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Séance du 19 février 2013 (compte rendu intégral des débats)

PRÉSIDENCE DE Mme Bariza Khiari

vice-présidente

Mme la présidente. La parole est à M. René Beaumont.

M. René Beaumont. Madame la présidente, monsieur le ministre des affaires étrangères, mes chers collègues, beaucoup des orateurs qui m’ont précédé ont brillamment évoqué la situation au Mali. Pour ma part, je souhaiterais attirer votre attention sur l’un des défis majeurs auxquels nous devons faire face. Il nous faut prendre en compte une nouvelle donne en matière de relations internationales : celle qui est issue de la nouvelle carte géopolitique des océans, c’est-à-dire de la « maritimisation ».

Je me réjouis de revenir sur ce sujet. En tant que législateurs, nous avons déjà été amenés, en effet, à travailler sur les conséquences de cette évolution. Je veux bien sûr parler, en particulier, de la lutte contre la piraterie maritime.

Au premier abord, il s’agit d’une problématique relevant de notre politique de défense. Mais aujourd’hui, en 2013, la réalité nous rappelle que les espaces maritimes représentent des enjeux économiques, diplomatiques et stratégiques, tant par les ressources qu’ils renferment que par les flux et trafics de la navigation. Je le rappelle, les océans couvrent plus de 70 % de la surface de la planète et 90 % du transport de fret emprunte les voies maritimes.

Voilà une nouvelle équation aux multiples inconnues, qu’il s’agit de résoudre. Plus que jamais, il est temps d’appréhender les océans comme un nouveau théâtre de la mondialisation. Je profite de cette tribune pour rendre hommage au travail de mes collègues André Trillard et Jeanny Lorgeoux, qui ont rédigé un rapport remarquable sur la maritimisation. (M. le président de la commission des affaires étrangères applaudit.)

Mme Nathalie Goulet. Absolument !

M. René Beaumont. Ce rapport, fait au nom de la commission des affaires étrangères, a d’ailleurs reçu le prix le du chef d’état-major de la marine décerné au meilleur ouvrage de l’année 2012 sur l’économie de la mer.

M. Jeanny Lorgeoux. Pourtant, je suis aviateur ! (Sourires.)

M. René Beaumont. Pour ma part, je considère que ce rapport constitue surtout une description précise d’une situation nouvelle qui, malheureusement, ne constitue pas encore aujourd’hui une priorité dans les ordres du jour diplomatiques.

André Trillard et moi-même étions intervenus, en 2010, lors de l’examen du projet de loi relatif à la lutte contre la piraterie maritime, pour souligner que celle-ci résultait de situations dramatiques sur terre, d’abord et avant tout.

Il s’agit, pour la France, de jouer son rôle et de peser auprès des pays dans lesquels résident les auteurs des actes de piraterie ou leurs mandataires. Pour cela, notre politique étrangère doit être plus perspicace, car la piraterie repose, en réalité, sur un cercle économique et bientôt, malheureusement, politique, un cercle parfois tout à fait vertueux, comme je vais essayer de vous le démontrer.

Il s’agit d’abord d’un cercle vertueux en termes financiers.

Les supertankers, dont les cargaisons valent des milliards de dollars, représentent un fonds d’investissement qui permet aux pirates d’acquérir de véritables arsenaux militaires. Ces équipements militaires les crédibilisent et posent deux problèmes aux armateurs : celui du recours aux sociétés de sécurité privées en haute mer et celui de l’augmentation sans précédent du coût de l’assurance du fret des cargos.

Je tiens également à attirer votre attention, monsieur le ministre, sur la menace écologique que représente le détournement de cargaisons de produits chimiques ou pétroliers. Les flibustiers modernes courent d’ailleurs eux-mêmes de sérieux risques lorsqu’ils frelatent les produits qu’ils revendent.

En outre, il s’agit d’un cercle vertueux en termes de développement économique, ce qui est encore plus inquiétant.

En 2010, ces actes de piraterie étaient unanimement condamnés et considérés comme odieux même par les pays « hébergeant » leurs auteurs.

Aujourd’hui, la recrudescence de ces actes tend à banaliser le délit. Ils ne se déroulent plus seulement dans le golfe d’Aden ou dans l’océan Indien, mais touchent aussi les côtes est et ouest de l’Afrique, avant sans doute de s’étendre bientôt au-delà.

Là où la donne change, c’est que la piraterie et les contrebandiers font vivre des populations locales et des régions entières, grâce à la redistribution de l’argent et des recettes issus du détournement des navires. Qui pis est, cette manne financière permet, par exemple, le développement de mécanismes de microcrédit : le cas du Bénin, de la région lagunaire de Porto-Novo en particulier, est éloquent à cet égard ; j’y reviendrai.

Ainsi, la frontière entre le crime organisé et l’aide sociale est de plus en plus ténue. Par exemple, les rebelles du Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger, le MEND, agissent au nom du combat pour une redistribution équitable de la manne pétrolière.

Sans minimiser ces actes ni « dédouaner » leurs auteurs, force est de reconnaître que la puissance de ceux-ci tient au fait qu’ils deviennent, tant pour les responsables gouvernementaux que pour les populations, des acteurs économiques locaux crédibles et incontournables.

Au début de l’année, la hausse des prix de l’essence a encore aggravé la situation, comme en témoignent les émeutes et grèves générales survenues au Nigeria. Ce ne fut pas sans conséquences directes pour le voisin béninois.

En effet, certains contrebandiers ont créé un marché parallèle, quasiment officiel et extrêmement bien organisé, du déchargement de l’essence volée et de sa revente jusqu’à la création d’une « caisse mutuelle de crédit pour le changement ». Dans la zone lagunaire de Porto-Novo, cela permet aux femmes de créer un commerce de pain.

Les pirates sont désormais considérés comme des bienfaiteurs. La situation en Somalie et au Puntland est tout aussi significative sur ce plan. La Somalie n’a plus d’État central depuis 1991, et les combats entre les chefs de guerre locaux, les milices islamistes, l’Union africaine et la mouvance Al-Shebab, qui se réclame d’Al-Qaïda, ont dégénéré. Les trafics de cargaisons diverses, les détournements de fret atteignent des records. Le Bureau maritime international a annoncé que vingt-huit bâtiments et 600 marins seraient aujourd’hui retenus au large des seules côtes somaliennes.

Certes, les opérations européennes de lutte contre la piraterie, telle Atalante, remportent de véritables succès et participent à la sécurisation des transports d’aides du Programme alimentaire mondial. Toutefois, étant donné l’ampleur du phénomène, nous devons rester réalistes : ce n’est pas la solution militaire qui pourra permettre de remédier à ce fléau ; elle apporte une simple protection aux Européens pour un temps donné.

La France doit trouver des relais locaux et actionner des leviers diplomatiques. Cela passe par la responsabilisation des États, quand il en existe encore un officiellement, afin d’assurer les conditions d’un développement économique des territoires par une autre voie que la piraterie.

Monsieur le ministre, pouvez-vous nous éclairer sur les efforts entrepris par la France avec les pays concernés et sur l’évolution d’une diplomatie visant à la pacification des zones où s’exerce la piraterie ? (Applaudissements sur les travées de l'UMP, ainsi que sur certaines travées du groupe socialiste.)

Mme la présidente. La parole est à M. Jacques Berthou. (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste.)

M. Jacques Berthou. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, voilà plusieurs mois que la France développe une politique internationale majeure. Les conflits qui secouent le monde, qui l’inquiètent, le déstabilisent, ne sont plus isolés : ils nous concernent tous.

La politique étrangère de notre pays, celle du Président de la République, la vôtre, monsieur le ministre, est cohérente et s’inscrit dans la longue tradition de la diplomatie française et de son réseau, le deuxième au monde, qui soutient les principes universels fondant les droits de l’homme et du citoyen.

La décision du Président de la République d’intervenir militairement au Mali, à la suite d’une demande du Président malien, a évité à ce pays de sombrer dans l’intégrisme. La rapidité de cette décision et celle de notre intervention ont été saluées par la plupart des pays et redonnent à la France une position internationale reconnue dans le monde entier.

Le monde a bien changé. La multiplicité des blocs politiques, des influences, des religions a succédé aux hégémonies que nous avons connues. La pensée politique et sa traduction en action doivent être différentes ; elles doivent être multipolaires et prendre en compte les grands défis auxquels nous sommes déjà confrontés et qui prendront de plus en plus d’importance dans l’avenir : ceux de l’économie, de la démographie, de l’écologie.

La France, en quelques mois, a déjà orienté sa politique, mais il faut impérativement qu’elle se donne les moyens de réussir. Dans cette perspective, il est évident que l’économie sera le vecteur de notre présence, de notre influence.

Nous pouvons dès aujourd’hui, monsieur le ministre, mobiliser tous les moyens en notre possession.

J’évoquerai, tout d’abord, le rapport d’information que j’ai établi au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, intitulé « Pour une équipe France à l’expertise internationale ». Comme vous l’avez sûrement relevé, le titre de ce rapport reprenait la notion d’« équipe de France » que vous aviez développée le 29 septembre 2012, lors de la conférence des ambassadeurs, en affirmant avec fermeté que « nous avons besoin d’une diplomatie économique forte, active, réactive, efficace, à l’écoute de tous les acteurs économiques de l’équipe de France ».

Ce rapport met en évidence la concurrence entre de très nombreux opérateurs publics, sans clarifier le champ de compétences et les modèles économiques de chacun. L’offre publique française d’expertise à l’international apparaît fragmentée, dispersée et, de ce fait, d’une taille insuffisante pour faire face à la concurrence internationale.

Il y a urgence, précise le rapport, à réformer le dispositif afin de permettre aux acteurs d’atteindre la masse critique nécessaire pour remporter les appels d’offres multilatéraux. Les restrictions budgétaires provoqueront un affaiblissement des différents opérateurs publics français, qui les éloignera davantage du seuil de pertinence dans un environnement international de plus en plus concurrentiel, au sein d’un secteur qui représente un enjeu important en termes de solidarité et d’influence et d’un marché en croissance pour les acteurs publics et privés français.

La présence française doit s’exprimer et se développer en s’appuyant sur nos expertises internationales, comme je viens de l’indiquer, mais également sur l’Agence française de développement, qui constitue un relais important pour le renforcement des capacités de nos partenaires, ainsi que de l’influence de la France.

Je voudrais également évoquer devant vous, monsieur le ministre, le rôle important de nos représentations dans le monde, de notre réseau diplomatique et, bien entendu, de nos ambassades pour défendre non seulement notre culture, nos solidarités, nos valeurs, mais aussi nos intérêts économiques, en soutenant, en encourageant, en aidant nos entreprises à s’implanter, à vendre dans les pays où nous sommes représentés.

Toutes nos entreprises doivent pouvoir compter sur nos diplomates, nos conseillers en poste à l’étranger pour promouvoir nos savoir-faire, nos productions, en gardant toujours à l’esprit que notre influence sera d’autant plus grande que la force de notre économie sera reconnue dans ces pays.

Vous avez créé, au sein du ministère des affaires étrangères, une direction des entreprises et de l’économie internationale. On ne peut que saluer une telle décision, monsieur le ministre. Vous ajoutez ainsi à votre ministère de la diplomatie une facette économique devenue incontournable.

Ces hommes et ces femmes placés sous votre autorité devront s’imprégner de leurs nouvelles responsabilités, tout comme les personnels en poste à l’étranger. Ils ne devront jamais oublier, monsieur le ministre, que notre économie, nos entreprises sont indispensables à notre rayonnement, comme le furent nos écrivains, nos philosophes, nos mathématiciens ou nos artistes.

La compétition économique s’est développée, les pays émergents deviennent des acteurs majeurs : à leurs compétences, à la qualité de leurs produits, à l’ attractivité de leurs prix s’ajoute précisément leur caractère de pays émergents, qui leur donne une image nouvelle dans les pays en voie de développement, lesquels voient en eux la possibilité de se développer sans avoir recours à tous les modèles que les pays industrialisés avaient jusqu’alors proposés.

Il est urgent, monsieur le ministre, que l’équipe « France » bouscule nos habitudes. À la diplomatie française, reconnue, doit s’adosser la diplomatie économique que vous promouvez, monsieur le ministre. Je souhaite que vous réussissiez, car la réussite de la France en dépend. (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste et du groupe CRC.)

Mme Nathalie Goulet. Très bien !

Mme la présidente. La parole est à M. Robert del Picchia.

M. Robert del Picchia. Monsieur le ministre, nous vous faisons faire le tour du monde ! (Sourires.)

La politique étrangère est l’expression normale de la nation sur la scène internationale.

Certains principes qui ont commandé et commandent toujours notre politique étrangère sont intangibles : l’indépendance de la nation, la souveraineté des États, l’importance du rôle de la France sur la scène internationale. Dans cet esprit, l’envoi de troupes françaises sur des théâtres de conflit extérieurs est un outil de la politique diplomatique de la France.

La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, cela a été dit, mais elle marque aussi un certain échec du politique qui a recours à cet instrument ultime qu’est la coercition et prend alors le risque, dans le brouillard de la guerre, de lui en voir échapper la direction.

Monsieur le ministre, vous serez d’accord avec moi pour dire que l’envoi de nos troupes sur des théâtres extérieurs est une décision grave, qui implique une réflexion et une analyse des risques et des conséquences, pas seulement militaires, mais aussi politiques. Sans stratégie et sans objectif préalable clairement affiché, l’emploi de la force armée est voué à l’échec. Avec l’opération Serval, il me semble toutefois que nous avons tiré les leçons des erreurs lourdes de conséquences commises par l’administration Bush en Irak et en Afghanistan.

Bien entendu, l’analyse doit intégrer les critères et les conditions de la réussite de ces interventions, et pourquoi pas de leur succès. Ces conditions, monsieur le ministre, vous les avez évoquées récemment devant notre commission.

Si j’ai bien compris, l’intervention doit tout d’abord être limitée dans le temps. Ensuite, les objectifs doivent être définis clairement : reconstituer l’armée malienne, obtenir l’assentiment des populations locales, favoriser l’ouverture d’un processus de réconciliation – réconciliation ne signifiant pas pardon –, empêcher la constitution de sanctuaires transfrontaliers, et donc l’élargissement des conflits aux pays voisins, agir contre la corruption et les trafics de toutes sortes, mener une action en faveur du développement structurel et, évidemment, soutenir un processus politique. Enfin, et cela est capital, mes chers collègues, il convient de s’appuyer sur les organisations régionales et de préparer la prise en charge par celles-ci de la résolution du conflit une fois la phase aiguë de la crise passée.

Les axes pour le traitement des crises dans l’urgence sont donc bien définis, mais qu’en est-il du reste, monsieur le ministre ? Je suis tenté de vous poser une question plus large : quelle politique étrangère pour la France ? Quelle vision à moyen terme de nos actions ?

Vous le savez, l’Allemagne a publié récemment sa « stratégie diplomatique pour l’Afrique », qui définit des orientations claires. Disposez-vous d’un document du même ordre ? Je pourrais poser la même question pour d’autres zones géographiques. L’anticipation stratégique doublée de prospective est un élément essentiel pour préparer et éclairer les décisions à prendre.

La commission des affaires étrangères du Sénat m’avait confié la rédaction d’un rapport sur l’anticipation stratégique et la prospective. Que l’on me permette, à cet instant, de rappeler quelques définitions.

L’anticipation est, au sens strict, un mouvement de la pensée qui imagine ou vit d’avance un événement. L’anticipation stratégique peut donc se décrire comme un idéal à atteindre, un objectif de réduction de l’incertitude quant aux grandes évolutions à venir de l’environnement international.

L’analyse stratégique, ou la recherche stratégique, recouvre plutôt l’analyse du réel, c’est-à-dire l’état des lieux.

Enfin, la prospective est, quant à elle, une méthodologie visant à élaborer des scénarios d’évolution possibles sur la base des données disponibles, en prenant en compte des tendances lourdes sous-jacentes ou des phénomènes émergents. Il s’agit d’utiliser la connaissance dont on dispose pour imaginer, au-delà du présent, les futurs possibles. Faire de la prospective à vingt ou trente ans permet donc d’anticiper à un horizon d’un à deux ans.

Pourtant, la « révolution du jasmin », puis le « printemps arabe », ont pris tout le monde de court. On peut faire le même diagnostic pour la prédiction de toutes les crises majeures survenues depuis 2008 : la crise financière à la suite de la faillite de Lehman Brothers, en 2008, les conséquences, notamment nucléaires, du tsunami au Japon.

Faut-il rappeler que, jusqu’à une date encore récente, nous considérions le régime d’ATT, au Mali, comme un exemple de démocratie en Afrique, faisant fi d’une corruption généralisée et de l’absence volontaire de traitement de la question du Nord par le gouvernement malien, sur fond de conflit ancestral ? Nous avons aussi longtemps fait preuve de complaisance à l’égard du régime du président Gbagbo.

Cela étant, prévoir est un exercice tout aussi nécessaire qu’extrêmement difficile. Ne dit-on pas que gouverner, c’est prévoir ? Il est vrai que gouverner est un art difficile, ce dont on ne peut se rendre compte que lorsque l’on est en position de décider.

Il est indispensable, pourtant, d’anticiper l’incertitude pour la réduire et définir les scénarios possibles, même si les moments de rupture sont souvent imprévisibles. Ainsi, comment prévoir que l’immolation par le feu d’un jeune chômeur tunisien conduira à la chute du régime ? À l’inverse, la mort accidentelle du fils aîné et successeur désigné d’Hafez el-Assad, en juin 2000, événement oublié de tous, n’a pas conduit à l’écroulement du régime syrien, qu’avaient pourtant anticipé tous les spécialistes. Qui sait si un micro-événement ne sera pas, un jour, le catalyseur de la fin du régime nord-coréen ?

Monsieur le ministre, les quatre grandes crises du moment – Mali, Syrie, Iran, Israël-Palestine – vous occupent quotidiennement, ainsi que le Conseil de sécurité de l’ONU, où votre équipe de diplomates, sous la conduite de l’ambassadeur Gérard Araud, fait un excellent travail.

M. Laurent Fabius, ministre. C’est vrai !

M. Robert del Picchia. Nous avons pu nous en rendre compte sur place, à l’occasion d’un déplacement d’une délégation de la commission des affaires étrangères du Sénat.

Cependant, il faut anticiper et traiter tous les autres dossiers. La « boule de cristal » universelle n’existe pas, mais cela ne discrédite pas la démarche d’anticipation, qui demeure absolument indispensable pour dégager les tendances et offrir une aide à la décision.

Monsieur le ministre, la situation a-t-elle changé par rapport à l’époque où personne n’avait vraiment prévu les attentats du 11 septembre 2001 ou l’effondrement de l’URSS ? Je crois que vous voulez renforcer, au sein du Quai d’Orsay, les moyens d’un centre d’analyse, de prospective et de stratégie ; nous nous en félicitons, car cela nous paraît plus que nécessaire.

Permettez-moi d’ajouter quelques mots, cette fois en tant que sénateur des Français établis hors de France.

J’attire votre attention sur le projet de loi sur la réforme de la représentation des Français de l’étranger qui sera présenté demain en conseil des ministres. Ce texte a provoqué, avant même d’être connu dans le détail, une levée de boucliers parmi les membres de l’Assemblée des Français de l’étranger, tant de droite que de gauche.

Cela s’explique par le fait qu’ils ont assimilé cette réforme à une suppression de leur assemblée. L’élargissement du collège élisant les sénateurs est une bonne chose : nous le réclamions depuis longtemps dans cette maison ; en revanche, la forte diminution prévue du nombre des membres de l’AFE inquiète ces derniers.

Pour que cette réforme, au demeurant justifiée, soit acceptable par tous et puisse être votée à une large majorité au Sénat, il sera nécessaire, après consultation, de faire un geste politique. Nous en parlerons avec votre cabinet.

L’organisation et le fonctionnement de cette assemblée, de même que ceux des conseils consulaires, peuvent très bien respecter la condition posée par le Premier ministre : procéder à une réforme à budget constant. Nous avons réalisé un budget prévisionnel faisant même apparaître une économie de 230 000 euros. J’ai bon espoir que nous arriverons à trouver des solutions.

En tant que Viennois d’adoption, je terminerai en paraphrasant à mon tour Sigmund Freud : j’ai cherché, sinon à vous permettre de voir clair, du moins à vous montrer clairement les obscurités qui nous attendent. (Applaudissements sur les travées de l'UMP.)

Mme la présidente. La parole est à M. Jeanny Lorgeoux.

M. Jeanny Lorgeoux. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, bien que j’aie été désigné co-président de l’atelier de travail sur l’Afrique sub-saharienne et la France, je vais vous parler de la Turquie. (Sourires.)

Dans un monde instable, avec un Moyen-Orient en ébullition, une Europe en quête de rebond économique, la Turquie reste hésitante sur la direction à prendre, tirée à hue et à dia qu’elle est entre l’Est, énigmatique et conquérant, et l’Ouest, empêtré tel Gulliver, comme disait Stanley Hoffmann.

Nous pensons que ces questionnements représentent autant de chances pour nouer une alliance stratégique mieux affirmée, sur de nombreux plans, entre l’Europe et la Turquie.

Il suffit de regarder la carte : ce grand vaisseau de pierre arrimé au milieu de la Méditerranée constitue un îlot naturel de stabilité, un glacis physique protecteur et un pont entre l’Europe et l’Asie.

Dans les domaines de la sécurité, du commerce, de l’investissement, de la technologie et de l’innovation, et peut-être de l’éducation, même si la laïcité chère à Mustapha Kemal Atatürk paraît quelque peu ébréchée, l’avenir de la Turquie se construit, qu’on le veuille ou non, avec l’Europe,…

Mme Nathalie Goulet. Très bien !

M. Jeanny Lorgeoux. … tandis que, réciproquement, l’Europe trouve en la Turquie un allié en termes de défense, et un partenaire en termes de compétitivité et de dynamisme de marché.

Certes, les perceptions françaises sont traditionnellement défavorables à la Turquie. S’il n’est pas question d’occulter les dossiers douloureux de l’histoire, d’hier et d’aujourd’hui, il convient d’expliquer au public français qu’il est souvent infondé d’agiter des épouvantails à propos de la Turquie.

Non, même s’il y a des flux de migrants irréguliers, turcs ou pas, qui transitent par Istanbul, problème aigu à traiter parallèlement à celui de la libéralisation des visas, la vague d’immigration turque ne submergera pas l’Europe. La Turquie investit dans ses infrastructures, se développe, se modernise, surfant sur un taux de croissance avoisinant 8 %. La Turquie se sent sûre de son destin, fière de son passé et conquérante diplomatiquement.

Mme Nathalie Goulet. Très bien !

M. Jeanny Lorgeoux. Non, il n’y a pas de concurrence pour l’emploi dans l’industrie et les services avec la Turquie, mais il existe une coproduction au sein d’un même espace économique, sur la base de la technologie européenne. Il existe aussi une espérance non négligeable d’ouverture, à terme, des marchés turcs à nos entreprises, même si, comme le montre très bien un article publié cet après-midi dans Le Monde, l’économie de la Turquie se tourne de plus en plus vers les pays arabes, destination de ses exportations à hauteur de 39 milliards d’euros, contre 44 milliards d’euros pour l’Union européenne.

La question de fond est donc : où va la Turquie ? Pour l’avoir, cette dernière décennie, tenue en lisière, l’Europe risque de perdre un allié majeur : se résignera-t-on à voir ce pays glisser plus avant vers un nationalisme sourcilleux et un conservatisme religieux, voire se tourner plutôt vers Shanghai sur le plan économique ? Un tel éloignement, s’il advenait, serait préjudiciable aux intérêts à long terme de la France et de l’Europe. Ce serait, historiquement, un contresens stratégique.

Monsieur le ministre, François Ier, qui a passé sa jeunesse à Romorantin, en Sologne,…

M. Gérard Larcher. Et qui est mort à Rambouillet…

M. Jeanny Lorgeoux. … signa le 4 février 1536 le fameux traité commercial dit « des Capitulations » – ce n’en fut pas une, bien au contraire ! –- avec Soliman le Magnifique. Au moment où la Sublime Porte redevient une nation forte démographiquement, économiquement et militairement, n’y a-t-il pas lieu de pousser plus avant le dégel du processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, dont vous avez pris, avec tact et beaucoup de réalisme, l’initiative récemment ?

M. Robert Hue. Très bien !

M. Jeanny Lorgeoux. Nous n’ignorons pas les obstacles, ni dans nos opinions publiques ni chez certains partenaires européens. Nous tenons compte du verrou chypriote, qui bloque les discussions sur huit des trente-cinq chapitres.

Cependant, la position turque sur l’Iran, sur la Syrie, l’implantation de bases de l’OTAN à Izmir et à Incirlik, le déploiement des missiles Patriot en deçà de Diyarbakir, le long de la frontière, de Şanlıurfa – l’ex-comté d’Édesse – jusqu’à Mardin, aux confins de la Syrie, n’autorisent-ils pas la bienveillance française et européenne et, pour tout dire, une relance du dialogue ? Après tout, l'ancienne Constantinople n'est-elle pas la véritable capitale de l'Europe du Sud-Est ?

M. Jeanny Lorgeoux. Cette réalité géopolitique prégnante mérite selon nous une féconde méditation. (Bravo ! et applaudissements sur les travées du groupe socialiste et de l'UDI-UC.)

Mme la présidente. La parole est à M. le ministre.

M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères. Madame la présidente, mesdames, messieurs les sénateurs, je voudrais tout d’abord évoquer deux événements tragiques qui se sont produits aujourd'hui même.

Une famille française comptant de jeunes enfants a été prise en otage au nord du Cameroun, vraisemblablement par le mouvement Boko Haram – nous sommes en train de vérifier ce point –, qui sévit au Nigeria. Nous sommes en contact avec les gouvernements concernés. Si c’est bien de ce groupe qu’il s’agit, il ne faut pas oublier qu’il est en rapport étroit avec les réseaux qui œuvraient au Nord-Mali, au point qu'il envoyait un certain nombre d'apprentis terroristes suivre des stages de formation dans cette région. En cet instant, j’ai une pensée particulière pour cette famille ; il faut s’imaginer ce que représente la détention dans de telles conditions de très jeunes enfants…

Je pense également au soldat français qui est tombé voilà quelques heures au Nord-Mali, lors de combats extrêmement rudes. Cet événement dramatique nous rappelle, s’il en était besoin, que participer à une intervention militaire contre des groupes terroristes, c'est toujours exposer sa vie.

Mesdames, messieurs les sénateurs, ce débat de haute tenue porte sur une série de sujets qui se recoupent. Après avoir répondu à chacun des intervenants, je reviendrai de façon plus synthétique sur certains thèmes récurrents.

Auparavant, je voudrais relever que, au cours du tour du monde que vous accompli, l’émergence d’un monde nouveau a souvent été évoquée. En vous écoutant, j'avais à l'esprit cette belle phrase de Tocqueville – s'agissant de Tocqueville, parler de « belle phrase » est presque un pléonasme ! – tirée de De la Démocratie en Amérique : « Il faut prendre garde de juger les sociétés qui naissent avec les idées de celles qui ne sont plus. » Au regard des événements se déroulant actuellement dans un certain nombre de pays, cette mise en garde est utile.

Vous avez également largement abordé le thème de la diplomatie économique – je reviendrai tout à l’heure sur ce choix du Gouvernement qui orientera notre action dans les années à venir –, ainsi que ceux des opérations au Mali, bien sûr, des printemps arabes, de la situation en Syrie.

D'autres sujets sont moins apparus au cours de vos interventions, alors que nous savons toutes et tous qu’ils sont pourtant eux aussi importants.

Ainsi, la question iranienne est peut-être moins évoquée aujourd'hui qu’elle ne l’était voilà quelques mois où qu’elle ne le sera, malheureusement, dans un avenir proche. En effet, elle demeure pendante : incontestablement, les Iraniens veulent se doter de l'arme atomique.

La France, à l’instar des autres membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies et de l'Allemagne, a choisi de privilégier la négociation. C’est la seule bonne stratégie : il faut parvenir, en exerçant des pressions, à ce que l'Iran, pays héritier d’une grande civilisation, se dote de l'énergie atomique civile sans pouvoir accéder à l'arme nucléaire, car cela représenterait à l’évidence un danger épouvantable dans une région déjà passablement troublée. Toutefois, comme nous ne sommes pas certains de parvenir à nos fins par la négociation, il faut également prévoir des sanctions de plus en plus fortes en cas d’échec.

Nous sommes dans la phase de négociation ; celle-ci est restée sans résultat jusqu’à présent. Si la négociation devait ne pas aboutir, il nous faudrait nous revoir dans quelques mois, sans doute pas avant juin prochain et la tenue des élections en Iran. En effet, selon les indications techniques dont nous disposons, et même s'il nous faut demeurer extrêmement méfiants, il n’y a pas péril absolu avant cette date. En tout état de cause, il faudra conjurer la menace au cours de l’année 2013.

Mesdames, messieurs les sénateurs, vous n'avez pas non plus beaucoup parlé du conflit israélo-palestinien, qui est pourtant le père de beaucoup d’autres.