Ce débat intervient à un moment particulier. En effet, vendredi prochain, les membres de la concertation « Refondons l’école de la République » remettront leur rapport après plusieurs mois de travaux. Ensuite, mardi 9 octobre, le Président de la République réaffirmera l’éducation comme l’une de ses priorités et définira, sur la base dudit rapport, les choix que le Gouvernement devra suivre. Jeudi 11 octobre, je réunirai le Conseil supérieur de l’éducation pour exposer les premiers arbitrages qui en découleront. Enfin, à la fin du mois d’octobre, après avoir consulté une nouvelle fois les partenaires concernés, nous présenterons un projet de loi.

Pour toutes ces raisons, ce débat revêt une importance toute particulière pour moi et il m’a été particulièrement agréable de vous écouter. Ma conviction profonde est que les Français peuvent se rassembler autour de l’école s’ils mesurent l’ambition juste que nous devons partager.

Madame la présidente de la commission, vous avez évoqué un certain nombre de points dans votre intervention liminaire. Je partage l’idée selon laquelle tradition et modernité ne s’opposent pas. C’est l’idée même de la refondation républicaine, qui est un retour au fondement de la République, non pas pour refaire la République du XIXe siècle, mais pour y puiser un exemple instaurateur de ce que peut être la République du XXIsiècle.

La République, c’est notre histoire. On voit les difficultés qu’elle peut avoir au présent, dans son cheminement. Elle doit être notre avenir. La France n’a pas de religion civile, et elle ne peut pas toujours se comparer à ses voisins. L’école, ce sont évidemment des bâtiments, des circulaires ministérielles, des programmes éducatifs, mais c’est aussi l’esprit d’un peuple, des habitudes très profondes, ce que Condorcet appelait « l’esprit public ».

Il s’avère que, depuis la Révolution française, la France s’est construite avec l’école et autour d’elle. Chaque fois que l’école française a été attaquée, c’est la République tout entière qui a été blessée. Inversement, lorsque la République a été attaquée – et elle l’a été au cours de notre histoire ! –, l’école était atteinte en tout premier lieu.

Ce que nous recherchons dans la tradition, ce n’est pas la répétition du même, c’est la vitalité de ce qui a permis d’instituer et de provoquer la novation. Nous avons un effort considérable à accomplir les uns avec les autres. Les élèves ont changé, le monde a changé, les écoles supérieures du professorat et de l’éducation ne seront ni des écoles normales ni des instituts universitaires de formation des maîtres. Il nous faut puiser dans ces principes et dans l’inspiration ancienne la force d’aborder notre avenir.

De ce point de vue, nous ne sommes pas soumis à la dictature du présent, à l’accélération du temps. Faire de l’école l’une des priorités de ce quinquennat, c’est faire le choix de réconcilier l’action publique avec le temps long, avec la logique de l’efficacité. Faire le choix de l’école – et vous avez évoqué, madame la présidente de la commission, le discours prononcé par le Président de la République au pied de la statue de Jules Ferry – c’est aussi faire le choix de revenir à la raison contre l’émotion.

De ce point de vue, notre action ne pourra être jugée à l’aune des résultats des enquêtes PISA qui interviendront dans trois ans. Celles-ci évalueront en effet les élèves des collèges qui ont eu à supporter, au cours de ces dernières années, la disparition de la formation des enseignants, la fin de l’accueil des petits, la suppression de postes…

Nous savons que nous entamons une action longue. Le vrai temps de l’action publique, celui qui exprime l’amour de son pays et de la confiance en son avenir, suppose parfois d’enjamber le temps médiatique, voire peut-être le temps politique. Car, souvenez-vous en toujours, l’école, c’est la France de demain !

L’action que nous menons est notamment intéressante quand il s’agit de réfléchir à la formation des enseignants de demain ; vous avez d’ailleurs, vous aussi, exposé à cette tribune les fruits de votre réflexion. Vous l’avez souligné, évoquant la spécificité des écoles maternelles : former ces enseignants qui devront accueillir dans les classes de maternelle des enfants âgés de trois ans, c’est former ceux qui vont instruire, éduquer et former à leur tour les citoyens français du XXIIsiècle.

Ce sera à nous, dans notre pays qui a fait tous les mauvais choix – on le voit avec le débat budgétaire et avec celui sur l’école ! –, sacrifiant toujours son avenir au présent, sa jeunesse aux anciens, d’avoir la capacité d’en finir avec la crise de l’avenir qui nous mine et qui est au fond du pessimisme français.

C’est pour suivre ce mouvement de pensée que François Hollande a choisi de faire de la jeunesse et de l’école ses priorités, exprimant la volonté de dénouer la crise de l’avenir que connaît notre pays. Il s’est engagé à aborder le siècle qui s’ouvre dans la compétitivité internationale en faisant prévaloir avec force nos valeurs.

Dans cette logique, je l’ai dit très tôt lors de la campagne présidentielle – et le Président de la République le redira encore ! –, l’école a beaucoup souffert de la « réformite ». Quant à nous, madame la présidente de la commission, nous ne ferons pas une simple réforme de structure. Il y en a eu tant – et, à cet égard, vous avez cité l’éducation prioritaire –, que l’on s’y perd et que l’on ne comprend plus rien à la multitude de sigles qui existent.

Les réformes de structure, qui seront d’ailleurs portées par la loi, devront engager, comme je l’ai souligné précédemment, des réformes d’esprit et de pédagogie susceptibles de modifier le rapport que nous avons avec l’acte d’instruire.

Nous voulons une France de la confiance. Or nous avons une école de la défiance. À lire quelques ouvrages récents, je constate que tout le monde s’accorde à reconnaître, au-delà des clivages politiques, que nous devons passer de cette défiance à la confiance, de la compétition généralisée à la coopération entre les uns et les autres.

Il faut comprendre – et je n’ai de cesse de le dire ! – que l’éducation est aujourd'hui une coéducation. L’école n’est la propriété ni des professeurs ni de l’éducation nationale ; elle appartient à tous les Français.

Aujourd'hui, les dépenses d’investissement dans l’éducation – la gauche a voulu la décentralisation et elle la veut encore ! – sont supportées à concurrence de 25 % par les collectivités locales. Il faut donc que celles-ci soient pleinement associées – et pas seulement lorsqu’il s’agit de faire le chèque ! – à la définition des politiques éducatives. Collectivités locales, mouvements d’éducation populaire, fédérations des parents d’élèves bien entendu, mais aussi les élèves eux-mêmes, dont le profil a changé, certains ayant accès à une autonomie qui doit être respectée, tous doivent participer à ce mouvement de refondation de notre école.

Permettez-moi maintenant d’apporter quelques éléments de réponse, de réflexion, voire, tout simplement, d’information, sur les sujets plus particuliers que vous avez abordés.

Madame Cartron, la qualité du travail du Sénat a été saluée par tous les membres de la concertation. D’ailleurs, certaines des préconisations incroyablement audacieuses qui étaient les vôtres sont en passe d’être reprises. C’est d’autant plus frappant qu’elles le sont par des personnalités, des associations, des acteurs venant d’horizons très divers.

D’abord, le diagnostic est juste. Le débat de 2007 sur la carte scolaire était un faux débat et une absurdité. Votre rapport ainsi que d’autres études ont montré que l’assouplissement de la carte scolaire n’a fait qu’aggraver la situation de certains collèges et territoires en grande difficulté.

Nous savons tous que le retour à la situation antérieure n’est pas non plus une solution. En outre, il est difficile de dissocier la question de la carte scolaire de celle de l’éducation prioritaire. Si on le fait, on passera à côté de l’essentiel.

Vous avez, les uns et les autres, établi les mêmes constats à cette tribune, et ce au-delà des clivages politiques : accroissement des inégalités, poids des déterminismes sociaux sur les destins scolaires. Vous avez, en outre, observé une aggravation de la situation au cours des dernières années. Tout cela, ce n’est pas la République !

Si nous faisons le choix, ou plutôt si nous refaisons le choix de la République – c’est l’idée même de refondation de la République –, il nous faudra être courageux et ambitieux sur la question de la mixité scolaire et sociale.

Vous avez eu raison de souligner que la mixité scolaire et sociale était un facteur de réussite ; les études le montrent. J’ajoute qu’une production trop malthusienne de nos élites s’accompagne d’un accroissement du nombre d’élèves qui décrochent. Or beaucoup de pays parviennent à la fois à produire des élites en nombre suffisant et à restreindre le nombre de « décrocheurs ».

Opposer les bons aux moyens et aux mauvais, c’est notre spécialité. Mais c’est inopérant ! L’un d’entre vous l’a souligné avec beaucoup de cœur, c’est évidemment un gâchis humain, social et économique !

Nous laissons 150 000 « décrocheurs » sur le bord de la route, ou plutôt nous les produisons nous-mêmes. On repère très bien les jeunes en difficulté dans les cohortes. Et il y en a, en France, des instances d’évaluation : en grande section de maternelle, en CP, en CE1… La difficulté devient un échec et le redoublement en rajoute. Des mécanismes destinés à apporter une prétendue aide ont été créés, mais ils ne font qu’aggraver les difficultés. En effet, l’aide proposée est apportée en dehors du temps scolaire et stigmatise les élèves. Toutes les études le prouvent, et cela a été rappelé à plusieurs reprises. Puis vient l’orientation, négative et discriminante.

Toutefois, la coupe n’est pas encore assez pleine !

Si l’élève a réussi à obtenir un baccalauréat professionnel ou s’il a été traîné jusqu’à ce niveau et qu’il veut s’inscrire dans une école préparant un BTS ou dans un institut universitaire de technologie, il se verra refuser la place au profit d’un titulaire du baccalauréat scientifique. Il sera donc obligé d’aller à l’université. Belle université, qui connaît un échec massif du premier cycle !

La loi remédiera à cette situation, car l’échec, nous le produisons nous-mêmes.

Il nous faudra donc prendre la décision d’assurer cette mixité sociale et scolaire, car celle-ci ne peut être que volontaire, par le réaménagement de la carte scolaire.

Comme je l’ai indiqué précédemment, je souhaite que les collectivités locales soient associées – cela n’a jamais été le cas ! – aux projets pédagogiques et aux contrats d’objectifs qui existent déjà. Il nous faudra toutefois être ambitieux sur ces objectifs de mixité sociale et scolaire que nous nous fixons. Si cela doit aboutir à l’émergence d’une nouvelle territorialisation, nous devrons affecter aux établissements scolaires des moyens, non pas en fonction d’un certain nombre de labels qui se sont superposés au cours des années, entraînant un effet d’éviction, mais en fonction de la politique que nous définirons en matière de mixité. Nous modulerons ainsi les dotations en fonction de la mixité sociale et scolaire.

Par pitié, ne faisons pas la même erreur que le candidat à l’élection présidentielle de 2007, qui l’avait emporté en dénonçant l’hypocrisie républicaine entre les discours et les actes ! Nous avons vu le résultat en 2012 ! Si nous pensons que l’égalité et la justice sont au cœur du projet éducatif français – ce que vous n’avez cessé de dire – donnons-nous réellement les moyens de mettre en œuvre les mesures qui vont y concourir !

À travers vous, madame la rapporteur, je remercie le Sénat pour sa précision et son audace, faisant ainsi mentir sa réputation ! (Sourires.)

Mme Françoise Cartron, rapporteur. Le changement, c’est maintenant !

M. Vincent Peillon, ministre. La semaine prochaine, vous verrez que vos préconisations ont été suivies.

Madame Gonthier-Maurin, vous avez une vision très négative de la situation. Je le sais, votre amour de ce métier et l’attachement que vous portez aux enseignants vous conduisent à dénoncer les difficultés que ces derniers ont rencontrées au cours des dernières années. Cela dit, vous avez raison, il faut faire évoluer le métier d’enseignant. D’ailleurs, comme vous l’avez fort bien souligné, il a déjà évolué.

Le travail en équipe, le travail par projet, le travail interdisciplinaire, la prise en charge des relations avec les parents et avec les collectivités territoriales et l’utilisation de l’e–éducation sont autant de pratiques qui se développent, même si ces évolutions sont parfois mal mesurées au niveau national.

Il faudra sans doute en tirer les conséquences dans la formation des enseignants – madame Brigitte Gonthier-Maurin, vous avez traité ce sujet avec beaucoup de précision –, mais aussi dans la définition même du métier.

Le concours de recrutement sera-t-il organisé à la fin de l’année de L3 ? Je ne le sais pas encore, même si j’ai une petite idée sur la question, car il me semble que cette mesure contrarierait beaucoup les enseignants, qui sont malgré tout attachés à la réforme de la mastérisation.

Nous avons un problème de finances publiques et, comme je ne cesse de le répéter aux personnels de mon ministère, l’éducation nationale a la responsabilité, parce qu’elle bénéficie d’une priorité budgétaire dans la période que nous connaissons, de bien utiliser l’argent qui lui est accordé. Il faut, tout de même, un peu d’exigence intellectuelle !

L’annonce de l’ouverture d’un deuxième concours pour permettre le remplacement des départs à la retraite en 2014 a surpris et suscité des cris d’orfraie. Pensez-donc : 43 000 recrutements ! Ces belles intelligences ont simplement confondu les recrutements et les postes…

À la vérité, nous allons créer 8 700 postes supplémentaires, dont 8 200 postes d’enseignants, le reste étant des postes administratifs, en plus du renouvellement des départs à la retraite. Au total, plus de 21 000 nouveaux enseignants seront recrutés, ce qui représente un effort considérable.

Les nouveaux enseignants recrutés en juin 2013, qui suivront une année de formation et commenceront vraiment à travailler au début de l’année 2014, seront payés à mi-temps, contrairement à ce qui a été dit à cette tribune, mais ils n’assureront qu’un tiers temps, c’est-à-dire six heures sur le terrain.

S’ils devaient suivre deux années complètes de formation, vous imaginez combien de postes cela consommerait ! Dans cette hypothèse, nous n’aurions plus aucun moyen à consacrer aux autres actions. Je pense aux réformes pédagogiques et à la santé scolaire, dont il a été dit qu’elle est en difficulté. Je pense aussi à l’encadrement des adultes, à la lutte contre la violence, qui est un problème majeur, pour lequel nous venons de créer un nouveau métier, et, bien entendu, à l’accompagnement des enfants en situation de handicap.

Comme je l’ai dit aussi aux universitaires participant à la concertation, nous devons toujours veiller à accompagner nos propositions d’un examen de faisabilité et à ne pas soutenir des positions contradictoires.

En l’occurrence, si l’on voulait que la formation soit plus longue, il faudrait recruter plusieurs centaines de milliers d’enseignants dès cette année et les années suivantes. Certes, dans un monde idéal, il pourrait être souhaitable de le faire. Mais alors il faudrait ajouter quelques milliards d’euros à un budget de 63 milliards d’euros, qui augmentera déjà de 0,6 % en 2013 et de 2,5 % sur trois ans, hors pensions. Je ne crois pas que ce serait raisonnable.

La formation que nous prévoyons sera un instrument efficace de redressement et de recrutement, parce qu’elle aura lieu en alternance et que nous mettrons en place, dès l’année de L2, un pré-recrutement ciblé sur les disciplines déficitaires.

Ceux qui se sont inquiétés des viviers commettent la même erreur qu’à propos du nombre de postes. Et c’est toujours le pessimisme français…

En vérité, ce sont les conditions invraisemblables faites aux nouveaux enseignants qui ont découragé les jeunes de choisir ce métier : tout était fait pour les en dégoûter. Mais, dès que se profile un changement d’orientation, ô surprise ! les jeunes gens et jeunes filles, comme nous autrefois, attachés aux valeurs de ce beau métier, ont de nouveau envie de l’exercer.

Notez que je ne parle pas seulement d’un changement dans le discours tenu – encore que cela compte – sur la transmission des connaissances, le respect dû au professeur. Je parle aussi de nouvelles pratiques : veiller à ne pas affecter les jeunes enseignants dans les établissements les plus difficiles, ne pas les envoyer immédiatement sur le terrain, sans aucune formation, peut-être même leur donner quelques émoluments supplémentaires.

S’agissant de ce dernier point, si l’on compare la manière dont les générations précédentes et nous-mêmes avons été traités et la manière dont nous traitons notre jeunesse, l’écart est invraisemblable ! Nous devons donner à ces jeunes les moyens de poursuivre convenablement leurs études.

Nous avons donc 100 000 inscrits pour le concours qui a lieu en ce moment, destiné à recruter les 21 000 enseignants dont j’ai parlé. Et, croyez-moi, ils seront beaucoup plus nombreux au concours du mois de juin !

Non seulement parce que ce deuxième concours sera organisé en année de M1, où le vivier est plus large, et qu’il y a une crise de l’emploi, mais aussi parce que les jeunes qui s’inscriront à ce concours sauront que, l’année suivante, ils auront six heures de cours à assurer, et non pas dix-huit, qu’ils percevront un traitement et qu’ils seront accompagnés dans des écoles supérieures du professorat et de l’éducation.

Ils pourront ainsi construire leur identité professionnelle qui, chez les enseignants, repose toujours sur une seule ambition : la réussite de leurs élèves et, par là, le service de leur pays.

Mesdames, messieurs les sénateurs, de ce point de vue, comprenez qu’un mouvement se crée. Et vous qui êtes mieux informés et plus réfléchis, ne confondez pas recrutements et postes ; lorsqu’on parle des viviers, considérez les chiffres au lieu de colporter le discours des médias !

Les viviers sont au rendez-vous et, pour le concours qui est en cours, il y a cinq inscrits pour un poste. Je ne dis pas que, dans certaines disciplines, nous ne rencontrerons pas des difficultés à moyen et à long terme. Mais, si nous avons choisi le modèle des emplois d’avenir, c’est précisément parce que nous avons décidé de cibler notre action, par académies et par disciplines, afin d’élargir le vivier.

Certains, bien sûr, souhaiteront que cette politique s’applique partout. Je leur réponds par avance : non ! Nous avons besoin de mathématiciens et d’anglicistes, et certains départements sont plus sinistrés que d’autres. Il faut donc porter nos efforts là où il y a des besoins particuliers.

Ceux qui ont rappelé que le tronc commun est la clé du succès ont eu raison. Il ne faut pas d’orientation précoce et ce serait merveilleux si l’apprentissage, que d’ailleurs nous allons développer sous statut scolaire, avait toutes les vertus dont certains orateurs l’ont paré.

À la vérité, la question des filières professionnelles et de l’apprentissage soulève fondamentalement, dans notre pays, le problème du système d’orientation, que nous devons absolument refonder.

Pour cela, je crois beaucoup en une meilleure collaboration avec les collectivités territoriales, en particulier avec les régions. Je pense aussi que le parcours d’orientation doit être construit depuis la sixième jusqu’à l’université.

Nous devons essayer de mutualiser tous les dispositifs d’information qui existent et tous les niveaux d’intervention. Nous devons également mieux faire connaître les entreprises à nos élèves et faire en sorte que l’éducation nationale et le monde économique se comprennent et se rapprochent.

J’ai relu récemment des discours anciens et je me suis aperçu qu’au fond on méconnaissait très souvent la doctrine républicaine, la doctrine libérale, comme d’ailleurs la laïcité.

Notre mission est évidemment de faire des citoyens et d’émanciper des personnes. C’est notre conception, libre à l’égard de tous les pouvoirs et même à l’égard de l’État. C’est notre tradition des droits de l’homme.

Mais notre mission est aussi de favoriser l’insertion professionnelle des jeunes. Comment combattre l’ignorance si l’on ne combat pas l’indigence ?

Notre génération, qui n’a pas connu les mêmes difficultés, aurait beau jeu de dire à la jeunesse : nous allons faire de vous des citoyens, vous émanciper, mais vous irez percevoir des revenus minimums et mendier dans la précarité.

L’exigence de l’emploi est donc au cœur du projet de citoyenneté et d’émancipation ; notre mission est d’y répondre.

Or, comme vous le savez, il y aurait 600 000 offres d’emploi non pourvues dans les entreprises, et, depuis la rentrée, 40 000 places ne sont pas pourvues dans les lycées professionnels. En outre, le Conseil d’analyse économique prévoit que, d’ici à 2020, 6 millions d’emplois devront être renouvelés et 1,5 million d’emplois devront être créés.

De vives tensions sont à venir dans un certain nombre de secteurs comme les industries de bouche ou l’hôtellerie-restauration, qui ont de formidables difficultés à recruter, mais aussi le numérique et les nouvelles technologies.

C’est ainsi que nous manquons d’ingénieurs. Certaines de nos filles, qui ont de très bons résultats scolaires, sont ensuite désorientées, déprogrammées ; même l’Espagne fait mieux que nous dans ce domaine.

Il est essentiel qu’un lien existe entre l’investissement éducatif et le redressement productif. J’observe d’ailleurs qu’on prime de nombreux ouvrages d’économistes savants qui expliquent les vertus de cette association.

Un grand pays moderne est un pays qui fait progresser le niveau de qualification de toute sa jeunesse. C’est pour nous un objectif absolument central.

Certains orateurs ont très justement soulevé la question des rythmes scolaires. Quelques-uns ont été conduits à soutenir des gens qui ont fait exactement le contraire de ce qu’eux-mêmes, à cette tribune, ont considéré comme étant de l’intérêt du pays ; mais ce sont les vicissitudes de la politique, et je les ai connues moi aussi… (Sourires.)

Comme vous l’avez dit, les uns et les autres, avec beaucoup de justesse, la reconquête du temps scolaire par l’instauration des quatre jours et demi doit se faire dans l’égalité.

Il est vrai que, si l’on n’y prend pas garde, certaines réformes peuvent avoir pour effet pervers de provoquer un accroissement des inégalités. Cela s’est même produit avec la réforme des lycées qui a consisté à leur donner davantage d’autonomie, ce que nous appelons pourtant tous de nos vœux.

Le Président de la République, qui a longtemps été l’élu d’un territoire rural, connaît les différences qui existent entre les territoires ; nous savons qu’elles existent aussi entre un certain nombre de territoires urbains.

Je ne conduirai pas une réforme des rythmes scolaires, indispensable au pays, si nous ne sommes pas capables d’utiliser des péréquations, c’est-à-dire des solidarités entre les territoires, pour faire en sorte que tous les territoires puissent offrir à tous les enfants de France les mêmes droits.

Aménager le temps scolaire et le temps éducatif, c’est aussi permettre à tous les enfants d’accéder à la culture et au sport. Il faut que ce soit possible aussi bien dans un territoire rural de la Haute-Saône que dans une banlieue du Rhône ou dans le centre d’une grande ville…

Mme Nathalie Goulet. Dans l’Orne !

M. Vincent Peillon, ministre. Et aussi dans l’Orne, si vous le souhaitez !

Cet objectif a fait partie de la réflexion de tous ceux qui ont contribué à la concertation. C’est une condition indispensable de la réussite de cette réforme.

J’ai entendu plusieurs orateurs plaider pour l’urgence. C’est surprenant au Sénat… Je disais tout à l’heure que le Sénat faisait preuve d’audace. Il dit aussi qu’il faut avancer… Avançons donc !

Il y a eu de nombreuses consultations, de nombreuses concertations et de nombreux rapports ; pendant ce temps-là, on a perdu un peu de temps. Nous sommes arrivés à des âges et dans des positions où, finalement, perdre du temps nous est plutôt agréable… C’est plus ennuyeux pour les plus jeunes.

Je n’ai jamais cru qu’une loi faisait une politique publique et transformait la vie des gens, même si elle est utile. Si donc une loi d’orientation et de programmation qui marquera nos engagements va vous être présentée, c’est dans la durée que nous devrons agir.

Bien sûr, nous ne devons pas désespérer ; nous avons heureusement des atouts sur lesquels nous appuyer, comme l’excellence de notre corps enseignant et l’amour des Français pour leur école. Mais de réelles difficultés existent, que nous ne résoudrons pas en quinze jours, ni en trois mois, ni même en une année. Il faudra une action juste, vaillante et persévérante !

De ce point de vue, la représentation nationale aura un rôle déterminant à jouer. Mesdames, messieurs les sénateurs, je crois beaucoup à votre engagement : le travail que vous avez commencé en participant à la concertation et en préparant des rapports, vous devrez le poursuivre au moment de la discussion de la loi et, ensuite, dans le contrôle et le suivi de son application.

Je suis convaincu que, autour de l’école, les Français peuvent, non seulement se dépasser et s’élever, comme nous y invite le Président de la République et comme nous l’exigeons de nos élèves, mais aussi se rassembler. Ce dépassement et ce rassemblement seront nécessaires au redressement de la France ! (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste, du groupe CRC et du groupe écologiste, ainsi que sur certaines travées du RDSE. – Mme Nathalie Goulet et M. Jean Boyer applaudissent également.)