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Séance du 28 janvier 2015 (compte rendu intégral des débats)

M. le président. La parole est à Mme Corinne Bouchoux.

Mme Corinne Bouchoux. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, je commencerai mon propos en remerciant notre rapporteur, dont le travail, très riche, a fait l’objet d’une discussion relativement consensuelle, ce dont je me réjouis.

Je tiens également à remercier notre collègue Jean Desessard, qui, bien qu’étant le référent du groupe écologiste sur ce thème et notre expert en la matière, me laisse prendre la parole ce soir.

Je vais d’ailleurs le citer pour illustrer mon propos et réagir au rapport qui vient de nous être présenté. Voici en effet ce qu’est la prospective pour Jean Desessard. « […] la prospective ne consiste pas simplement à décrire une courbe. Elle vise aussi à déterminer quelle courbe nous voulons obtenir. Si l’évolution doit être appréhendée en fonction de l’analyse du réel, elle dépend également des volontés politiques ». J’ajouterai qu’elle dépend aussi du monde que nous voulons construire pour nos enfants.

Si le contenu du rapport est intéressant, il nous semble que la transition énergétique n’y a pas la place qu’elle mérite. Je vous renvoie à d’autres travaux du Sénat, notamment ceux de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, l’OPECST, qui a organisé une demi-journée d’auditions franco-allemandes afin de débattre du tournant énergétique allemand et de savoir ce qui était transposable ou non dans notre pays.

Cet échange extrêmement riche avec les meilleurs acteurs de la transition énergétique allemande a fait apparaître que la transition énergétique offrait une perspective pour les emplois de demain, pour une nouvelle société, si et seulement si certaines conditions étaient remplies concernant l’offre de formation, l’école, la politique menée par les entreprises et l’aide des pouvoirs publics.

À cet égard, il nous semble que la transition énergétique – et alors que nous allons bientôt débattre d’un texte s’y rapportant – ne doit pas être vécue comme une punition, une contrainte. Si nous le décidons collectivement, elle peut constituer une formidable chance pour demain et avoir des effets extrêmement positifs pour le secteur du bâtiment, ainsi qu’un certain nombre d’autres secteurs industriels.

Les points de vue divergent en ce qui concerne le chiffrage, mais tous les avis concordent pour estimer qu’entre 50 000 et 250 000 emplois peuvent être créés demain si nous mettons en place une transition énergétique digne de ce nom.

Dans le même ordre d’idées, si les activités « verdissantes » doivent être vues non comme une contrainte ou une punition, mais comme une grande chance, de même, tout ce que nous évoquons régulièrement pour traiter les problèmes de pesticides ou de pollutions, par exemple, ne doit pas être considéré comme une peine, mais bien plutôt comme une vraie chance de développer la recherche et de préparer les emplois de demain.

La clé de tout – le rapport le souligne –, c’est l’école, c’est la formation tout au long de la vie. Sans doute y a-t-il en effet des marges d’amélioration.

En France, on aime l’école ou on ne l’aime pas. Pourtant, je suis persuadée que l’on peut ne pas aimer l’école jusqu’à vingt ans et, à vingt-cinq ans, avoir envie de reprendre des études, de devenir médecin, chercheur ou ingénieur. Or, je suis désolée de le dire, mais, dans notre pays, ce n’est pas possible ! On n’a pas le droit, à vingt-cinq ans, de vouloir devenir médecin ou ingénieur. Si vous avez loupé le train de l’école et du baccalauréat, vous n’avez pas de deuxième chance !

La situation est bien différente en Allemagne, où la moitié des étudiants en ingénierie commencent leurs études après vingt-quatre ans. De même, en médecine, il existe un quota extrêmement important d’étudiants commençant leurs études après vingt-cinq ans. En France, cela reste difficilement envisageable, même si nous attendons un mieux de la réforme.

La question est fondamentale : il faut améliorer l’école – le président Karoutchi l’a dit. Mais il faut aussi complètement modifier – c’est ce quoi Jean Desessard a travaillé –l’articulation entre l’école et la formation professionnelle. Il faut tout reprendre pour mettre en place un dispositif plus dynamique, une véritable formation tout au long de la vie.

On nous renvoie toujours à l’exemple allemand. Au risque de quitter le registre du politiquement correct, je peux témoigner de ma propre expérience : ma mère est allemande et j’ai été élevée pour partie en Allemagne.

Eh bien, dans ce pays, il n’y a pas d’École nationale d’administration …

M. Roger Karoutchi, président de la délégation sénatoriale à la prospective. Allons bon ! (Sourires.)

Mme Corinne Bouchoux. … d’où sont issus des gens, certes, très intelligents, mais qui viennent gonfler une haute fonction publique relativement déconnectée du réel – je parle en connaissance de cause, plusieurs de mes amis sont issus de ces formations.

En Allemagne, il n’y a pas de classes préparatoires aux grandes écoles, sans doute parfaites, mais pour la France napoléonienne du XIXsiècle. En Allemagne, nous ne retrouvons pas cette ségrégation scolaire, même si le système connaît d’autres travers, notamment la relation entre Gymnasium et Realschule

Par ailleurs, je suis tout aussi désolée de le dire, mais, en Allemagne, la formation continue tout au long de la vie est une réalité : 50 % des présidents directeurs généraux allemands sont issus de l’apprentissage, alors que – j’assume mes propos – une partie de notre élite française est déconnectée du réel, ce qui pose question.

Pour le dire autrement et rejoindre le propos de Jean Desessard, nous proposons, pour les emplois de demain, une logique non pas quantitative, mais qualitative. Nous proposons d’évoluer vers une autre société, celle que la transition énergétique permet. Cela induit des contraintes, mais constitue aussi une formidable chance.

Je dirai encore un mot de l’apprentissage. Qui, parmi nous, a envoyé ses enfants suivre un apprentissage de charpentier, de plombier ?… Si l’on avait les statistiques, on trouverait énormément d’enfants dans les grandes écoles et à l’université, et sans doute pas un très grand nombre en apprentissage. C’est un drame français : les métiers intellectuels et les grandes écoles sont survalorisés, alors que les métiers manuels sont – à tort – mal vus. Du coup, pour de mauvaises raisons, l’image de l’industrie est mauvaise, ce qui nous enferme dans un cercle vicieux.

Tant que les mieux dotés ne mettront leurs enfants que dans les grandes écoles, dans les établissements où il n’y a pas de mixité sociale, et que l’on aura cette vision du travail manuel, vous ne pourrez pas créer d’autres emplois pour demain ! Ni la robotique ni le numérique ne résoudront tous les problèmes ! Il faut absolument un changement d’état d’esprit très profond, un changement de paradigme, si nous voulons créer pour nos jeunes les emplois de demain.

En conclusion, je parlerai de l’employabilité. Je n’aime pas du tout ce mot, lequel transfère la responsabilité de l’adaptation de l’économie à nos jeunes eux-mêmes. On leur dit : tu es employable ou tu ne l’es pas ! Nous devons sans doute cette évolution des mentalités, en partie au traité de Lisbonne et à ses conséquences, mais cette approche n’est pas la bonne.

Nous devons former nos jeunes plus solidement et lutter contre le décrochage. Cela passe par la mise en place d’écoles de la deuxième chance et de nouvelles méthodes pédagogiques. Vous pouvez remettre à l’école deux ou trois fois des gamins qui ne l’aiment pas, si vous ne changez pas d’approche, ils n’aimeront pas plus l’école et cela ne servira à rien !

Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, c’est d’une révolution pédagogique, d’une révolution de la formation professionnelle, d’une révolution de nos ambitions que nous avons besoin ! (Applaudissements.)

M. le président. La parole est à M. Dominique Watrin.

M. Dominique Watrin. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, si je suis devant vous par nécessité – mes collègues Évelyne Didier et Annie David n’ayant pu se libérer –, je le suis aussi par opportunité, ma région – le Nord - Pas-de-Calais – étant particulièrement concernée par ce sujet.

Oui, les emplois de demain nous interrogent, tant nous avons déjà perdu d’emplois hier et tant nous continuons à en perdre aujourd’hui, notamment dans l’industrie.

Le conseil régional, en lien avec la chambre régionale de commerce et de l’industrie, a fait appel à un prospectiviste en vogue, Jeremy Rifkin, pour élaborer un plan directeur censé révolutionner notre région et la tourner vers un nouveau modèle économique énergétique.

Pour résumer, l’hydrogène et les imprimantes « 3D » seraient censés transformer chaque immeuble en usine et en microcentrale. C’est donc une troisième révolution industrielle que l’on nous promet, mais en réalité sûrement aussi hypothétique que la première et la deuxième, tant les processus en cause sont lents et graduels.

Ce monde idyllique, dépolitisé, relève malheureusement plus de la fable – chèrement payée, en l’occurrence, à coups de centaines de milliers d’euros – que de la prospective.

Un tel discours est au demeurant dangereux tant il nous détourne de la nécessité d’un véritable service public de l’énergie et nous exonérerait en quelque sorte de penser nous-mêmes les impasses de notre modèle économique dominé par le gâchis écologique du court-termisme et les dégâts humains, économiques et sociaux du diktat de la rentabilité maximale des capitaux.

Pourtant, cette piste des emplois verts liés aux défis de l’énergie et du développement numérique, à peine esquissée dans le rapport, mériterait des développements. Je pense, par exemple, aux potentialités d’emplois, y compris sur la production d’hydrogène en lien avec le grand port méthanier de Dunkerque.

Je pense encore au projet porté par l’association Génération Ferdinand Beghin et celle des Géants de papier solidaires visant à fabriquer sur le site de Stora-Corbehem du papier d’emballage à base de chanvre, alternative aux sachets plastiques, dans un territoire agricole où le tonnage moyen récolté est de vingt tonnes à l’hectare, contre huit en moyenne nationale.

Mais, là encore, monsieur le ministre, ce projet coopératif, transversal, se heurte aux intérêts financiers d’un grand groupe finlandais.

Je pense aussi à l’exploitation du gaz de couche – il n’a rien à voir avec le gaz de schiste –, exploitable sans fracturation hydraulique ni stimulation chimique. Cette richesse située sous nos pieds dans l’ex-bassin minier est évaluée à douze années de consommation de notre région Nord - Pas-de-Calais et a cette qualité de pouvoir être facilement captée et utilisée en circuit court pour les besoins domestiques ou industriels.

Car oui, l’industrie n’est pas un gros mot ! Et j’ai apprécié dans le rapport, monsieur le président de la délégation, monsieur le rapporteur, la piste d’une réindustrialisation moderne fondée sur des emplois très qualifiés et liés à la robotique, après des années de délocalisation et de démembrement de notre appareil de production.

Le constat est, de ce point de vue, alarmant : 300 000 emplois industriels et induits perdus en cinq ans ! Le redressement productif n’a rien changé à cette situation : l’emploi industriel a encore reculé en 2013 et en 2014.

Mais il faut pousser plus loin la réflexion.

Plutôt que de « réindustrialisation », si l’on veut aussi anticiper les emplois de demain, il serait préférable de parler de « nouvelle industrialisation ». En effet, il ne s’agit pas de reproduire un modèle qui a pour l’essentiel disparu, ni de laisser planer l’idée que notre vision consisterait à attendre de la mise en œuvre d’approches anciennes des résultats valides.

Quelles sont donc les évolutions dont nous devons tenir compte pour anticiper et, surtout, travailler à un nouveau paradigme industriel ?

J’aimerais insister d’abord sur les relations nouvelles existant entre l’industrie et les services, incluant dans ces dernières les services publics. Au lieu de les opposer, comme on le fait trop souvent encore, il convient de rappeler que les services publics sont parmi les principaux prescripteurs de la production industrielle, que ce soit dans l’énergie, le transport, la santé et bien d’autres domaines.

Il nous faut aussi appréhender la puissance et la rapidité de la révolution numérique dans le processus de production. Il en résulte un second enjeu d’importance : la nécessité d’une maîtrise sociale de ce processus afin que le progrès technologique ne se traduise pas par une explosion du chômage, mais serve au développement des capacités humaines et au progrès social.

La réduction du temps de travail est d’ailleurs un facteur important de progrès social : enjeu clé de la période à venir, elle est au cœur du débat sur l’emploi pour demain.

On ne peut oublier que, depuis plus de vingt ans que nous mettons en œuvre des politiques de soutien aux entreprises, ce n’est que durant la période d’application des lois Aubry, réduisant le temps de travail et procédant à son réaménagement, que nous avons connu une baisse significative du nombre de personnes privées d’emploi. À tel point que les créations d’emploi étaient suffisamment nombreuses pour permettre d’envisager l’équilibre des comptes sociaux et même la création d’excédents…

Enfin, tout démontre l’urgence qu’il y a à transformer en profondeur les modèles tant de production que de consommation, de mettre fin au consumérisme et au productivisme, et donc de rompre avec l’obsolescence programmée, pour orienter la production vers des objectifs de qualité, de durabilité, de modularité, créer des filières de réparation et de maintenance, concevoir dès l’origine du produit la gestion et le recyclage des matériaux, des composants et des déchets…

On le voit, tout pousse en réalité à une montée en qualification des métiers de demain. Il me semble que ce constat ne doit pas seulement être posé pour les secteurs les plus en prise avec la révolution numérique et technologique.

Ce rapport souligne à juste titre le danger d’une société à deux vitesses et le risque de polarisation avec, d’un côté, des emplois hyper qualifiés en hausse, en lien avec les innovations les plus spectaculaires, et, de l’autre, une tendance à la baisse de la qualification des ouvriers et employés, avec même une augmentation des emplois les moins qualifiés.

Nous ne pouvons pas nous résigner à une telle évolution, pour des raisons éthiques, bien sûr, mais aussi parce que ce n’est pas l’intérêt de la société, ni d’un point de vue économique, ni d’un point de vue social.

On évoque souvent, M. le rapporteur l’a fait lui-même, le secteur de l’aide à domicile comme particulièrement porteur : je vous renvoie au rapport sénatorial que j’ai cosigné avec mon collègue Jean-Marie Vanlerenberghe. La précarisation des salariés, à 98 % des femmes, engendre une rotation des personnels et un manque d’attractivité tels qu’ils appellent un autre modèle économique.

Mme Corinne Bouchoux. C’est vrai !

M. Dominique Watrin. Comment croire qu’il reviendrait au même de faire le ménage chez soi et d’effectuer une tâche ménagère chez une personne âgée dépendante qui nécessite, vous en conviendrez, de la psychologie, un savoir-faire et un savoir-être ?

C’est pourquoi je pose pour ma part le postulat d’une montée en qualification de tous les métiers avec bien sûr les bénéfices correspondants, en termes de reconnaissance sociale et de salaires pour les travailleurs concernés.

Ce rapport est utile, et je vous en remercie, mais n’oublions pas l’enseignement du grand scientifique et philosophe Henri Bergson : « L’avenir n’est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons faire ». (Applaudissements sur les travées du groupe CRC, du groupe socialiste et du groupe écologiste.)

M. le président. La parole est à M. Pierre-Yves Collombat.

M. Pierre-Yves Collombat. Monsieur le président, monsieur le ministre, monsieur le président de la délégation, mes chers collègues, je suis par avance désolé si je vous déçois, mais je crains qu’il n’y ait pas de réponse à la question posée : « quels emplois pour demain ? ». On peut spéculer, on peut prêcher, mais l’avenir ne répond guère…

Notre collègue Alain Fouché nous a d’ailleurs prévenus, dès l’introduction de son rapport : « Selon des sources qui varient sans que l’on sache très bien comment se font les calculs, on estime aujourd’hui qu’entre un tiers et 70 % des métiers qu’exerceront plus tard les futurs actifs n’existent pas encore ».

Cela représente donc 30 % à 70 % de métiers inconnus, autant dire que l’on ignore non seulement ce que représenteront les métiers nouveaux par rapport aux anciens dans dix ou vingt ans, mais qu’on doute de la fiabilité même des méthodes de calcul des « experts ».

Les « experts » n’en sachant visiblement pas plus que ceux qui ne le sont pas, je me suis autorisé à formuler ma propre prévision : les métiers du futur ressembleront, dans leur grande majorité, à ceux d’aujourd’hui, même si probablement ils se transformeront de l’intérieur, qu’il s’agisse des technologies mises en œuvre ou des méthodes d’organisation.

Les spéculations et souvent les rêves d’une transformation rapide, quasi magique, des sociétés, de leurs manières de produire, par la technologie, me semblent largement vaines.

Parce que l’adoption de nouvelles technologies dans un secteur d’activité doit composer avec les capacités d’adaptation des hommes et des organisations, ce qui prend beaucoup de temps.

Parce que les gains de productivité obtenus ne signifient pas nécessairement une réduction de la charge globale de travail.

Il n’est, par exemple, pas certain que l’informatisation massive des services et des administrations ait entraîné une réduction de leurs charges et donc de leurs effectifs, bien au contraire. Comme si de nouvelles tâches et obligations dont on se passait avant étaient désormais devenues nécessaires !

Avec pour résultat ce paradoxe relevé dans le rapport : la réduction du temps de travail global, l’avènement d’une société affranchie de l’obligation de travailler, déjà espérée par Aristote et annoncée par Marx, Keynes, Joffre Dumazedier, et malgré l’envolée de la productivité dans de nombreux métiers, n’ont pas été au rendez-vous.

Loin d’être mobilisée pour réduire le temps de travail au strict nécessaire, elle l’a été, nous dit l’anthropologiste américain David Graeber « pour inventer des moyens de travailler encore plus », pour créer des emplois inutiles et sans intérêt ni personnel ni social, des « jobs à la con », pour reprendre les termes de Graeber, que cite notre collègue dans le rapport, mais en tout petits caractères et en bas de page. On serait donc bien en peine de prédire la création de ces métiers, parce que l’on n’en voit vraiment pas l’utilité !

Et David Graeber de poser ce diagnostic : « D’immenses tranches de populations, en particulier européennes et américaines, consacrent la totalité de leur temps de travail à des tâches dont elles pensent secrètement qu’elles ne devraient pas être réalisées. Les dommages moraux et spirituels qui résultent de cette situation sont profonds. »

Parmi ces emplois inutiles, il en cite quelques-uns : les directeurs généraux d’entreprises, les lobbyistes, les chargés de relations publiques, les actuaires des finances et de l’assurance – dans ce cas, c’est en effet une certitude ! -, les télémarketeurs, les huissiers de justice et les conseillers juridiques, et la liste n’est pas close.

S’il est si difficile de déduire ce que seront les emplois de demain de la seule considération des potentialités technologiques, c’est qu’on oublie la dimension politique des créations d’emplois.

Alain Minc et Jacques Attali, déjà eux, annonçaient, à la fin des années soixante-dix, « 1’informatisation de la société » par la télématique, qu’ils présentaient comme un remède miracle à la crise. Souhaité par l’État, notamment la puissante Direction générale des télécommunications, le minitel fut préféré au projet Cyclades, équivalent français du projet Arpanet américain, aux origines de l’internet. Après une progression continue durant dix ans, le déclin du minitel commence pour s’achever en 2011.

Déjà difficile dans un contexte de planification incitative et de contrôle des échanges extérieurs, la prévision devient totalement impossible en situation de libre-échange mondialisé, de financiarisation non régulée et d’État réduit au rôle de fluidificateur du marché du travail, la flexibilité devenant la solution de tous les problèmes, ce dont on me permettra de douter.

En l’absence d’État et de régulation à la dimension du marché mondial, il y a fort à penser que les investissements à l’origine des emplois seront réalisés dans les domaines et les pays où ils sont censés rapporter le plus aux détenteurs de capitaux : les pays où le coût du travail et la fiscalité sont les plus faibles, les pays où la demande solvable existe, en matière de santé, notamment. Les besoins des populations ou l’innovation technologique, me semble-t-il, entreront pour peu dans leur choix.

Certes, la France doit être réindustrialisée ou industrialisée, et « réindustrialisation » devrait rimer avec « transition écologique ». Mais le développement des énergies nouvelles reste lié à la volonté et à la possibilité de compenser le différentiel de coût par rapport au gaz et au pétrole dont, vous l’avez constaté, le prix est plutôt orienté à la baisse.

J’observe aussi que la production de panneaux solaires a quasiment disparu d’Europe au profit des producteurs chinois. Déjà la baisse des aides publiques et les importations chinoises ont eu raison de plusieurs PME du secteur en Allemagne et en France. Sans une garantie d’accès aux marchés publics ou aux aides d’État pour ces PME européennes, ce qui est contraire aux saints principes du libéralisme, rien ne dit que la croissance de l’énergie solaire se fasse au profit de l’industrie européenne et française !

L’impact d’une technologie sur l’emploi ne peut être estimé indépendamment de la volonté politique qui pousse ou accompagne son développement. Cette dimension du problème me paraît fâcheusement absente de la réflexion prospective en général.

Le constat vaut également pour les métiers où la technologie intervient peu, je pense ici, par exemple, au secteur de l’aide à la personne, il a été cité, dans lesquels on voit un gisement d’emplois à portée de main. C’est peut-être aller un peu vite !

En effet, le développement de ces métiers dépend largement des incitations fiscales, des capacités de financement des familles, souvent du niveau des retraites, de l’équilibre financier des organismes sociaux et des départements, s’agissant de l’allocation personnalisée à domicile et d’un certain nombre de prestations. Certes, l’allongement de l’espérance de vie crée un besoin, mais du besoin à l’emploi, il y a l’espace de la décision politique et des moyens dont elle se dote.

Mes propos ne visent donc pas, vous comprendrez, à décourager les études prospectives en matière d’emploi, tout au contraire.

Au lieu d’insister sur les facteurs humains et politiques dont dépendent les évolutions, c’est-à-dire au lieu de prolonger simplement les courbes, même s’il faut parfois le faire, il conviendrait d’abord de décider de quelle société on veut et des moyens que l’on entend y consacrer.

M. Pierre-Yves Collombat. Je crois que beaucoup de collègues seraient d’accord avec moi. Nous ne pouvons avoir une réflexion purement prospective sans intégrer cette dimension essentielle de notre problème. (Applaudissements sur les travées du RDSE, du groupe écologiste et du groupe socialiste.)

M. le président. La parole est à M. Olivier Cadic.

M. Olivier Cadic. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, l’expression « emplois de demain » devrait résonner comme une promesse !

Surtout auprès des plus jeunes, pour qui un emploi de demain, c’est par définition un métier auquel leurs parents ne comprennent rien !

C’était mon cas : en 1981 mon premier métier était celui de dessinateur assisté par ordinateur dans la carte électronique. Ce métier n’existait pas trois ans plus tôt, ce métier n’existait plus dix ans plus tard…

Aujourd’hui, les métiers apparaissent et disparaissent parfois si vite que le système d’éducation ne peut suivre ni anticiper.

Comme le disait Pierre Dac, la prévision est difficile, surtout lorsqu’elle concerne l’avenir. (Sourires.)

Il est heureux que, dans ce lieu chargé d’histoire, nous puissions un peu nous projeter dans le futur.

Nous voici donc en pleine « séance fiction » !

Je vais articuler mon propos en trois points, pour d’abord considérer que les emplois de demain se créent aujourd’hui, ensuite identifier les futurs gisements d’emplois, enfin évoquer les emplois d’avenir en termes de volume.

Mais, avant toutes choses, je veux revenir sur ce que je vous ai dit lors d’une audition récente, monsieur le ministre.

Les jeunes de vingt ans sont nés dans une Europe aux frontières ouvertes. La mission d’un ministre de l’emploi d’aujourd’hui n’est plus de se préoccuper uniquement de ce qui se passe à l’intérieur des frontières nationales ; elle est aussi de faciliter la mobilité professionnelle internationale pour permettre aux personnes d’aller saisir la chance d’un emploi, où qu’elle se trouve.

C’est la raison pour laquelle je pense que vous devez vous intéresser, monsieur le ministre, à ce qui a été fait à l’étranger pour soutenir la mobilité professionnelle, que votre gouvernement menace pourtant aujourd’hui.

Premier point de mon intervention : les emplois de demain se fabriquent aujourd’hui.

Avec les nouvelles technologies de l’information, nous n’avons eu qu’un avant-goût de la troisième révolution industrielle. Une lame de fond pointe à l’horizon. Nous la baptisons tour à tour « cleantech », « biotech », « medtech », « nanotech », « sciences cognitives » ou encore « robotique ». Autant, évidemment, de gisements de métiers.

Pensez, mes chers collègues, que nous parvenons désormais à reprogrammer des cellules pour réparer des organes endommagés, tels que le cœur ou la rétine. Thérapie cellulaire, exosquelette ou microélectronique ; demain, les sourds entendront et les aveugles verront.

Nous sommes désormais aux portes de l’immortalité grâce au génie génétique.

M. Jean Desessard. Il faut se dépêcher ! (Sourires.)

M. Olivier Cadic. Nos ingénieurs et nos mathématiciens sont mondialement reconnus ; notre crédit d’impôt recherche est le plus généreux du monde.

Pourtant, tout cela ne suffit pas. Si les investissements d’aujourd’hui font les emplois de demain, ces investissements doivent être de plus en plus massifs. Sinon, Carmat, notre fabricant de cœur artificiel français, sera racheté par une firme américaine, comme tant d’autres de nos pépites nationales.

Pour que les emplois de demain se créent dès aujourd’hui en France, les pouvoirs publics et le législateur doivent se pencher sur la question fondamentale des capitaux propres. Multiplier les incubateurs, ici ou là, est un bon début, mais il faut bâtir tout le continuum : un système de capital-risque doublé d’un système de capital-développement.

Pour avoir une chance de développer des emplois dans des secteurs innovants – quel secteur peut-il se passer d’innovation ? –, il faudrait dix fois plus d’investisseurs privés en France. Il nous manque ce segment peuplé de « venture capitalists ». Notez d’ailleurs, mes chers collègues – c’est très révélateur –, que nous avons traduit « venture » par « risque », et non pas par « aventure ».

Quant à l’argent, nous en avons ! La France est le troisième épargnant mondial. Notre encours d’assurance-vie avoisine 1 500 milliards d’euros ! Incitation fiscale et emplois de demain sont donc des mots qui vont très bien ensemble. Or, dans le projet de loi Macron, rien ou presque ne concerne la fiscalité. Je croyais que l’on voulait de la croissance...

Dans nos entreprises familiales, aujourd’hui, les actionnaires minoritaires soumis à l’impôt de solidarité sur la fortune, l’ISF, réclament des augmentations de dividendes pour pouvoir la payer. Autant de manque à investir dans nos entreprises. Quelle gabegie ! Quelle destruction de valeur !

Quant aux charges sociales, il y a six mois, dans Le Monde, Henri de Castries, président-directeur général d’AXA, indiquait que Londres était plus attractive que Paris pour développer de nouvelles activités et des emplois qualifiés.

Par ailleurs, à l’heure du combat géostratégique entre États continents, nous devons sortir de notre condition d’États confetti. Il nous faut penser l’avenir au niveau européen : une idée chère à l’UDI.

Des investissements ambitieux ne peuvent se concevoir qu’à l’échelle de l’Union européenne. Il faut aussi harmoniser nos législations, en achevant au plus vite, par exemple, le marché unique numérique.

Deuxième point de mon intervention : les moyens d’identifier les emplois d’avenir pour enrichir notre économie.

Dans le rapport du Sénat « Quels emplois pour demain ? », on peut lire que, selon Manpower, « les deux tiers des écoliers en classes maternelles […] occuperont des emplois qui n’existent pas encore aujourd’hui. »

Quant à lui, le cabinet McKinsey a identifié, dans un rapport de mai 2013, douze technologies porteuses de nouvelles compétences. Je citerai entre autres l’internet des objets connectés, la robotique, l’impression en trois dimensions, les matériaux avancés ou encore les énergies renouvelables.

Pour l’identification des métiers d’avenir, la puissance publique est donc face à un double défi, somme toute assez classique : l’information et la formation.

Combien de jeunes savent-ils qu’un chaudronnier d’aujourd’hui fabrique des châssis d’avion ou des réacteurs nucléaires ? Autre profession ignorée, celle du « stratifieur », qui fabrique des pièces avec des matériaux composites. Ainsi, il y a des emplois de demain qui, dès aujourd’hui, ne trouvent pas assez de candidats faute d’être identifiés, promus, valorisés.

Les métiers sont hybrides. Beaucoup de professions associent allègrement informatique, mécanique et électronique. Parmi ces métiers qui émergent, il y a celui de « data scientist ». Ce professionnel est un hybride entre un développeur, un statisticien et un analyste du comportement humain. Le cabinet McKinsey a calculé que le marché du travail américain allait absorber 1,5 million de data scientists d’ici à 2018.

Pour répondre à ce besoin explosif, nos écoles doivent mêler trois filières : informatique, statistique et marketing. Il y a dix ans, ce métier de data scientist était inconnu, comme celui de community manager ; ils ne faisaient même pas partie des métiers de demain de l’époque, ce qui doit nous inciter, cela a été dit, à beaucoup de modestie.

Un grand nombre d’emplois de demain seront les emplois d’aujourd’hui qui auront évolué, qui seront parvenus à s’inventer un futur, malgré tout. La Poste, par exemple, invente le facteur post-moderne. Pour pallier l’effondrement de l’activité courrier, le postier rend visite chaque semaine à une personne âgée isolée, pour lui faire plaisir, mais aussi pour repérer tout signe inquiétant. Il est rémunéré cinq euros la visite par le centre communal d’action sociale.

Rappelons que 2,5 millions de personnes de plus de quatre-vingts ans vivent seules en France. Sacré gisement !

Dans le même ordre d’idées, une partie significative des métiers de demain va fleurir dans l’économie sociale : assistance aux seniors et aux personnes dépendantes, santé, mais aussi sport, arts et culture. En mai 2014, l’AFP soulignait que « 10 % des emplois en France sont liés à l’économie sociale et solidaire » Dans les quinze prochaines années, le mouvement ira en s’amplifiant et permettra de compenser heureusement les destructions d’emplois liés aux autres secteurs.

Dans le troisième et dernier point de mon intervention, je voudrais me concentrer sur l’aspect quantitatif des emplois de demain. Y en aura-t-il pour tout le monde ? Qui va surtout en profiter ?

En septembre 2013, deux chercheurs d’Oxford, Frey et Osborne, estimaient que 47 % des emplois aux États-Unis pourraient être remplacés à terme par des ordinateurs. En décembre dernier, le cabinet Roland Berger nous a appris que les robots mettraient au tapis plus de trois millions d’emplois dans l’Hexagone d’ici à 2025.

Ainsi, la révolution numérique serait aussi fatale aux cols blancs que l’automatisation industrielle l’a été pour les cols bleus. Que resterait-il alors ? Les cols d’or, la « creativ class ». Ce dernier terme a été inventé en 2002 par Richard Florida, professeur à l’université de Columbia. Florida a établi que cette « creativ class », autrement dit des architectes, des développeurs ou des directeurs artistiques, représentait 30 % de la population des États-Unis, mais surtout 50 % des salaires et 70 % du pouvoir d’achat !

Sans valeur ajoutée créative, aucun travailleur intellectuel n’est plus à l’abri. Les ordinateurs sont toujours plus intelligents et capables de progresser par eux-mêmes. Déjà, les pilotes d’avion ou les traders apparaissent de plus en plus comme les simples auxiliaires de systèmes informatiques.

Il est donc urgent que les écoles et les universités valorisent la créativité, qui est la capacité à imaginer, à innover et, ne l’oublions pas, à résoudre des problèmes au moyen de solutions inédites.

Enfin, que va-t-il se passer pour les gens ordinaires comme vous et moi, mes chers collègues, pour ceux qui ne pourront accéder à la creativ class ? Auront-ils seulement droit demain à un emploi ?

Je le disais en introduction, avec l’avènement des ordinateurs, mon premier métier était un emploi assisté par ordinateur. Je ne serais pas surpris que la génération prochaine se voie offrir une immense quantité d’emplois pour, cette fois, assister les ordinateurs en apportant une valeur ajoutée aux données collectées.

Pour conclure, mes chers collègues, je souhaiterais partager une anecdote qui date de la semaine dernière. Lors d’une conférence, il m’a été demandé d’évoquer mon expérience et ma vision d’entrepreneur.

Il y a quelques années, j’ai décidé de créer une société avec pour vision : « no paper, no people » ; autrement dit : « aucun papier, aucun salarié ». Les collaborateurs travaillent sur plusieurs continents ; je ne les rencontre jamais. Ils n’ont pas de contrat de travail ; ils sont indépendants, et ils en vivent bien !

Gérard Pélisson, cofondateur du groupe Accor, assurément l’une des plus grandes réussites industrielles françaises, s’est amusé de ma vision d’entrepreneur. En la comparant à celle de son groupe, qui a créé plus de 200 000 emplois, il s’est interrogé à juste titre sur la capacité de mon approche à résoudre le problème du chômage.

En réalité, nos approches ne sont pas contradictoires ; elles sont complémentaires. L’avenir sera composé, d’un côté, de multinationales mastodontes, qui seront capables de rivaliser avec les États nationaux, lesquels devront se remettre en cause et s’unir pour avoir la taille critique leur permettant de garantir à leurs citoyens une libre concurrence.

D’un autre côté, il y aura un tissu de PME et de TPE fondées sur des structures extrêmement flexibles, qui s’affranchiront de tout carcan administratif pour avoir la souplesse leur permettant de répondre aux demandes d’où qu’elles viennent et, à tout moment.

Les États qui sauront offrir un environnement où il fait bon vivre et travailler verront leur volume d’emplois croître comme par magie. La population de la ville de Toronto progresse ainsi de 250 000 personnes par an !

Mes chers collègues, les emplois du futur pour certains sont les emplois d’aujourd’hui pour d’autres. Le monde a déjà changé. Mais la France, elle, est-elle prête à changer ? (Applaudissements sur les travées de l’UDI-UC et de l’UMP. – M. Yannick Vaugrenard applaudit également.)